‹ Des arts graphiques destinés a multiplier par l'impression; considérés sous le double point de vue historique et pratiqueChapitre 6 sur 31 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Pendant toute la durée du moyen âge, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à Emmanuel Chrysoloras et Jean de Bruges, du cinquième siècle de notre ère au commencement du quinzième, pendant ce long espace de dix siècles, qu'a-t-on fait pour multiplier les œuvres d'art, les manuscrits? Qu'a-t-on fait pour rendre facile l'accès des ouvrages écrits à la main, les chefs-d'œuvre de l'esprit, les classiques de l'antiquité, les traités de tous genres, si nécessaires à l'instruction, à la civilisation renaissante? — On les a péniblement et laborieusement copiées à la main, et on les ven-

dait au poids de l'or. L'eùt-on fait si on avait eu connaissante d'un procédé plus expéditif?

C'étaient les moines qui étaient alors en possession de toutes les sciences, de tous les arts, connus dans ces temps, et les couvents en étaient les dépositaires. Aussi c'était là exclusivement, et principalement chez les bénédictins, les cisterciens et les chartreux, que Ton s'occupait de la copie des manuscrits de toute nature ; plus tard, ce furent surtout les fratres communis vitse, ou frères vivant en commun , en allemand Kogelherrn ( société fondée par Gérard de Groot, dans la seconde moitié du quatorzième siècle ), qui s'adonnèrent principalement à la copie des manuscrits, eu suivant le précepte de leur maître, qui disait que le penchant de recueillir des livres avait une plus grande valeur que tous les trésors en argent.

Ces copies s'écrivirent d'abord sur le papyrus d'Egypte, puis m du parchemin. Ce dernier étant devenu rare et cher, on lui substitua le papier de coton, qui avait été introduit en Europe dans le neuvième siècle par les Arabes.

Ce travail des copistes était lent, difficile et coûteux. « 11 n'y « avait que les princes et les grands seigneurs qui pussent faire « des bibliothèques, et récompenser la peine des écrivains, » nous dit l'historien de Charles VI. Et cependant, malgré ces obstacles , on ne cherchait pas de moyens plus faciles, de procédés plus expédiuïs et plus avantageux pour tous.

Les arts et leur pratique que l'antiquité avait légués au moyen âge, étaient généralement négligés ou totalement oubliés; de temps en temps seulement, on en rencontre quelque réminiscence. Dans les manuscrits du cinquième au huitième siècle, on trouve de rares traces d'impression; ce sont des initiales, accompagnées parf ois de quelques ornements, taillées probablement en relief sur bois et imprimées à sec. On les appelait lettres grise*, parce qu'elles étaient imprimées sans encre, et destinées à être dorées ou peintes au pinceau.

Dans les diplômes du onzième siècle (4), on trouve souvent, sur-

H) 1- 1>. K. Sotzmaun, Aelteste Gesch. der Xylographie; in Kaumer's hist. Taschcn- Hier Jal.rg. 1837, p. m

tout en Angleterre, l'empreinte de la sainte croix, marquée à sec au moyen (Tune bague à cacheter.

Cette espèce de signature fut ensuite dorée.

MONOGRAMMES» Les monogrammes turent une autre réminiscence (!). Ce sont des espèces de chiffres qui contiennent les lettres du nom de quelqu'un, entrelacées en un seul caractère.

Ces monogrammes, en usage pendant tout le moyen âge, employés sur les monnaies , sur les drapeaux , sur les murs et les tapisseries, mais principalement dans les diplômes et édits, étaient dans ce dernier cas appliquées de trois manières différentes. La plus ordinaire était de les écrire avec le calamus ou la plume. On les marquait aussi avec de la couleur à travers une feuille de métal ou d'ivoire dans laquelle le chiffre était percé à jour; c'étaient les hypogrammes des Grecs.

L'emploi des hypogrammes au moyen âge ne se bornait pas seulement aux tracés des monogrammes (*) ; on s'en servait aussi pour peindre des initiales, et on fabriquait même des livres entiers de cette manière. Un recueil de vêpres et de vigiles reliées avec le célèbre psautier de 1457, conservé dans le couvent de Roth près Memmingue, en est une preuve. Ce procédé était encore en usage dans le siècle passé; Breitkopf a découvert, dans le chœur de l'église des chartreux d'Erfurt, trois ouvrages grand in-folio^ peints au moyen d'hypogrammes. L'un de ces livres est un Proprium sanct. secundum ritums. ord. cartasiensis , de l'année 1757; les deux autres sont des Oficii Temporis, a Dominica Pass. ttsqtie ad Adventurn conscripta, avec des notes de musique, de 1758. Dans le couvent des chartreux de Mayence, on a conservé jusqu'à soixante alphabets découpés en patrons. Le meilleur fabricant de ce genre de lettres, à Paris , dans les dernières années du dixhuitième siècle , fut un nommé Malo , père et fils , qui s'appelaient faiseurs de caractères. Malo possédait un grand nombre d'alphabets en lettres capitales et en courantes, depuis la grandeur d'un

(4) J.-C. Galtercr, Diplomatik, 1798.

(2) Fr. Toustain et Tassin, bénédictins, Nouveau traité de diplomatique ; Paris, 1750—65, 6 vol. in-4'. — J. G. J. Breitkopf, Ucber den Ursprung der Spielkarlen, etc., etc. Leipz. 1784 — 4801. 2 vol. in-4".

pouce et quart jusqu'au petit cicéro, ainsi qu'un assortiment d'ornements et de vignettes très-variées.

Aujourd'hui encore on se sert de ces lames de métal percées à jour pour paginer les livres , pour numéroter les étiquettes et pour tracer les écriteaux.

Le dernier genre pour tracer les monogrammes (*) , au moyen âge, consistait à les imprimer en couleur, au moyen d'une estampille, sur laquelle était représenté le monogramme en relief.

Les Arabes en Espagne , si savants, si habiles dans les arts, chez lesquels presque toute la science du moyen âge était concentré, ne turent pas beaucoup plus avancés que d'autres peuples dans les procédés d'impression et de multiplication, à en juger d'après une remarque du célèbre orientaliste, M. Hammer Purgstall (a), ainsi conçue: « Vers la fin du premier volume de l'Ihathet,J'ai trouvé dans la biographie du savant Aboubekr-el-Vellosi, un pas- -- sage fort curieux sur l'art d'imprimer chez les Arabes eu Espagne. Voici le passage traduit par M. Pascual de Gayangos. Il ■ composa le livre de la Perle cachée, sur les beautés tVEstfiebu- <: neh (Estepone), et il composa aussi un excellent traité sur la marche du soleil et l'équilibre de la mer, et la connaissance des heures dans leur marche. Il écrivait en vers un Ardjouzeh, commentant les MelaJwu d'Ibn-Doreïd , et im autre Ardjouzeh, servant de commentaire au livre Fassih; il dédia au vizir Alhaquim un livre sur les propriétés et la fabrication de l'encre et les instruments de l'imprimerie , et c'est un livre singulier par son contenu. »

M. Gayangos, en envoyant cette traduction à M. Hammer, y avait joint « l'empreinte d'une estampille arabe, im sceau en bois qiû avait été trouvé, il y a quelque temps (1851), à Almeric, et qui, selon l'inscription , servait à la Cayeserie de cette ville, pour marquer les colis ou toiles qui étaient en vente, et qui sans doute payaient un droit d'entrée. Cette estampille laisse peu de doute qu'il ne s'agisse dans ce passage , non pas de l'art d'imprimer des livres, mais bien de celui de marquer des étoffes ou d'autres objets. Il serait cependant possible que dès lors l'art d'imprimer

tl> Muratorius in Anliquil. t. III, diss. 35, p. 117 -118, iu-8, avec ligures. (2) Journal asiatique, Paris, 1852; IV série, t. XX, p. 252.

d'une manière stéréotype des caractères d'écriture eût été aussi appliqué à l'impression de quittances d'imposition, de passeport* ou d'autres papiers officiels.

« Il parait même, d'après un passage de l'ouvrage d'Ibn-al-Attar, publié par M. Dozy ( extrait de l'ouvrage intitulé Al-Hollat-Assiyara, par Ibn-al-Attar , page 137), que l'impression, soit sur étoffe, soit sur papier, était une charge, puisqu'il en est question dans les différentes charges dont Bedr. l'esclave de l'émir Abdallah, était revêtu.

« 11 écrivit les protocoles (ou bien les documents officiels) dans « sa maison ; puis il les envoya à Y impression ; ils furent imprimés « et renvoyés à lui , qui les adressa aux receveurs; ils (les papiers) « reçurent leur validité de sa main. »

Il parait que la gravure en bois et son emploi pour l'impression des étoffes n'étaient point ignorés dans le quatorzième siècle.

Nous devons à M. Blavignac , archéologue et architecte de Genève, les détails fort intéressants qu'il a bien voulu nous communiquer sur ce sujet. Faisant des recherches archéologiques dans le Valais (Suisse), il trouva dans une maison de Sion im fragment de toile de chanvre fort ancienne , qui porte des marques indubitables d'une impression au moyeu de planches de bois.

Cette toile , un peu jaunie par le temps, est ornée de dessins, divisés en compartiments carrés-longs de diverses grandeurs , par une bordure en rouge. Une partie de ces compartiments contient l'histoire d'Œdipe, accompagnée d'inscriptions latines en capitales gothiques des premiers temps. D'autres compartiments, qui se répètent, représentent des cavaliers combattants, et la plus grande division contient une danse d'hommes et de femmes.

Le dessin de toutes ces ligures humaines, des chevaux et des chiens qui y sont représentés est bon , et offre même une certaine grâce. Les vêtements blasoiuiés , les manches fendues, et le genre des ornements qui se trouvent entre les figures, indiquent, selon M. Blavignac, le commencement du quatorzième siècle.

Chaque compartiment, portant un numéro d'ordre , forme une planche de bois séparée , sur laquelle les figures et les inscriptions ont été creusées en plein, excepté les détails de l'intérieur des figures qui ont été réservés de manière qu'après l'impression , les

figures sont en silhouettes blanches, formées par l'étoffe même, tandis que les détails, l'indication du visage, les plis des vêtements et les fonds sont imprimés en noir.

Les divisions qui séparent les compartiments entre eux, sont composées de deux petites bordures , entremêlées de médaillons contournés , contenant diverses ligures fantastiques ou des bustes ; elles sont imprimées en blanc sur un fond rouge vermillon. Ces bordures sont composées par des planches séparées qui se répètent alternativement , et dont il y en a une qui a été imprimée , par inattention , en sens inverse. Voilà bien la preuve d'une impression; il y en a d'autres encore, c'est qu'en plusieurs endroits, et surtout à une des planches de compartiment mal ajustées , le fond noir couvre une partie de la bordure rouge.

Ainsi, en l'estimant du commencement du quatorzième siècle, cette toile imprimée serait un objet d'uu haut intérêt historique, et elle présentera le premier exemple de gravure sur bois destinée à la multiplication, et le plus ancien exemple d'impression sur étoffe, îi nous étions assuré de la date de sa confection.

Voilà en quoi consistaient au moyen âge les moyens qu'on avait pour reproduire et pour imprimer. Nous ne pouvons donc pas constater un progrès dans cette période de mille ans.

Le moment ne paraissait point encore venu de ces inventions si belles, si nombreuses et si fertiles pour l'échange réciproque de la pensée et de l'imagination.

Le caractère des religions de l'antiquité et les formes de gouvernement, l'usage de vivre hors de chez soi, de traiter les affaires politiques et commerciales sur les places ou dans les édifices publics, de pratiquer même les sciences et les arts en commun, si particulier aux nations de l'antiquité , sont les causes principales pour lesquelles ces peuples pouvaient se passer de moyens de communication plus complets, lesquels sont devenus tout à fait indispensables aux nations modernes.

Les querelles sanglantes du moyen âge , qui ébranlèrent la société jusqu'à ses bases, en menaçant continuellement la vie et la propriété des individus , les débats religieux interminables et hai- Qeux, la vie oisive dans les monastères qui possédaient exclusi- Vement le monopole de la culture des sciences et des arts, enfin les

ténèbres profondes qui couvraient, comme un voile, la vie intellectuelle, tout cela était peu propice à l'échange mutuel et libre des idées, échange si nécessaire pour faire éclore de nouvelles inventions , et pour encourager les progrès et les perfectionnements.

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