CAUSE DES ESCHARES GALVANIQUES
cuivre ou de fer, peut être chauiïé à blanc par une pile d'intensilé moyenne. ' ''''r
Un phénomène semblable et bien plus prononcé encore se manifeste lorsqu'on ferme le circuit au moyen d'un conducteur liquide. On sait que le liquide le plus conducteur oppose au passage de l'électricité une résistance plusieurs millions de fois plus considérable que celle du métal le moins conducteur (1). Dans de pareilles conditions, quelle que soit l'intensité de la pile , jamais les fils ne s'échauffent d'une manière appréciable. La chaleur ne se produit que dans le hquide qui sépare les fils.
Or, ce sont là précisément les conditions qui existent dans la galvano-puncture. L'aiguille + et l'aiguille — sont toujours séparées l'une de l'autre par une épaisse couche de liquide. Quelle que soit la source de l'électricité , et quelque intense que soit la pile, jamais les fils ne peuvent s'échauffer. Il se produit un peu de chaleur dans l'anévrysme ; la température du'sang s'élève au plus de quelques degrés. Dans les conditions les plus extrêmes , cette élévation de température ira si on veut — quoique cela me semble à peu près impossible — jusqu'à coaguler l'albumine du sang; mais jamais, quoi qu'on puisse faire, les fils ne joueront dans les tissus le rôle du cautère actuel.
Si , par hasard , les aiguilles venaient à se toucher un instant dans l'intérieur du sac, elles pourraient s'échauffer au niveau de leur point de contact , mais ce calorique serait bien vite absorbé par le sang anévrysmal et ne pourrait se propager le long des aiguilles pour aller cautériser le trajet qu'elles parcourent à travers les tissus.
. La cautérisation électrique me semble donc tout à fait impossible dans la galvano-puncture des anévrysmes ; j'étais déjà arrivé à cette conclusion par le raisonnement; l'analyse des observations publiées n'a fait qu'accroître mes convictions. Elle démontre en effet que la production des eschares s'obtient quelquefois lorsqu'on se sert de piles de faible intensité. La pile de Volta, de format ordinaire, avec des couples de à 5 centimètres
(1) La conductiliililé du platine est detn millions et demi de fois pliisconsidéialjle que celle de la solution do sulfate de cuivre (Pouillct). Cette solution est cependant le meilleur di'S conducteurs liquides, tandis que le platine est le plus mauvais de tous les conducicurs métalliques.
336 TrALVANO-PUNCTURE.
(le diamèlre, fait naître des escliares aussi bien, peul-fitre mieux que la pile de Bunsen, dont l'intensité, c'est-à-dire la surface, est quinze à vingt fois plus grande.
J'ai déjà parlé d'une femme sur laquelle j'ai pratiqué la galvano-punctm^e d'une grosse varice du genou. Je me suis servi d'une pile de Volta fort peu intense (43 millimètres de diamètre), mais dont la tension était assez considérable ( 75 couples ). Quatre aiguilles d'acier, assez grosses, furent introduites dans le vaisseau dilaté ; une seule d'entre elles fut mise en communication avec le pôle négatif, La séance dura douze minutes. A plusieurs reprises, je touchai et je fis toucher par plusieurs élèves les aiguilles au niveau du point où elles pénétraient dans la peau. Il fut impossible de constater la moindre élévation de température. Et cependant il se produisit une grande eschare autour de l'aiguille négative, et une autre eschare plus petite autour de l'aiguille positive la plus rapprochée.
J'ai fait part à mon collègue, M. Jules [Regnauld, des doutes que j'avais conçus sur la cause de ces eschares. Il n'a pas tardé à les partager. Cette communauté de vues sur un point aussi important est même la principale cause qui nous a conduits à entreprendre en commun de nouvelles recherches sur les effets de la galvano-puncture. Pour la question particuhère de la cautérisation par les aiguilles , nous avons fait l'expérience suivante : Deux très-longaes aiguilles d'acier, de 1 raiUimètre de diamèti-e, ont été introduites sous la peau de l'oreille d'un lapin ; nous les avons fait pénétrer obliquement dans le tissu cellulaire souscutané, jusqu'à une profondeur de plus de 1 centimètre, en laissant entre leurs deux extrémités une distance de 1 centimètre 1/2. La partie extérieure de chaque aiguille traversait un tul)e de verre étroit et rempli de sérum. Le bout inférieur de ces tubes arrivait presque au contact de la peau. Alors nous avons pratiqué la galvanisation pendant vingt minutes, au moyen d'une pile de Bunsen à six éléments. De larges eschares se sont formées autour des aiguilles, et cependant la température du séz'um contenu dans les tubes ne s'est pas élevée ; l'albumine de ce sérum n'a présenté aucune trace de coagulation. De là on peut conclure que les eschares n'ont pas été le résultat de la cautérisation actuelle. Si , en effet, la température des aiguilles s'était élevée, au
CAUSK DKS ESCHARES GALVANIQUES. 337
niveau de la peau, jusqu'à un degré suffisant pour coaguler au loin l'albuniine-des tissus, la chaleur aurait dû suffire pour coaguler, à quelques millimètres de lù, l'albumine de la mince couche séreuse contenue dans les tubes. Ajoutez à cela que le volume des aiguilles était le môme dans toute leur longueur et que, par conséquent, la résistance du conducteur n'était pas plus forte au niveau de la peau que dans l'intérieur des tubes. Mais j'ai peut-être eu tort de reproduire ici celte expérience ; elle n'était vi-aiment pas nécessaire pour prouver que la cause des eschares est toute autre chose que la chaleur.
La situation des eschares nous fournirait au besoin un autre argument d'une importance capitale. — Admettons pour un instant que les aiguilles puissent s'échaufi'er assez pour brûler les tissus. Où se produit la chaleur électrique ? Dans les points où les courants rencontrent le plus de résistance, et par conséquent dans les points où les aiguilles ont le plus pelil diamètre. Or, les aiguilles se terminent en pointe; si quelque ciiose doit s'échauffer, c'est donc l'extrémité qui plonge dans le sang. — Le calorique, dégagé seulement à ce niveau, pourra tout au plus se propager le long de l'aiguille ; mais il est clair que , de toutes les parties traversées par le conducteur, la peau est celle qui est le plus éloignée de la source de la chaleur; la cautérisation de la peau devra donc être moins forte que celle du tissu cellulaire sous-cutané et surtout du sac anévrysmal. C'est la conséquence forcée de la théorie que je réfute. Au heu de cela , qu'observons-nous, au contraire? L'eschare a la forme d'un cône dont la base est à la peau et dont le sommet est dirigé vers la pointe de l'aiguille. Quelquefois la peau seule est cautérisée , les parties profondes ne Je sont pas. Presque jamais en se détachant l'eschare n'ouvre le sac anévrysmal. Très-souvent, elle laisse une plaie large et tout à fait superficielle. En un mot, les lésions produites parle courant électrique vont en décroissant i\ mesure qu'on les examine plus près de la pointe des aiguilles.
Si j'insiste avec tant de force sur la réfutation d€ la théorie de la cautérisation actuelle,, c'est parce que cette théorie a jusqu'ici opprimé la méthode de la galvano-puncture dont elle a peut-ôtre entravé l'essor. On a d'abord banni les piles à grande intensité ;
338 OALVAN0-PUNCT[IRE.
je ne veux pas dire qu'elles soient préférables aux autres, je l'ignore ; mais on les a ïejetées sans raison suffisante , et personne ne sait ce qu'elles pourront produire sur le sang vivant. Les fils de platine s'échauflent plus aisément que les fils d'acier; on a renoncé à l'emploi des aiguilles de platine, qui ont peut-être quelques avantages sur les aiguilles oxydables. — Les conducteurs les plus fins s'échauffent beaucoup plus que les autres ; beaucoup de chirurgiens ont donc renoncé aux aiguilles fines, tout en reconnaissant qu'elles ont, sous tous les autres rapports, une grande supériorité. Tous ces préceptes reposent sur une base erronée. Voilà pourquoi, malgré les nombreuses tentatives dont elle a été l'objet, la galvano-puncture s'est si peu perfectionnée- depuis dix ans. Elle est encore dans l'enfance , et les résultats qu'elle a fournis jusqu'ici ne permettent pas de savoir ce qu'elle pourra produire un jour.
Si maintenant nous nous demandons quelle est la cause des eschares dans la galvano-puncture, nous sommes obligés de reconnaître que la mortification des tissus est le résultat de l'action toute spéciale, probablement chimique, des courants électriques sur les tissus. Ici , deux hypothèses peuvent se présenter : on peut supposer d'abord que l'acide et l'alcali , dus à la décomposition des sels neutres du sang , se concentrent respectivement autour de l'aiguille correspondante , s'insinuent dans le trajet de cette aiguille et cautérisent les tissus environnants ; mais , s'il en était ainsi , la cautérisation la plus énergique devrait s'effectuei: sur les tissus les plus profonds , les eschares devraient se produire de dedans en dehors , et la destruction du sac et du tissu cellulaire devrait être plus étendue que celle de la peau. C'est précisément l'inverse qui a lieu, ainsi que je l'ai déjà dit. Cette hypothèse n'est donc pas acceptable.
Dès lors, on est obligé d'admettre que la production des eschares est le résultat de la diffusion du fluide électrique dans les tissus que traversent les aiguilles. Plusieurs circonstances militent en faveur de cette opinion :
1" L'escharification procède de dehors en dedans; elle est plus étendue sur la peau que sur les parties profondes : souvent elle n'occupe que la peau. C'est parce que le courant électi'ique perd de son intensité, par suite de la dispersion qui s'effectue au ni-