‹ Des artistesChapitre 8 sur 19 · LES PEINTRES PRIMES · texte numérisé non relu

LES PEINTRES PRIMES

caractère de spontanéité, une apparence d'imprévu, on décida qu'une'année sur quatre il ne serait distribué aucune médaille d'honneur. M. Benjamin Constant se trouvait parmi les élus ; on avait fixé l'année oii cet événement historique devait s'accomplir. Et M. Benjamin Constant, confiant dans l'avenir de cette médaille antespective et de ce préventif honneur, continuait d'accumuler sur son Orient les ténèbres les plus livardeuses.

On avait, hélas ! compté sans M. Edouard Détaille qui, l'année dernière, — Tannée fatale réservée à M. Benjamin Constant, — découvrit sans crier gare un problème de psychologie militaire. Il s'agissait de savoir à quoi rêvent les soldats. Personne n'en savait rien, sauf M. Edouard Détaille, qui voulut bien nous l'expliquer. Et |ce fat un beau moment pour la France, et pour la Société des Artistes français, que le Rêve de M. Détaille. Jusqu'ici, nous nous imaginions que les soldats, abrutis de disciplines imbéciles, écrasés de fat gués torturantes, rêvent — quand ils rêvent, — à l'époque de leur libération au jour béni où ils ne sentiront plus le sac leur couper les épaules, ni les grossières et féroces injures des sous-officieis leur remplir l'âme de haine. Nous croyions (Qu'ils rêvaient à de vagues vengeances contre l'adjudant et le sergent-major, qui les traitent ::omme des chiens ; à la petite payse laissée, là-bas, au village lointain, aux tasses de bouilloi et aux fonds de bouteilles de

vin qu'une ingénieuse cuisinière leur garde pour 4es jours de congé; et aussi, parfois, à l'effroi de la moit qui les guette on ne sait où dans des champs inconnus ou dans l'air homicide des casernes. A voir le petit soldat se promener si triste, si seul, si nostalgique, il nous était permis d'inférer que, après les dures besognes et les douloureuses blessures de la journée, ses rêves de la nuit n'étaient ni de joie, ni de gloire. M. Détaille nous prouva que, tels, au contraire, étaient les rêves du soldat français. 11 nous apprit, avec un luxe inouï de boutons de guêtres, en une inoubliable évocation de passementeries patriotiques, que le soldat français ne rêve qu'aux gloires du passé, et que, lorsqu'il dort, harassé, malheureux, défilent toujours, dans son sommeil, les splendeurs héroïques de la Grande Armée, Marengo, Austerlitz, Borodino et, parmi la fumée des canons et l'ivresse des drapeaux déchirés et conquis, Napoléon, yainqueur du monde et père du petit soldat. Il fillut bien s'incliner devant cette œuvre qu'on eût dit — selon le mot d'un juré, — peinte par la Pairie ellemême. Et M. Détaille, dont le t^ur de médaille n'était pourtant pas arrivé, l'emporta sur l'infortuné M. Benjamin Constant, qui fut renvoyé à l'année suivante.

Hélas ! l'année suivante, M. Dagnan-Bouveret nous revenait directement du Jura avec un lot choisi de Bretonnes. Elles étaient assises en rond

Page 1