PÉRIODE FRANÇAISE. — SABATIER
mémoire d'mi ordre très-inférieur et écrit par un homme aussi ignorant que partial. Après avoir décrit l'opération de John Hunter, qui avait lié la fémorale pour guérir un anévrysme poplité , Pelletan continue en ces termes : « L'opération de Hunter n'était « pas nouvelle pour nous. M. Sabatier, aujourd'hui mon collègue « et toujours mon maître, avait traité, quinze ans auparavant, « un anévi'ysme de l'artère fémorale par une compression mé- (( thodique exercée sur cette artère , laquelle compression équi- « valait sans doute à la ligature, et le malade avait conservé le « membre et la vie (1). »
Cette assertion est tellement précise que tous les modernes l'ont acceptée sans examen. Mais je dois dire d'abord que les écrits de Pelletan sur les anévrysmes ne m'inspirent aucune confiance ; ils sont pleins de contradictions et de légèretés inexcusables. D'ailleurs il est difficile de croire que Pelletan ait été renseigné sur la pratique de Sabatier mieux que ne l'était Sabatier lui-même. En 1796, en 1810, dans les deux éditions de sa Médecine opératoire, Sabatier s'étendit longuement sur le traitement des anévrysmes , parla même de la compression indirecte et garda le plus complet silence sur son observation prétendue. « La compression , dit-il , «peut être faite avec succès sur les anévrysmes, si au lieu de (( l'exercer sur la tumeur même on la fait porter sur le trajet de (( l'artère au-dessus du lieu malade, de manière à ralentir le cours « du sang qui traverse le vaisseau. Ce moyen a été employé en (( Italie avec quelque succès , mais on y a joint la compression « directe sur l'anévrysine, de sorte que Von ne sait pas jusqu'à « quel point on- doit y compter (2). » Il est clair, d'après ce passage, que Sabatier n'avait jamais appliqué ni vu appliquer la compression indirecte. Snpposera-t-on qu'il eût oublié en 1796 le succès qu'il avait obtenu en 1771, et dont Pelletan prétend s'être souvenu en 1810 ? Mais il ne pouvait avoir perdu le souvenir d'un fait aussi important que celui-là. On connaissait si peu d'exemples de guérison pour les anévrysmes cruraux! Sabatier lui-même n'a-t-il pas écrit qu'avant lui ranévrysme crural n'avait été opéré qu'une seule fois , et que cette opération unique avait été faite par Sa-
(!) Pelletan. Clinique cliirurqicale. Paris, 1810, iii-8", T. I, p. l^iO. (2) t^ABATiER. Méd. opèr., 1810, T. 1, p. 375. Ce passage est tcxtuilleinent le mCiiie dans la première éUiiioii (1796).
viard (1)? Il y a là deux erreurs en deux lignes (2); mais cela prouve du moins que Sabatier, considérant la guérison de l'anévrysme crural comme une chose excessivement extraordinaire, ne pouvait pas oublier les succès de ce genre qu'il aurait luimême obtenus. Ajoutons à ces considérations que le 13 février 1773, il présida une thèse sur les anévrysmes du jarret, thèse où on ne trouvait pas la moindre allusion à la compression indirecte (3), — que plus de vingt auteurs , ses contemporains , écrivirent sur la compression des artères sans parler de l'observation que Pelletan imagina plus tard , — enfin que Boyer, quatre ans après la pubhcation du livre de Pelletan, s'occupa assez longuement de la compression indirecte, en cita plusieurs observations, et ne dit pas un mot du prétendu fait de Sabatier, prouvant ainsi qu'il n'y croyait guère.
Je déclare donc que je considère comme apocryphe l'histoire racontée par Pelletan. Séparé par un intervalle de quarante années de l'époque où- ce fait est censé avoir eu lieu, Pelletan, qui no parlait que d'après ses souvenirs , a très-bien pu confondre une histoire avec une autre, comme cela lui est arrivé plus d'une fois, du reste, dans son mémoire sur l'anévrysme.
Or il se trouve précisément que Sabatier a publié une observation d'anévrysme crural qui n'a pas été sans influence , comme on le verra plus loin , sur les progrès de la méthode qui nous occupe. C'est ce qui me décide à en donner ici un extrait :
21* Observation (Sabatier) (4). — Anévnjsme faux consécutif de l'artère crurale. — Opération par l'ouverture du sac. — Application de deux tourniquets alternativement serrés et relâchés. — Guérison.
Un jeune homme de 22 ans reçoit un coup d'épée à la partie supérieure et
(1) Sabatier. Méd. opérât., 1" édit. Paris, 1796, iii-8", T. ni, p. 19^,
(2) L'opération fut faite par Bottentuit, et non point par Saviard, qui n'a été que le narrateur. En outre, M. A. Severin et J. TruUus avaient fait la même opération avant EoUcntuit, ei depuis lors, en 1702, Maximin avait opéré par incision et guéri un nommé Félix Morel atteint d'un anévrysme inguinal. Le fait fut publié en 1772 (Guattani. De cxt. Aneunjsmatibus, hist. XV).
(3) De poplitis Aneuvysmate, th. de Caron, présid. Sabatier, 13 fév. 1773.
{U) Sabatier, loc. cit., V édit., t. III, p. 194. La date n'est pas indiquée. Il est dit seulement que ce fut quatre-vingt-dix ans après l'opération faite par Saviard (lisez Bottentuit), laquelle eut lieu en 1688. Cela correspond conséquL'niment à l'an 1778 ; mais il est probable que le chiffre de quatre-vingt-dix ans n'exprime qu'une approximation, et que Sabatier a pratiqué son opération vers 1775. Cela expliquerait pourquoi, à la fin de cette année-là, il lut à l'Académie de chirurgie un mémoire sur l'anévrysme crural et sur la possibilité de le guérir. Fcnj. Journal de méd., suite de Vandermonde, 1770, T. XLVI, p. t\it , en note. Ce travail devait faire partie du T. VI des mémoires de l'Acac'émic qui n'a jiuuais été puLlié,