‹ Des anévrysmes et de leur traitementChapitre 94 sur 184 · REMARQUES PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

abdominale. On a commencé par admettre le précepte de lier l'artère au-dessus de la tumeur; puis on a réduit la chirurgie des

1 anévrysmes ù une pure question de médecine opératoire. C'est à qui inventera quelque nouveau procédé pour découvrir en un tour de main des artères qui ne seront peut-être jamais liées sur

' l'homme vivant; c'est à qui instituera sur les animaux de nou- \ elles expériences pour apprécier la valeur relative «des diverses sortes de fils. Ces tentatives sont louables et ont donné des résultats utiles; mais en concentrant toute l'attention des chirurgiens sur l'artère Uée, elles ont fait perdre de vue la tumeur elle-même. Aujourd'hui, il n'est personne qui n'ait étudié avec soin les effets directs de la ligature sur les vaisseaux; et presque tout le monde ignore les ell'ets indirects de la méthode d'Anel sur les anévrysmes. L'artère une fois liée, la tumeur devient ce qu'elle peut. Le

! chirurgien se résigne à n'être plus qu'un simple opérateur. Si l'anévrysm.e récidive, s'il suppure, s'il se rompt en donnant lieu h une hémorrhagie funeste, on subit ce malheur avec calme, on paraît croire que les anévrysmes ne peuvent guérir qu'à ce prix, et loin de s'en prendre à la ligature, on part de là pour rejeter les autres méthodes sous prétexte qu'elles sont moins énergiques et qu'elles doivent, bien plus que la ligature, exposer à la récidive, à la rupture de la tumeur et aux abcès suivis d'hémorrha-

. gies.

En d'autres termes, on se résigne à courir les chances graves (qui sont inséparables de la ligature d'une grosse artère, parce qu'on s'imagine que ce moyen, le plus propre de tous à maîtriser la circulation, doit être en même temps le plus certain et le plus i satisfaisant dans ses effets sur la tumeur. Or cette théorie est : complètement fausse, et elle n'aurait pas vu le jour si on avait ; étudié avec plus de soin le mode d'action de la méthode d'Anel i sur les anévrysmes.

Pour établir un parallèle vraiment scientifique entre la ligature ! et les autres méthodes , il faut poser de nouvelles bases. C'est : pour cela que j'ai tant insisté sur la physiologie pathologique des ' anévrysmes et sur les divers modes de guérison. J'irai jusqu'au bout dans cette voie, et contrairement à ce qui a été fait jusqu'ici, je laisserai de côté tout ce qui se rattache à Vopération de la ligature , au choix des moyens de constriction et à l'obUtération de

MÉTHODE D'aNEL.

l'arlère liée, pour coiicenlrer toute mou allenliou fnxvlaméthode en elle-même, c'est-à-dire sur les modifications qu'elle fait subir aux parties malades.

L'opération de la ".ligature, en eiïet, n'a rien de spécial. Elle n'appartient pas plus à l'histoire des anévrysmes qu'à celle des plaies artérielles. Qu'il s'agisse d'une tumeur anévrysmale ou de toute autre affection , on procède de la môme manière pour mettre l'artère à nu, on la soumet aux mêmes manœuvres, on y provoque les mêmes phénomènes, on fait courir aux malades les mêmes chances de phlébite et d'hémorrhagie consécutive. Je n'ai pas plus à décrire ici l'opération de la ligature, que je n'aurai à décrire l'amputation lorsque je parlerai des cas où l'anévrysme exige le sacrifice du membre. Je prendrai donc la ligature comme un fait que je supposerai connu dans tous ses détails , et je débarrasserai ainsi l'étude de la méthode d'Anel d'un gi-and nombre de questions qui lui sont tout à fait étrangères.

C'est en vain qu'on s'est efforcé de trouver les premiers vestiges de la méthode d'Anel dans les écrits antérieurs au xvni" siècle. Avant d'opérer les anévrysmes du ph du coude , qu'ils traitaient invariablement par l'ouvertm'e du sac, les chirurgiens grecs du temps de la décadence commençaient par lier l'artère humérale à sa partie supérieure ( 1 ) ; mais cette opération préliminaire n'avait pour but que de les mettre en garde contre l'hémorrhagie, et ils ne se doutaient pas qu'elle fût capable à elle seule de guérir la tumeur anévrysmale.

Ceux qui n'ont pas réfléchi sur les habitudes des anciens, s'étonneront peut-être que cette pratique absurde n'ait pas conduit à la découverte de la méthode d'Anel. Mais les anciens , aveuglés par leurs théories, croyaient que l'anéwysme devait ses propriétés nuisibles au sang vicié qu'il contenait; les caDlots qui existent presque toujours dans le sac, et qui sont pour nous les agents de la guérison, étaient alors considérés comme une substance nuisible dont l'extraction paraissait indispensable. Après avoir lié l'artère humérale, on ne pouvait pas ne pas s'aperce-

(1) Voy. plus haut , p. 207 (AÈTius).

lIlSTOlUQUE. — GUILLEMEAU. h[\[

voir que la luineiii' s'altaissait et cessait de battre. Chose étrange, pourtant! l'idée ne vint à personne qu'il fût possible d'en rester là ou qu'il fût seulement permis d'attendre pendant quelques jours. On avait liftte de donner issue au prétendu sang corrompu de l'anévrysme et on pratiquait aussitôt une seconde opération beaucoup plus grave que la première.

La méthode décrite par Aétius se composait comme on le voit de deux opérations distinctes: on chercha bientôt à la slniplifler. De ces deux opérations , on rejeta celle qui était bonne et on garda celle qui était mauvaise. On abandonna la ligature, et on conserva l'ouverture du sac. Mais aussi c'était l'époque de la décadence, et le moyen âge approchait.

L'antiquité n'a donc pris aucune part à la découverte de la méthode de la ligature. Les Arabes et les Arabistes n'ajoutèrent rien aux connaissances déjà acquises, et laissèrent môme presque entièrement tomber en désuétude l'opération de l'ouverture du sac, trop hardie pour eux. Cette opération ne reprit faveur qu'à l'époque de la Renaissance, et il s'écoula longtemps encore avant qu'on songeât à lui faire subir des modifications. A la fin du xvr siècle Guillemeau, opérant un anévrysme traumatique du pli du bras , introduisit dans le manuel opératoire une innovation malheureuse qui servit plus tard de texte à de longues discussions , et qui n'était pas digne de tant d'honneur; au heu de commencer par inciser le sac, il lia d'abord le bout supérieur de l'artère, après quoi il fendit la tumeur et la vida « de tout le sang gi'oumelé, et autre caillé » qu'elle contenait (1). Telle fut l'opération dans laquelle on a cru trouver la première origine de la méthode d'Anel. Loin de faire une découverte, GuiUemeau avait simplement commis une imprudence en s'abstenant de Her le bout inférieur et en exposant le malade à une hémorrhagie ultérieure. Comme ses prédécesseurs , il continuait à croire que les anévrysmes devaient leur gravité à la présence des caillots ; comme eux , par conséquent, il continuait à considérer l'extraction de ces caillots comme le sine quâ non de la guérison. Cela résulte clairement du texte.

(1) GuiUF.MEAU. Les œuvres de chirurgie , édit. de Rouen , 1649, in-fol., p. 699. La V* criit. de sa Cliirurgle est de 159ii.

tlLl2 MÉTHODE D'ANEL.

Guillcmeau distingue l'anévrysme spontané, qu'il nomme anastomose, de ranévrysme Iraumatique. Dans le premier cas « l'es- « prit, comme le plus subtil, sort premier que le sang et ainsi la « tumeur est presque toute spiritueuse : mais si l'artère est rompue, « il sort beaucoup de sang qui fait la tumeur plus humoralle que (( spiritueuse, qui en fin se caille et fait distention à la partie. » Un peu plus loin il parle de son opéré : « auquel après vne sai- « gnee faite au ply dubràs, luy estoit suruenuvB petit Aneurisme, « qui par succession de temps estoit accreu de la grosseur du (( poing auquel en fin lé sang contenu en icelmj se groumela , ce « qui fut cause d'engendrer quelque commencement de pourri- « ture en ladite tmneur, etc. » C'est pourquoi Guillemeau jugea utile d'extraire ces caillots nuisibles et de pratiquer l'incision du sac, c'est-à-dire la méthode ancienne. On a objecté, il est vrai, que, dans le cas particulier dont il s'agit , la tumeur étant déjà enflammée, ulcérée et peut-être même gangrenée, l'extraction des Gâillols était réellement nécessau-e, mais que sans cette circonstance, Guillemeau se serait bien gardé d'ouvrir- le sac. Cette supposition toute gi'atuite ést en contradiction flagrante avec le reste du chapitre, car l'auteiu-, se demandant si on doit opérer les anévrysmes des grosses artères, répond négativement, parce que « souuentles incisant, il sort vne si grande abondance de sang « et ensemble d'esprit vital, que souuent le malade demeure enti-e « les mains du Chirurgien. » GuiUemeau ne supposait donc pas qu'on pût opérer les anévrysmes sans ouvrir le sac , et lorsqu'il ajoute plus loin qu'on doit lier le bout supérieur de l'artère « sans « autre cérémonie, » il veut dire simplement par là qu'on peut se dispenser de lier le bout inférieur.

Si j'insiste tant sur ce détail historique, c'est parce que, désignant une méthode d'après le nom de celui qui l'a créée, je dois légitimer cette dénomination et prouver que personne ayant Anel n'avait conseiEé la simple ligature au-dessus du sac. D'ailleurs, l'opinion de ceux qui dépouillent Anel en faveur de GuiUemeau a été admise par beaucoup d'historiens et, malgré la savante réfutation de Dezeimeris, eUe compte encore des partisans. Lisfranc l'a adoptée et défendue dans un style qui ne lui était pas habituel, avec une habileté qui aurait surpris tout le monde, si, à travers sa signature, on n'avait reconnu la

HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL. Ul\'6

( plume d'un critique éminent, dont l'aulorilé est égale aujourd'hui à celle de Dezeimeris (1). Le fait est que le texte de Ciuillomeau est plein d'obscurité. Il ne le cède sous ce rapport qu'à un autre passage qu'on a extrait des œuvres d'A. Paré, et où on a cru trouver encore l'indication de la méthode d'Anel. Pour qui veut argumenter sur les mots, il y a là matière à d'interminables discussions. Mais , pour qui lit d'un bout à l'autre les écrits lie Paré et de Guillemeau sur l'anévrysme, pour qui se pénètre lùen des doctrines de ce temps-là , le doute, ne tarde pas à disparaître. On ne supposait même pas , au xvr siècle , qu'il pût venir lun jour où on opérerait l'anévrysme sans inciser le sac; il était I convenu une fois pour toutes qu'on devait pratiquer cette incision, < et, pour éviter des détails jugés inutiles , on n'insistait que sur la partie de l'opération qui présentait quelque chose de spécial , c'està-dire sur la ligature de l'artère. DeiLx siècles plus tard , lorsque les chirurgiens ont connu une autre méthode, les descriptions de 'A. Paré et de Guillemeau ont pu paraître ambiguës. Mais elles ont été fort claires pour lem's contemporains , pour leurs élèves et pour leurs successeurs. Pendant deux cents ans, on a lu et étudié les travaux de ces deux maîtres célèbres ; leurs ouvrages, réimiprimés un très-gi'and nombre de fois, ont été l'objet des méditartions de tous les chirurgiens; tous les auteurs qui ont écrit sur l'anévrysme y ont largement puisé , et il n'est venu à l'idée de )personne que Paré et Guillemeau eussent proposé de ne pas ouvrir fie sac (2). Quand on songe à l'espèce d'orage que souleva, au mil" siècle, la première opération d'Anel, à l'ignorance dont on accusa ce chirurgien , aux doutes injurieux qu'on émit sur son observation , on est obKgé de reconnaître qu'Anel fut bien le véritable inventeur de la méthode qui porte aujourd'hui son Qom.

L'opération d'Anel fut pratiquée le 30 janvier 1710 , et elle est

1^ (I) LiSFBANC. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères, th. de concours, f ans, 1834 , in-0", p. 18. - Dezeimebis. Quelques remarques sur l'Iiisloire de l'anévrysme, i.n réponses aux critiques de M. Lisfrauc. Paris, 1834, in-8°, réimprimé dans ses Lettres »ur i Imt. de la médecine. Paris, 1838, in-8", p. 339 et 353. -Lisfranc. Quelques rcclier- *nes sur l'hist. chirurgicale des anévrismes, p. 38.

! (2) Voy. en particulier le passage oli Tliéveni» expose le procédé de Guillemeau, et où il i'it expressément qu'apris avoir lié l'artère, il faut ouvrir l'anévrysme pour évacuer le sang ifui forme la tumeur. Les Œuvres de maître Thevenin. Paris, 1669, in-ft", p. 55. •■<

il^li MÉTHODE b'ANEL,

assez Importante pom- que j'en reproduise ici les principaux détails :

10^ Obseuvation (Anel) {\). — Anévrysme traumatique du pli du coude. — . Ligature au-dessus de la tumeur. — Guérison.

Le Révérend Père Bernardino de Bolzemo se fit saigner par un opérateur maladroit qui lui piqua l'artère liumérale. Quinze jours après , un anévrysme se forma sous la cicatrice ; la plaie se rouvrit et donna lieu à une hémorrhagie qui fut directement arrêtée au moyen de la compression. Plus tard, la tumeur continua à se développer et devint très-volumineuse. Le malade se confia aux soins de Dominique Ane! , qui l'opéra le 30 janvier 1710 :

(( Je fis une incision aux tegumens sans toucher en aucune manière au sac « aneurismal, je cherchai l'artère et je la trouvai située avr-dessous le nerf^ « ce qui n'est pas ordinaire. Je l'en séparai avec toute sorte de circonspection « et, l'aiant fait soutenir avec une Erine, j'en fis la ligature le plus près de « la tumeur qu'il me fut possible. L'artere étant liée , je fis lâcher le tourni- « quel et pour lors un petit rameau musculaire , que j'avois coupé en disse- « quant l'artere , donna du sang et m'obligea de nouveau à faire serrer sur « le champ le tourniquet et à lier de rechef l'artere un peu plus haut. Le « tourniquet étant levé , je ne vis plus d'hemorrhagie ni de pulsation dans la « tumeur. Alors j'appliquai l'appareil et le bandage convenable. »

11 ne survint aucun accident. L'un des fils tomba le 17 février, l'aiitre ne se détacha que dix jours plus lard. Le 5 mars , la cicalrisalion était complète. La tumeur, dont la consistance n'est pas indiquée , s'affaissa graduellement et finit par disparaître.

Ceci est un peu plus clair que le texte de Guillemeau. Dans les réflexions qui suivent son observation , Anel ajoute (2) :

« Quantàla manière de faire l'opération quej'aipratiquée d'une « façon un peu différente de celle que les auteurs nous décrivent, « que j'ai veu pratiquer à des bons maîtres et que j'avois déjà « pratiquée moi même plusieurs fois , car au lieu que l'on a ac- « coutumé de faire la ligature en liaut et en bas de l'aneurisme, (( je ne la fis que du coté d'en haut : d'ailleurs , on ouvre le sac « aneurismal et je ne l'ai point touché du tout ne doutant pas que « le sang contenu dans le sac ne se dissipât aiant la liberté de se « porter du coté de l'extrémité et que ce sac une fois vuide ne se

(1) Suite de la nouvelle mélliode de ijucrir les fistules lacrimalcs ou discours apologctique, par Dominique Anel. Tuiin, lllU , in-U", p. 257,

(2) loc. cit., p. 260,

( HISTORIQUE. — nOMINIQUF, ANKI.. /|/|!î

<( l'cmpliroit plus de nouveau; que les tuniques des membranes (( qui le formoieut ne manqueroienl pas de s'ad'aisser et qu'ainsi (( la tumeur devoit disparoître : ce qui n'a pas manqué d'arriver (( de môme que je l'avois pensé. » Ane! termine en disant que cette o|)ération est moins douloureuse , moins laborieuse et donne une |tlaie moindre de moitié que l'opération ordinaire.

Ces citations prouvent qu'Anel savait parfaitement ce qu'il faisait etpourquoiil le faisait. Le sang contenu dansl'anévrysme ne lui paraissant pas dangereux pour l'économie, et lui paraissant au contraire susceptible de se dissiper sans accidents, Anel renonça sciemment à l'ouverture du sac et créa ainsi une méthode entièrement nouvelle.

Un aussi beau succès aurait dû être accueilli avec enthousiasme. 111 en fut tout autrement. Anel était Français, et il avait eu le tort (d'aller exercer la clururgie à Rome. Pour diminuer l'influence de ( ce rival redoutal)le , les praticiens romains nièrent qu'Anel eût ; guéri un anévrysme, parla raison toute simple qu'il n'avait pas ( ouvert le sac. Non fit che ima semplice le.ga tura di picciola ariteria. Le chirurgien français fut déchiré par des libelles diffama- Itoires, et pour répondre à ces accusations il fut obligé de publier lUne lettre de son opéré, et une autre lettre écrite à Fantoni par ILancisl qui avait constaté par lui-môme les résultats du traiteiment (1). Après cela , il ne fut plus possible de contester la chose, imais on prétendit que l'opération d'Anel n'avait réussi que par i hasard, et qu'elle était très-inférieure à l'opération ancienne. Dans lun mémoire communiqué à l'Académie de Bologne, Mohrielli r réfuta la nouvelle méthode (2), et s'efforça de prouver que le iretour du sang par les collatérales devait infailliblement faire irécidiver l' anévrysme. Malgré cette opposition, la méthode d'Anel, (désignée par tous les auteurs du xvrir siècle sous le nom de me- ] lthodus Anelii , operatio aneliana , — car on ne songeait pas encore jià dépouiller l'auteur de sa découverte , — la méthode d'Anel, i'dis-je , ne tarda pas h être connue dans toute l'Europe. L'histoire • 'de l'anévrysme du P. Bernardino fut reproduile ù peu près texluolleinent (\i\n^ le Journal de Trévoux (.".) et dans la Bibliolhèque

(1) DOM. Axel, Ioc. cit., p. 2/i9-250.

(2) Coniincnlai: Acicl. Itononiensis, T. U , pars I, \\ 182. riolosnc, 17fi'>, iii-'i",

(3) Jouriint île 7")'(''r oi(.c, janvier 1710, |i. 101',

'l'tfi MÉTHODE D'aNEL,

de Planque (1). Heisler décrivit la nouvelle méthode dans son grand ouvrage et conseilla de l'appliquer au traitement des anévrysmes réductibles (2). Jac. Weltin et Verbrugge lui donnèrent place dans leurs disscr talions sur l'anévrysme (3). Bertrand!, qui ne brillait pas par l'érudition et qui ignorait tout particulièrement l'histoire des anévryçmes , connaissait cependant la méthode d'Anel qu'il avait même vu mettre deux fois en pratique : « J'ai « connu , dit-il , un chirurgien qui , pour ne pas s'embrouiller en « coupant l'aponévrose du biceps et en découvrant l'artère dans (( l'anévi-ysme faux ou dans le vrai peu considérable, découvroit « l'artère brachiale à la partie interne de l'humérus, au-dessus du « condyle, endroit où on peut facilement la trouver, car elle n'y est « recouverte que par les téguments ; quand ill'avoit découverte, il « y faisoitune simple ligature. J'ignore si ce chirurgien a quelque- « fois opéré de cette manière avec plus de succès ; mais je l'ai vu « pratiquer deux fois cette méthode, et les deux fois l'anévrysme « récidiva, etc. (U). » Ces deux récidives n'ont pas lieu de nous surprendre aujourd'hui; elles s'expliquent très-bien par cette circonstance que les deux anévrysmes occupaient le pli du coude et étaient très-probablement vaiiqueux. Or, le bon Bertrand! ignorait jusqu'à l'existence de cette variété d'anévrysme, décrite pourtant par WilUam Hunter en 1757, c'est-à-dire depuis six ans. Mais il ignorait bien autre chose encore puisqu'il ne savait même pas que la méthode de la simple ligature avait été inventée et appliquée avec succès dans son propre pays par Dommique Anel, cinquante ans auparavant.

Quoi qu'il en soit, il est intéressant pour nous d'apprendre que la méthode d'Anel avait déjà pénétré dans la pratique, et qu'il y avait en Italie au moins un chirurgien qui lui donnait la préférence sur la méthode ancienne. Nous ne connaissons de la pra-

■ (1) Planqce. Bibliothèque choisie de médecine, article Anévbisme, 1" édit. Paris, nw, in-a°, T. II , p. «171,

(2) Heister. Instituliones chirurg., pars II , sect. 1 , cap. XIII , § 20. ( Amsiel., 1739, iii 'i', T. I , p. laù. )

(3) JACOBCS Weltinus. De Aiieurysmale vero. Bâle, 1750, § 2fi. — Jacobus Veherugge. De Aiiewysmate, Leyde, 1773, sect. IV, § 26. Ces deux dissertations sont reproduites dans la collection de Lautli sur les anévrysmes. Strasbourg, 1785, iu-W, p. 'i39 et p. U93-U.

{!>) AMD. BERTRAND]. TraiU des oph-aiions, Irad. fr. Paris, 1769, in-8", p. ti'iG. La pre' mière édition iialienne est de 1703.

HISTORIQUE. — URASDOR.

tique de ce chirurçien inconnu, que les deux insuccès rapportés par Bertrandi; mais nous savons que la même méthode donna ' de meilleurs résultats en Allemagne , en Ilollaude. Plenck nous apprend que Lebcr guérit ainsi un anévrysmc de l'artère temporale (1) et nous lisons dans Verbrugge que J. van Hespel répéta Ja même opération avec le même succès sur l'artère humérale (2).

Trois quarts de siècle s'écoulèrent ainsi. La méthode d'Anel , I connue de tout le monde, n'avait encore été appliquée qu'aux ; anévrysmes des artères peu volumineuses, et si elle n'était pas I devenue usuelle, c'était parce qu'à tout prendre on n'avait pas llieu d'être mécontent delà méthode ancienne. La "crainte de la i gangrène avait empêché jusqu'alors d'entreprendre le traitement ( chirurgical des grands anévrysmes des membres; on n'opérait que lies petits anévrysmes, et l'ouverture du sac, pratiquée dans ces (conditions, ne donnait pas de trop mauvais résultats. Mais lorst: qu'on connut les ressources de la circulation collatérale, Jorst qu'on sut que l'oblitération de l'artère fémorale n'était pas nécesssairement suivie de gangrène, lorsque Keyslère eut osé attaquer par l'incision les anévrysmes poplités, alors les dangers de l'oufverture du sac devinrent évidents pour tous les yeux; et tandis ique Guattani cherchait dans la compression une ressource moins ipérilleuse, tandis que la plupart des praticiens anglais, revenant Id'un demi-siècle en arrière , reportaient leurs préférences sur l'amputation de la cuisse, quelques chirurgiens se demandèrent s'il ne serait pas possible de 'diminuer les dangers de l'opération de l'anévrysme, en généraUsant les préceptes si heureusement posés par Dominique Anel.

) Il ne serait pas impossible que Brasdor eût émis cette idée dans : «es cours avant J. Hunter, et même avant Desault. Mais Brasdor n'a rien écrit sur les anévrysmes; la tradition seule s'est chargée de nous transmettre ses conceptions, et la tradition ne suffit pas pour établir des titres de priorité. Ce fut seulement en 1799 |(22 prairial an vi), après la mort de Brasdor, de Desault et de

(1) J--J-PLEtiCK. Sammlung von Beobaclitungcnilbcr cinigc Gcgenstaiictc der Wundarzleykunst. Th. II, art. I, s. 9 et sq. ; ciié dans Verbrugge, De Aneiinjsmale, disserl. Uelphis , 1773 ; et dans la collcct. de Laulh. Strasbourg. 1785, in-ft", p. Û39.

(2) rugezogte yerhandeliiigcii , yo\, VII , p. 189; cilé piir Verliriiggc , loc. cit., p, m.

kkS MÉTHODK n'ANUr..

Hmiler, que Roussille-Chaniséru éleva une réclamation en faveur de Brasflor, son oncle par alliance (1). Mais ce témoignage tardif n'est peut-être pas suffisamment désintéressé, et ne doit être accepté qu'avec réserve.

D'un autre côté, M. Placide Portai, de Palerme, cité par MM. Martin et Velpeau, s'est efforcé de faire valoir les droits de Spezzani, chirurgien de l'hôpital de Modène (2). ■— 11 est certain qu'en 17B1, Spezzani lia avec succès l'artère fémorale dans un cas d'anévrysme poplité; mais le hasard seul eut le mérite delà cure. Laissons parler Assalini, témoin oculaire : « En 1781 , j'ai vu faire par « Spezzani, à l'hôpital de Modène, la ligature de la fémorale à son « tiers inférieur, dans un cas d'anévrysme poplité avec menace « de sphacèle (3). Spezzani se proposait de pratiquer ensuite la (( désarticulation du genou, lorsque la gangrène consécutive h la «ligature se serait limitée à ce niveau. L'artère, dénudée, fut (( étreinte avec un large ruban de fil; après quoi, h la très-grande « surprise du chirurgien, et à la satisfaction des assistants, les « parties se ravivèrent, les ulcères se cicatrisèrent, la jambe se (( rétablit, et l'opéré marcha rapidement vers la guérison (4). »

Ce fut bien malgré lui, comme on le voit, que Spezzani guérit son malade. Les collatérales artérielles déjouèrent le plan absurde qu'il avait conçu. Il n'était vraiment plus permis en 1781 de croire que la ligature de l'artère fémorale dût nécessairement produue la gangrène de la jambe; il était plus impardonnable encore de chercher à provoquer la gangrène pour éviter la gangrène, et d'avoir recours à de pareils détours pour pratiquer une amputation qu'on jugeait indispensable. Si maintenant nous envisageons cette observation au point de vue de nos connaissances actuelles, nous sommes conduits à dire que Spezzani fit probablement une opération inutile, puisque la tumeur, au moment de l'opération, était déjà dans un état gangréneux consécutif au travail inflammatoire qui préside aux guérisons spontanées accidentelles. En tout cas,

(1) Journal de Sldillft , T. VIII , p. ûSG.

(2) Plac. Portal. Clin, cliinirg., ï. I, p. 15fi. — Velpeau. Mhl. opônifoire. Paris, 18S9, in 8°, ï. n , p. 80.

(3) Il pai att qu'il y avaii plus que iiionaco de spliactic, puis(|u'il est (lit plus loin qu'ap'"''S la ligature, les ulcères se cicairisèruiit. Qui'l litait le siège tle celle gangrèiiL ? Tout permet tic troiii: (lue c'était au niveau de la tumeur anévrysmale, ei qu'il s'agissait d'une gangvfcne par iiinaiiiniation , puisque l.i lit,atui e de la loiiiorale ai rOla les progrès de la mortification.

i^U) ASSALINI, Mmiuile di chiriirgUi. Napoli , 1819, in-S", p. 20(i, Oise. V, § Ki.

HISTORIOUR. — DESAULT. hli9

rigiiorance , reinpii-isine el la Uhndi'ilé , poiu" nfi pas diro pis encoro , ne sauraioni consliluor des di'oils à Jn rncounaissance do l'Iiisloii'O, et le plus grand service qu'on pût rendre Spezzani serait de ne plus parler de son observation.

Ce lut donc Desaultqui, en 1785, appliqua pour la première l'ois la méthode d'Anel au traitement de l'anévrysme poplilé. Les chirurgiens anglais, mus par le désir louable de rehaussi'r la gloire de John Hunter, ont prétendu que Desault n'avait pas senti la portée de cette innovation , qu'il avait agi sans but déterminé, et que l'empirisme, plutôt que la vraie science, l'avait dirigé dans sa tentative. Ils ont ajouté que Hunter, au contraire, avait été conduit, par de mûres réflexions et par une connaissance approfondie du sujet, h ériger en méthode générale une opération que le hasard seul avait inspirée à Desault. Puis, néghgeant dédaigneusement les travaux d'Anel, ils ont décrit la ligature sous le nom de méthode de Hunter. M. Velpeau a défendu avec beaucoup de force les droits d'Anel si injustement méconnus, et la priorité de Desault qu'on n'avait pas craint de mettre en suspicion (i). 11 paraît pourtant qu'il n'a pas réussi à modérer les prétentions britanniques. Je n'ose pas me llatter d'être plus heureux que lui, mais je crois devoir faire connaître les résultats de mes recherches sur cette importante question d'histoire.

J'ai étudié avec le soin le plus scrupuleux les travaux de Dejsault et de Hunter sur les anévrysmes. Je me suis efforcé de isuivre pas à pas le développement des idées qui ont dirigé ces deux illustres chirurgiens. Laissaut de côté les polémiques antérieures, j'ai voulu me faire une opinion par moi-même ; j'ai lu et médité toutes les publications du temps.

Or, je crois être en mesure de démontrer que Desault a agi en ■ pleine connaissance de cause, et qu'il a découvert le véritable principe de la méthode d'Anel, tandis que Hunter a obéi à une théorie entièrement erronée. La science est du côté de Desault, H si l'empirisme est quelque part, c'est du côté de John Hunier.

Déjà en 1776, Desault, alors professeur à l'École pratique île , chirurgie, avait eu l'occasion de disséquer un anévrysme poplité

(1) Velpeau. Médecine opératoire. Paris, 1839, T. Il , p. 81,

^50 .MÉTHODE D'aKEL,

guéri par une oblilëralion spontanée. « Le tronc de l'artère po- « plitée , qui formoit un anévrisme vrai , étoit bouché par une «concrétion sanguine. L'artère fémorale, jusqu'à la naissance « des musculaires, étoit oblitérée, de même que le tiers supérieur « des tibiales (1). » Desault ne perdit pas le souvenir de ce fait, et entrevit dès lors la possibilité de guérir les anévrysmes en y faisant coaguler le sang. Pour atteindre ce but , il crut ne pouvoir mieux faire que de condamner le sang anévrysmal au repos en interceptant la circulation dans l'artère au-dessus du sac.

Deux moyens se présentèrent à son esprit, la compression indirecte et la ligatm^e. Depuis longtemps déjà , les injections faites sur le cadavre, et les expériences faites sur les animaux (2), lui avaient démontré qu'on pouvait sans danger lier les grosses artères des membres (3) ; mais il ne connaissait pas encore la possibilité de lier l'artère sous-clavière ; cette opération bardie ne devait voir le jour qu'au xix'' siècle.

Les choses en étaient là lorsque Desault, devenu chirurgien de la Charité, reçut dans ses salles un malade atteint d'anéviTsme axillaire. N'osant lier l'artère sous-clavière, il résolut de la comprimer sm^ la première côte, au-dessus de la clavicule. Il flt donc construire un appareil compressif qui fut appliqué pendant quelque temps. Assalini assista à cette tentative. Roux et Cailliot nous apprennent que le malade, fatigué ou effrayé, quitta bientôt l'hôpital de la Charité, et alla se mettre entre les mams de Ferrand, chirurgien de l'Hôtel-Dieu. Mais il n'eut pas heu de se féhciter de ce changement. Ferrand prit l'anéviTsme pour un abcès, l'ouvrit largement, et quelques minutes après le malade était mort d'hémorrhagie (Zi).

11 s'agit mahitenant de ûxer la date de cette observation. Ferrand mourut le 9 févi'ier 1785, et Desault fut désigné pom- le

(1) Journal de ?nérfeci"/ie, suite de Vaiidennoiule , T. 'LXX , p.

(2) Journal de Vandermonde , T. LXX , p. Ces cxpérieaces et ces iiijeciions daiaient déjà de 1767.

(3) Desault disait dans ses cours qu'on pouvait lier iinpuiiément , sur le mOme Individu , les quatre artères principales à leur sortie du tronc, ainsi que les deux carotides (DesciumpS) dans Journal de Sédillot, T. V, p. 213 ).

(a) Voy. pour plus de détails la même observation, qui est reproduite pins loin dans leC/W- ■pitre XIX, § 1 , Historique, Période fninçaise.

HISTORIQUE. — DESAULT. /l51

remplacer le 28 février suivant (1). La chose s'est donc passëe avant le 9 février 1785, et, selon toutes probabilités, fort peu de temps avant cette époque, car Assalini , qui ne passa qu'un an à Paris et qui partit pour Londres avant la fin de 1785, assista à la tentative de Desault.

Quelques mois plus tard, Desault, devenu chirurgien de l'Hôtel-Dieu, eut à traiter un autre malade atteint d'anévrysme. Cette fois, la tmneur occupait le creux popllté. Toujours dominé par la même idée, Desault résolut encore d'opposer un obstacle à l'abord du sang dans ranévrysme. La compression pure et simple n'ayant pas eu, sur son premier malade, l'efficacité qu'il en attendait, il fit choix de la ligature, qui heureurement était praticable, et procéda à cette opération le 22 juin 1785. J'emprmite cette date précise au Journal dit de Vandermonde (2). Partout ailleurs, on se contente de dire que l'opération fut pratiquée au mois de juin 1785. L'observation n'a malheureusement

(1) Pour retrouver la date de cette observation importante, j'ai été obligé de me livrer à de pénibles reclierches qui sont restées longtemps infructueuses.. J'étais moralement convaincu que cette date était antérieure à celle de la première opération de Desault ( 22 juin 1785 ) ; mais cela ne pouvait suffire, et j'ai dû, dans la 1« édition de mon Mômoire sur la compression indirecte , laisser celte question indécise. J'ai même poussé la réserve jusqu'à laisser à Ford et à ses confrères de Londres ( 2U septembre 1785 ) la priorité de la découverte de la compression indirecte. Tous ceux qui ont écrit la vie de Desault ont copié la biographie placée par Bictial en tête des œuvres de ce chirurgien. Bichat ne pouvait ignorer que son malire était .arrivéà l'Hôtel-Dieu en 1785, mais une faute ,(t'impre.ssion Q\a cette date à l'année 1788. Tout . le monde a depuis lors reproduit cette erreur. — Or, le Journal de Vandermonde, au mois de -mars 1787, donne à Desault le titre de premier chirurgien de l'Hôtel-DIeu (p. ii71), et Assalini, dans son Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques, publié à Turin eu 1787, parle de deux auptosies qu'il a vu faire au mois de juillet 1785, à l'Hôtel-Dieu de Paris, eu présence de Desault. Ces documents m'ayant paru sulTire pour réfuter l'erreur de Bichat , j'ai tenu à rectifier la date de la nomination de Desault. Mais j'ai rencontré bien des obstacles. On ne s'ima- I ginepas combien il est difficile de connaître le mouvement du personnel des hôpitaux avant la Révolution de 1789, Les journaux et les almanachs du temps n'en font pas mention. Les immenses registres do l'Hôtcl-Dieu et de la Charité, que j'ai laborieusement compulsés, nomment scrupuleusement les infirmiers, los religieux et religieuses, les fournisseurs, les administrateurs et les malades, mais on n'y trouve pas une seule fois les noms des médecins et des chirurgiens.

J'étais sur le point de renoncer à cette recherche, lorsque M. Briau a bien voulu me communiquer un numéro du Mercure de France, à la date du 26 mars 1785. Dans la partie miitulée Journal politique de Bruxelles, p. 39, on lit : «Jcan-Bapt. -Guillaume Ferrant, « ancien prévost, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, etc., est mort h Paris, le 9 février 1785. »

D'un autre côté, j'ai trouvé dans les archives de rAdmInistiation centrale des hôpitaux de Pans (salle 3, armoire 8a, tablette 6, liasse 37, n» 1435), le plumitif des séances du bureau de l'Hôiel-Dieu, de 1783 à 1790. Dans ce fascicule se trouve l'acte de nomination de Desault i» l'HOtel-Dieu , à la date du 28 février 1785. J'ai pris copie de cette pièce Importanle, (|ue j'ai publiée dans le n" 33 du Moniteur des Hôpitaux , T. IV, p. 257, 18 mars 1850.

(2) Journalde Vandermonde, 1787, T. I.XX , p. ?i71,

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jamais été publiée clans tous ses détails; mais tous les auteurs contemporains l'on mentionnée, et les quelques divergences qui existent entre eux sur les suites de l'opération, s'expliquent aisément par la nature môme des résultats qui furent obtenus. Le malade survécut pendant onze mois et succomba au bout de ce temps par suite d'une nécrose du tibia. Il en est résulté que les uns ont pulDlié le fait comme un succès, les autres comme un revers. Puis la tradition s'en est mêlée, et l'observation, passant de boucbe en bouche, a subi d'autres altérations moins importantes. Après avoir pris connaissance de toutes les relations qui nous en restent, et les avoir contrôlées l'une par l'autre, je crois pouvoir rétablir et compléter cette observation importante :

ir Observation (Desault). — Anévrysme poplité. ~ Ligature de l'artère poplitée au-dessus du sac. — Rupture du sac sans hémorrhagie le dix-neuvième jour. — Guérison. — Mort onze mois après par suite d'une nécrose de l'extrémité inférieure du tibia. Le malade, âgé de 30 ans , était d'un caractère inquiet, d'un tempérameutt sanguin et très-irritable. La tumeur, grosse comme un œuf de dinde, occu-pait le creux du jarret; c'était un anévrysme vrai de l'artère poplitée. Le; membre était empâté et douloureux , les douleurs étaient surtout vives à /or partie antérieure et inférieure du tibia (1). Boyer, qui était alors attaché à la ( clinique de Desault , constata avant l'opération qu'une des branches de l'artère articulaire interne et supérieure était dilatée au point qu'on pouvait facilement en sentir les battements sur le condyle interne du fémur (2). Après avoir préparé le malade, Desault procéda à l'opération le 22 juin 178b. Il fit une incision d'environ deux pouces, à la partie supérieure de la tumeur, et mit à découvert l'artère poplitée, immédiatement au-dessous de l'anneau du troisième adducteur (3). L'artère fut alors séparée du nerf, soulevée et liée. Le pansement fut simple; on évita surtout de serrer le membre , afin de ne pas gêner la circulation dans les vaisseaux superficiels (4). « Trois heures après , le malade éprouva dans « la jambe un léger sentiment de froid , lequel dura peu de temps , et la « fièvre symptomatique qui s'éleva ne fut pas très-forle. Le sixième jour,'

(1) Cailliot. Essai sur l'anévrysvie , Thtse inaug. , iii-8°. Paris , an VII ( IVQQ ) , n° A, • p. 69. - Sabatier. Médecine opiratoire, l" éiVit. Paris, 11%, iii-8°, ï. III , p. 212.

(2) Cailliot , loc. cit. , p. 16.

(3) Cailliot, loc, cit., p. 69. ^ [U] A.SSALIM. Essiii mhlical sur les ruissemi.v lytiiplialiqttcs. Tuiiii , '"■^''*

pu me procurer l'odliion originale; jnais cet ouvrage tsl uaduil lexluullemeiit dans Jet .Sammtiimi mserlescner Ahlmmlliinficn. \.ci\w?., n92, iii-8", fîd W. - U passage qne]c| tile se Ifoiive à la fin (le la pa^iu 1'j2,

HISTORIQUE. — DliSAULT. h5'6

i Desault, qui avait placé sous l'artère un lil d'attonto au-dessus du premier, <( s'en servit pour l'aire une seconde ligaturL". L'état de la plaie et celui du « malade promettaient une prompte guérison. La tumeur avait perdu la « moitié do son volume^ et l'œdème de la jambe était dissipé. Il ne restait à « désirer que la chute de la ligature ; elle arriva le dix-huitième jour. Le len- « demain , la plaie rendit une assez grande quantité de matière mêlée avec du « sang et il en résulta une disparition presque totale de la tumeur, signe « manifeste de la crevasse du sac de l'anévry^me. Depuis celte époque, la « plaie ne présenta plus qu'une ouverture fistuleuse , ei se cicatrisa en peu « rfe jours (-l). » L'anévrysme était guéri; cependant le malade souffrait toujours beaucoup ; les douleurs qu'il éprouvait ayant l'opération à la partie antérieure et inférieure de la jambe ne firent que s'accroître; il se forma en ce point un abcès volumineux que Desault ouvrit six mois après la cicatrisalion de la plaie du jarret. Le tibia était malade; un séquestre a.-sez volumineux fut extrait, mais le malade mourut deux mois après celte dernièio opération (2), et onze mois en tout après la ligature (3). D'autres ont dit que cette affection du tibia était une carie, ce qui du reste importe assez peu. Boyer, alors élève de Desault, injecta le membre et fit l'autopsie. De larges collatérales s'étaient développées; il y avait, entre autres, dans l'épaisseur du nerf sciatique, un tronc artériel aussi gros que la radiale. Cette artère, qui paraissait être un rameau de l'ischiatique, descendait jusqu'à la partie postérieure du genou et s'y anastomosait avec d'autres rameaux appartenant aux artères articulaires supérieures (4).

Les personnes intéressées à travestir cette observation importante ont dit que le malade de Desault était mort de l'opération et que John Hunter avait le mérite, assez mince du reste, d'avoir obtenu le premier succès. Or, il est évident, pour quiconque sait lire, que l'opération de Desault, quoique traversée par un accident qui aurait pu être grave (la rupture du sac), a été suivie de guérison. Quant à la nécrose de l'extrémité inférieure du tibia, qui n'a été reconnue que neuf mois plus tard et qui s'est terminée par la mort, personne aujourd'hui sans doute ne sera tenté de l'attribuer à la ligature de l'artère poplitée. Il est pro-

(1) Sabatier, toc, cil. La version de Cailliot ne dilTÈre de la précédente que par un détail pea important. Le sac .lurait suppuré et ne se serait ouvert que le viiigt-neuviÈme jour au lieu du dix-neuvième.

(2) Deooise. Oissevt. sur l'anévrysme , Thèses de Paris, an XI] , in-ft", n" 252 , p. bU.

(3) AssALiNi, Inc. cit., m XV, s. ilU. — Voy. encore Assalini. Manualc di chirurgia, Napoli, 1819, in-8", p. 202.

(û) CAir.LlOT, toc. cil., p. 09 et p. 16. — Déguise, lue. cit. — ]io\v.i\. Maladies cliirur(jicales, l"> éilii., T, )J , p. 93. Paris, mu , in-8".

bable, du reste, que eelte affeclion avait débuté avant l'entrée du malade à l'Hôtel-Dieu, ainsi que semblent l'indiquer quelques-uns des symptômes constatés avant l'opération.

Desault avait donc obtenu un véritable succès, et Manoury nous apprend qu'un nouveau malade atteint d'anévrysme poplité étant entré à l'Hôtel-Dieu vers le l" mars 1787, Desault lui proposa de l'opérer par la simple ligature. Ce projet ne fut pourtant pas mis à exécution , parce que quelques jours après la tumeur s'oblitéra spontanément (1). Mais un troisième malade, atteint comme le précédent d'anévrysme poplité, se présenta bientôt à l'observation de Desault qui, pour la seconde fois, eut recours à la méthode d'Anel. Avec une abnégation que ses détracteurs anglais n'ont pas su apprécier, ce grand chirurgien, qui avait alors connaissance de l'opération pratiquée par Hunter, n'hésita pas à adopter les préceptes émis par son illustre rival. Il comprit qu'il y avait avantage à placer la ligature loin du sac anévrysmal; il ne se contenta même pas de remonter jusqu'à la partie inférieure de l'artère fémorale ; il plaça la ligature plus haut, derrière le muscle couturier. Boyer, qui assista à cette opération, nous apprend que Desault, pour mettre à nu l'artère fémorale, se crut obligé de couper le couturier en travers (2). Cette dernière innovation n'était pas nécessaire, mais on s'accorde à reconnaître aujourd'hui que le lieu d'élection du second procédé de Desault est aussi bon, peut-être même meilleur, que celui du procédé de Hunter. Quoi qu'il en soit, le succès des opérations ne dépend pas toujours du choix des procédéSè Le premier malade de Desault, opéré suivant un procédé défectueux, avait guéri; son second malade, opéré suivant un bon procédé, succomba (3). Desault mourut lui-même sans avoir eu le temps de faire de nouvelles tentatives; s'il eût vécu plus longtemps, il eût sans doute fait triompher en France la méthode nouvelle que cet insuccès venait de compromettre. Deschamps, qui, à la même époque, avait pleinement réussi dans un cas semblable {k) , n'avait pas assez d'autorité pour détourner ses

(1) Journal de Vanclermonde, 1787, ï. LXXI, p. U3U.

(2) BoïER. Malad, cliirurg., 1'" 6dit. Paris, 181!i, in-û", T. II, p. l^iS. j

(3) Cailliot, loc. cit., p. 72. — BOïEB , loc, cit. , p. 159. (ft) Journal dç Fourcroy, T. IV, p. 30li. Paris, 1792 , in-8°.

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