NOS BONS ARTISTES Û
velles, nos bons artistes avaient as?ez, Dieu me pardonne ! de la tutelle administrative. Ils repoussaient Fingérence de l'Etat dans leurs petites affaires, comme attentatoire à leur dignité de créateurs. Ils ne voulaient plus être bureaucratisés dans les ministères, asservis aux paperasseries abaissantes de la direction des Beaux-Arts. Un art libre, des jurys libres, des récompenses libres, des cimaises libres, des commandes et des décorations, voilà ce qu'ils réclamaient. Un souffle de liberté passait sur eux, de liberté et de prix forts. L'Institut lui-même dansait la Carmagnole sur ses vieilles et tremblantes jambes de paralytique. Ce fut une explosion superbe d'indépendance. L'art ne devait pas... L'art ne pouvait pas... Est-ce que l'art, par hasard?... Pour qui prenait-on l'art?... L'art... l'art... l'art...
Donc, ils se réunirent. De cette réunion naquit une société, libre bien entendu ; de cette société un comité de 90 membres, renouvelable tous les trois ans, libre aussi; de ce comité, un jury, libre toujours ; de ce jury, cette chose innommable, invraisemblable, abominable et libre : le Salon actuel. Et, comme ils avaient fièrement secoué le joug des servitudes officielles, comme ils étaient devenus immensément libres, il arriva que le nouveau Salon fut naturellement plus impitoyable, plus fermé aux hommes de talent, plus doux aux médiocres, plus accessible aux galantes
faveurs que l'ancien. Du coup, toutes les jeunes élèves de l'atelier Julian, que corrigent MM. Bouguereau, Boulanger, Jules Lefebvre, et d'autres encore, entrèrent librement à la suite de leurs maîtres, et Ion vit s'étaler sur les cimaises, jugées trop nobles pour un Whistler, pour un Claude Monet, un Renoir, un Lebourg, des cocasseries scandaleuses et stupéfiantes, torchées entre deux coups d'éventail, qui forment aujourd'hui le fond du Salon, de ce salon qui ferait sourire de pitié le Papou le plus dénué de sens artiste.
On peut s'étonner que ces gens-là en soient encore à se distribuer, comme des collégiens, un tas de récompenses bizarres, des prix d'honneur, des mentions honorables, des accessits. Ne croyez pas que ce soit la vanité qui les guide exclusivement vers ces conquêtes puériles. Certes, ils sont flattés qu'un ministre, déposant sur leurs fronts des couronnes en papier doré, les félicite, dans le charabia que l'on connaît, de leur assiduité au travail et de leur bonne conduite. Mais il y a autre chose. Ils savent très bien que les commandes de l'Etat et celles des amateurs vont aux seuls peintres et sculpteurs, graveurs et architectes dont les noms sont aux catalogues d'exposition, suivis de signes distinctifs et glorieux et qu'il n'y a pas d'exemple, en cette époque de lumière, qu'on ait commandé quoi que ce soit à un pauvre diable de brave artiste qui ne serait pas écrasé de médailles et fourbu d'honneurs.