DESSIN ET GRAVURE SUR PIERRE
IiA LITHOGRAPHIE (du grec lithos, pierre) est l'art de dessiner, d'écrire ou de graver sur la pierre, pour en obtenir des estampes au moyen de l'impression.
Ses procédés reposent: 1° sur l'adhérence avec une pierre calcaire d'une sorte d'encaustique gras qui forme les traits ; 2° sur la faculté acquise aux parties pénétrées par cet encaustique de se couvrir d'encre d'imprimerie, dont l'huile de lin forme la base ; 3° sur l'interposition de l'eau qui prévient l'adhérence de l'encre dans tous les endroits de la superficie de la pierre non imprégnés de l'encaustique ; 4° enfin sur une pression exercée de manière à décharger sur le papier la plus grande partie de l'encre qui recouvre les traits graisseux de l'encaustique (-).
INVENTION ET HISTORIQUE DE LA LITHO- GRAPHIE. Cet art a été inventé vers la tin du XVIIIe siècle
(1) Krunilz, Encyclop. 1757, 538.
(2) M.-J. Girard iu, prof.
par Aloïs Senefelder (né à Prague en 1772, et mort à Munich le 26 février 1834). Fils d'un comédien, Senefelder se voua luimême au théâtre , contre la volonté de son père qui Pavait destiné à l'étude du droit. Ne pouvant réussir comme acteur, Senefelder se fit auteur, et publia en 1793 une petite pièce de théâtre. Ce premier ouvrage fut suivi d'autres ; maisvoyant tout son gain absorbé par les frais d'impression, il chercha un moyen d'obtenir ses imprimés à meilleur marché. Il essaya d'abord une espèce de stéréotypage sur la cire et sur le bois ; mais l'exécution en grand exigeait des capitaux au-dessus de ses moyens. Il se servit ensuite de planches de cuivre , et il procéda comme les graveurs à l'eau-forte, c'est-à-dire qu'il vernissait sa planche, dessinait son écriture dessus, et la creusait au moyen de l'acide nitrique.
Lek difficultés qu'il avait à surmonter étaient surtout l'imitation des caractères d'imprimeur et l'écriture à rebours. Un autre obstacle était la correction des fautes qu'il faisait en écrivant. Ne connaissant point le petit vernis qui sert à cet effet aux graveurs, il imagina de dissoudre dans de l'eau de pluie des quantités égales de cire et de savon , avec un peu de noir de fumée, mélange qui plus tard servit d'encre chimique pour la lithographie.
Pour tirer à l'économie, Senefelder voulut se servir de la même planche pour un second essai, mais il lui fallut employer plusieurs heures pour effacer les traces que l'eau-forte y avait laissées. Cette circonstance lui fit penser qu'on pouvait aussi bien graver à l'eau-forte sur la pierre que sur le cuivre, et il résolut de faire des gravures en creux sur pierre ('). Ces premiers essais se firent sur une espèce de pierre calcaire qu'on nomme pierre de Solenhofen, du nom d'un village bavarois, où l'on trouvait la meilleure espèce, et qu'on employait à Munich pour le carrelage des appartements. C'est cette même espèce de pierre qui sert encore aujourd'hui spécialement aux lithographes. Se-
(i) Quelques auteurs attribuent a l'abbé Schmidt, professeur à l'école des cadets à Munich, la première idée d'employer les pierres à l'impression. L'abbé Schinidl avait, avant Senefelder, gravé en relief sur pierre, des feuilles de diverses plantes, dont il se servait dans un cours de botanique. Cependant, et longtemps avant l'abbé Sch raidi, on grava en relief sur pierre calcaire au moyen d'un corrosif. Il existe a Munich, au musée de l 'école gratuite de dessin, un astrolabe fait par ce procédé, et portant la
nefelder couvrit la pierre du même vernis que pour le cuivre, et il dessina ses lettres à l'aide d'une plume d'acier d'une forme particulière.
Le plus grand obstacle qu'il rencontra fut de donner à la pierre le poli convenable, pour pouvoir enlever facilement l'encre. Après de nombreux essais, Senefelder trouva enfin qu'en jetant sur la pierre bien débrutie un mélange d'une petite partie d'huile de vitriol concentrée avec 4 ou 5 parties d'eau, et frottant de suite avec un linge on obtient un poli parfait. Mais malheureusement ce poli n'est pas très-solide, et sa durée est si courte, qu'on ne peut guère tirer avec une pierre ainsi préparée qu'une cinquantaine d'exemplaires nets ; après quoi il faut employer de nouveau le même procédé, ce qui nuit toujours un peu au dessin.
Une autre difficulté était de trouver un noir qu'on pût enlever facilement « Tous les essais que je fis , nous dit l'inventeur, me prouvèrent que rien ne convenait mieux à une pierre sans préparation d'huile de vitriol, qu'un vernis huileux mêlé de noir fin de Francfort , qu'on enlevait de dessus la pierre avec une faible dissolution de potasse et de sel de cuisine. »
Senefelder avoue qu'il n'avait rien trouvé de neuf jusqu'alors, ni fait autre chose , pour la préparation de ses pierres, que ce que font les graveurs en taille-douce.
Ce fut en 1796 qu'il passa de la méthode creuse dont nous venons de parler à une nouvelle manière , qu'il appelle gravure en relief, en se servant de l'encre qu'il avait inventée quelque temps auparavant. Voici comment il raconte lui-même le hasard qui lui a fait découvrir ce nouveau procédé : « Je venais de dégrossir une pierre pour y passer ensuite le vernis et continuer mes essais d'écriture à rebours, lorsque ma mère
date de 1580. On voit aussi dans le cabinet royal des antiquités de la même ville, une grande table ronde, faite d'une pierre de Solenhofcn. sur laquelle sont gravés en relief, et par le même moyen. les portraits des anciens durs de Bavière, avec plusieurs inscriptions et uni.' chanson accompagnée de notes (Ëngelmann. p. 7). A la bibliothèque de Genève il y a une pierre calcaire, âgée de quelques siècles, dont l'inscription paraît être faite au moyen d'un corrosif (M. Blavignac. architecte). — Du reste, Senefelder ignorait complètement le procédé de l'abbé Schmidt, et l'existence de ces pierres gravées à Munich.
vint me prier de lui écrire le mémoire du linge qu'elle allait faire laver ; la blanchisseuse attendait impatiemment , tandis que nous cherchions inutilement un morceau de papier blanc. Le hasard voulut que ma provision se trouvât épuisée par mes épreuves, et mon encre ordinaire desséchée. Comme il n'y avait alors personne à la maison qui pût aller quérir ce qui nous était nécessaire , je pris mon parti , et j'écrivis le mémoire sur la pierre que je venais de débrutir, en me servant à cet effet de mon encre composée de cire, de savon et de noir de fumée, dans l'intention de le copier lorsqu'on m'aurait apporté du papier. Quand je voulus essuyer ce que je venais d'écrire, il me vint tout à coup l'idée de voir ce que deviendraient les lettres que j'avais tracées avec mon encre à la cire, en enduisant la pierre d'eau-forte, et aussi d'essayer si je ne pourrais pas les noircir comme l'on encre les caractères d'imprimeur ou la taille de bois, pour ensuite les imprimer. Les essais que j'avais déjà faits pour graver à l'eau-forte m'avaient fait connaître l'action de ce mordant relativement à la profondeur et à l'épaisseur des traits, ce qui me fit présumer que je ne pourrais pas donner beaucoup de relief à ces lettres.
« Cependant, comme j'avais écrit assez gros pour que l'eauforte ne rongeât pas à l'instant les caractères, je me mis vite à l'essai. Je mêlai une partie d'eau-forte avec dix parties d'eau, et je versai ce mélange sur la pierre écrite ; il y resta 5 minutes à la hauteur de deux pouces.
« J'examinai alors l'effet opéré par l'eau-forte , et je trouvai que les lettres avaient acquis un relief à peu -près d'un quart de ligne , de manière qu'elles avaient l'épaisseur xl'une carte. Quelques traits, qui sans doute avaient été écrits trop fins, ou qui n'avaient pas pris assez d'encre, étaient endommagés en plusieurs endroits. Les autres n'avaient perdu qu'une partie imperceptible de leur largeur en comparaison de leur relief, ce qui me donna l'espérance fondée qu'une écriture bien tracée, et surtout en caractères moulés comme ceux de l'imprimerie, pourrait encore avoir plus de relief.
«Je m'occupai ensuite des moyens d'encrer ma pierre: je
pris pour cela une petite plaque de bois qui avait servi de couvercle à une boîte fort unie, je la recouvris de drap très-fin de l'épaisseur d'un pouce, et je la frottai fortement avec une couleur faite de vernis d'huile de lin très-épais et de noir de fumée; je passai ensuite ce tampon sur les caractères écrits; ils prirent fort bien la couleur et je réussis si bien, qu'il ne me resta plus rien à désirer. »
Cette découverte de Senefelder , qui consiste à travailler en relief, et à imprimer à la manière de la taille de bois, peut être considérée comme le commencement de la lithographie.
Tous les essais que Senefelder fit ensuite pour les écritures sur pierre s'exécutaient de cette manière ; il employa même ce moyen avec succès à l'impression des notes de musique, et forma en 1796 un établissement d'imprimerie musicale, en compagnie avec M. Gleissner, musicien de la cour à Muni ch.
En même temps il inventa une nouvelle presse à imprimer qu'il appela presse à branches, et il employa sa méthode d'impression à faire des adresses et des cartes de visites.
Un air mis en musique que Senefelder avait imprimé , et au-dessus duquel se trouvait une petite vignette , engagea le conseiller Steiner, à Munich, à lui faire dessiner de petites images pour un Catéchisme. Quoique les dessins fussent fort médiocres, on acquit cependant la certitude de pouvoir faire toutes sortes de dessins sur pierre ; et M. Steiner , qui était directeur du dépôt des livres destinés aux écoles, procura à Senefelder l'occasion de s'exercer à différents travaux de ce genre.
Restait toujours la plus grande difficulté, l'écriture à rebours. Il fallait donc trouver un moyen pour surmonter cet obstacle. Ayant remarqué pendant ses diverses opérations que, lorsqu'on écrivait sur du papier avec un bon crayon anglais, qu'on le mouillait, qu'on l'appliquait ensuite sur une pierre bien polie, puis qu'on le soumettait à l'action d'une presse bien tendue, les caractères écrits au crayon restaient distinctement marqués sur la pierre, et qu'il n'avait alors qu'à re-
passer les traits de crayon avec son encre lithographique. Il essaya plusieurs compositions pour transporter son écriture sur la pierre. La sanguine fine, broyée avec de l'eau gommée, et même l'encre commune faite de noix de galle et de vitriol vert, pouvaient être utilement employées à cet effet. D employa également un mélange d'huile de lin, de savon et de noir de fumée; mais il lui fallait toujours repasser avec son encre lithographique le dessin transporté sur la pierre pour pouvoir l'imprimer; opération double, qui lui fit désirer de trouver une encre qui, en se détachant du papier, se transportât entièrement sur la pierre, et lui épargnât la peine de copier. Senefelder avoue que cette recherche lui a coûté pour le moins un millier d'essais , mais il en a été amplement récompensé, car il leur doit la découverte du secret de la lithographie chimique.
Parmi tous ces essais, celui qui lui réussit le mieux fut le suivant : il passa sur le papier une eau gommée dans laquelle était dissous du vitriol martial (sulfate de fer) ; lorsque ce papier fut sec, il écrivit dessus avec son encre lithographique, rendue plus collante en y mêlant de la colophane, du vernis huileux épais, de la gomme élastique, de la térébenthine, du mastic et d'autres matières pareilles, et le laissa sécher de nouveau. Il mouilla ensuite le papier, et il l'imprima sur une pierre qui avait été enduite légèrement d'une dissolution de vernis huileux dans l'essence de térébenthine , laquelle ne laissait qu'une couche grasse très-mince. Cet essai, comme je l'ai dit, réussit fort bien ; l'autographie venait d'être inventée.
En transportant ses dessins sur la pierre, Senefelder avait remarqué que l'humidité, surtout l'humilité visqueuse, comme par exemple une dissolution de gomme, s'opposait à ce que l'encre lithographique s'attachât à la pierre ; de manière qu'un papier, écrit avec de l'encre lithographique qui a bien séché* trempé dans de l'eau où il y a quelques gouttes d'une huile quelconque, prend cette huile sur toutes les parties écrites, et que le reste du papier, surtout lorsqu'il a été trempé dans de l'eau gommée ou dans de la colle d'amidon très-déliée, ne prend pas d'huile. Il pouvait donc supposer qu'un papier im-
primé avec l'encre noire ordinaire de l'imprimerie donnerait le même résultat. Pour s'en convaincre, il arracha une feuille d'un vieux livre imprimé, la passa dans une dissolution de gomme très-claire, il la mit ensuite sur une pierre, et prenant une éponge trempée dans une couleur huileuse et claire, il la passa partout sur le papier. Le résultat fut que les caractères imprimés prirent la couleur , tandis que le papier restait blanc. Il appliqua alors un papier blanc, sur le côté imprimé du premier, les mit tous les deux sous la presse , et il tira une très-belle copie de la feuille imprimée, quoique en sens renversé.
Ainsi chaque feuille de papier devenait à Senefelder une planche à imprimer, et il pouvait en tirer une cinquantaine d'exemplaires, en se servant d'une encre plus compacte et composée de colophane, de litharge ou oxyde de plomb vitreux, broyée en poudre , de noir de famée , de vernis huileux et de potasse délayés dans de l'eau. En employant cette méthode , et seulement avec du papier et sans pierre, il aurait pu réimprimer de vieux livres et faire même des éditions de livres nouveaux.
Cependant le peu de solidité du papier décida Senefelder à se servir pour ce travail des pierres calcaires de Solenhofen. Cette espèce de pierre a une attraction très-forte pour les corps gras , lesquelles la pénètrent si profondément , que souvent il est impossible , même en l'usant beaucoup, d'en faire disparaître les traces.
Il prit donc une de ces pierres bien débrutie, y dessina quelque objet avec un petit morceau de savon, jeta dessus une faible dissolution de gomme , et y passa une éponge ou un tampon trempé dans de la couleur huileuse ; alors toutes les places marquées par le corps gras devinrent noires à l'instant , tandis que les autres restèrent blanches. Une pierre ainsi préparée pouvait prodmre autant d'épreuves que l'on en voulait.
Toutefois il était aisé de prévoir qu'un dessin auquel on aurait donné un peu de relief au moyen du mordant serait plus facile à imprimer, et qu'une pierre préparée de la nouvelle manière était bien plus facile à dégrossir pour s'en servir de nouveau.
Senefelder croyait au commencement qu'il pouvait se pas-
ser de gomme , mais il fut bientôt convaincu qu'elle avait une sorte de liaison chimique avec la pierre, dont elle ferme un peu les pores aux corps gras, tandis qu'elle les dispose de plus en plus à recevoir l'eau, qualité que l'eau-forte et la gomme ne peuvent donner que réunies.
Les essais faits de cette manière réussirent parfaitement, tant en creux qu'en relief.
Si, en suivant une marche inverse, au lieu de mouiller la pierre avec de l'eau , on prenait de l'huile et une couleur préparée avec de l'eau gommée, alors il n'y avait plus que les endroits humides qui prissent la couleur , les endroits gras la laissant, et on pouvait imprimer par ce moyen avec toutes sortes de couleurs à l'eau.
En faisant usage de savon sec pour tracer le dessin, le genre des dessins au crayon était trouvé tout naturellement , car ce n'est pas seulement à l'état fluide que l'encre chimique pénètre dans la pierre et rend les places dessinées par son moyen propres à recevoir la couleur, mais on peut aussi s'en servir lorsqu'elle est desséchée.
Voilà donc la méthode chimique à voie humide trouvée, c'està-dire la lithographie dans toute son extension et avec tous ses genres.
Elle consiste en somme dans les conditions suivantes : « H importe peu que le dessin soit en relief ou en creux ; l'essentiel est qu'il se trouve sur les lignes et les points de la plaque à imprimer une matière à laquelle s'attache ensuite la couleur par son affinité chimique, couleur qui doit donc être composée d'une substance semblable à celle du dessin. Il faut encore que les parties de la planche qui doivent rester blanches aient la propriété de ne point prendre et môme de repousser la couleur, afin qu'elle ne puisse s'y attacher. »