‹ Des anévrysmes et de leur traitementChapitre 153 sur 217 · PÉRIODE FRANÇAISE. — VERDIER · texte numérisé non relu

PÉRIODE FRANÇAISE. — VERDIER

vrysme du jarret droit. La tumeur , grosse comme un œuf de dinde , avait dilaté transversalement le creux poplité , de telle sorte qu'en regardant le genou par-devant , on la voyait battre de chaque côté de l'articulation. Elle était en partie réductible. Elle n'avait commencé à se développer que quatorze jours auparavant.

Le 17 septembre 'î82o, application de l'appareil de Todd ou tourniquet truss. Cela arrête les battements de la tumeur , mais ils reparaissent deux heures après. Le soir, on serre davantage la vis. Les battements s'éteignent de nouveau , mais pour une heure seulement. Le lendemain matin, on enlève l'instrument pour le faire arranger.

Le 21 , l'appareil, modifié, est appliqué avec précision. Le soir, à huit heures , le malade souffrant beaucoup , on enlève le bandage , et l'on remarque que la tumeur bat déjà moins fort.

Le 22 , à midi , après seize heures de répit , on recommence la compression , et cette fois on la continue sans interruption jusqu'au samedi 24 septembre 1825, jour où la tumeur ayant complètement cessé de battre, on enlève le tourniquet.

Les battements ne reparurent plus. Bientôt la tumeur commença à décroître, et le malade guérit parfaitement.

Pour ne pas interrompre la se'rie des quatre observations relatives aux malades traités par le tourniquet truss de Todd, j'ai abandonné un instant l'ordre chronologique, et j'ai ainsi négligé une observation très-remarquable puljliée en 1823 par le bandagiste Verdier. Pour réparer cette omission , j'extrais l'observation suivante d'une brochure aujourd'hui assez rare, quoique son auteur l'ait, dans le temps, répandue à profusion dans Paris :

39= Observation (Verdier) (1). — Anévrysme inguinal. — Compression de l'iliaque externe. — Guérison presque complète. — Autopsie ultérieure.

Choult (Claude) , âgé de 33 ans , suisse du ministère de la marine. Apparition au mois d'octobre 1815 d'une tumeur dans le jarret gauche. On reconnut un anévrysme, et l'on était sur le point de l'opérer, lorsqu'on trouva dans l'aine du même côté une deuxième tumeur anévrysmale qui fit renoncer à ce projet. Cependant la tumeur poplitée fit des progrès , et il survint une gangrène de la jambe correspondante. Le malade entra à la Charité, où Boyer fut

(1) Verdier. Mémoire sur nn appareil compressif de l'iliaque externe dans le casd'ané' vrysme inguinal. Paris, 1823, br. in-8° de 28 pag. avec pi. Lue partie de ce travail fut lue à TAcadémie de médecine le 22 février 1822. La première iiioiiié de l'ohservalion sera consultée avec plus de fruit dans la deuxièuio édiUoii de Boyer, Maladies cliirurgicalcs, |818, T, 1|, p, 276. Je n'eu donne qu'uH résunié Irts-succiiict,

obligé de lui couper la cuisse le 29 juillet 1816. Malgré l'exislencede l'anévrysrae inguinal , cette amputation fut suivie de succès.

Mais l'anévrysme du pli de l'aine continua à croître. Le malade sortit de l'hôpital. Il consulta successivement Boyer et Dupuytren qui conseillèrent le séjour au lit , la diète et les applications de glace. Ces moyens furent infructeux. La tumeur avait acquis un diamètre de trois à quatre pouces , et faisait une saillie d'environ un pouce et demi. On la voyait battre à travers les vêtements. Enfin Boyer et Dupuytren conseillèrent comme dernière ressource d'essayer la compression de l'iliaque externe , et adressèrent pour cela le malade au bandagisteVerdier.

Verdier construisit un appareil dont il n'a pas laissé la description , mais le dessin qu'il en a donné nous suffit parfaitement. C'est une épaisse ceinture

Fig. 21.

Appareil compressif de Verdier pour l'artère iliaque externe.

renfermant un fort ressort d'acier , lequel se termine en avant comme le bandage crural ordinaire, et supporte de plus une pelote à tourniquet. Lorsque l'appareil est en place, il déprime la paroi abdominale au-dessus du ligament de Fallope , et finit par atteindre l'extrémité inférieure de l'iliaque externe. La pression est graduée à l'aide d'une vis qui supporte la pelote , et qui est mise en mouvement à l'aide d'une clef.

L'appareil ne fut définitivement construit qu'après des tâtonnements successifs. L'embonpoint du malade gênait beaucoup l'action de la pelote. Ce fut au moi? de février 1817 que le bandage fut appliqué pour la première fois. A partir de cette époque, il resta en plare sans interruption pendant cinq ans. Le 22 mars 1818 , un an après le début de la compression , Boyer examina le malade, et trouva que la tumeur, devenue beaucoup moins volumineuse , n'offrait presque plus de battements. Au mois de février 1822, après cinq ans de compression, le malade fut présenté à l'Académie de médecine par Verdier qui le considérait comme guéri. « Il est curieux , disait Verdier « dans sa note , de voir aujourd'hui la dépression profonde qui existe « au-dessus de l'arcade crurale , à l'endroit où porte le bandage. En le

PÉRIODE FRANÇAISE, — VEKDIER, 713

« retirant , on comprime avec le doigt l'artère iliaque externe aussi facile- « ment qu'on le fait pour la crurale à la partie supérieure de la cuisse. » L'Académie crut donc que le malade était guéri ; mais le bandage ayant été enlevé pendant quarante-huit heures, les pulsations se manifestèrent de nouveau et s'accrurent rapidement. On réappliqua la compression et la tumeur dès lors redevint stationnaire , mais un anévrysme de la crosse de l'aorte donna bientôt lieu à des symptômes inquiétants , et empoita le malade le 6 décembre 1822.

L'autopsie montra que la tumeur anévrysmale de l'aine était presque entièrement oblitérée par des caillots fibrineux. Je le rapporterai plus loin avec quelques détails de plus {voij. § II, cinquième autopsie, p. 749).

Cette observation , émanée de la plume d'un bandagiste, pèche sous plusieurs rapports, et, quoique je me sois elïorcé de faire disparaître en partie le désordre et les singularités de la rédaction originale, il reste encore plus d'un point qui pourrait être sujet à coniroverse. Malgré cela, l'observation de Verdier est très-importante, parce qu'elle met en lumière un phénomène tout à lait exceptionnel. La compression , sans guérir entièrement l'anévrysme, avait réussi à le maintenir pendant près de six ans stationnaire et dans un état voisin de la guérison. Il est hors de doute qu'au niveau du sac, l'énergie de la circulation était considérablement diminuée, par cette double raison que l'artère, comprimée un peu plus haut, était oblitéix'c un peu plus bas. Et cependant, la coagulation du sang dans le sac ne s'était efTectuée que d'une manière incomplète , à ce point qu'il suffisait d'enlever pendant deux jours l'appareil, pour voir reparaître les battements de la tumeur et sa tendance à l'accroissement La diminution de l'impulsion sanguine ne suffit donc pas toujours pour guérir les anévrysmes , et ceci semble déposer contre le principe qui sert de base à toute la méthode. J'ai voulu mettre en relief cette exception, mais je m'empresse d'ajouter qu'elle est assez rare. — 11 y a très-peu de méthodes thérapeutiques qui puissent se vanter de guérir infailliblement. La compression directe obéit k la loi commune et manque parfois son effet. — Peut-on s'en étonner, lorsqu'on sait que, sur bon nombre de malades, la ligature, pratiquée selon la méthode d'Anel , n'a pas suffi pour arrêter les progrès de l'anévrysme?

Mais j'arrive à l'époque la plus importante de l'histoire de la

compression indirecte. Le 25 février 1825, Guillier Latouclie soutint à Strasbourg une thèse inaugurale intitulée : Nouvelle manière d'exercer la compression médiate prolongée sur les principales artères des membres.

« L'idée d'une nouvelle manière de comprimer, dit l'auteur « dans la première page de son introduction, m'a été suggérée (( par un jeune chirurgien attaché à cette école. » — 11 parle de nouveau de ce chirurgien, page 35 de sa thèse, mais toujours sans le nommer : « Le chirurgien, dit-il, qui me rend l'interprète de « sa pensée. » Il est certain, par conséquent, que l'auteur n'a fait que reproduire les idées d'un autre.

Je crois devoir donner une analyse détaillée de cette thèse importante, dont les écrivains qui ont traité de la compression indirecte n'ont pas parlé jusqu'ici. Il y a dans ce travail deux choses : une doctrine relative au mode de guérison des anévrysmes, et un procédé spécial de compression supérieur aux autres procédés employés jusqu'alors. Ce procédé ne consiste pas dans l'invention d'un instrument nouveau , mais dans la manière d'employer les instruments déjà connus. L'auteur se contente très-bien du tourniquet dit de Dupuytren , et cette sobriété instrumentale est déjà d'assez bon augure.

La doctrine est presque irréprochable. Après avoir rejeté (p. 13) l'opinion de ceux qui croient que la compression agit en oblitérant l'artère au niveau du point comprimé, l'auteur ajoute : « La force du sang en circulation et poussé dans le sac est la « cause de son accroissement et de sa rupture ultériem^e , en (( même temps que la rapidité du cours de ce hquide s'oppose au (( dépôt de la fibrine; Vindication curative est donc de diminuer

« la force de la circulation dans le sac Il est probable (p. \U)

(( que la compression agit en empêchant le sang d'arriver dans le « sac anévrysmal avec assez de force pour le traverser et pour « entretenir la fluidité de celui qu'il contient , en favorisant , au « contraire, la coagulation de ce dernier, et en déterminant ainsi (( l'oblitération de l'artère dans l'endroit même où elle est ma- « lade. » Comme conséquence de cette doctrine, l'auteur ajoute que, pour guérir les anévrysmes par la compression au-dessus de la tumeur, il n'est pas nécessaire de serrer le tourniquet jusqu'au point de supprimer le passage du sang et d'arrêter tout à

PÉRIODE FRAÎNÇAISE. — BELMAS. 715

fait les battements. Une compression moins forte peut suffire , et les pulsations, après avoir etë simplement affaiblies, finissent par cesser tout à fait. Lorsque la guérison est obtenue, l'artère continue à battre, non-seulement au niveau du point comprimé, mais encore entre ce point et la tumeur.

Ce ne sont point là des hypothèses gratuites, car on lit (p. 37) que l'auteur y a été conduit par l'étude de ce qui se passe après la ligature.

L'arrivée d'un peu de sang dans la tumeur, dit-il , n'empêche pas la guérison d'avoir lieu. « Lorsqu'on a fait la ligature selon « la méthode d'Anel , le sang très-souvent revient par les collaté- (i raies et par le bout inférieur. Quelques battements apparais- « sent; mais, comme l'effort du sang est très-peu considérable, (( les caillots peuvent se former, les pulsations cessent et l'ané- « vrysme guérit. »

On ne raisonne pas mieux aujourd'hui; mais une objection se présente : si la théorie précédente est vraie, d'où vient que la compression a si souvent échoué ? L'auteur résout immédiatement cette difficulté. Si la compression échoue si souvent , c'est qu'elle produit une douleur intolérable qui ne permet pas d'employer ce moyen d'une manière continue. Pour assurer le succès de la compression que faut-il donc faire ? Il faut trouver le moyen de porter remède à cette douleur. Il y a un remède très-simple qui consiste à relâcher le tourniquet. L'expérience, répétée plusieurs fois sur un malade de Dupuytren, a prouvé qu'en pareil cas la douleur disparaît instantanément (p. 31 et p. 36 ) ; mais agir ainsi, c'est laisser passer le sang et perdre le bénéfice du traitement commencé. Pour résoudre le problème , il faut trouver le moyen de relâcher le tourniquet, dont l'action est douloureuse, sans interrompre la compression.

Ce moyen consiste à apphquer 2)lusieurs tourniquets, disposés de telle sorte qu'on puisse, avant de relâcher l'un d'eux , comprimer l'artère avec un autre.

Notre auteur avoue que l'idée d'exécuter ainsi la compression avec plusieurs tourniquets alternativement serrés et relâchés appartient à Sabatier. J'ai déjà cité (1) l'observation du malade sur

(J) yoy, plus liuut , p. 07?i , obscrv. 'il.

lequel Sabatier avait ainsi fait placer deux tourniquets comme moyen ])réventif d'une hémorrliagie consécutive. Cette idée, personne encore n'avait songé à l'appliquer au traitement des anévrysmes par la compression indirecte, et sous ce rapport, l'auteur , ou plutôt l'instigateur anonyme de la thèse de duillier Latouche, possède une incontestable priorité.

Cela posé, voici les règles pratiques relatives au traitement des anévrysmes par la compression exécutée d'après la nouvelle doctrine de l'auteur. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse d'un anévrysme poplité. Je cite textuellement (l) :

« 1* On devra flcchir légèrement le membre en le couchant sur son côté « externe.

a 2° On placera un tourniquet sur l'artère, au milieu de l'espace qui sépare « l'épine iliaque antérieure du pubis. Les pelotes de ce premier tourniquet « devront être disposées de la manière suivante : celle qui doit porter sur « l'artère ne présentera qu'un volume médiocre et sera arrondie: celle au « contraire qui devra appuyer sur la fesse devra être très-mince et médiocre- « ment concave.

« 3° Un second tourniquet sera placé près du sommet de l'espace inguino- « crural: la pelote compressive devra être légèrement allongée et étroite.

« 4° Un troisième tourniquet devra correspondre au milieu de la cuisse « dans l'endroit où l'artère est couverte par le couturier.

« 5° Enfin un dernier tourniquet comprimera l'artère au niveau du point « où elle s'engage dans le canal fibreux du troisième adducteur.

(f 6° Les tourniquets convenablement placés seront tous serrés médiocre- « ment. L'action du dernier sera portée jusqu'au point de faire cesser les bat- « tenients de la tumeur.

« 7° Lorsque les douleurs résultant de la compression seront devenues « assez vives , ce qui varie suivant la constitution nerveuse des individus, on « serrera le tourniquet qui se trouve au-dessus du précédent, et on relâchera « celui-ci.

« Le même genre de douleur reparaissant, on serrera l'instrument qui est « au niveau de l'espace inguino-crural , puis enfin on procédera à la constric- « tion de celui qui correspond à l'aine.

« Quand l'action de ce dernier ne pourra plus être supportée, on redescen- « dra à l'inférieur, et, remontant de proche en proche au supérieur pour re- « descendre ensuite , on changera les lieux de la compression toutes les fois

(1) GuiLLiER LAToi'CUE. NouveUe manière d'exercer la compression médialc prolongée sur les principales artères des membres, ih, inaug. Strasbourg, 25 fév. 1825, n" 72i, p. 33.

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 717

« que les douleurs réveillées par elle l'exigeront. Et ainsi on pourra la conti-

« nuer tout le temps nécessaire pour assurer son action.

« J'avais cru qu'il serait avantageux, pour mieux fixer cette série de tourte niquets, de réunir toutes les pelotes en arrière, mais j'ai vu dans quelques « essais que la compression ne pouvait pas être ainsi exacte dans chacun des « points ; et d'ailleurs il peut bien arriver que l'on soit forcé, ou de changer la « position d'un tourniquet, ou bien de l'enlever, ce qui serait impossible avec « cette modification »

L'auteur propose d'employer le compresseur dit de Dupuytren. Il donne toutefois quelques indications sur la disposition particulière des pelotes du compresseur inguinal ; la pelote postérieure doit être large et mince , et avoir la forme d'une plaque concave sur laquelle le bassin puisse reposer; la pelote antérieure, au contraire, doit être petite et conique, afin de ne comprimer ni le nerf crural qui est en dehors , ni les ganglions lymphatiques qui sont surtout en dedans de l'artère (p. 36).

Enfin, au lieu de quatre tourniquets, on peut se contenter d'en employer deux, ce qui est plus commode (p. 38). Il suffit, pour sauvegarder la peau, de changer chaque fois de place le tourniquet qu'on est sur le point de serrer.

Pourquoi faut-il que nous ayons à signaler, au milieu des choses remarquables contenues dans cette thèse, un défaut qui a eu pour résultat de neutraliser l'inflaence qu'elle aurait dû exercer sur les développements ultérieurs de la compression indirecte ? — Après avoir merveilleusement prouvé que la compression de l'artère n'a pas besoin d'être complète , et qu'il suffit de diminuer la force du courant sanguin pour obtenir la guérison , l'auteur, arrivé à l'application pi\itique, s'est laissé aller à dii^e, dans sa sixième proposition : « L'action du dernier tourniquet sera por- (c tée jusqu'au point de faire cesser les battements de la tu- « meur. » — C'était perdre d'un seul coup tous les bénéfices d'une excellente théorie. — Aussi la méthode nouvelle donna-t-elle un résultat peu satiiifaisant dans le seul cas où elle fut mise en pratique.

Un homme atteint d'anévrysme poplité était entré depuis quelque temps déjà à l'hôpital militaire de Strasbourg, dans le service de M, Gama. L'inventeur du nouveau procédé obtint de iM. Gama la permission de traiter cet anévrysme par la compression indi-

718 COMPRLSSION INDIRECTE.

recle. Trois tourniquets (1) furent disposés le long de Tarière fémorale dans les poinls indiqués plus haut; on les serra et on les relâcha alternativement, en cherchant toujours à intercepter le cours du sang d'une manière complète. On continua ainsi pendant trois jours et trois nuits; malheureusement les battements persistèrent; la tumeur, déjà douloureuse auparavant, devint plus douloureuse encore, et le malade, fatigué, demanda l'opération , qui fut pratiquée avec le plus grand succès par M. Gama.

On ne peut savoir ce qui serait arrivé si l'on n'avait pas épuisé la patience du malade, en lui meurtrissant les chairs au miheu de la cuisse, sous le deuxième et le troisième tourniquet, dans le but de comprimer complètement l'artère fémorale et d'arrêter les battements de la tumeur. Malgré ces conditions fâcheuses , le succès n'était pas impossible; il est arrivé bien des fois que, dans des cas analogues, la compression, et même la compression mal faite , a réussi à amener la guérison ; mais une sorte de fatalité fit échouer dans sa première application le meilleur procédé que nous connaissions jusqu'ici. Il n'en fallut pas davantage pour décourager l'expérimentateur, et pour condamner à trente ans de complet oubli l'œuvre remarquable dont on vient de lire l'analyse.

Ce fut un malheur sans doute; mais aujourd'hui, enfin, le moment est venu de réparer une longue Injustice. L'histoire s'inquiète assez peu d'un succès ou d'un revers; ce qu'elle estime, avant tout, c'est la découverte d'un principe, ou Ig création d'une doctrine.

Eh bien, j'ose dire que les chirurgiens modernes n'ont ajouté aucune innovation, aucune idée de quelque importance, à la doctrine exposée dans la thèse de Guihier Latouche. Le mécanisme de la guérison, la non-oblitération de l'artère au niveau du point comprimé, le principe du ralentissement pur et simple de la circulation, tout cela était déjà connu avant 1825; mais personne;^n'avait groupé ces éléments en corps de doctrine ; personne ne les avait présentés d'une manière dogmatique, en les appuyant de raisonnements et de preuves. Il y avait beaucoup de procédés; mais , à proprement parler, la méthode n'était pas encore déflni-

(1) Guillicr Laiouchc parli! di! fiuatrc toui niqiicls, mais on verra tout à l'heure qu'il n'y en avait que trois.

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 719

tivemont constituéo. Elle le fut le jour où parut la thèse de Guillier Lalouclie. Surtout, l'auteur de cette thèse exposa uue idée incounue avaut lui, idée féconde en résultats pratiques, et devenue le point de départ de la plupart des succès modernes. Le principe de la compression permanente avec plusieurs tourniquets, alternativement serrés ou relâchés, fut le couronnement d'une œuvre à laquelle nos contemporains n'ont rien ajouté.

Chose singulière ! Dans une profession où la renommée mène à la fortune, dans un siècle où le moindre procédunculc , la moindre vétille instrumentale donne lieu à d'amères discussions de priorité , le véritable auteur de ce progrès important semble avoir tenu à garder l'anonyme, et il ne s'est même pas fait connaître plus tard lorsque le procédé, je dirai presque la méthode qu'il a créée , a pris rang parmi les plus utiles découvertes de la chirurgie.

Le premier devoir que m'imposait mon rôle d'historien était de chercher les traces de cet inventeur modeste, et de percer le voile dont il avait entouré son nom. J'ai vainement parcouru les thèses et les journaux du temps ; j'ai vainement fait appel aux souvenirs des chirurgiens qui ont vécu à cette époque : tout cela ne m'a rien appris. Espérant que la" thèse mystérieuse de Guillier Latouche aurait laissé quelque empreinte dans l'école de Strasbourg, j'ai écrit à mon collègue et ami, M. le docteur Wieger, qui a ouvert sur ce point une véritable enquête, dont le résultat a été nul. Enfin , comme ressource dernière , je me suis directement adressé à M. Gama. J'ai pénétré dans la retraite où ce professeur, devenu philosophe, oublie l'injustice des hommes. Il m'a répondu qu'effectivement, en 1825 , peu de temps avant de quitter Strasbourg, il avait mis à l'essai , sur un des malades de l'hôpital militaire , à la sollicitation d'un jeune médecin étranger au service, une certaine méthode de compression avec plusieurs tourniquets, mais que, l'essai ayant été peu encourageant, il n'avait pas été tenté de recommencer, et qu'il avait complètement oublié le nom de l'inventeur.

Tous mes efforts n'ayant abouti à rien, j'avais fini par renoncer à cette recherche. J'avais donc proposé, dans la première édition de ce travail, de donner à la méthode en question, h défaut du

nom de son auteur inconnu , le nom du pays où elle avait pris naissance, et de l'appeler méthode alsacienne.

Mais , il y a quelques mois, M. Gama me fit l'honneur de m'écrire qu'il avait trouvé, en fouillant dans ses vieux papiers, l'observation détaillée de son malade de 1825. Il voulut bien me confier ce précieux manuscrit , que j'ai montré et lu à la Société de chirurgie. Ce manuscrit, entièrement écrit de la main de M. Gama, sur un papier que le temps a jauni, présente toutes les garanties désirables d'authenticité et d'exactitude. Je crois utile de le transcrire ici :

iO^ Observation (Gama et Belmas). — Ancvrijsme poplité. — Compression de l'artère crurale avec trois tourniquets, puis ligature et guérison.

« Guiranton, âgé de 26 ans, sergent-major au 13' régiment d'infanterie légère, était doué d'un tempérament sanguin et éminemment nerveux. Aucune maladie antécédente, et surtout aucune aiiection vénérienne, ne paraissait avoir dérangé sa santé, lorsque vers la fin de juin 1824,11 éprouva tout à coup quelque difficulté en marchant, principalement à la partie postérieure de larticulation tibio-fémorale droite. Eu portant la main sur ce point, il s'aperçut qu'il existait une tumeur ayant la grosseur d'une petite noix. La gêne dans les mouvemens et le volume de la tumeur augmentant sensiblement , le malade se décida à entrer à l'hôpital militaire de Strasbourg le 10 août 1824.

« La tumeur, dont la présence n'avait été reconnue par le malade qu'environ un mois avant son entrée à l'hôpital , avait déjà à cette époque le volume et la forme d'un petit œuf de poule, dont le grand diamètre était parallèle à l'axe du membre Cette tumeur était indolente, régulièrement circonscrite, compressible et élastique ; elle était accompagnée de battemens isochrones à ceux du pouls; son volume paraissait diminuer lorsqu'on comprimait l'artère crurale au-dessus , tout enfin annonçait qu'on avait affaire à un anévrysine vrai de l'artère poplitée,

« Le malade ayant été tenu dans le repos, et soumis à une diète végétale modérée, aucun changement notable ne s'opéra dans la tumeur pendant le mois d'août et les premiers jours de septembre.

a A cette époque, et sans aucune cause accidentelle connue, des douleurs assez vives se firent sentir de temps en temps dans la tumeur; peu à peu son volume augmenta, et vers la fin du mois, elle s'était accrue d'un tiers. Elle était alors médiocrement dure, inégale, et s'étendait en largeur. Déjà les battemens étaient peu marqués vers sa circonférence; ils étaient aussi plus obscurs, plus profonds vers son centre, ils disparaissaient par la compression au-dessus, sans que l'anévrysme diminuât de volume, La peau était légèrement dis-

PÉRIODE FRANÇAISE. — BELMAS. 721

tendue, et le tissu cellulaire environnant paraissait avoir acquis de la densité. La jambe du côté malade vers laquelle les douleurs se prolongeaient prit une légère teinte bleuâtre due àrobstacle apporté à la circulation veineuse.

« Au comnoencement d'octobre, tant dans le but d'empêcher le développement plus considérable de l'anévrysme , que dans l'intention de favoriser la dilatation des artères collatérales, on exerça une médiocre compression sur la tumeur. Le volume do cette dernière diminua sensiblement dans l'espace de quelques jours. On se décida ensuite à recourir à la compression exercée sur le trajet de la crurale, pour essayer si par ce moyen on n'obtiendrait pas la guérison de la maladie.

« En Conséquence, le 8 octobre, le. malade, paraissant dans les dispositions les plus favorables , fut mis à la diète ; on plaça la cuisse demi-fléchie dans une aussi grande supination que possible , et on procéda à la compression de la manière suivante :

« A. On appliqua un tourniquet sur la crurale au milieu de l'espace qui sépare l'épine iliaque antérieure du pubis. Les pelotes de ce premier tourniquet étaient construites de manière que celle qui portait sur l'artère présentait un volume médiocre, et une forme arrondie pour n'avoir d'effet que sur l'artère et nullement sur le nerf crural , en dehors , ni en dedans sur les lymphatiques , tandis qu'au contraire on donna une grande largeur et une légère concavité à la pelote sur laquelle la fesse devait reposer. Par cette disposition, les effets de la compression devaient être moins douloureux et la position du tourniquet plus fixe. Ce tourniquet comme ceux dont nous allons parler était construit d'après les idées de M. le professeur Dupuytren.

« B. Un second tourniquet fut placé près le sommet de l'espace inguinocrural , dans l'endroit où l'artère , superficiellement située , s'engage sous le muscle couturier. La pelote antérieure de ce tourniquet avait la forme d'uu coin pour qu'elle piài s'interposer entre les muscles, et porter son action plus efficacement sur l'artère qui , dans ce point , se trouve séparée du fémur par une assez grande quantité de tissu cellulaire.

« C. Enfin on appliqua un dernier instrument compressif à l'endroit où l'artère s'engage dans une espèce de canal formé par l'aponévrose du troisième adducteur. Les pelotes de celui-ci ressemblaient assez à celles des tourniquets ordinaires.

« Tous les tourniquets, se trouvant convenablement placés, furent médiocrement serrés, afin d'assurer leur position. On e.xerça ensuite, et seulement avec le plus inférieur, une compression énergique , telle que l'on put cioire le cours du sang intercepté. Lorsqu'au bout de trois heures les douleurs qui résultaient de cette compression devinrent insupportables , on serra le touriiiqi'.et qui se trouvait au-dessus du précédent, après quoi celui-ci fut relâché modéiénient. Bientôt des douleurs du même genre résultant de la pression

yi^ , .COMPRESSION CNDIRECTE.

exercée par le second tourniquet , firent serrer le troisième ou le supérieur qui ne pouvant à son tour plus être supporté fut remplacé par celui serré en premier lieu. On continua ainsi, avec la plus grande surveillance, ce mode de compression pendant trois jours. Nous allons exposer les réflexions qu'il nous a suggérées et les phénomènes qui sont résultés de nos tentatives,

« 11 est reconnu que si l'on comprime pendant un certain temps et avec force une partie, les douleurs qui naissent de cette compression deviennent intolérables; mais si l'on relâche le moyen mécanique dont on se sert, on sait aussi que l'on peut revenir de nouveau à la compression dans le même point, et même en augmenter la violence. Ce fait de pratique nous a donné l'idée d'appliquer plusieurs tourniquets sur le trajet de l'artère pour que la compression put être renouvelée successivement, et exercée de telle sorte que la circulation fût interrompue d'une manière continue dans la tumeur. C'est pour cette dernière raison que , dans le cas qui nous occupe, on ne relâchait un tourniquet qu'après avoir serré celui qui devait le remplacer. La précaution de ne jamais desserrer complètement un tourniquet ne paraîtra pas inutile ; en effet, à l'aide de cette précaution, les instruments ?ont moins exposés à se déranger et, d'ailleurs, il est d'une sage pratique de ne jamais soustraire brusquement à la compression les parties qui en ont éprouvé les effets.

« Ces idées sur les effets de la compression et la manière dont elle a été conduite chez notre malade, appartiennent à M. Belmas, chef des travaux anatomiques de la Faculté de médecine de Strasbourg, qui a eu la constance de rester pendant trois jours à l'hôpital pour être à portée de noter exactement les phénomènes qui se succédaient.

« Par l'application du premier tourniquet, les battements de la tumeur cessèrent; celle du second ne fit que les diminuer; celle du troisième les suspendit pendant toute la durée des tentatives; mais les deux premiers n'apportèrent plus dans la suite qu'une légère diminution dans la force des pulsations, quoiqu'on en eût porté la compression plus loin par l'augmentation de l'épaisseur des pelotes, les vis s'étant trouvées trop courtes. Cependant la persistance des battements n'aurait pas été une raison pour abandonner le mode de compression employé, mais malheureusement la tumeur devenait plus douloureuse, accident qui pouvait tenir à l'action du tourniquet placé contre elle ; l'extrémité inférieure était œdémateuse , les veines se gonflaient , le genou devenait chaud et douloureux, les battements des artères annonçaient un trouble marqué dans la circulation , la patience du malade s'épuisait : il demanda l'opération , et elle fut décidée. »

La ligature fut pratiquée par M. Gama le 11 octobre 1824. Le fil tomba le trente-cinquième jour. 11 ne survint aucun accident grave; le 1b décembre 1824, le malade put sortir de l'hôpital. La tumeur, déjà réduite au volume d'une petite noix, était dure et indolente.

PÉRIODE FRANÇAISE. — DE 1825 A 18Zi3. 72S

Il est donc hors de doute que la compression indirecte multiple et alternative et les principes sur lesquels elle repose sont dus à M. Belmas, Je n'accuserai pas les Irlandais d'avoir cherché à le dépouiller. Il s'était dépouillé lui-même , et il était bien permis aux chirurgiens de Dubhn de ne pas connaître, en 18^3, une obscure thèse soutenue à Strasbourg en 1825.

En tout cas , il est juste , maintenant que la vérité est connue , de désigner la compression multiple et alternative sous le nom de Procédé de Belmas (1).

Depuis 1825 jusqu'à 18^3, la science resta stationnaire , ou plutôt elle recula réellement; car les cas où l'on jugea convenable de recourir à la méthode compressive devinrent de plus en plus rares, et il y eut un moment où ce précieux moyen de traitement fut presque généralement oublié. On pourrait citer plus d'un traité moderne où il n'en est fait aucune mention. La cause de ce discrédit n'est pas facile à donner. Il est vraisemblable que de nombreux insuccès avaient découragé les chirurgiens; mais ces insuccès eux-mêmes , à quoi les attribuer? Il serait possible qu'ils fussent dus à la renaissance ou plutôt à la persistance d'une erreur que les observations de Dupuytren , de Todd , de Guillier Latouche, n'avaient sans doute pas réussi à renverser. On croyait, sans savoir pourquoi , que pour que la guérison de l'anévrysme fût possible, la compression indirecte devait commencer par oblitérer l'artère au niveau du point comprimé. Ainsi pensaient les auteurs de l'article Anévrysme du Dictionnaiix en 30 volumes (2) ; ainsi pensait surtout Lisfranc, qui consacra à la compression indirecte un assez long chapitre de sa thèse sur l'oblitération des artères. Suivant lui, la compression d'une artère aurait pour résultat de faire former un caillot entre le point comprimé et le niveau de la première collatérale supérieure, et, pour faciliter la formation de ce caillot, il faudrait appliquer la pelote à un pouce au moins au-dessous des collatérales (3); précepte qui rendrait tout simplement la méthode inapplicable sur les seules artères où on l'ait appliquée jusqu'ici. Cette théorie de

(1) M. Belmas, connu par plusieurs autres inventions ingénieuses, a depuis longtemps abandonné la carrière médicale où ses brillants débuts devaient lui présager un bel avenir.

(2) Dict. en trente vol., T. lU, p. 37, 1833.

(3) Lisfranc. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères. Thèse de concours, 183^1, p. 37.

roblitéralion par un caillot avait conduit M. Malgaigne à une idée que M. Leroy (d'ÉtioUes) lui disputa bientôt. Il s'agissait de comprimer l'artère en deux points, de manière à emprisonner, entre ces deux compressions voisines, un cylindre de sang que le repos ferait coaguler peu à peu (1). Je ne sache pas que cette idée théorique ait été mise à exécution. Dans sa note, M. Leroy parle, il est vrai, d'expériences faites sur les animaux; mais la nature de ces expériences n'est pas indiquée , et il est difficile de se contenter d'une énonciation aussi vague. J'ai cité ces particularités pour prouver combien on s'était éloigné des principes si lentement et si laborieusement édifiés depuis le commencement d a siècle. S'étonnera-t-on, dès lors, d'apprendre que la compression indirecte ait eu si peu de partisans et ait été si rarement appliquée jusqu'en 18/i2?

Je n'ai trouvé dans les recueils qu'un très-petit nombre d'observations se rapportant à la période de 1825-18/;2. 11 est permis de croire que ces faits n'ont pas été les seuls, et, par exemple, M. Cruveilhier m'a plusieurs fois parlé de son confrère et ami Belivier , ancien chirurgien des Quinze-Vingts, lequel , «tant atteint d'anévrysme poplité, fut guéri par la compression de la fémorale. Le traitement fat très-long; le malade resta tout le temps au lit. L'instrument employé était le compresseur dit de Dupuytren, et de temps en temps on le changeait de place pour ménager la peau. Ce fait, qui s'est passé vers 1825 , est entièrement inédit , et , malgré l'absence de détails , j'ai cru devoir en dire quelques mots avant de parler des documents publiés.

On lit dans les Annales d'Omodei (2) que Gumano guérit en huit jours un anévrysme poplité par la compression de la fémorale. Le chirurgien italien s'était servi d'un compresseur analogue à celui de Dupuytren.

Peu de temps après , en 1829, M. Briggs obtint un succès plus remarquable encore. La ligature de la fémorale n'avait pas empêché un anévrysme poplité de récidiver au bout de six mois. Deux mois de conqDression indirecte conduisirent le malade k la guéri-

(1) LiSFRANC. Tliése citée, p. 39. — Acad. des sciences, 23 mars 1835. — Gaz. médicale de Paris, 1835, p. 202.

(2) l'AOLO CLMAi\o. Stoïia d'iifi aiieitrisma popti/eo guarito col mezzo diUa compreS' sioiie. — Amiali universali di medicina, aiilaiio, 1828, vt 1. Ll, i , "iû.

Page 1