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UN TABLEAU PAR LA FENETRE ! 25D

Le faux Millet a, durant quelques jours, subi des phases critiques véritablement extraordinaires. Jamais, je crois, un tableau ne dégringola avec une telle rapidité, des sommets oii reposent les chefs-d'œuvre, dans les bas-fonds bourbeux où la justice des experts précipite les contrefaçons.

Dès qu'il eut connaissance que ce Millet, qu'il avait acheté au rabais, pouvait bien être un faux Millet, et même un vrai, vous pensez si M. Georges Lafenestre fut vexé. Mais ces affaires-là sont fort embrouillées. A vrai dire, personne ne s'y reconnaît et tout le monde peut en sortir en son honneur avec un peu d'habileté et' de crânerie. On a même vu ceci : un tableau notoirement faux consacré comme définitivement authentique à la suite d'une brutale contestation. Quand les experts se mettent dans une œuvre d'art, on ne peut pas savoir ce qu'il en résultera. Ces gens-là sont des personnages de féerie ; ils ont le doa des changements à vue. Telle toile qui jusque-là passait, sans gêner personne, pour être de Gainsborough, par exemple, se trouve tout à coup transformée en Jacques-Emile Blanche sans qu'on sache pourquoi. Je pourrais multiplier les exemples. A quoi bon ?

En homme qui n'ignore point ces phénomènes et la façon de les combattre ou de s'en servir selon

les circonstances, M. Georges Lafenestre opposa donc tout d'abord aux accusations vagues sa compétence artistique bien connue et, dans le style exquis qui le caractérise, du haut de celte proverbiale éminence où piédestaiisent ses mérites, iJ déclara que ce tableau de Millet était un des plus puissants tableaux de Millet, « un pur chef-d'œuvre », que ça se voyait bien, et qu ils en répondaient, lui, Georges Lafenestre, éminenl conservateur du Louvre, et eux, les vieux capitaines d habillement de la commission supérieure des musées.

S'il eût persisté dans cette attitude, le tableau de Millet eût, lui aussi, persisté dans la sienne, et rien n'eût été changé dans l'haimonie des catalogues. Par malheur, M. Georges Lafenestre, troublé, croyant peut-être aux réalité^* d'une responsabilité artistique dont personne ne lui demandait à établir les comptes, commit l'inconjpréhensible et irréparable faute de faire quelques concessions aux experts. Il pensait les amadouer, il ne fit que de les déchaîner.

Les accusations semblant se préciser, il condescendit — avec quelle fatale imprudence! — à lâcher son Millet, non comme Millel, mais comme chef-d'œuvre de Millet, et il expliqua — ah! n'expliquez jamais! — que si ce Millet n'était pas absolument le chef-d'œuvre de Millet, cela tenait à ce que ce Millet n'était pas, de toute évidence, un Millet de la « bonne époque », mais

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un Millet « de l'époque de tâtoimement ». Il y a un moment critique dans leur vie où tous les peintres tâtonnent, où ils ne savent pas ce qu'ils font, où ils vont et s'ils vont quelque part. Millet avait, lui aussi, connu ce dangereux moment de désorientation, le tableau du Louvre en était la preuve. Alors, pouvait-on, en toute justice, demander à un Millet « de l'époque de tâtonnement )) d'être ce qu'est un Millet « de la bonne époque »? Non, on ne le pouvait pas.

Une fois sur cette pente, la glissade est rapide. Les contestations affluèrent de toutes parts et se firent non plus insinuantes et perfides, mais catégoriques et nettement accablantes. M. Georges Lafenestre perdit la tète et, de concessions en concessions, il finit par avouer que son Millet était, en effet, un affreux Millet, « une croûte indéniable », qu'il le saviiit mieux que personne puisqu'il l'avait achetée comme telle.

— Pourquoi achetez-vous des croûtes ? lui objecta-t-on sévèrement.

— Le difficile, répondit M.Georges Lafenestre, de plus en plus troublé, n'est pas d'acheter des œuvres véridiques et belles ; c'est, au contraire, d'en acheter de fausses et de laides. Ainsi, tenez, les cartons de Raphaël, que le musée de Kensington possède, eh! bien, le Louvre pouvait autre-

fois les acheter pour presque ricE. On était v nu l«s lui offrir... il n'y avait qu'à les prendre en échange de quelques billets de mille francs. 11 s'en garda bien, parce que c'étaient, indubitablement, des œuvres sublimes et d'une indiscutable authenticité. Quel mérite à cela, je vous prie ?

Et il professa :

— Un musée est un musée. J'entends par là qu'un musée doit rechercher de préférence des œuvres ratées et qui ne signifient rien. Sa vraie mission consiste à ne montrer au public que des croûtes... d'indéfectibles croûtes. C'est par là que le public s'initie à la connaissance du chefd'œuvre et au mystère de l'art. Ces croûtes sont pour lui une merveilleuse éducation. C'est, si j'ose dire, comme un voile levé, lentement, sur ce mystère. S'il ne regarde jamais que de belles choses, quelle idée spéciale voulez-vous qu'il se fasse de la beauté? La beauté est une chose relative et qui n'existe pas en soi. Je la définis ainsi : leconliaire est la laideur. Et rien n'est plus juste. Ainsi, tenez, je suppose, voici une belle femme. Pourquoi la dites-vous, pourquoi la sentez- vous belle? Parce qu'elle est belle? Erreur. Parce que, tout à l'heure, vous avez remarqué à côté d'elle une femme laide. Vous n'êtes arrivé à la notion de celte beauté que par le chemin «le cette laideur. Ce que je vous dis est rigoureusement scientifique. Eh! bien, il en est des (a-

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bleaux comme des femmes; ils ont besoin de ce que, familièrement, vous appelez des repoussoirs. Ce sont les vilains tableaux qui font valoir les bons. Et plus les vilains sont vilains, et plus les bons sont bons. Aussi, ne suis-je pas exclusif, comme on le croit généralement. J'admets que, dans un musée, il y ait, par ci, par là, quelques bonnes toiles. L'important est qu'il y en ait beaucoup de mauvaises.

Revenant à son Millet du Louvre, M. Lafenestre ajouta :

— En ce qui concerne ce tableau, je ne puis concevoir qu'on ose discuter son authenticité. Mais, monsieur, son infériorité elle-même est une preuve éclatante de son origine. Je ne m'y suis pas trompé, moi, en l'achetant. Il n'y avait pas à douter un seul instant qu'il fût de Millet, attendu que, s'il n'avait pas été de Millet, s'il avait été de n'importe qui, il eût été bien meilleur qu'il n'est. Pourquoi voulez-vous que des faussaires exécutent des mauvais tableaux ? Ils en font toujours d'excellents. Et il n'y a pas apparence qu'on puisse rencontrer quelque paît un aussi absolument mauvais tableau que celui-là.

V Angélus, peut-être? D'abord, V Angélus est faux, archifaux. Je veux dire qu'il n'est pas de Millet, ou plutôt qu'il n'est plus de Millet... qu'il est de tout le monde, car le diable seul sait de qui il est aujourd'hui ! A force d'avoir été réparé par celui-ci, maquillé par celui-là, rentoilé par

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cet autre, — car il fut longtemps bien malade, et sa peinture s'écaillait, tombait par petites plaques farineuses, exfoliatrices, comme une peau d'eczémateux, — on pourrait compter les coups de pinceau du vieux maître, et le compte en serait vite fait, croyez-moi. Hé quoi! c'est ce tableau sur qui s'exerça la patience de tant de retapeurs en vieux neuf, ce tableau qui, ironie merveilleuse! durant la vente Secrétan, ne fut plus un tableau, mais l'incarnation même de la patrie ! C'est ce tableau, fait de pièces et de morceaux, de reprises et de rebouchages, qu'on ose opposer au mien pour en contester l'origine ! La chose est forte ! Ah ! laisse/>moi rire, je vous prie ! Et admirons ensemble, voulez-vous ? le patriotisme millionnaire de M. Chauchard !

L'affaire en est là, aujourd'hui. Ce Millet est-il de Millet, ou bien est-il d'un autre, de quelqu'un, ou de personne ? On ne le sait pas encore.

Mais ne croyez pas que j'ai inventé quelque chose dans ce récit. Je n'ai fait que résumer, en les commentant, les déclarations que M. Georges Lafenestre voulut bien confier à un rédacteur du Journal, lequel les consigna, avec une bienveillance amusée, dans sa feuille.

[Le Gaulois, 22 septembre 1896.

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