LE LEGS GAILLEBOTTE ET L'ÉTAT
qui se fera une véritable joie de les accepter et de leur donner, à la National Gallery^ les places d'honneur qu'ils méritent.
Parodiant un mot célèbre, il s'écria :
— Ingrate patrie, tu auras peut-être mes os, mais tu n'auras pas mes tableaux î
Puis il sortit noblement.
Je crois tout de même qu'il exagère.
{Le Journal, 24 décembre 1894.)
Il y a beaucoup d'expositions de peinture, en ce moment; il y en a partout. Et mon ami Kariste ne me quitte plus. Sa joie est grande à dévider l'écheveau jamais rompu de ses théories. Elles s'enroulent et se déroulent sur les bobines de son bavardage, sans une minute de répit. Pourtant, vendredi, dans la galerie Durand-Ruel, devant les extraordinaires cathédrales de Claude Monet, il est resté silencieux et grave. Et comme je m'étonnais :
— Ça! me dit-il, c'est tellement beau, c'est, vois-tu, tellement autre^ qu'il faut se taire. Les théories, en face de cette merveilleuse réalisation, se dissipent et s'évanouissent, comme des brumes devant le soleil ! Que veux-tu que je raconte, devant ça? devant ça qui est un prodige? Ça me renverse ! Oser s'attaquer à ça, c'est déjà d'une force rare, d'une audace d'esprit unique, mais le réaliser... comprends-tu? réaliser cet
immense effort, c'est confondant! Devant la révélation de ce mystère divin de l'art, je suis comme une sainte devant l'apparition corporelle, palpable, de son Dieu! Je suis abruti! Et je ne dis rien! La moindre parole, en ce moment, me semblerait un blasphème ! Quand l'art atteint ces hauteurs, il faut admirer, comme on prie, nom d'un chien !
Et il ajouta :
— Pas d'erreur, tu sais! Claude Monet, c'est le grand patron! Et pas de lys!...
lime fut impossible de lui arracher d'autres paroles, ce jour-là.
Hier, nous sommes retournés au Ghamp-de- Mars et nous sommes restés de longues minutes devant les toiles de M. Albert Besnard. Kariste me dit :
— Avoue que tu as été injuste, une fois, pour celui-là! J'aime l'injustice quand elle ne vient pas d'un cœur bas; elle a ceci de charmant que c'est une grande douceur de la réparer. Et puis, dans les éreintements de certaines gens contre certaines choses, il n'est pas rare d'y démêler, parfois, un peu de tendresse! Est ce qu'on éreinte Bouguereau? Albert Besnard est un bel artiste, un curieux de la vie, un chercheur passionné qui s'efforce vers le beau et le noble dans l'art. Il a pu se tromper quelquefois. Qu'est-ce
que ça fait? Aimer la vie, comprendre la vie, tout est là! Il lui est arrivé une chose peu commune et presque glorieuse : de se défaire, par la nature, de toute une éducation artistique commencée dans les écoles et les académies. 11 est beau qu'un Prix de Rome reconquière sa liberté morale et son génie individuel, et c'est rare. Regarde ces toiles : le dessin en est souple et libre, il y a de jolis frissons dans la lumière qui l'enveloppe, et le mouvement en est distingué. De la gaieté, de l'abondance, de la verve, un sens très pénétrant de la volupté dans les chairs de la femme, une intelligence supérieure dans l'arrangement. Cette tête de femme algé rienne, avec ce bouquet de géranium et celte peau d'ambre chaud, c'est presque un chefd'œuvre ! Oui, mon cher, presque un chefd'œuvre, oui, n'est-ce pas? Tu le sens, c'est vraiment un morceau de maître ! Ne gaspillons pas les vrais artistes. Aimons-les. honorons-les, car ils ne sont pas nombreux...
Après avoir erré à travers les salles, nous descendîmes au jardin pour fumer des cigarettes. J'amenai Kariste devant un petit groupe en plâtre. Et tout de suite, il poussa un cri d'admiration.
— Qu'est-ce que c'est?
— Le catalogue est muet et le groupe ne se dénomme pas, répondis-je. C'est, tu le vois, une femme qui raconte une histoire à d'autres femmes qui Técoutent. Cette œuvre est d'une jeune fille, M"« Claudel.
— Oui, parbleu! je savais bien, s'écria Kariste. Je reconnais maintenant celle qui fit la Valse, la Parque, la Tpte cfetifant, le buste de Rodin, C'est tout simplement une merveilleuse et grande artiste, et ce petit groupe la plus grande œuvre qu'il y ait ici. Sais-tu bien que nous voilà en présence de quelque chose d'unique, une révolle de la nature : la femme de génie?
— De génie, oui, mon cher Kariste. Mais ne le dis pas si haut. Il y a des gens que cela gêne et qui ne pardonneraient pas à M^'^ Claudel d'être qualifiée ainsi.
Kariste trépignait de joie enthousiaste devant cet admirable groupe, d'une absolue beauté et telle qu'on n'eut rien trouvé de plus pur, de plus fort, à Pompéi et à Tanagra, au temps oii les artistes divins y foisonnaient dans l'émerveillement de la nature et le culte de la vie. D'une composition délicieusement imaginée, d'une interprétation de la nature vraiment miraculeuse, d'un métier savant, souple, ce groupe l'enchantait comme une découverte. 11 ne se lassait pas de le regarder, d'en faire sortir toutes les beautés.
— Et on ne la connaît pas! s'écriait-il. Et l'Etat n'est pas à genoux devant elle, pour lui
demander de pareils chefs-d'œuvre! Mais pourquoi?
— Oui... pourquoi? Est-ce qu'on sait? Pour ne pas déplaire aux amateurs, peut-être!
— Mais c'est un devoir d'encourager une pareille artiste ! Ce serait un crime que de ne pas s'intéresser à la vie de cette femme unique, capable à elle seule d'illustrer un musée, une place publique, n'importe quoi!
— Sans doute! Mais va dire cela dans les bureaux! On t'y recevra bien! Ah! il y a des choses tristes et qui font pleurer. Voilà une jeune fille vraiment exceptionnelle. Il est clair qu'elle a du génie comme un homme qui en aurait beaucoup. C'est de tradition dans la famille, d'ailleurs, puisqu'elle est la soeur de cet attachant Paul Claudel en qui nous avons mis l'espoir de grandes œuvres futures. Eh! bien, cette jeune fille a travaillé avec une ténacité, une volonté, une passion dont tu ne peux pas te faire une idée. Enfin, elle est anivée à ça! Oui, mais il faut vivre ! Et elle ne vit pas de son art, tu le penses! Alors le découragement la prend et la terrasse. Chez ces natures ardentes, dans ces âmes bouillonnantes, le désespoir a des chutes aussi profondes que l'espoir leur donne d'élan vers les hauteurs. Elle songe à quitter cet art.
— Qu'est ce que tu dis là? rugit Kariste, dont le visage se bouleversa. Mais c'est impossible !
— As-tu donc du pain à lui donner, peux-tu lui payer ses modèles, ses mouleurs, sa fonte, son marbre ?
— Voyons, le ministre des Beaux-Arts est, exceptionnellement, un artiste. Il n'est pas possible que cet art ne le touche, puisqu'il nous arrache les entrailles, à nous! On pourrait lui parler. Je sais qu'il est accessible et plein de bonne volonté. Mais, de ne pas avoir tout fait pour donner à une aussi grande artiste la tranquillité d'esprit qu'il faut pour le travail, ce serait une responsabilité, et qu'il ne voudrait pas assumer. Voyons, mon ami, pense à cela. Est-ce possible?
— Sans doute. Mais le ministre n'est pas toujours le maître. Et qui donc sait ce qui se passe dans ks bureaux?
— Un amateur, alors. Il doit y avoir un amateur riche...
— Les amateurs, mais ils ne veulent que l^s œuvres consacrées et les artistes arrivés aux honneurs.
Et Kariste frappait le sol de sa canne, et à toutes mes objections criait :
— Mais elle a du génie !
El ce mot de génie, dans ce grand jardin oii des êtres aux yeux vides passaient et repaissaient sans seulement jeter un coup d'oeil sur l'œuvre de M"^ Claudel, résonnait comme un cri de douleur. (Le Journal, il mai 1895.
J'ai rencontré, hier, mon ami Kariste, le peintre de symboles. Il y avait longtemps que je ne l'avais vu. Le pauvre diable était bien changé, il me parut fort mal en point. Ses habits dénotaient une profonde misère ; son visage maigre et tourmenté, une tristesse infinie et grimaçante. Tout de suite, après les poignées de mains échangées, il s'exalta en paroles, en théories, en gestes désordonnés. C'était un flux précipité de souvenirs, de projets, auxquels se mêlaient des récits de sensations étranges, des croquis de paysages, des plans de réforme sociale, lambeaux de nature, d'humanité et de rêve, choses vagues, haletantes, trépidantes, sans lien entre elles et comme vues, le soir, par la portière d'un wagon qu'emporte, on ne sait où, une locomotive chauffée à toute vapeur. Puis, tout à coup, s'interrompant, au milieu d'une phrase bis-
cornue, il m'apprit qu'il avait, en ce moment, chezC..., le marchand de tableaux, une exposition de cinquante toiles et dessins.
— Ça ne t'ennuierait pas de les voir? me demanda-t-il presque timidement.
Et, sans attendre ma réponse, me tirant par \" bras, il pirouetta sur ses talons et m'emmena chez G... ; l'idée qu'il allait me montrer de ?a peinture l'avait, soudain, rendu grave et silencieux. A peine s'il répondit à quelques questions que je lui adressai.
Nous entrâmes chez C... dans une petite salle sombre et basse oii, sur les murs, s'alignaient les tableaux qu'on voyait à peine, car leur propre obscurité s'aggravait encore de l'obscurité ambiante qui les noyait de ténèbres.
— Il n'y a pas beaucoup de jour ici, s'excusa mon ami Kariste, mais c'est la seule salle que j'aie trouvée... Et puis, mes amis prétendent que l'ombre convient au mystère... Et puis, il ne vient jamais personne.
Je constatai, avec une véritable affliction, que ces tableaux étaient l'œuvre d'un fou. C'étaient des volutes jaunes sur des surfaces bleues ; de^ Christs cagneux dont les bras en croix finissaient en fleurs de lys sanglants; des oiseaux aptères, picorant dans des ciels rouges ; de bizarres étoiles qui ressemblaient à des yeux de prostituées; des forêts mystiques oii le tronc des arbres figurait de vagues apparences humaines et les
ramures se couvraient de feuillages pareils aux serpentins multicolores du carnaval. Tous offraient des imaginations identiques où se révélait l'état d'esprit singulièrement morbide de mon ami.
Kariste espionnait mes impressions au coin de mes yeux et dans mes gestes. Vainement je cherchai un compliment que je ne trouvai point.
Nous sortîmes, un peu gênés, en silence et, je ne sais pourquoi, nous nous dirigeâmes vers le jardin des Tuileries. Cette fin d'un jour d'avril était charmante. Le soleil déclinant donnait aux arbres un aspect plus léger, une finesse poudroyante ; et le rectangle de l'Arc de Triomphe s'enlevait, tout bleu, dans l'illuminalion du ciel occidental. Sur le tapis des avenues mille choses brillaient, chatoyaient : des voitures, comme des pierreries, des toilettes, comme des fleurs.
Nous tombâmes sur un banc, moi, énervé de fatigue, le cerveau vide, les yeux brûlés; lui, morne et navré, et pareil aux pauvres diables accablés par la faim et les routes trop longues. Il accouda sa tête aux paumes de ses mains et lança, contre le sol, des jets de salive. Jamais je ne l'avais vu aussi maigre, aussi affreusement décharné. Ses omoplates remontées semblaient trouer, comme des clous, l'étoffe fripée de son veston. Son chapeau noir bossue, sa barbe mal taillée et ses cheveux trop longs lui donnaient l'aspect d'un mendiant ou de ces tristes bohèmes
DES LYS ! DES LYS ! 21b
qu'il prenait tant de plaisir, jadis, à railler, lui, toujours correct dans sa tenue bougeoise et presque élégante. Je me repentais fort de ne pas lui avoir été secourable d'une bonne parole, tout à l'heure, lorsqu'il semblait Timplorer. Et le cœur ému de tant de misère, et de toute la souffrance morale que celte misère révélait, je crus que j'allais fondre en larmes.
Tout à coup, Kariste me dit :
— Je te dégoûte, hein? ïu me crois un fou, comme Us autres?
Et comme je me disposais à protester, mon ami ne m'en laissa pas le temps et il continua, faisant, lui-même, k réponse à sa question :
— Si.,, si... je le dégoûte! ne mens pas... Je te dégoûte. Et moi aussi, je me dégoûte, va !
Puis d'une voix fiévreuse, il débita :
— Vois-tu, en art, il n'y a qu'une chose belle et grande : la santé! Moi, je suis un malade, et ma maladie est terrible, parce que, maintenant, je suis trop vieux pour m'en guérir. C'est l'ignorance! Oui, je ne sais pas un mot de mon métier, et jamais, jamais je n'en saurai un mot ! Je ne suis pas un fou, comme tu pourrais croire. Je suis un impuissant, ce qui est bien différent. Ou, si tu aimes mieux, un raté, ce qui est pire. Sais-tu pourquoi je me bats les flancs et me torture l'esprit pour trouver un tas de choses compliquées, ce qu'ils appellent, les autres, des
sensations rares et des intellectualités supérieures, et ce qui n'est que de Tenfantillage et du mensonge? Sais-tu pourquoi? C'est parce que je suis incapable de rendre le simple ! Parce que je ne sais pas dessiner, et parce que je ne sais pas ce que c'est qu'une valeur ! Alors, je remplace ça par des fioritures, des arabesques, par un tas de perversions de formes qui ne donnent de l'illusion qu'aux imbéciles. Et comme je ne peux pas mettre un bonhomme debout sur ses jambes, je le mets debout sur sa têle, comprends-tu ? On dit : « C'est épatant ! » Eh ! bien, non, ce n'est pas épatant. Je suis un cochon, voilà tout! Va donc voir si les Terburg, les Metzu, les Hais, les Rembrandt ont cherché à peindre ia douleur des étoiles, par exemple! Ils ont peint des hommes et des femmes, tout bêtement! Et ça y est! Et le père Corot? Est-ce qu'il a Toulu peindre des arbres la racine en l'air, et des sarabandes d'astres en ribote? Non! Et ça y est ! Ah ! qu'ils m'ont fait du mal, ces esthètes de malheur, quand ils prêchaient de leur voix fleurie l'horreur de la nature et d« la vie, l'inutilité du dessin, le retour de l'art aux conceptions des Papous, aux formes embryonnaires, à l'existence larveuse ! Car ce n'est pas autre chose, leur idéal, dont ils ont empoisonné toute une génération ! C'est l'exaspération du laid et le dessous du rien ! Ah ! leurs princesses avec des corps en échalas et des visages
pareils à des fleurs vénéneuses, qui passent sur des escaliers de nuages, sur des terrasses de lunes malades, en robes de tôle galvanisée ! Ah ! leurs amantes émaciées et longues comme des gaules à pèche, leurs amantes qui marchent sans jambes, qui regardent sans yeux, qui parlent sans bouche, qui aiment sans sexe, et qui, sous des feuillages découpés à la mécanique, dressent des mains plates, cassées au poignet par la même éternelle flexion ! Et leurs héros qui puent la sodomie, la névrose et la syphilis ! Je n'ai jamais cru à cet art pauvre, à cette basse et facile mysticité, et pourtant, peu à peu, je me suis, sans le savoir, laissé prendre par toutes ces théories empoisonnées qui corrodent l'air spirituel que nous respirons, nous autres jeunes gens, avides de nouveauté, facilement portés à croire que le beau, c'est le bizarre... Au lieu de travailler méthodiquement, d'apprendre à dessiner un beau mouvement de nature, une belle forme de vie, de chercher le simple et le grand, j'ai fini par penser que le heurté, le déformé, c'était tout l'art ! Et voilà oii j'en suis aujourd hui î Je suis fichu ! J'ai un métier et ne puis pas m'en servir. Pourquoi ?
11 se redressa un peu sur son banc, et, du fer de sa canne, il dessina sur le sable des lignes droites, des formes carrées.
— Tiens ! sais-tu pourquoi, aujourd'hui, on fabrique des meubles si prodigieusement laids,
si chargés de sculptures hideuses, d'ornements qui l'ont vomir un homme de goût? Oh! mon Dieu, tout simplement parce que les menuisiers ne connaissent plus leur métier. Ils ne peuvent plus menuiser une belle ligne ni établir une belle harmonie de proportions. Alors, ils te fichent du décor à tire-larigot î C'est pourtant beau une table sans moulure, sans rien que de la ligne, hein? Oui, mais voilà, va te promener, c'est trop difficile. Eh! bien, moi, mon vieux, je suis comme ces menuisiers : c'est pour masquer mon impuissance que je vais cherchant toutes ces pauvres folie?. Seulement, moi, j'en crève! Oh ! avoir une belle santé d'art, tiens, comme Manet, comme Claude Monet, comme le père Corot qui a tout dit, tout vu, tout rendu! Est-ce que ça n'est pas du rêve aussi, leur peinture? Est-ce que, dans l'admirable équilibre de leur cerveau, on ne sent pas l'enthousiasme, réternelle jeunesse de la poésie, l'ardeur splendide et généreuse des imaginations créatrices? Et ils savent, eux! Ce sont de profonds ouvriers ! Ah ! savoir î
— Ne p^nix-lu donc t'astreindre a un travail méthodique? dis-je à Kariste. Si tu penses que tu ne sais pas assez, pourquoi ne pas apprendre? Il me semble que tu le pourrais. Tu garderas ton imagination, les emballements, puisque ton originalité est faite de ces choses"; mais, en l'imposant un travail tout bête, en copiant les formes
de la nature, tu acquerras le métier qui te manque î
— Non ! il est trop tard ! gémit Kariste. Le poison est dans mon sang. Il a paralysé ma main. Je ne puis plus... je ne puis plus... je suis fichu !
Et, après un moment de silence, il dit :
— M'en aller? Je n'ai pas d'argent, et j'ai la terreur de la solitude. Rester ici? Mais j'entendrai toute la journée les voix maudites me corner aux oreilles : « Des lys ! des lys ! des
lys !... »
Karisle se leva, fouetta Tair de sa canne et, au
grand étonnement d'un monsieur qui passait près
de nous, il cria d'une voix tonnante :
— Des lys î... des lys!... De la m... !
[Le Journal, 7 avril 1895.)
Au Salon du Champ-de-Mars, nous nous étions, Kariste et moi, arrêtés devant les Burne-Jones. Kariste dit :
— Moi aussi, autrefois, j'ai clamé : « 0 Burne- Jones ! » avec des yeux mouillés d'extase et une bouche en prière ! Il est vrai que je ne connaissais rien de lui et que, ce cri d'adoration, je le poussais sur la foi d'esthètes très emballés qui l'ignoraient plus encore ! Et puis, c'était la mode dans les cénacles néobockistes ! Je l'ai connu depuis, à Londres; et le voilà encore à Paris! Là, franchement, conçois-tu un art plus irréeusablement calamiteux que celui-là, un art plus indiciblement rien? Mais c'est en dessous des chromos de suppléments illustrés! Gela s'apparie à feu Delort et à défunt M. Béraud qui ravigote ses mysticités de ce fameux accent parisien, tu sais? Ah! ils me font rire, les esthètes qui divinisent Burne-Jones, et montrent de si forts dédains envers Aima Tadema ! Pourquoi?
On n'en sait rien, car c'est exactement le même art ou, si tu préfères, la même absence d'art, avec cette différence pourtant, en faveur de Tadema, que ce dernier comprend mieux, tout de même, son métier de bas enlumineur et de patient lécheur de marbre. Non, vois-tu, Burne-Jones est une des plus énormes mystifications de ce temps I Ils sont vingt mille dans les soupentes des Ecoles de dessin et les Académies officielles qui peignent comme ça ! Et on les engueule ! C'est stupéfiant ! Et il raconte à ses familiers : « Moi, je ne suis pas un Anglais, je suis un Italien du xv® siècle ! » Pas Anglais, lui! Pauvre petit! C'est-à-dire qu'il résume à soi seul toute l'Angleterre burlesque ! Pas Anglais ! Mais ce n'est pas Burne-Jones qu'il devrait s'appeler, c'est Bull-John î
Et Kariste se mit à rire d'un rire strident et mauvais. Il poursuivit avec des gestes nerveux :
— Examine maintenant cette toile, V Amour dans les ruines^ non pas au point de vue du dessin, si péniblement, si onaniquement indigent, ni de la couleur, si intolérablement hostile, mais au point de vue de l'ensemble ! Tout y a la même importance picturale et la même valeur dramatique, le groupe des amants, les monuments, le portique, les horizons, le ciel, les lianes sauvages, les fleurettes perdues dans l'herbe ! Tu peux découper cela en cinquante morceaux, au hasard, et tu auras cinquante
tableaux, tous plus complets, plus archifinis les uns que les autres! Le morcellement de la grande peinture, quoi ! Et tu appelles cela de la composition?... 11 y a plus fort. Si tu pousses une colle à un fervent de Burne-Jones, il finira par t'abandonner le dessin, la couleur, la mise en toile, qualités qu'il juge extérieures, par conséquent nuisibles à une œuvre d'art. Et il te dira : « Tout cela est hideux, soit ! Mais vous oubliez, monsieur, que le Maître donne aux femmes des apparences déjeunes garçons; aux jeunes garçons des apparences de femmes, et que c'est là une intellectualité admirable, extraordinaire ; vous oubliez que cette substitution des sexes cache tout un monde de pensées merveilleuses et de suradorables symboles, oui, monsieur, tout un monde ! » Compte là-dessus, mon bonhomme. Et chacun t'expliquera, à sa façon, ces intellectualités extraordinaires, ces pensées merveilleuses, ces suradorables mystères. Les uns t'affirmeront que telle toile est d'une pureté liliale et parthénonésique ; les autres qu'elle est d'une satanique perversité. Et ils t'en donneront des preuves également plausibles. « Je vous plains, monsieur, me dit, un jour, un brave Anglais, luxuriant armateur de Liverpool, je vous plains de ne rien comprendre à la magie de ces œuvres divines, car, pour nous, qui sommes initiés, nous y découvrons, — et c'est notre récompense, — nous y découvrons, tous les jours,
d'émerveillantes et profondes obscénités! » Quant à Burne-Jones, il s'embrouille, de plus en plus, dans le labyrinthe de ses symboles. Il ne sait plus au juste si c'est chaste ou obscène, et il lui arrive cette malchanceuse ironie d'infliger à ses lableaux des comm^^ntaires successifs et différents qui se détruisent l'un p?îr l'autre à deux années de distance ! Ah ! qu'il eût sagement agi de suivre l'exemple de son compatriote, le poète Robert Brownning, lequel fut un homme avisé et vraiment prévoyant. Dans la crainte de ne pouvoir, plus tard, retrouver le sens de ses poèmes, il fonda une sorte de club dont il s'altribua d'ailleurs la présidence, et qui fixa, après de longues discussions, la signification ne varietur de ses vers. Lorsqu'il se perdait dans ses propres symboles, il n'avait qu'à consulter un grand registre où les décisions du club étaient consignées et renforcées de notes copieuses. Ce registre lui était comme uq guide, un Bœdecker moral, auquel il recourait chaque fois qu'il entreprenait un voyage de souvenir à travers les routes, les monuments, les villes, les jardins, les archipels de sa pensée. Il ne s'y égarait plus et ne s'exposait plus à ce désagrément de prendre un lys pour un fleuve et un château pour un cygne 1 Tout cela est vraiment comique. Allons prendre un bock, car j'ai soif !
La foule était grande. Nous avancions lentement à travers les salles. Kariste continua :
— Et ]a folie qui est née de cela, est-ce curieux!... Et comment l'expliquer? Car Paris commence à en être atteint. Je connais des salons parisiens où, sur des fonds de pavots mourants, dans des meubles de laque rose, quelques esthètes des deux sexes, et même des trois, se pâment au nom de Burne-Jones. Mais en Angleterre cest bien autre chose. Burne-Jones est quelqu'un de plus qu'un peintre, c'est une sorte de dieu. Il a son culte que célèbrent des jeunes femmes réunies en une secte élégante et mystique qu'on appelle : les Ames. J'ignore quels sont les rites de cette religion et la nature des sacrifices qu'on y offre à la divinité. Mais je pense qu'il ne serait peut-être pas indifférent de les connaître et de les pratiquer. Les Ames sont, en général, de fort jolies personnes à chevelure rousse, de ce roux vénéneux et charmant que mit à la mode Dante-Gabriel Rossetli. Drapées, comme la Yéronica Yéronèse, en des robes flottantes aux tons fanés ou suris, elles cachent, avec la plus excitante des pudeurs, les lignes et les matérialités de leurs corps sous des plis d'un esthétisme très étudié. De leur chair mortelle elles ne laissent voir que le visage mince, effilé et très pâle, et de longues mains de martyre que serrent, au poignet, des manches battantes comme des ailes. Par leur angélisme volontairement ambigu et leur incorporéité savamment troublante, elles s'efforcent de ressembler aux
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princesses, aux captives, aux vierges, aux chevaliers hermaphrodites que peignit le dieu Burne- Jones. Mais, quoi qu'elles fassent, elles n'en peuvent imiter la raideur mannequinée, la pauvreté de coloris et la sèche incorrection de dessin. La vie se trahit, en elles, par des houches très rouges, étonnamment sensuelles, et des yeux ardents, sous le bistre, et dont on ne sait pas bien quelle flamme en attise le regard, flamme de volupté ou d'ascétisme ? Les deux, sans doute, car les vieux sadiques et les vieilles matrones te diront que rien n'exalte la luxure comme la singerie moniale, et qu'un cilice bien porté est un merveilleux adjuvant des amours damnées : on rencontre quelquefois des Ames dans les parcs de Londres. Elles marchent, ou plutôt elles glissent sur le sol, sur les gazons étoiles de crocus, un peu penchées comme si elles allaient tomber. Et elles tiennent à la main tragiographiquement, non plus des tiges de lys ou des branches de tournesol, mais des arums, des s. n. d. D. d'arums, dont le cornet ivoirin est, en ce moment, la fleur rituelle du préraphaélisme.
Nous avions pu gagner le café et, devant les bocks servis et vidés, loin de se tarir comme eux, la loquacité de mon ami Kariste redoubla et se fit torrentielle.
— Une fois, j'ai, dans une maison de Chelsea, passé la soirée avec une Ame, oui, mon vieux, avec une Ame! Ah! ce fut rigolo, je t'assure!
Quand elle sut que j'étais un peintre symboliste et que je peignais des intellectualités avec quinze jambes et dix-huit bras, et que je leur mettais le derrière sur la poitrine, et le sexe au bout du nez, l'Ame me fut aussitôt « liliale » et « lointaine » et « sororale » et « botticellesque ». Elle ne voulut plus me quitter, et me raconta ses petites affaires. Ah ! qu'elle était inassouvie et asexuée, si tu savais! Tellement asexuée! Elle ne mangeait pas, sinon, tous les quinze jours, à la pointe d'un couteau d'or, des confitures canaques, faites avec [des fruits inconnus ! Ou bien elle buvait dans des graals de jade, un breuvage mystérieux, [etc., etc. N'étant pas habitué à ces manières primaveresques, je crus qu'elle se moquait de moi. « — Eh! bien, moi, lui dis-je, ma chère Ame, je mange comme un loup, et je .... comme un carme! » L'Ame s'évanouit et je dus quitter le salon, poursuivi par les huées de l'assistance. ..
Et, frappant sur la table, mon ami Kariste dont l'œil s'allumait d'une double lueur de colère et de rire, me demanda brusquement :
— Enfin, pourrais-tu me dire pourquoi tous les antiphysiques ne vous parlent jamais que de Botticelli et de Maritezna, et pourquoi ils se roulent sur les étoffes de Liberty?
Puis, fatigué d'avoir tant parlé, il se tut, sans écouter ma réponse.
(Le Journal, 28 avril 1895.)
M. le président Toutée, flanqué de ses deux juges, vient d'inventer un nouveau moyen de faire fortune. Ce moyen est simple à pratiquer et la réussite en est certaine. Il consiste à faire faire le portrait de sa femme par un peintre en renom. Voici comment vous devez opérer légalement. Je dis légalement, car ce moyen a force de loi depuis jeudi.
Vous commandez le portrait de votre femme à un peintre avec qui vous entretenez des relations d'amitié. 11 importe que ce peintre soit habilement choisi parmi ceux dont la réputation est universelle et dont les tableaux atteignent les plus hauts prix. Et vous lui dites, avec une émotion cordiale, en l'accablant de poignées de mains généreuses et attendries :
— Je n'ai pas la prétention de vous payer le portrait de ma femme ce qu'il vaut. Non, certes. Si je le payais au prix que je l'estime, ma fortune,
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qui est considérable, pourtant, n'y suffirait point.
Sur un geste de modestie protestatrice, vaguement ébauché par le peintre, vous accentuez vos déclarations.
— Non, non, elle n'y sufiirait point. Ni celle de mon oncle, ni celle de mon banquier, ni celle de personne n'y suffiraient point! Que diable! je sais à qui je parle. Votre talent, votre génie, oui, votre unique génie, qui... que...
Ici, votre enthousiasme s'exagère jusqu'à l'ampleur muette d'un geste qui embrasse l'univers. Après quoi vous continuez sur un ton plus intimement ému :
— Je suis votre ami. Vous êtes mon ami. Nous sommes tous de très chers amis, ensemble. Ce sera donc, si vous le voulez bien, un portrait d'ami que vous ferez de ma femme... une esquisse, un rien, un souvenir. Trois ou quatre coups de brosse, comme ça! très enlevés!... Alors, que penseriez-vous de quelque chose allant de deux mille six cents à trois mille six cents francs, par exemple ? C'est peu, je le reconnais... Cestmôme rien du tout, je l'avoue!... Je sais que, en d'autres circonstances, ma proposition serait d'un ridicule offensant! Mais entre amis, entre les excellents amis que nous sommes !...
Le peintre fait une moue dont la psychologie se peut résumer par cette réflexion intérieure :
— Vous n'êtes guère gén<^.reux. Mais il me répugne de discuter une affaire avec quelqu'un qui m'accable de démonstrations si amicales. Si vous étiez un amateur, je vous enverrais promener, courtoisement. Le diable veut que vous soyez mon ami. Faisons donc le portrait... jusqu'à la lie.
Et il commence le portrait.
Les séances se succèdent durant des mois. Et il en naît, comme vous l'aviez prévu, un admirable chef-d'œuvre.
Survient, en ces temps, je suppose, la fête du peintre, ou tel autre événement propice à de plus substantielles expansions. Par un sentiment de délicatesse qui, dans la suite, devra vivement toucher le cœur, le poétique cœur du président Toutée, vous profitez de ce jour heureux pour remettre entre les mains du peintre une enveloppe cachetée, une immense et lourde enveloppe cachetée, et vous accompagnez cette solennelle remise d'un sourire mystérieux, d'une effusion de reconnaissance, d'étreintes prolongées. A peine si l'émolion peut vous permettre de prononcer ces paroles.
— Ah! cher, cher, cher grand ami! Faitesmoi cette joie, cette merveilleuse joie de n'ouvrir cette enveloppe (et vous en faites discrètement apprécier le volume et le poids), cette enveloppe que ce soir, chez vous, à huit heures, au milieu de votre famille. Promettez-moi... Jurez-moi
îi8C) DES ARTISTES
que celte enveloppe (et vous la soupesez encore), vous la garderez intacte, jusqu'à ce soir. Je désire, je veux que, ce soir, au milieu des vôtres, vous jouissiez — ah ! si profondément — de la surprise que je vous ai mise, là, dans la main !
Mais ces paroles que les lèvres n'ont pu achever, le regard les a dites, et bien d'autres encore, — avec quelle éloquence! Elles sont dans le sourire mystérieux, dans IVfiusion de reconnaissance, dans les étreintes prolongées et cessées à regret. Et tandis que le peintre, avec précaution, avec respect, introduit dans sa poche la précieuse, large et lourde enveloppe, il ne cesse de se répéter :
— Vraiment! quel charmant et délicat ami 1
Le poinlre rentre chez lui, et le soir, à huit heures, au milieu des siens, suivant votre désir si chaleureusement exprimé, il déchire l'enveloppe, et, ô surprise î d'un épais matelas de papiers et de cartons, il en sort, quoi?... un chèque de deux mille six cents francs 1 Vous lui aviez dit : « Que penseriez-vous de quelque chose allant de deux mille six cents à trois mille six cents francs? » Mais vous êtes resté en route, et c'est là qu'était la surprise dont ils devaient tant se réjouir, le soir, à huit heures, en famille !
Le peintre trouve d'un goût douteux cette comédie de sourires mystérieux et de regards reconnaissants, et d'effusions enthousiastes, et cette insistance à lui faire palper les vains papiers
de l'enveloppe. Il vous écrit aussitôt une lettre, courtoise encore, mais où les remerciements se hérissent d'une fine et piquante ironie. Alors vous vous fâchez, vous rompez Ja chère amitié, vous réclamez brutalement le portrait, vous exigez, avec des menaces, que le portrait vous soit envoyé le lendemain. Naturellement, le peintre regimbe et déclare que, du moment où vous n'êtes plus son ami, vous avez repris votre qualité d'amaleur et devez payer le portrait comme le payent les amateurs qui ne sont pas des amis. L'affaire se complique, et d'avoués en huissiers elle arrive jusqu'au tribunal où le président Toutée, en qui n'habite point l'âme biblique d'un Salomon, va la trancher d'un coup de glaive, stupéfiant et prodigieux.
Le président Toutée affirme juridiquement :
— Un visage est une propriété... la propriété de celui à qui il appartient.
— Peut-être, répond le peintre. Un visage peint est surtout, je pense, la propriété de celui qui le peignit. Mais je ne chicane pas. J'admets qu'il soit une propriété. Mais j'ai effacé le visage litigieux et je l'ai remplacé par un autre visage qui, lui aussi, serait une propriété.
— Soit, insiste le président Toutée. Mais il y a une robe. Et la robe d'une femme est aussi la propriété de cette femme.
— Je le pense bien. Mais j'ai changé aussi la robe.
— Soiti Mais il y a un canapé sur lequel ce visage et cette robe sont assis. Et vous ne pouvez nier qu'un canapé soit aussi une propriété.
— J'ai changé aussi le canapé.
— Mais vous avez donc tout changé?
— Tout!
— Alors, il ne reste rien de l'ancien portrait?
— Rien!
Un silence. Et le président Toutée ordonne :
1® Que le peintre vous restitue le portrait, qui n'est plus le portrait de votre femme;
2° Qu'il vous restitue aussi l'argent du portrait, intégralement ;
3° Qu'il vous paye les intérêts à cinq pour cent, de cet argent, à partir du jour oii fut envoyé le premier papier timbré;
4' Qu'il vous paye, en outre, mille francs de dommages-intérêts ;
5<* Qu'il se félicite de n'avoir pas été condamné au bagne, ou même à la ppine de mort, peines d'ailleurs qui ne ressortissaient pas à la compétence du tribunal, ce qui est regrettable en l'espèce et constitue une fâcheuse lacune.
Et le tour est joué.
Vous êt<^s maintenant sur la voie de la grande fortune. 11 ne vous reste plus qu'à commander, sous la protection du président Toutée, le portrait de votre femme, de votre fille, de votre maîtresse ou le vôtre, à tous les peintres, à tous les statuaires, à tous les aquarellistes, pastellistes,
aquafortistes, lithographes et graveurs. Cela vaut mieux, cela est plus élégant pour un homme du monde qui se respecte, que de toucher des potsde-vin dans les Panamas, et de se faire entretenir par des restaurateurs, tailleurs, entraîneurs et jockeys.
Et je me rends compte de l'immense regret qui dut envahir l'âme des deux frères Coquelin à la lecture de cet admirable arrêt. Avec quelle amère tristesse ils durent faire, chacun, la récapitulation de leurs trois mille six cent quarante-quatre portraits, et se dire en additionnant les dommagesintérêts du président Toutée aux prix d'amis dont ils soldèrent l'infinie répétition de !eur image glorieuse : « Ça nous ferait, aujourd'hui, une fortune de plus de dix millions ! >
Rêvons !
[Le Journal^ 24 mai 1895.)
Demain, à Calais, sera inauguré ce fameux groupe des Bourgeois de Calais^ dont nous avons revu, cette année, au Ghamp-de-Mars, une des principales figures dans sa matière définitive, le bronze. Pour donner une idée de cette beauté d'art, grandie encore par une admirable vision d histoire, il me faudrait de longues pages, car tout est à étudier, à retenir en cette œuvre puissante, la plus belle, la plus complètement belle, de la sculpture française, et l'originale simplicité de la composition, et la vie si intense qu'elle exprime, et la majesté tragique qui Fenveloppe comme d'une atmosphère de terreur, et surtout la maîtrise d'un métier dont M. Auguste Rodin est peut-être le seul aujourd'hui à connaître les perfections les plus secrètes.
Sur la place publique de la ville vaincue, afTamée et sans armes, les six bourgeois ont délibéré. Pour sauver la ville de la ruine, et leurs concitoyens de la mort, ils ont fait le sacrifice
de leur existence et ils vont se livrer au roi d'Angleterre. Le monument de i\l. Rodin, ce n'est pas autre chose, dans un miracle d'exécution, que l'instant précis de cet héroïsme unanimement accepté par les six bourgeois, mais différemment ressenti, selon la différence des caractères qui agissent en ce drame. Les vieillards, décharnés par les longues privations d'un siège, redressent leurs tailles en attitudes hautaines, presque pro- Tocantes, ou se résignent noblement; les jeunes se retournent vers la ville, laissant derrière eux, dans un suprême regard, le regret de cette vie à peine commencée et dont ils n'ont connu que les joies. Et derrière le groupe prêt à se mettre en marche, Ton entend réellement le bourdonnement de la foule qui encourage et pleure, les acclamations et les adieux. Nulle autre complication, nul souci du groupement scénique; aucune allégorie, pas un attribut dont se servent les sculpteurs, pauvres d'idées, pour exprimer l'illusion de l'idée. l\ n'y a que des attitudes, des expressions, des états d'âme. Les bourgeois partent. Et le drame vous secoue de la nuque aux talons.
11 me tarde de voir, en sa place choisie, ce monument incomparable, car la sculpture de M. Auguste Rodin a ceci de précieux que, les contours en étant savamment atmosphères, elle double de beauté sous le ciel et dans la pleine lumière d'une place publique. J'espère aussi que la muni-
cipalité aura consenti aux désirs de l'artiste qui voulait pour son groupe une plate-forme très basse, à peine élevée de quelques pieds au-dessus du sol et semblable, par l'absence d'architecture, à ces calvaires bretons d'un caractère si étrange et si puissant. Nous le verrons demain.
On ne peut écrire la biographie d'un vivant. Des convenances re^^pectables, entées sur d'exigeantes susceptibilités, s'y opposent. La vie vivante a droit, non seulement au respect, mais au mystère. Je ne parlerai donc pas de la vie de M. Auguste Rodin. Je me bornerai à fixer, en ces courtes lignes, quelques traits épars de son génie novateur, de ce génie désormais incontesté en qui toute la statuaire contemporaine reconnaît son inspiiateur et son maître.
Auguste Rodin est né à Paris en 1840. C'est dire qu'il est aujourd'hui en pleine activité de sa force physique, en plein épanouissement de ses facultés intellectuelles. Très jeune, il entra chez Barye; mais, comme la plupart des maîtres en qui s'agite le monstre créateur, Barye ne savait pas enseigner. Il était d'apparence timide, silencieux et triste. Et la jeunesse aime les gestes hardis, la parole sonore, la joie. Il ne semble pas que ce séjour chez Barye, depuis tant admiré, ait fait sur l'esprit de M. Auguste Rodin une impression autre que celle d'un prodigieux et
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invincible ennui. Aussi abandonna-t-il très vite cet atelier pour entrer chez Carrier-Belleuse. Aujourd'hui encore cette incompréhension de jeune homme est, pour lui, un sujet de mélancolique éionnement et presque de remords. De chez Carrier-Belleuse il alla en Belgique. Et, là, durant plusieurs années, il paya, talent comp tant, l'hospitalité d'un sculpteur belge, dont le nom, je pense, est depuis longtemps retourné à l'oubli — qui était chargé de décorer la Bourse de Bruxelles. Au nombre des figures dont se compose cette décoration, celles de Rodin sont facilement reconnaissables à leur différence. Un œil amoureux de la forme ne s'y trompe pas. Il va vers elles, tout de suite, comme, dans une foule d'indifférents, on va vers l'ami aussitôt aperçu.
Durant qu'il travaillait obscurément pour les autres, Auguste Rodin ne perdait pas son temps. Il apprenait à vaincre les difficultés de son art, et il se fortifiait l'esprit. Curieux de tout ce qui vit, de tout ce qui pense, ayant de la nature et de ses harmonies un sens très pénétrant, il se donnait, tout seul, par des lectures abondantes et choisies, par des habitudes d'assidue réflexion et d'observation profonde, il se donnait une des plus fortes éducations que je sache. Ses amis savent quelle âme ardente, quelles énergies mentales, quel souple organisme cérébral, se cachent sous la tranquillité douce et si fine, presque
rusée, de son masque. Pour ma part, je ne connais pas de joie plus vive qu'une promenade dans la campagne avec ce silencieux et admirable ami en qui la nature semble s'être complue à déposer ses secrets les mieux gardés. Car M. Auguste Rodin ne borne pas son action à la recherche Je la vie plastique. De la ligne et du modèle, il remonte au mouvement, du mouvement à la volonté et à tous les phénomènes passionnels ou psychiques qui en découlent. Gela devait être ainsi pour qu'il pût réaliser l'œuvre qu'il allait entreprendre. Et M. Rodin aura été non seulement le plus grand statuaire de son temps, il en aura été aussi un des penseurs les mieux avertis des souffrances de l'âme humaine et des mystères de la vie. Non seulement il exprimera, avec une puissance toujours renouvelée, la logique beauté des formes, mais avec de la glaise, de la cire, du bronze et du marbre, il modèlera de la passion et créera de la pensée.
La première figure qu'il envoie au Salon, c'est y Age d'Airain. Elle est belle. Quelques parties même en sont si admirables que le jury ne peut croire qu'il se trouve devant une œuvre d'art et, stupidement, conclut à un moulage sur nature. Pourtant s'accusent encore dans l'harmonie du | corps, dans le modelé du torse et la levée du \ bras, du ressouvenir de l'antique. Il n'importe. ^
Le jury ne veut pas admettre qu'un statuaire inconnu de lui soit capable d'une telle œuvre. Et puis, aucun, parmi ces gens du métier, ne sait que le moulage sur nature ne donne qu'un ensemble de chairs mortes et de lignes affadies. Auguste Rodin n'a pas de peine à se justifier, et l'affaire ébruitée attire l'attention sur son nom. Si les hostilités se montrent, se montrent aussi des défenseur?. Peu à peu l'artiste sort de l'ombre où il avait vécu jusque-là.
Vient ensuite un Saint Jean-Baptiste pr-^chant. Ici, le statuaire rompt avec toute la tradition de son art; passionné de nature et d'humanité, son art, initiateur de formes et d'attitudes, s'affirme éloquemment. Son saint Jean est tel que l'avait conçu Gustave Flaubert : une sorte d'anachorète farouche, à la puissante ossature décharnée par les fatigues et les jeûnes. Les flancs se creusent, les reins s'évident, le torse de lutteur amaigri montre la carcasse tourmentée et douloureuse. Il marche à grandes enjambées, très droit sur des jambes nerveuses et des pieds secs que les cailloux et les brûlants sables de la route ont cuirassés (ie corne. Et, prêchant comme on bataille, il fait un geste violent qui distribue l'anathème. Sa face est tout entière allumée de lueurs mystiques, sa bouche vomit des imprécations. A peine s'il est question de cette œuvre de maitre. Paris la voit et ne la regarde pas; à Londres, où elle est ensuite exposée, du moins on la discute.
Mais voici que successivement paraissent d'admirables bustes, et le public est bien forcé de s'arrêter devant des figures connues ou populaires, recréées par Tartiste avec une intensité de vie surprenante qui démasque l'âme.
C'est, d'abord, Victor Hitgo^ vieilli et déjà penché sur la mort. Visage profond où tout est revivant de cette Pensée, énorme et fulgurante, qui semble à l'étroit dans les limites d'un crâne humain, bossue de ses secousses et de ses formidables poussées : la seule image du poète où soit vraiment interprété ce qu'il y eut de force grondante et de rêve lumineux derrière ce front à la fois serein comme un ciel et houleux comme une mer d'orage, et ce qu'il y avait aussi d'étrangement faunesque dans l'expression de cette bouche de vieillard, aux plans rétractés.
C'est M. Henri Rockefort^ avec son beau crâne de César Romain qu'avilit un ricanant toupet de clown. Toute l'histoire de l'illustre pamphlétaire est racontée en cet extraordinaire morceau de plâtre, que la fantaisie bourgeoise du modèle laissa longtemps inachevé. La blague, rit, grimace, se tord sur des lèvres dont la double expression d'ironie et d'insouciance s'éteint parmi les lourdeurs molles des joues qui s'épaississent. C'est M. Datoii. masque impérieux, nerveux et trouble où la ruse se mêle à la noblesse, et dont le profil hardi, fier, opiniâtre est coupant ainsi qu'une lame d'acier. C'est
M. Jean-Paul Laurens^ le digne pendant du Démosthène antique, et combien d'autres, jusqu'à M. Puvis de Chavannes, sûr ainsi d'une double immortalité! Et c'est toute la série des bustes de femmes, inoubliables figures, vivants poèmes, marqués dans leur modernité tentatrice du sceau de Ténigme éternelle, et qui vont, chantant, dans une symphonisation merveilleuse de la chair, le rêve qui gonfle les gorges naissantes ou épanouies, ou qui se lève de l'aromale beauté des nuques.
Cette fois, il faut bien que le public admire. S'il ne sait pas encore ce que dans ces œuvres il y a d'effort et d'art conquérant, du moins est-il étreint par un charme sensuel, par des secousses d'émolion physique qui, malgré lui, domptent et violentent son ordinaire inertie menlale.
En même temps le public apprend qu'Auguste ïlodin travaille à une porte colossale qui lui a été commandée pour le Palais des Arts décoratifs. Cette porte, on la décrit, même avant que l'artiste en ait fixé la forme et déterminé l'arrangement. Chacun sait que les motifs qui s'y dérouleront lui sont inspirés par Y Enfer du Dante. Autour de cette entreprise grandiose se crée une véritable agitation, accrue encore par la connaissance de quelques fragments troublants. De temps à autre, dans des expositions libres, appa-
raissent de petits groupes, de petites ligures d'une passion étrange et neuve, qui le déroutent dans ses goûts traditionnels du joli bète et de Finsigaifiant; tout un monde de souffrance et de volupté, hurlant sous le fouet des luxures, se ruant désespérément au néant des possessions charnelles, aux étreintes farouches des amours damnées et des baisers infâmes. Les corps mar^ qués du mal originel, du mal de vivre en proie à la fatalité de la douleur, se cherchent, se poursuivent, s'enlacent, se pénètrent, — spasmes et morsures, — et retombent, épuisés, vamcus dans cette lutte éternelle de la bête humaine contre Tidéal inassouvissable et meurtrier.
Tout Tart de Rodin est dans ce petit bronze, plus douloureux que n'importe lequel des poèmes de Baudelaire. Le buste droit, la gorge en avant et fleurie de chair tentatrice, le corps horizontal et vibrant comme une flèche qui déchire Tair, la face cruelle, inexorable, la Femme est emportée à travers les espaces. Elle est belle de cette inétreignable beauté qu'ont les chimères que nous poursuivons et les rêves que nous n'atteindrons jamais. Renversé sur ce corps horizontal, est le corps d'un adolescent, anatomie de souffrance. Ses bras repliés en arrière cherchent à étreindre ce torse implacable; ses jambes qui pendent voudraient arrêter ce corps qui fuit. Nul enlacement de ces deux êtres : aucune partie de ces deux vies charnelles ne se joint. Et cependant
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tout, dans cet enfant, suppliant et vaincu, a soif d'amour, d'embrasseraent, d'idéal, toutes choses par quoi il meurt, qui sont là, à portée de sa main, à portée de son àme, et que sa main ne saisira jamais et dont son àme jamais ne connaîtra la possession. La femme fuit : elle ne se détournera pas.
Ce qu'il y a de poignant dans les figures de Rodia, ce par quoi elles nous touchent si violemment, c'est que nous nous retrouvons en elles. Suivant une belle expression de M. Stéphane Mallarmé « elles sont nos douloureux camarades ».
Je n'ai pu donner qu'une* notion bien incomplète, à peine intelligible, de l'œuvre déjà si considérable d'Auguste Rodin. Je terminerai par ces lignes que Stendhal écrivit en I8i7 dans son Histoire de la peinture en Italie : « Si un Michel- Ange nous était donné dans nos jours de lumière, où ne parviendrait-il point? Quel torrent de sensations nouvelles et de jouissances ne répandraitil pas dans un public si bien préparé par le théâtre et lo roman? Peut-être créerait-il une sculpture moderne, peut-être forcerait-il cet art à exprimer des passions! Du moins, Michel Ange lui ferait-il exprimer des états de Tàme... »
C'était la venue d'Auguste Rodin que Stendhal annonçait ainsi. Mais l'eût-il aimé, lui qui n'aimait que Canova?
[Le Journal, 4 juin 189o.;