DÉVELOPPEMENT NORMAL ET MIGRATION DU TESTICULE
II serait bien difficile de se rendre compte des anomalies du testicule, principalement de celles qui ont rapport à sa position, si l’on ne connaissait les particularités de son développement. La physiologie nous fournit a cet égard de précieux renseignements ; aussi, pour l’intelligence de ce qui va suivre, je crois absolument indispensable de placer à la tête de ce travail un résumé des
principaux travaux ayant trait à cette intéressante question.
A Haller revient la gloire d’avoir reconnu le premier que le testicule se forme dans 1 abdomen, et n’arrive que lentement jusqu’au scrotum après une longue migration (1) ; mais le mécanisme de cette migration ne fut révélé que quelques années plus tard, lorsque Hunier (2) eut découvert cet organe spécial, qu’il nomma guberna
fl) Alberti Halleri, Opuscula pathologica. Lausanne, 1755, jn-8, p. 53
(2) John Hunier, Medical Commentaries et OEuvres complètes, trad. par G. Richelot, Paris, 1841, t. IV, p. 68.
culum testis , et auquel il reconnut pour rôle d’entraîner le testicule vers le canal inguinal, et en môme temps de le diriger dans sa descente. Cette double découverte fut complétée plus tard par les travaux de Burdach, Coste, Millier, Reichert, Bischoff, Rathke, Serres, Geoffroy Saint-Hilaire, Kobelt, Robin, Rouget, que j’aurai plusieurs fois l’occasion de citer dans le cours de cet article.
Au commencement de la vie intra-utérine, il existe de chaque côté de la colonne vertébrale deux organes de forme essentiellement différente, qui n’ont primitivement entre eux que des rapports de contiguïté. En dedans, un corps allongé, fusiforme, aplati, composé d’abord de granulations, puis d’un grand nombre de petites cellules; en dehors, un corps décrit par Wolff (1), auquel on reconnaît deux parties constituantes, une masse fondamentale formée de tubes transversaux, tortueux et terminés en culs-de-sac à leur extrémité interne, et s’ouvrant par l’autre perpendiculairement dans un canal vertical, considéré comme une voie d’excrétion ; celui-ci s’enfonce inférieurement dans le petit bassin, et se rend au pédicule de la vésicule allantoïde. Le premier de ces corps représente les rudiments du testicule ou de l’ovaire; c’est qu’en effet dans l’origine les différences des sexes n’existent pas plus dans les organes fondamentaux de l’appareil de la génération que dans ses parties externes.
Quand l’embryon a neuf ou dix semaines, les cellules constituant le corps le plus interne ont déjà fait place à des tubes rectilignes, si le nouvel être est destiné au sexe masculin ; bientôt ces derniers s’enroulent, deviennent très-flexueux, et se présentent déjà avec les caractères qu’on retrouve dans un testicule d’adulte. Vers le milieu
(1) Wolff, Halle, 1774.
du troisième mois, lorsque l’embryon a 10 centimètres de long, l'organe ainsi formé se trouve situé, d’après M. Robin (1), à 7 ou 8 millimètres au-dessous du rein correspondant, et au devant du psoas; il est ovoïde, un peu aplati latéralement ; son grand axe est vertical ; ses deux bords sont dirigés en avant et en arrière.
Le développement de l’épididyme et du canal déférent se fait simultanément aux dépens du corps de WolfF et de son canal. Ici nous trouvons en présence deux opinions contradictoires que nousallons exposer Lune après l’autre. D’après Coste (2), le conduit excréteur du corps de Wolff se divise à une certaine époque en deux conduits contigus, dont le plus externe s’allonge par en haut, s’avance vers l'extrémité supérieure du testicule, et s’unit à lui définitivement; il formerait par la suite lepididyme et le canal déférent. Chez la femme, le même conduit se comportant de la même façon, sauf qu’il reste séparé de l’ovaire, constituerait la trompe. Mais les recherches de Rathke (8), de Meckel (ft), de Kobelt (5), de Müller (G), qui prévalent aujourd’hui auprès des physiologistes, ont montré que des phénomènes différents signalent le développement du spermiducle et de l’oviducte.- Chez 1*. femme seule, la division externe du canal excréteur du corps de Wolff, dite canal de Müller, persisterait pour servir d’oviducte ; ce conduit disparaîtrait chez l'homme peu après sa forma-
(1) Robin, Recherches sur la nature musculaire du gubernaculum testis et sur la situation du testicule dans l'abdomen ( Comptes rendus et mémoires de la Société de biologie. Paris, 1849).
(2) Coste, Embryologie comparée. Paris, 1837.
(3) Rathke, Abhandlungen zur Bildungs-und Enh oickelun gsgeschichte des Mensnhen. Leipsig, 1832-1833.
(4) Meckel, Anatomie comparée.
(5) Kobelt, Neben Èierstoclc des Weibes, 1847.
(6) Müller, Entwickelung der Genitalien, 1830.
tion, et ce serait aux dépens du corps de Wolff et de son conduit que naîtraient l’épididyme et le canal déférent (1). On voit alors les tubes les plus élevés et les plus inférieurs du corps de Wolff s'atrophier, et le groupe intermédiaire, se transformant en épididyme, s’appliquer sur l'extrémité supérieure du testicule; le canal déférent, d’après cette théorie, ne serait que l’ancien canal excréteur du corps de Wolff appelé à de nouvelles fonctions. On ne peut nier d’ailleurs qu’elle rende mieux compte de la nature réelle de ces corps singuliers annexés au testicule, que leur structure et leur siège ont permis de considérer comme des débris de l’organe de Wolff; tels sont les tubes ramifiés que M. Giraldès a trouvés à la partie interne de la tête de l’épididyme et décrits sous le nom de corps innommé (2). Pour Follin (3), les vestiges de cet organe seraient plutôt représentés par ces tubes imperméables aux injections, que l’on trouve dans la tête de l’épididyme, et que M. Gosselin considère comme ayant été isolés par une oblitération pathologique (h) -, le vas aberrans de Haller représenterait le canal excréteur du corps de Wolff, et l’hydatide de Morgagni son extrémité inférieure renflée (5).
Le testicule, le corps de Wolff, l’épididyme et le canal déférent resteraient infailliblement dans l’abdomen, s’ils n’étaient sollicités à se déplacer par un organe spécial : le gubernaculum testis. Le temps a fait justice de certaines théories qui procédaient uniquement de l’hypothèse. On
(1) Liégeois, Traité de physiologie, t. I, p. 166.
(2) Giraldès, Journal de physiologie de l'homme et des animaux, t. IV, 1861.
(3) Follin, Recherches sur les corps de Wolff, thèse. Paris, 1850.
(4) Gosselin, Mémoire sur l’ oblitération dos voies spermatiques ( Archives de médecine, 1847).
(5) Follin, loc. cil.
a invoqué tour à tour l’influence de la pesanteur, la pression de la glande contre la paroi abdominale, dont elle finirait par se coiffer entièrement, la contraction des muscles abdominaux (1).
L’opinion qui réunit, aujourd’hui presque tous les suffrages est celle qui fait jouer au gubernaculvm testis le premier rôle dans la descente du testicule; encore verrons' nous qu’il faut y apporter quelques restrictions.
La description qu’a donnée Hunter de cet organe découvert par lui était incomplète par certains points, ainsi qu’on en jugera par la citation suivante :
« L’union du testicule au scrotum a lieu par l’intermédiaire d’une substance, qui se rend de l’extrémité inférieure du testicule au scrotum, et que j’appellerai désormais le ligament du testicule ou gubernaculum testis, parce qu’elle unit le testicule au scrotum,* et qu’elle semble diriger son trajet à travers les anneaux des muscles abdominaux. Ce ligament est de forme pyramidale; sa tête volumineuse, en forme de bulbe, est située en haut, et fixée à l’extrémité inférieure du testicule et de l’épi— didyme ; son extrémité inférieure se perd dans le tissu
cellulaire du scrotum 11 est difficile de dire quelle
est la structure ou la composition de ce ligament : il est certainement vasculaire et fibreux, et les fibres suivent la direction du ligament lui-même, qui est recouvert par les fibres du cremaster ou musculus testis , placé immédiatement derrière le péritoine; cette circonstance n’est pas facile à constater chez l’homme, mais elle est très-évidente chez les autres animaux, et surtout chez ceux dont les testicules restent dans l’abdomen après l’entier développement de l’animal. »
(1) V. Sappey, Traité d’anatomie descriptive, t. III, p. 539.
John Hunier n’avait donc fait qu’entrevoir la parenté si intime du gubernaeulum avec le crémaster. Les modernes ont comblé celte lacune. Aujourd’hui on admet que cet organe se compose : 1° d’une couche séreuse formée par le péritoine, qui manque en arrière; 2° d’une couche de fibres musculaires striées, disposées longitudinalement, et divisées inférieurement en deux faisceaux : l’un interne, l’autre externe; l’un et l’autre s’engagent dans le canal inguinal, et arrivent jusqu’à son orifice superficiel ; là, l’interne s’insère à l’épine du pubis; l’externe se réfléchit en dehors, et se perd sur l’arcade de Fallope ; 3° le centre de l’organe est occupé par un tissu, sur la nature duquel on a beaucoup discuté. C’est un cordon d’apparence celluleuse qui occupe l’axe du gubernaculum, et va par son extrémité inférieure se fixer au fond du scrotum en deux points, sur les côtés du raphé et à la partie postérieure et externe de l’enveloppe des bourses. Toute la question est de savoir s’il est celluleux ou musculaire. S’il est admis par quelques physiologistes qu’il renferme des fibres musculaires lisses ou striées, d’autres, parmi lesquels je citerai plus spécialement MM. Robin, Rouget (1) et J. Cleland (2), le considèrent comme uniquement celluleux. Celte dernière opinion est celle qui rallie aujourd’hui le plus de partisans.
Tel est, envisagé au point de vue anatomique, l’appareil dont l’action lente et continue doit conduire peu à peu le testicule jusqu’au fond du scrotum. A. Cooper (3),
(1) Rouget, Mémoire sur le gubernaeulum testis et la descente du testicu (Journal de physiologie, 1860).
(2) J. Cleland , The Mecanismus of the gubernaeulum testis. Edinburgh,
(3) A. Cooper, Œuvres complètes. Paris ),1837, p 40 .
Burdaeb (1), refusent au gubernaculum toute participation à cette migration. Est-il, eu effet, purement passif? Joue-t-il simplement le rôle d’un cordon résistant qui, ne subissant pas pendant le développement du fœtus une augmentation de longueur proportionnée à l’évolution des autres organes, rapproche le testicule du canal inguinal; de telle sorte que cette migration apparente ne serait en réalité qu’une fixation de l’organe retenu par le gubernaculum? Faut-il croire au contraire que la glande est réellement attirée vers le canal qu'elle doit parcourir par la contraction permanente des fibres du musculus testis ? Tant de noms se rattachent à cette dernière manière devoir, qu’aujourd’hui le doute n’est presque plus permis; qu’il me suffise de citer Seiler (2), Meckel, Cruveilhier (3), Ch. Robin, Kôlliker (4), Curling (5), Donders (G), Follin, Longet (7), Liégeois (8).
La difficulté véritable nous attend au moment où nous chercherons à expliquer la descente du testicule depuis le canal inguinal jusqu’au fond des bourses. Si l’on admet que le faisceau moyen du gubernaculum ne renferme pas de fibres musculaires, on ne saurait en aucune façon lui attribuer ce rôle ; tout au plus peut-il diriger la migration. Curling pense que le faisceau externe sert à engager le testicule dans le canal, l’interne à l’eu dégager en l’attirant versl’orifice externe, et le moyen, à le faire pro-
(1) Burdach, Traité de physiologie, trad. Jourdan, t. III, p. 592.
(2) Seiler, Obs. de tesliculorum ex àbdomine in scrotum descensu. Lipsiæ
(3) Cruveilhier, Anatomie descriptive, 4e édit., t. Il, p. 388.
(4) Kôlliker, Histologie humaine, p. 569, 2° édition.
(5) Curling, Maladies du testicule. Paris, 1857, p. 19.
(6) Donders, Nedcrlandsch Lancet, 1849, p. 382.
(7) Longet, Traité de physiologie, t. Il, p. 215.
(8) Liégeois, loc, cil., p. 166.
gresser jusqu’au fond du scrotum. Pour M. Robin et Fol li n (1), la pesanteur jouerait le principal rôle dans ce dernier stade de la descente. M. Rouget attribue une influence capitale à la contraction des muscles abdominaux ; celle-ci peut, en effet, aider le testicule à se dégager du canal, mais l’organe échappe à l’action de ces muscles, aussitôt qu’il a franchi l’anneau externe. L’explication précédente reste donc la plus plausible.
Pendant cette longue migration, la situation du testicule correspond successivement à tous les points de son parcours; il occupe tour à tour la face antérieure du psoas, la fosse iliaque interne, le canal inguinal, le pli cruro-scrotal, puis la partie supérieure du scrotum, enfin sa partie déclive. Quant à sa position elle varie peu; la face externe regarde un peu en avant, l’interne un peu en arrière. Le péritoiüe.l’enveloppe déjà dans presque toute sa circonférence; de sorte qu’au lieu de glisser sous la séreuse, ainsi qu’on l’avait pensé, la glande l’entraine réellement avec elle. 11 en est de môme de la portion de séreuse qui entoure primitivement leguberculanum dans les trois quarts de son pourtour. Elle lui adhère assez pour le suivre à mesure qu’il se raccourcit, si bien qu’il se forme au niveau de l’orifice profond du canal inguinal une dépression très-accusée, bien avant que le testicule s’y présente ; circonstance essentiellement favorable à sa migration, puisqu’elle lui épargne tout effort pour se frayer un passage et qu’au contraire il trouve devant lui une voie largement ouverte et tapissée par une séreuse. « Le gubernaculum, dit Chauveau, entraîne avec lui son enveloppe séreuse, qui l’abandonne peu à peu pour se mettre en rapport par sa face adhérente avec les parois
(1) Follin, Archives de médecine, 1851.
du canal inguinal, et se retourne ainsi à la manière d’un bas dont on dépouillerait la jambe, en le renversant de haut en bas jusqu’au pied représentant le testicule dans cette comparaison (1). Le testicule finit pourtant pai* atteindre le cul-de-sac de la séreuse, et le pousse devant lui jusqu’au fond du scrotum. La tunique vaginale est constituée à partir du moment où s’est effectuée l’oblitération de la portion du conduit intermédiaire au scrotum et à l’abdomen. Il est remarquable que cette séparation des deux séreuses n’ait lieu que chez l’homme et le chimpanzé d’Afrique, ce qui laisse supposer ({lie l’attitude bipède y est bien pour quelque chose. L’oblitération du conduit se fait généralement dans la première année de la vie, à une époque d’ailleurs très- variable ; il y a même, d’après Camper, des nouveau- nés chez lesquels elle s’est déjà produite (13 sur 53). Elle se fait, d’après Chauveau, chez le bœuf pendant la vie intra-utérine; mais chez le cheval, le testicule reste dans le trajet jusqu’à six et dix mois.
Que devient le guberculum une fois l’anneau inguinal externe franchi? Les deux faisceaux latéraux se sont renversés et ont formé le erémaster ; quant au médian, il disparaît et s’atrophie le plus souvent. Il peut pourtant persister quelquefois, ainsi que semble le prouver un fait observé par Godard. Chez un jeune homme qui contractait volontairement ses crémasters, chaque contraction produisait une dépression à la partie inférieure du scrotum, en soulevant les téguments dans un point limité.
La question de savoir si le erémaster représente bien réellement le gubernaculum, ou s’il est formé par quelques fibres du muscle petit oblique, ne doit pas m’arrêter. Je
(1) Chauveau , Anatomie comparée des animaux domestiques. Paris, 1855.
me contenterai de signaler en passant les recherches récentes faites par Lewin sur les insertions de ce muscle, travail qui n’a du reste rien ajouté à ce que nous savions en France (1).
C’est généralement dans le cours du neuvième mois de la vie fœtale que s’achève la migration du testicule. Sur 93 enfants observés par Wrisberg, 70 se trouvaient dans les conditions normales. Bien que les exceptions à cette loi soient nombreuses, Je me crois autorisé à les ranger dans les anomalies et à les rejeter au chapitre où i sera question des descentes tardives.
Aux phénomènes que je viens de décrire fait suite une longue période que quelques auteurs considèrent comme la troisième phase du développement du testicule, mais qui est bien plutôt un long repos intermédiaire à la migration et aux phénomènes qui signalent la puberté. Ce volume de la glande augmente à peine; celle-ci est plutôt ébauchée qu’achevée, car ses fonctions sont nulles. L’influence que celles-ci exercent chez l’adulte sur le système nerveux central, en provoquant les désirs vénériens, ne s’est pas encore établie. Cet état dure en moyenne quatorze ans, jusqu’à l’époque où le sexe doit s’accuser définitivement par des modifications profondes. La nutrition générale prend tout à coup une activité remarquable ; le corps tout entier se développe, et en même temps le système pileux se complète ; le larynx subit, en un court espace de temps, des changements de dimensions incompatibles avec le jeu régulier des cordes vocales; les muscles n’ayant plus dans leurs contractions cette synergie d’action qui assure à la voix un timbre
(1) Lewin, Sludien über Hoden ( Deutsche Klinili, 1861, Bd. XIII, S. 234, und folg).
uniforme, celle-ci revêt une tonalité singulière et désagréable qui caractérise ce qu’on nomme la mue. Les mamelles sont le siège d’une fluxion souvent douloureuse ; enfin, le développement rapide des testicules a pour conséquence l’apparition de la sécrétion et la présence des spermatozoïdes dans le sperme.
En jetant un coup d’œil sur la série animale, on est frappé des différences nombreuses qu’offre le testicule au point de vue de sa situation. Un court résumé de ces dispositions variées serait peut-être bien venu après cette étude physiologique ; pourtant je crois qu’il y aura profil à le placer en tête du chapitre où il sera question des anomalies par fusion et par ectopie. On verra en effet que toutes les variétés appartenant à cette section correspondent à une disposition normale chez un ou plusieurs types de la série animale, et qu’on arrive à cette conclusion sans forcer en aucune façon les analogies.