LES PEINTRES PRI:MÉS
ment qu'une question de places, de médailles et de jury? Et, là oii il n'y a plus de médailles ni de gens qui les distribuent à M. William Bouguereau, il n'y a plus d'art. Au moins, voilà une esthétique qui a le mérite de n'être pas compliquée ; M. Larroumet lui-même comprendrait. Ce bon M. Larroumet !
Et voyez comme tout s'enchaîne. C'est aux infortunes concursives de M. Benjamin Constant que nous devons de connaître le fonds et le tréfonds du sac aux idées de M. William Bouguereau. Voici comment.
Il faut dire que M. Benjamin Constant n'a pas de chance. M. Benjamin Constant n'est pas le premier barbouilleur venu, il s'en faut. Si l'on mesure la valeur d'ua peintre à la dimension de ses tableaux, — et pourquoi ne ferait-on pas ainsi? — il est de toute évidence que M. Benjamin Constant est le plus grand peintre de notre époque. Aucun ne saurait rivaliser avec lui. Et quels cadres I Sur ces toiles immenses assez longues, assez larges pour abriter des banquets boulangistes, M. Benjamin Constant avait accoutumé d'étendre quelque chose de très sombre et de très sale; une combinaison de vésicatoires et de matières empireumatiques, d'épaisses dilutions de vieux jus cuits, recuits et surcuits, des marinades de vieux cuirs et de vieilles pipes culottées, des égouttements de vieux tapis, dont l'assemblage et la mixture avaient fait dire à des
connaisseurs que c'était là de l'Orient et du vrai! Et, dans cet Orient aux lumières poisseuses, aux ombres gluantes, nul ne savait mieux que M. Benjamin Constant fait reluire, en trompe- Toeil, des émeiaudes sur la gorge des odalisques saurées comme des harengs de Hollande, étinceler des rubis aux doigts des janissaires fumés comme des andouilles de Bretagne. Lorsque, délaissant l'Orient, il peignait, avec les mêmes ingrédients, des portraits de femmes occidentales, il advenait aussi, que, par une spéciale notion du dessin et de l'anatomie, M. Benjamin Constant oubliait de mentionner des parties essentielles, sans lesquelles un portrait pas plus qu'un modèle ne peuvent vivre. Je me souviens d'une femme en robe verte à qui le ventre tout entier manquait. Donc, M. Benjamin Constant possédait toutes les qualités requises pour obtenir la médaille d'honneur. On sait comment s'obtien cette médaille. C'est un roulement. Quand les artistes français se constituèrent en Société libre pour la gloire et pour l'affranchissement de l'art, vous m'entendez bien, il fut convenu que tels et tels peintres auraient la médaille d'honneur, à tour de rôle, même non exposants, même morts. On avait même pensé à les médailler d'un seul coup, en bloc, ce qui eût été franc. Mais cette mesure fut jugée d'une gloire trop rapide et d'un trop subit affranchissement. On décida, au contraire, pour donner à cette combinaison un