CHAPITRE VIII
De V ambition dans les députés.
Voici encore un point de fait où le droit et la morale ne peuvent rien, et n’interviennent., l’un que pour légitimer , et l’autre que pour modifier : la question n’y est pas de vice ou de vertu, mais de nature et de nécessité.
Les grands mobiles de l’homme, tels que l’intérêt personnel et les passions qui le dirigent, sont de leur essence indélébiles. Ce serait ,un blasphème contre l’ordre universel , d’affirmer qu’un principe qui en émane soit pernicieux dans un sens absolu. Ces mobiles créés pour l’homme isolé , ne le sont pas moins pour les hommes réunis : aucun d’eux ne peut donc se dire destructeur de la société.
Aucun d’eux aussi ne peut s'en dire protecteur.
Mais ils sont susceptibles d’être à la fois l’un et l’autre, et il est donné au libre arbitre de l’homme de les façonner et employer au profit de la communauté ou de les négliger à son détriment.
Il en est quelques uns qui , absolument parlant, contiennent plus de biens et demandent plus de liberté, d’autres qui renferment plus, de maux et veulent être plus captivés.
La société la plus sage sera celle qui, au lieu de faire des lois somptuaires contre le luxe des passions , aura trouvé le moyen de les plier à son usage, non pas en les réformant, en prétendant leur conserver ce qu’eljes ont de noble, et les purger de ce qu’elles ont de vil : ce sont spéculations hasardeuses et au-dessus de l’humanité; mais en les laissant entières, et tirant parti pour l’ordre général de leurs vertus et de leurs vices.
Ce qui honore le plus l’homme, ce qui l’approche peut-être le plus de la divinité, est cette faculté de tirer l’harmonie et la paix d’un principe turbulent et hostile , de courber les fléaux même à son usage , et de réduire , pour ainsi dire, le mal en servitude pour charger son fardeau sur ses épaules.
Leplus puissant mobiledelanaturehumaine, lcplus redoutable à la société, eten même temps celui de tous qui lui est le plus intime et nécessaire, c’est l’ambition.
Otez les petites républiques où régnait l’abnégatiou de soi-même, ou plutôt l'ambition de corps substituée à l’ambition personnelle : ôtez
encore les âmes religieuses don l’ambitîoi* monte plus haut que la terre ( car nous aurons < beau chercher , noble ou vile, nous relrouve*rous l’ambition partout ) ; ôtez enfin des hommes, des individus , des sages , des exceptions ; nous vous les abandonnons sans compter toujours restera-t-il que l’ambition est le mobile du genre humain. Cela suffit; il faut l’admettre et ne pas lui chicaner son droit de cité.
Nous ne l’examinerons ici que dans ses rapports avec la représentation.
1! ne faut point se perdre dans des calculs imaginaires; l’homme doit toujours arrêter ses devis au plus bas : ainsi quand il s’agit d’appliquer un principe à une thèse générale, à une longue durée, ou à uu grand nombre ‘d’hommes, il faut toujours eu adopter la forme la plus commune. Nous admettrons donc, de peur de mécompte , l’ambition du genre Je moins noble, celle de la fortune et des places. En se ravalant d’emblée à uu taux si modeste, la société est plus assurée de monter que de descendre, et de gagner que de perdre.
Elle acceptera donc cette ambition comme mobile de la représentation, et c’est sur ce sol stérile qu’elle fondera ses plans, comme on bâtit sa maison sur le tuf.
Sans doute il se trouvera des exceptions à
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celte règle 'rigide : il pourra même arriver, quoique les exemples en soient rares, et peutêtre au point d’être niés par les esprits forts on. dépravés , qu’une représentation presqu’enlière donne au monde cet étonnant spectacle, noa pas d’un corps dénué d’ambition, car il léserait aussi d’énergie et de talents, mais d’un corps qui met à la place de l’ambition , du gain et des honneurs, l’ambition de l’honneur et de la gloire, ou celle, plus pure encore, du bien delà patrie.
Ces nobles exceptions peuvent exister :
l’exemple les constate, mais le calcul les rejette. Le sentiment qui exalte s’use et se fatigue:
l’homme enfin rentre dans ses propres limites, et à une représentation patriote doit succéder tôt ou tard une représentation égoïste.
C’est donc de l’ambition égoïste qu’il faut se résoudre à tirer parti. On peut la distinguer en deux classes que la société emploie également. ..
La première est une ambition sociable, si nous l’osons dire , qui se coalise, qui fait partie d’uu corps, et qui, en marchant vers son but personnel, s’y dirige parallèlement avec celui de ses confédérés; ambition réfléchie, qui sait calculerque, si elle arrive moins vite et moins haut en masse qu’isolée, elle arrive aussi plus sure-
ment, et s’y maintient plus ferme; ambition qui, dès lors, soigne l’intérêt commun dans la vue de son intérêt privé, que le profit et l’habitude de l’association attachent à la société, et qui , par une abstraction honorable, finit par paraître oublier son propre but pour ne tendre qu’au but général. C’est de ce calcul érigé en sentiment que se forme cette tendance au bien public dans une direction personnelle , ou au bien personnel dans une direction publique, qu’on appelle esprit public. VC. ‘
La seconde espèce d’ambition est l’ambition toute pure, décomposée et réduite à sa valeur intrinsèque ; c’est-à-dire, celle dont le cynisme montre son égoïsme à nu : c’est l’ambition de l’individu pour la fortune et les places.
Nous voulons le supposer assez à plaindre , et en même temps placé dans des temps assez corrompus pour qu’aucun lien ne l’attache, que son intérêt l’absorbe, et que nulle raison de sagesse ou de pudeur ne lui montre une communauté utile entre cet intérêt et celui du prochain.
Sans doute la société aura plus de peine à tourner à son profit une ambition qui , au lieu de travailler pour elle, s’avance seule, et par conséquent contre elle.
Elle y réussira' toutefois, et, en cela,elleaura
résolu le plus grand problème de l’ordre social, si , suppléant à la volonté de l’ambitieux , elle ramène , pour ainsi dire à son insu , sa tendance isolée à la direction générale, et, conquérant sur l’esprit de conquête , l’oblige de faire le profit public de son triomphe particulier.
Comment opérera-t-elle cette métamorphose?
— En faisftnt de chaque succès de l’individu le prix 4’une chose utile à tous; en lui faisant acheter son gain par ses services ; en un mot,’ en le payant pour travailler aux travaux publics. Cet ambitieux pourra être à une en-*, chère élevée, si sa force et ses talents exaltent chez lui les moyens de nuire et par conséquent de servir. Le taux sera moindre si ses moyens sont inférieurs ; il sera nul enfin s’i*s sont nuis : ainsi le prix sera constamment en raison directe de l’utilité.
Mais il arrivera toujours ( comme il n’existe rien d’absolu dans la nature , excepté les principes ) , qu’on verra ces diverses sortes d’ambition se nuancer suivant que l’État sera plus ou moins bien organisé. L’ambition la plus vile sentira que le bien commun la mène au sien propre. L’ambitieux d’argent et de places apercevra que l’honneur y conduit aussi sûre-
ment que l’intrigue , et l’égoïste n’écartera pa* de sa route un intérêt public dont la concurrence l’honore sans le gêner.
Il faut donc, dans tout État régulier, s’attendre que la représentation tendra directement à la fortune et aux honneurs, et accessoirement à l’intérêt public , auquel elle arrivera par l’intérêt privé.
Nous dirous plus : fut-elle mêm(% exempta du second mobile ; fût-elle sordidement concentrée homme â homme dans son propre intérêt , toute iudividulle, toute vénale , elprête a dire à ses commettants ce que répondait aux siens, aussi vénaux que lui, un membre de la chambre des communes , à qui ils recommandaient le désintéressement: « Jevousai achetés *
et je vous vendrai; » encore est-il vrai que la société en tirera ce profit abject , mais net et positif, que la majorité appartiendra sans difficulté à l’homme le plus riche et le plus puissant du royaume, N’hésitons pas , et acceptons le positif, si vil soit-il, plutôt qu’une spéculation dorée.
Certes , quand on entend M. Walpole dire ; « J’ai le tarif de toutes les consciences du parlement,»» l’esprit se révolte à un trafic si bas. Certes , quand les réformateurs parlement
taires prêchent la représentation égale et gratuite et l’incorruptibilité des communes, l’ame s’élève à une si noble doctrine.
Cependant, si vous suivez la pratique servile qui est fondée sur la nature , l’État subsiste glorieux et paisible. Si vous embrassez la brillante théorie qui est fondée sur de nobles inspirations , l’État se bouleverse.
Dans le premier cas , il prospère par l’emploi ennobli d’instruments honteux; dans le second , il se détruit par l’emploi perverti d’instruments sublimes.
Nous nous garderons donc bien de prétendre interdire l’ambition à la représentation , ni même de la blâmer en elle. Nous l’y regarderons comme un élément nécessaire et utile ; et, si elle venait à en manquer , nous redouterions bien plus l’enthousiasme de son désintéressement que les calculs de sa cupidité.
Ici nous nous croyons obligés de répéter, au hasardd’ennuyer, que nous parlons d’un Etat régulier où Tambitiou, mêmecupide, sera bonne, parce qu’elle sera dans l’&tat, et ne profitera qu’en travaillant pour lui. Dans un temps de révolution , elle serait mauvaise, parce qu’elle pourrait être hors de l’État et travailler contre lui. En énonçant un principe très fort, nous Assemb. i 1
sommes tenus d’étre conséquents. Tant pis pour qui en faussera l’application. Un homme aura dit qu’il faut frapper fort et juste pour produire de l’effet : si , au lieu d’appliquer cet adage à un taillandier qui forge , tous l’appliquez à un assassin qui tue, le principe reste bon, niais son application produit l’effet de détruire au lieu de celui de créer. , r