LES ARTISTES DE LAME
la matière à travailler, crois-tu qu'ils savent lui marquer leur mépris? Eh! ils l'arrangent, la matière! Ils l'arrangent! Ils ont vite fait de l'envoyer cou...rber!
— Tu n'es pas juste pour Maurice Denis. Il a des dons charmants d'arrangeaients, il est souvent ingénieux. Enfin, c'est un artiste.
— Tiens, je suis allé, l'autre jour, chez ce brave ToUard. Il y a là des dessins de Maurice Denis, des dessins sans prétention au symbolisme, ni aux courbes, ni aux angles, ni aux parallélogrammes... des dessins, quoi! qui ne veulent mystifier personne. Eh! bien, non. Un enfant de huit ans ne serait pas si gauche et en saurait davantage. C'est navrant !
— La naïveté, quoi de plus délicieux en art?
— Mais ce n'est pas de la naïveté. C'est de la parfaite ignorance. Quant à ses arrangements, coiiime tu dis... Ah! mon pauvre vieux! quelqu'un qui. à dix-sept ans, savait déjà ce qu'il faut éliminer dans une œuvre d'art! eh! bien, moi, qu'est-ce que tu veux, je trouve cela terrible! Commencer par où les vieux maîtres finissent, n avoir jamais, jamais entendu gronder en soi les galops de la fièvre, le tumulte des imaginations! N'avoir pas senti, une seule minute, que Ton est tout petit, tout petit, tout bête, tout bête, devant les beautés immortellement écrasantes de la nature ! Ne pas comprendre qu'il y a autour de soi de la vie, de la vie savante, de
la vie inépuisable qui contient toutes les formes, toutes les poésies, toutes les harmonies! Et se dire un artiste! Etre artiste comme ça, parbleu! ce n'est pas difficile. C'est un petit tour de main à prendre. Et allez donc!... De la peinture comme celle de Maurice Denis, mais j'en ferais des kilomètres par jour! Qu'on me donne la tour Eiffel à décorer... En quinze jours, je Taurai couverte d'âmes délicieusement arrangées, et de courbes harmonieuses, et de parallélismes convergents, et de spires quadrangulaires. C'est comme Emile Bernard, dont tu me diras qu'il est divinement doué, aussi, celui-là! Alors, pourquoi va-t-il copier, sur les frises du palais Kmers, sur les moulages des antiques monuments d'Ankor, ces têtes camuses de guerriers et de bayadères pour en faire des christs cambodgiens et des vierges du Haut-Mékong! Non, pour cela, c'est de la mystification! Et ils nous croient par trop imbéciles, vraiment.
Il s'animait. Je retrouvais sur sa physionomie les grimaces d'autrefois, les tics nerveux où, si douloureusement, s'accusait son amère souffrance d'être un raté.
— Allons à la Bodinière! dit-il en s'interrompant dans sa tirade.
Mais je prétextai le beau temps, la rue charmante, le ciel avec son soleil brumeux, toute la joie de ce printemps hâtif.
— Après tout, tu as raison, reprit Kariste.