LE LEGS GAILLEBOTÏE ET L'ÉTAT
— Ah ! vous pouvez le dire ! Et Fhistoire du legs Claillebotle est une e'clatante paraphrase de votre judicieuse exclamation. Voulez-vous que je vous la raconte succinctement, cette histoire ?
— Je vous écoute.
— Eh ! bien, voilà ! Gaillebotte meurt en léguant à l'Etat une collection de tableaux composée des plus délicieuses œuvres de Manet, Degas, Monet, Renoir, Cézanne, Berthe, Morisot, Pissarro. En homme qui connait l'esthétique de l'Etat, il met à ce legs une prévoyante condition : c'est que l'Etat n'enterrera ces tableaux ni dans un grenier, avec les seuls rats pour public, ni dans un musée de province, et qu'il les accrochera, comme si c'étaient d'infâmes croûtes, au musée du Luxembourg. L'Etat fait d'abord la grimace. C'est une habitude, et il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. Quand on lui lègue quelque chose, son premier mouvement est de se méfier et de se demander si on ne lui fait pas « une blague ». Enfin, après des hésitations nombreuses et prudentes, il entre en pourparlers avec les exécuteurs testamentaires de Caillebotte...
— Enchanté, messieurs. Vraiment, ce M. Caillebotte était un homme bien généreux, et vousmêmes vous êtes des artistes incomparables.
Devant la collection réunie, l'Etat pousse des soupirs de découragement :
— Il y en a trop! gémit-il. Il y en a trop!
D'abord, vous n'ignorez pas que, par un décret aussi sage que restrictif, nous ne pouvons admettre, pour le Luxembourg, que trois toiles d'un artiste vivant.
— C'est pourquoi, répondent les exécuteurs testamentaires, vous avez sept Meissonier au Luxembourg !
— Ils sont si petits 1
— Et si Ton vous en donnait cinquante mille, vous sauriez bien les accrocher tous. Au besoin, vous n'hésiteriez pas à faire construire un palais pour eux.
— Sans doute ! Mais Meissonier est Meissonier 1
— On ne vous le reproche pas, et nous sommes plus tolérants. Nous trouvons ça très bien, au contraire. Il y a des gens qui aiment le Meissonier et à qui cela fait plaisir de venir le dimanche s'ébaubir devant ces images vénérées. C'est parfait ! Nous ne demandons pas tant ; nous voudrions seulement que les peintres officiels, dont vous représentez, en ce moment, l'omnipotente avidité et les éternelles rancunes, agissent comme nous... quoique, dans le fond, eatre nous, n'est-ce pas, nous nous moquions absolument du Luxembourg ! Notre idéal n'est pas là, croyez-le. Mais nous sommes ici pour exécuter les volontés d'un mort qui fut notre ami. Acceptez- vous ?
— Vous nous mettez dans une situation ter-
LE LEGS CAILLEBOTTE Eï L'ÉTAT 203
rible ! Quel dommage, vraiment, que M. Caillebotte ait eu la malencontreuse idée d'imposer une condilion à son legs I Pourquoi ne nous a-t-il pas légué ces tableaux sans condition? Nous les eussions enterrés quelque part. Il n'en eût plus été question, et tout le monde serait tranquille aujourd'hui. Au lieu que nous sommeslà, à discuter. Vraiment, les morts ont parfois des inventions bien bizarres.
— Enfin, oui ou non, acceptez-vous? Si le nombre des toiles vous gêne et que vous vouliez respecter un décret dont vous savez si bien vous passer en d'autres occasions, eh! bien, choisissez dans le tas les tableaux qui vous plairont et laissez-nous le reste.
— Impossible ! Il nous faut tout prendre ou tout laisser !
— Eh ! bien, prenez-vous ?
— C'est très délicat.
— Ou laissez-vous ?
— C'est bien tentant I
— Il faut pourtant vous résoudre à l'une quelconque de ces deux extrémités.
— Comme vous y allez î Les choses , que diable, avec moi, n'ont jamais cette allure. Sapristi ! laissez-moi réÛéchir.
Et les mois s'écoulent. L'Etat est toujours perplexe. Enfin, un beau jour, il convoque les exécuteurs testamentaires.
— J'accepte le legs, dit-il.
•^04 DES AUTISTES
— Ah ! enfin !
— Oui, je l'accepte. Se-ulement, je mettrai une partie des tableaux à Versailles, une partie à Compiègne, une autre à Fontainebleau, et rien au Luxembourg.
— Pardon ! répliquent les exécuteurs testamentaires, le testament est net, il est clair comme le jour. Les tableaux seront au Luxembourg ou ils ne seront pas.
— Mais ignorez-vous donc que Versailles, Compiègne et Fontainebleau ne sont que des succursales du Luxembourg 1 Ce n'est pas de la province, que diable ! Et quels souvenirs historiques ! Louis XIV, Napoléon 111, Casimir Perler !
— Le Luxembourg ou rien !
— Ah ! vous êtes intolérables, à la fin. Allez vous asseoir.
— Alors, c'est bien décidé, vous refusez ?
— Je refuse sans refuser. J'accepte sans accepter ! x\ou5 reparlerons de cette affaire dans une quinzaine d'années, si vous le voulez bien.
L'amateur avait écouté ce récit, et voici comment il conclut :
— En ce qui me concerne, comme il m est très désagréable de penser que mes tableaux, qui m'ont coûté tant de recherches, tant d'argent, puissent être, un jour, après ma mort, dispersés par le hasard d'une vente ou d'un partage, je prends le parti de les léguer... à l'Angleterre,