PÉRIODE FRANÇAISE
comme moyen accessoire, et jamais comme moyen unique. On a assisté à l'origine et au lent développement des idées qui conduisirent pour la première fois à agir sur l'artère entre le cœur et la tumeur. Les principaux éléments du problème étaient déjà découverts, mais on n'en avait pas encore trouvé la solution générale. Le sol était défriché, il n'était pas encore fécondé.
Nous allons entrer maintenant dans une nouvelle ère; la compression indirecte, qui n'était jusqu'ici qu'une conception assez vague, va être érigée en méthode générale ; — on établira avec plus ou moins de bonheur la théorie de ce moyen thérapeutique : l'empirisme deviendra science; — on précisera les indications, on formulera les principes, on inventera les appareils, on imaginera les procédés; en un mot, on créera la méthode telle que nous la connaissons aujourd'hui, on l'appliquera même, et l'on obtiendra quelques succès, mais le nombre des échecs sera plus grand encore, parce qu'on manquera de persévérance, et aussi parce que l'on aura recours à des procédés défectueux.
Pendant cette période, qui se prolonge jusqu'à 18^2, nous verrons de temps en temps la méthode de la compression indirecte, créée par un chirurgien français, donner lieu, en Angleterre, en Irlande ou en Italie, à quelques tentatives isolées; mais c'est principalement en France que la scène se passera. C'est en France que la théorie prendra tout son développement, et que la pratique donnera les plus beaux résultats. Voilà pourquoi nous donnons à celte deuxième période le nom de période française.
L'idée capitale, qui distingue avant tout cette époque de la précédente est celle-ci : ne pas comprimer la tumeur^ comprimer seulement l'artère dans un point où elle est saine.
Ce n'est pas tout d'un coup qu'on est arrivé à négliger entièrement les moyens appliqués directement sur la tumeur, et ici encore , comme dans la période précédente , les chirurgiens n'ont fait qu'étendre au traitement de l'anévrysme proprement dit un principe qui avait déjà vu le jour à propos des plaies des artères.
Genga, de Gouey, J.-L. Petit, Heister, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avaient réprimé des hémorrhagies artérielles au moyen d'une double compression exercée à la fois sur la plaie et sur le vaisseau, entre la plaie et le cœur. Bourienne crut pouvoir s'affranchir presque complètement de la compression directe. Un
soldat avait reçu un coup de baïonnette qui avait pénétré obliquement dans les chairs de l' avant-bras, et lésé selon toutes probabilités l'artère cubitale ; une tumeur pulsatile et oblongue se forma dans le trajet de la plaie. Bourienne plaça deux compresses longuettes sur l'artère humérale. <( Le tout fut soutenu « par un bandage propre à remplir l'indication que je me pro- «posois, qui étoit de rallentir le coiws du sang successivement « jusqu'à la tumeur. La plaie fut pansée simplement et la tumeur « légèrement comprimée par un bandage. » Le blessé fut entièrement guéri en trois semaines (1).
Bourienne ne s'était servi que de bandes et de compresses graduées. Peu de temps après, en illlx, Jussy remplit la même indication au moyen d'un tourniquet. Un jeune homme de dix-sept ans avait eu la fémorale ouverte à sa partie inférieure par un coup de couteau. Jussy appliqua un tourniquet de J.-L. Petit sur le trajet de cette artère. « Le point d'appui étoit local; la pelotte « du tourniquet ne portoit que sur l'artère , dont je n'avois cer- « tainement pas intercepté toute la fonction. » Aucune compression ne fut exercée sur la plaie qui fut pansée simplement avec de la charpie râpée. L'appareil resta en place pendant neuf jours. Le dixième on remplaça le tourniquet par une compresse longuette, et le malade guérit sans accidents (2).
Bourienne avait légèrement comprimé la tumeur. Jussy ne mit sur la plaie qu'un pansement simple ; l'efficacité plus grande de l'appareil compressif appliqué sur le tronc artériel lui permettait une pareille confiance. Je signale surtout la phrase où l'auteur dit que la pelote doit comprimer seulement l'artère et ne la comprimer qa" incomplètement. Il est douteux qu'avec le tourniquet de J.-L. Petit il ait pu atteindre son but; mais il n'est pas sans intérêt de consigner ici l'idée qu'il poursuivait.
Il ne s'agissait plus que d'appliquer à l'anévrysme véritable la méthode qui avait si bien réussi dans le cas d'anévrysme faux primitif, et cette idée aurait dû germer rapidement à une époque où les chirurgiens confondaient, sous le même nom d'anévrysme, les dilatations et les plaies artérielles. Il n'en fut rien cependant,
(1) Journal de médecine, suite de Vandennonde, T. ftO, p. 86 (1773).
(2) Journal de médecine, saite de Vandermonilp, T, ^12, p. Ji'i2 (177fi),