LES .ARTISTES DE L'AME '^A
Nous serions bien bêtes de .nous enfermer quand il fait si bon marcher, et de nous exaspérer devant quoi?... devant des âmes, quand nous avons le spectacle de la vie. Et puis, je les connais, les artistes de Tâme ! Ce sont des gaillards qui font des femmes trop grandes et des arbres trop petits. Dès que tu aperçois, quelque part, un tableau sur lequel une femme sans gorge, sans hanches, sans derrière, sans cuisses, de'passe de vingt coudées les plus immenses chênes et les pins les plus géants, tu peux te dire avec certitude qu'il est d'un artiste de Tâme. Pour ces braves gens, l'âme consiste à n'être qu'un échalas, avec, par-ci, parlà, un lys, un iris et un pavot. Quelquefois, elle tient une lyre à la main, ou une palme, et ses yeux sont cernés, meurtris, comme si elle avait passé la nuit avec un fort de la Halle. Quand on m'expliquait Burne- Jones autrefois, on me disait: (( Remarquez, je vous prie, la qucilité de la meurtrissure des yeux: elle est unique en art. On ne peut pas savoir si elle vient de l'onanisme, du saphisme, de l'amour naturel ou de la tuberculose. Tout est là! » Ah! les idiolsî Et dire qu'ils ne seraient pas même capables de faire le raccourci du chapeau de Murât ni de dessiner de face un casque de dragon, comme moi, sur mes boîtes d'allumettes!
— xMais pourquoi t'irriter ainsi? Qu'ils dessinent des femmes trop longues, après tout, ce n'est pas un crime. Ils font ce qu'ils peuvent, et ce sont
tout de même de braves gens. Qu'est-ce que cela te fait, à toi?
Kariste eut, en posant les yeux sur les miens, un regard sinistre. La haine y flambait comme une torche dans la nuit sous un grand vent.
— Ce que cela me fait, bégaja-t-il, la voix étranglée... ce que cela... nom de Dieu !.,. mais tu ne sais donc pas que...
11 m'empoigna par le bras et me poussa sur une terrasse de café. ,
— Allons prendre un bock... fit-il... L'esthétique m'étouffe et j'ai toutes leurs tonnerres de Dieu d'âmes dans la gorge.
Ainsi finissaient, jadis, nos discussions. Le pauvre Kariste n'avait guère changé Sous son habit de bourgeois, il avait conservé son âme forcenée de bohème en qui jamais n'éclorait la petite fleur de création...
{Le Journal, 23 février 1896.)
JWamasse Vcrottin des chevaux d'bois.
(Chanson populaire.)
— Mais enfin, demandai-je à M. Charles Formentin, vous êtes bien conservateur de musée? Ça n'est pas une blague?
— Certes... et du musée Galliera, si j'ose dire.
— Conservateur du musée Galliera, soitî Mais il n'y a rien, au musée Galliera. Vous êtes conservateur d'un musée oii il n'y a rien. Alors, qu'est-ce que vous conservez?
— Comment, ce que je conserve?
— Oui. Une fois pour toutes, avouez-le. Car tout le monde l'ignore. Et, chaque fois que je passe devant cet étrange musée, cela m'agace de toujours me poser cette question et de n'y jamais répondre.
— Mais, cher monsieur, je conserve... je conserve... ma place.
— Ce n'est pas ua objet de musée... C'est un jeu de mots que vous me dites là.
— C'est que je suis aussi chroniqueur! nie confia, a7ec un sourire satisfait, M. Charles Formentin. Je conserve et je chronique ! Je chronique et je conserve. Je conserve trois pots de faïence... d'une antiquité douteuse, un huilier en argent... et une tapisserie de Beauvais. Quand je dis de Beauvais, entre nous, vous savez, elle n'est pas de Beauvais, cette tapisserie. Elle est, je crois, italienne, ou peut-être persane. Mais moi, je n'admets pas que les tapisseries soient italiennes, ou Scandinaves, ou russes. Là-dessus, je suis intraitable. Toutes les tapisseries doivent être françaises ! Si elles ne le sont pas, tant pis pour elles : je les baptise, je les sacre... je leur donne la naturalisation française. Et allez donc ! assez d'Ibsen, cher monsieur, assez de Tolstoï et de d'Annunzio! et place aux vrais Français de France ! Il n'est que temps !
— Pourquoi, objectai-je, avez-vous, pour votre tapisserie, choisi Beauvais de préférence aux Gobelins, par exemple?
— Je vais vuus dire. Beauvais rime à Français... Ecoutez :
Ta, la ta ta ta ta, ta ta ta ta Beauvais,
Ta ta ta ta ta ta, dans tous les cœurs français !
C'est plus harmonieux. Quant au mot Gobelin,
il a une vilaine désinence italienne. Gobelin... Gibelin... Je déteste l'équivoque. Je veux que mon patriotisme soit limpide. De la clarté, voyezvous! Il me faut de la clarté... de la clarté française! Plus de brouillards, de neige... d'obscurité polaire!... Le soleil de France, partout!
Et M. Charles Formentin fit un grand geste qui embrassait le monde.
— Ces idées vous honorent, cher monsieur Formentin, encore que, tout de même, il n'y ait rien dans votre musée. Ah ! ah !
Cette insistance était visiblement désagréable à M. Charles Formentin qui répliqua, non sans une pointe d'aigreur :
— Mon musée n'est pas un musée comme tous les autres musées... c'est même le contraire d'un musée, si une telle chose peut se concevoir. C'est, comment dirai-je? un musée éventuel et problématique, un musée expectant, si ce n'est pas une façon exagérément ibsénienne de parler. Parfaitement, le problématisme, tel est le caractère de mon musée ; l'expectative, telle doit en être la destination. Comprenez-vous? Remarquez, d'ailleurs, même dans le sinécurat, combien mon cas s'atteste curieux et unique. Je suis l'actuel conservateur d'un musée futur, en autres termes, le vigilant et officiel gardien de choses qui n'existent pas. Vraiment, ma situation a quelque chose d'irréel et de fantastique. Yous connaissez, sans doute, l'anecdote classique
du factionnaire et du gymnase? Eh, bien, je suis ce factionnaire, et mon musée ce gymnase. Avouez que ce n'est pas banal, et qu'on pourrait aller loin en Norvège avant de rencontrer mon pareil! Et puis, il n'est pas tout à fait exact d'affirmer qu'il n'y a rien dans mon musée, puisque je possède une tapisserie italienne de Beauvais, un huilier en argent, trois pots de faïence, et que j'attends dans quelques jours deux salières Empire, un trombone Renaissance et je ne sais plus quoi encore. Ajoutez — et 'Ceci est un secret très parisien que je vous confie et que je vous prie de garder pour vous, — que, par testament, j*ai légué à mon musée le manuscrit recopié de toutes mes anciennes interviews et les insignes de ma Légion d'honneur. Ceci est décisif, je pense.
M. Charles Formentin jouit, durant quelques secondes, de mon ahurissement, et, simple, bonhomme, avec des gaietés ingénues d'abbé, il poursuivit :
— Voulez-vous que je vous dise le mot de l'énigme? Eh! bien, voici... On m'a nommé conservateur de musée pour me donner une compétence artistique que je n'avais pas, que je n'aurais jamais eue sans cela. J'étais reporter, vous vous souvenez. J'allais, de droite et de gauche, interviewer les gens sur n'importe quoi. Et, mon Dieu, ça n'était guère intéressant! Que de fois j'ai fait le voyage de Médan! En ai-je
prêté à Zola, de drôles de conversations ! Je ris, quand j'y pense, car ce n'est pas sur son œuyre qu'on juge Zola, c'est le plus souvent sur les propos que, fort gratuitement, je lui attribuais. x\on par rouerie, — je suis un brave homme, — mais par manque de mémoire, et à (5ause surtout de la diificulté que j'eus toujours de relier ensemble deux idées... même deux idées des autres.
— Vous vous calomniez, cher monsieur! protestai-] e.
— Non, non... jamais je n'ai pu relier ensemble deux idées ! insista M. Charles Formentin avec une huaiilité charmante. Sans cela, voyons, m'eût-on nommé conservateivr d'un musée qui n'existe pas ? Je reprends mon récit... Là-dessus, — sans que j'y fusse désigné plus que Pierre et Paul, par une préférence, une passion, un goût, — on me bombarde conservateur du musée Galliera.
— Galliera ! Un nom bien français ! interrompis-je.
— Bien français! approuva M. Charles Formentin. Sans cela!... Vous connaissez mes principes. On me bombarde donc conservateur du musée Galliera ! Admirons ensemble, je vous prie, le mystère des choses ! Du soir au lendemain, je deviens compétent dans toutes les questions d'art, et non seulement compétent, mais, en quelque sorte, spécialiste. En art,
aujourd'hui, il ne se fait rien sans moi. Je suis de toutes les fêtes, de tous les comités, de toutes les commissions. J'épate Roujon et j'enfielle Bernheim. Je taille, rogne, tranche dans les œuvres d'art avec une remarquable spontanéité. Plus répandu que Dayot, plus actif que Roger Marx, je suis partout à la fois, avec des idées arrêtées sur la peinture, la sculpture, la gravure, l'architecture. Roger Ballu ne me voit pas sans inquiétude m'immiscer en des choses où tous les deux, également, nous n'entendons rien... rien... rien. J'immortalise Corot et Mounel-Sully! Maintenant, j'ai une autorité indiscutable!... indiscutable! Mon ignorance a reçu — du fait de ce musée où il n'y a rien, — une consécration officielle et supérieure. Enfin — et retenez bien ceci, — je suis celui qui embête Goncourt!
Miiis, tout d'un coup, s'interrompant, il regarda l'heure à sa montre.
— Sapristi! dit-il, il faut que je vous quitte. J'ai une commission à présider, la commission des peintres rétrospectifs contemporains.
Et, me serrant la main, il répéta :
— Rappelez-vous bien ceci... Je suis celui qui embête Goncourt.
Puis, il disparut à travers la foule, vers des esthétiques indéfinies...
{Le Journal, 14 juin 1896.)