CHAPITRE XI
De TÉtiquette dans les assemblées.
Ce que nous avons établi dans le chapitre précédent nous conduit naturellement à parler de l’étiquette.
•Ce sujet fera peut-être sourire. Le mot est petit dans notre langue, et l'acception routinière ie renferme à la législation des galons, des visites et des révérences. La langue d’un peuple qui aurait jugé l’importance des formes nous en donnerait peut-être un qui peindrait l’empire moral des signes , des distinctions , des préséances , des costumes et de tous les honneurs visibles. .
Nous n’avons point encore le mot , mais nous avons acquis l’idée, et nous la rattachons bien ou mal au vieux, mot d’étiquette. On sait enfin aujourd’hui que cette science n’est pas toute entière dans les surfaces ; mais il a fallu de dures leçons pour le démontrer, etnous l’avons vu long-temps traitée de frivolité par la sagesse humaine, avant d’apprendre que celte sagesse était aussi chose frivole.
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comme de toutes les lois : tant que rien n’y a changé, l’habitude y suffit, la réflexion se tait, et la plus ridicule forme est légitime et sacrée par sa généalogie (i). Mais , quand elles ont été détruites , ne pouvant plus les édifier sur la paisible base de l’habitude , on est réduit à le faire sur la base pointilleuse du raisonnement: tâche difficile , que de démontrer au grand jour l'utilité de ces choses à gens qui ne savent point respecter sans mystères, et où , démontrer , c’est détruire.
Au contraire , l’étiquette pourra se relâcher de sa discipline dans un pays paisible et en possession de vieilles, et fortes lois. On ne la rencontrera guère dans la vie civile; il faudra la chercher dans les archives plus que sur les habits ; mais tel, qui ne la voit pas tous les jours , se prosternera une fois l’an sur son passage ,
(i) Il est assez piquant d’observer que ce que nous appelons la valeur spécifique des fotraes , c’est-à-dire la magie que l’imagination y attache , est véritablement leur valeur intrinsèque, celle d’un dogme social, d’une illusion utile, ayant force de loi , titre d’antiquité , et enregistrée à, son rang au rôle des vieilles institutions; en sorte que la philosophie, en croyant souffler sur une chimère , va plus Avant qu’cllg ne croit , sappe un principe fondamental et confond les vraies lumières qui sont au fond' avec le préjugé qu’elle trouve à la. superficie.
et une page de réglements aura plus de poids dans ce pays que l’encyclopédie du cérémonial dans un autre.
En Angleterre , les membres de la chambre des communes n’ont point de costume , et leur cérémonial se réduit à la tuasse et à la perruque d’état de l’orateur. Les lords n’ont euxmêmes d’habit de corps que dans les occasions solennelles; niais l’immense propriété dans les uns , la puissante noblesse dans les autres , et f plus que tout , la jouissance immémoriale dans tous , ennoblit le frac , et le revêt de plus d’or et d’hermine que tous les nobiliaires de l’Europe u'en sauraient inventer.
L’étiquette est toute dans l’imagination du spectateur , et les acteurs en ont le profit sans en avoir la peine.
Cette sécurité dans la possession d’une pleine puissance, non contente d’élever audessus des formes, permet encore cette grâce de la grandeur qui le£ déguise. On sait bien que celui qui a de droit un cordon , une étoile , ne perd rien à la modération de les dissimuler, et il y gagne tout le mérite de cette modestie , dont on sait gré aux grands, comme si elle n’était pas leur meilleur calcul et leur dernier succès, Ceci toutefois est vrai partout , hors .en Angleterre, où l’usage des distinctions
visibles est si rarè, qu’il n’y a plus de modestie à les cacher , puisqu’il y aurait du ridicule à les produire. »
Mais où trouver, ailleurs qu'en Angleterre, cette mesure de perfection par laquelle on est grand, aux yeux de la foule, sans forme et de sa grandeur persounelle? Nous avons vu quelquefois cette merveille dans d'autres pays* mais elle y était une merveille, une chose ci* tée et admirée, et non un usage commun et familier. Nulle part, ailleurs qu’en Angleterre, nous ue l’avons vue réduite eu système et passée en force de loi ; de sorte que c’est chose commune , et dont les grands ne se font pas plus un mérite que les petits une surprise.
Tout ceci explique comment, par un amalgame qui serait iucoucevabie, si l’habitude ne conciliait tous les contrastes, nulle patt les degrés de la hiérarchie ne sont plus solides et à vive arrête , et nulle part , cependant , l’usage ne les fond par plus de nuances; comment, nulle part le dogme et la loi n’ont mis plus d’inégalités, et nulle part l’usage n’égalise davantage 4 comment, enfin, nulle part le supérieur n’est plus enclin à céder, parce qu'oq respecte sa place, et l’inférieur moins disposée usurper, parce qu’il connaît la sienne : chef-d'œuvre , il faut le dire, de l’éducation religieuse qui
soumet d’enfance toutes les inclinations; car là où le petit rampe sans peine , le grand descend sans crainte; mais là où l’éducation serait alliée et ambitieuse, le petit, fatigué de la plaine, ne rêverait qu’escalades (i); et le grand , retranché sur ses sommets, ne méditerait que fortifications. Ceci doit s’eu l end re , toutefois, d’un pays où les grands auraient des châteaux. . . ;
Pour revenir de cette digression aux costumes qui nous y ont conduit ; si nous examinons maintenant cette matière ailleurs qu’en Angleterre , supposons en France , on pourra y trouver convenable que les membres de la représentation portent un costume , qu’ils ne puissent paraître sans lui dans leurs assemblées, et que la police des chambres n’y reconnaisse pas un représentant en frac. 11 ne s’agit pas ici de considérer si celle mesure est
(i) Nous avons vu tout récemment, dans une assemblée d élection , des gens de campagne se confédércr , se dire : a Point de nobles , point de grands propriétaires ; élisons » entre nous ; la chambre des députés est instituée pour ré- » sister au Roi ; ces gens-là lui seraient dévoués. » Ainsi ces braves politiques ne songeaient qu’à renverser les grands pour se mesurer contre le Roi.
bonne intrinsèquement , mais si elle l’est relativement à la situation donnée de ce royaume.
Il faut convenir qu’on s’y trouve à cet égard dans une étrange position et dont toute la sagesse humaine aurait peine à se tirer avec avantage. Nous venons de voir un pays où on est grand par soi-même , et où en même temps l’étiquette, comme ces images dont parle Tacite, est d’autant plus remarquée qu’elle est moins vue. En voici un, au contraire, où toute importance personnelle est finie. Où sont ses grands? Leur fortune détruite les rapetisse devant la foule ; leur puissance renversée les annulle devantla politique ; et leur nom, qui reste, leur est disputé par la philosophie. Il n’y existe donc point d’aristocratie. La hiérarchie y est une pente au lieu d’être un degré ; personne ne sait sur quelle marche il est placé; mais nul ne se croit en bas, et cependant tous aspirent à monter. , •
Certes dans un tel Etat, où manque la vraie force morale, il importerait beaucoup d’avoir une armée de forces idéales. C’est là que toutes les puissances de l’étiquette devraient être appelées au secours : il ne s’agit plus de les économiser; car il faut bien prendre le vulgaire par les yeux pour arriver à son ame; et comme dans le premier exemple on cache l’habit là où
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Je corps est visible, il faut, dans le second, montrer l’habit là où le corps est évanoui.
Mais, que deviendra cette dernière ressource , si les hommes qui ont perdu le respect du fond ont aussi perdu le respect des formes? Que deviendra-t-elle, si on a été plus loin encore, et que, non content de les fnire mépriser, on soit allé jusqu'à les faire haïr?
Après les premiers orages de la révolution, tout étant avili , hommes , choses et formes, et la carmagnole étant devenue l’étiquette du pouvoir , cinq rois sortirent de la fange où tout était embourbé de niveau. Ils se couvrirent, eux et leurs ministres, d’or, de velours et de plumes; mais ils eurent beau faire, les rois étaient trop vils, le peuple trop instruit: la pourpre u’honora point l’homme, et l’homme déshonora la pourpre. Les costumes tous neufs furent aussitôt usés; car les plus neufs sont ceux qui durent le moirts. On les prodigua davantage, .et ils s’usèrent encore plus. Enfin il vint uu homme qui ne voyait rien dans le monde que des armées, qui né supportait que des uniformes , et auquel un corps quelconque ne présentait que l’idée d’un régiment. Dès lors tout, jusqu’aux hommes de lettres, fut enrôlé de manière à pouvoir manoeuvrer au besoin ; lotit reçut un costume , et tout cefeturue fut mi-
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litaire. Des législateurs, des sénateurs durent délibérer en armes ; et si la magistrature n’eût pas sauvé sa robe de la révolution, nous verrions aujourd’hui juger le chapeau sous le bras, et plaider l’épée au côté.
Cette profusion ridicule, en meme temps qu’elle acheva .dp décréditer le costume, le marqua de la haine qu’inspiraient et le maître et son régime éternellement militaire.
Inférera-t-ou dc-là qu’il eût été plus sage d’en dispenser la représentation? Nous serions embarrassés de le décider. Cependant nous inclinons à penser que, comme le costume n’agit plus sur l’esprit du peuple, il eût peut-être été prudent d’en affranchir ses yeux, et de le ramener au respect par la rareté. Nous ajouterons même une considération, moins futile au fond qu’elle ne le semble daus la forme, c’est que., toutes les foisque le costume n’appartient pasà un corps solide où il se montre connue sa propriété, il réveille, surtout s’il a celte apparence militaire , enseigne dp la discipline et de la dépendance, il réveille, disons-nous, l’idée involontaire de soumission au pouvoir par qui il est donné.
N os idées, sur l’écopomie du costume, se trouvent en partie réalisées par la simplicité de l'habit actuel des députés français ; mais on ne
peut se figurer rien d’aussi déplorablement burlesque que ses disparates , à une époque encore récente , où on voyait dans un cirque une réunion de figures surchargées d’or, de dentelles et de broderies qui semblaient annoncer aux yeux le faisceau de la plus puissante aristocratie; qui faisaient supposer dans les cours du palais de somptueux équipages,. dans la capitale de riches hôtels, dans les provinces de superbes châteaux; et qui, au lieu de cela, ne montrant à la sortie quedesliacresoudes galoches, plusloin que des chambres garnies, et pour tou tes terres que cent pistoles de gages par mois, réduisaient cette pompeuse représentation à un acledece que nous appelons la graude comédie, avec celte différence, au profit de l’Etat, que les acteurs en étaient moins chers que ceux de la comédie française.
Le costume , pour ne pas déchoir, a besoin d’accessoires analogues dans celui qui le porte : la plus légère dérogation le dégrade de noblesse. Il doit donc , là où il est jugé nécessaire , être pris, non dans un vestiaire où, comme en un foyer de théâtre , on prend et quitte un rôle passager ; mais chez soi-même , où il soit inhérent à colui qui le porte, le suive dans sa maison , non comme l’attribut de l'acteur , mais comme la propriété du magistrat, et conserve un peu de l’homme public dans l’homme privé*
pour que le second respecte le premier; car il vaut mieux être un magistrat dans sa famille qu’un bourgeois sur les baucs.
Nous avons dit un magistrat ; et en effet 1 ,
«n supposant le costume utile dans la représentation , si nous avions été chargés de le choisir, nous nous serions probablement efforcés de preiwe à cet égard le contre-pied de l’école de Bonaparte, et nous y aurions été conduits par deux raisons qui uous semblent également plausibles. La première, de briser partout le t moule de cet homme dont les moules n’allaient à rien ; de les baiser au moins dans les formes, alors que tant de gens s’efforcent de les perpétuer dans le fond. La seconde, de revêtir un corps politique et législatif d’un habit analogue à la gravité de ses fonctions, d’un habit de paix, de méditation et de suprême magistrature. Nous aurions présenté aux députés un habit noir, peut-être même un manteau, au lieu d’un habit brodé et d’une épée :
nous aurions réservé cette épée aux pairs; qui sont d’iustitution à la fois guerrière et magistrale ; mais nous l’aurions cachée sous le manteau d’hermine, pour leur rappeler qu’ils ne sont pas réunis en armée pour défendre les lois, mais en sénat pour les discuter.
Le costume ample et noir porte d’ailleurs ea
loi une sévérité qui le fait respecter ; il répand la gravité dans une assemblée, ralentit les mouvements, et doit naturellement y rendre les discussions moins hostiles que celles qui s’yagiteut entre hommes armés et militairement vêtus.
C’est la différence de togati a altè cincti. Cela semble puéril et n’en est que plus huimin , ou, pour mieux dire, cela n’est point j^éi il, et c'est une fausse raison que celle qui confond les petites choses avec les choses frivoles , sans tenir compte de l’influence qu’elles ont sur les grandes. Le costume des anciens conseillers au parlement nous a toujours semblé, dans ce genre, merveilleusement assorti aux idées qu’il devait réveiller, par la combinaison du noir , qui inspire le recueillement avec l’écarlate dont l’éclat porte à l’admiration. Cecostumc peignait et peignait juste : il représentait à l’esprit l’union de la force avee la sagesse et de la puissauce avec le conseil. Les cheveux pendants y ajoutaient un caractère d’ampleur et de majesté que ne peuvent offrir ni les bourses ni les queues, et encore moins les têtes rondes.
Pour se bien représenter l’empire que peuvent exercer les formes par le seul sens de la vue, qu’on nous permette ici une supposition.
Nous sommes étrangers , et, eu visitant les monuments d’une capitale, nous nous trouvons
conduits dans une salle immense, antique, et où chaque objet rappelle plusieurs siècles. Ses hauts plafonds sont peints, sculptés et rehaussés d’or. Ses vastes portiques sont cintrés en ogive. Sur ses panneaux à perte de vue , s’étale une tenture de velours violet*, parsemée de fleurs de lis d’or. Dans le pourtour régnent, en forme de stales , des sièges de chêne bruni par les ans : des tables et des pupitres sont de* vant. Au fond paraît sous un dais le portrait du monarque eu habits royaux : à l’autre extrémité s’élève le signe de notre rédemption. Il n’y a rieu là de Rome ni d’Athènes; tout est du pays et d’autrefois; non pas brillant de grâces et de proportions , mais beau de
stabilité, de constance et de durée.
Nous entrons 4 et, dès l’abord, je ne sais quel frémissement respectueux nous saisit à l’aspect de ce lieu, où rien n’est contemporain et où tout se montre empreint du sceau de Phistoire. Si ce ne sont pas nos aïeux qui siègent sur ces bancs séculaires , sans doute ce sont des hommes qui leur ressemblent. Mais les portes s’ouvrent : ces hommes paraissent ; ils entrent à pas lent*, précédés d’huissiers, vètos de vastes manteaux , portant de longs cheveux flottants* S’ils ne sont pas tous vieillards , tous en affectent les formes; et au milieu dè cette gothique
enceinte, ils paraissent vieux et solides comme elle.
Nous n’avons point assisté à leurs délibérations; mais celte apparence solennelle nous dit qu’ils vont présider à de hautes destinées : disons plus , elle y joint un préjugé de confiance. Quelque chose nous porte à croire que ces hommes pèseront religieusement, parleront peu , discuteront sans bruit, et opineront sans passions. Si nous pensons ainsi d eux , il est naturel de croire qu’ils en pensent de même; qu’ils se pénètrent comme nous de ce qu’ils doiveut à l’appareil qui nous frappe, et qu ils ont à coeur de faire passer jusqu’aux aines ce respect enfanté par la vue.
Maintenant nous métamorphoserons ces mêmes hommes, et nous allons les offrir à vos regards, ayant tondu leurs cheveux, quitté leurs robes, et en frac, eu bottes et en armes, assemblés, groupés., pêle-mêle, debout, assis, allant, venant, et dans un mouvement perpétuel, daus un amphithéâtre élégant, romain, grec, étrusque même, et pourtant neuf et moderne.
Yoilà l’assemblée complète; les formes seules sont changées. Entrez , voyez , et comparons notre impression îl’hier à celle d aujour* d’hui. Sont-ce bien les mêmes hommes?
Ici nous nous croyons obligés, pour nous conformer à la mesure de certains esprits, de déclarer que ceci est une de ces suppositions, Un de ces jeux d’imagination dont la tactique est de frapper d’abord aux extrêmes pour parler aux yeux, et démontrer net et clairement, en laissant le champ des gradations ouvert a«x bons esprits. Nous le disons, de peur qu’il ne s’en trouve d’assez méthodiques pour ériger une peinture en système, et publier que nous proposons à une chambre des commune* d’adopter les cheveux flottants , la soutane et le bonnet carré. Certes, si ce costume existait, nous ne voudrions pas le changer pour le frac; mais il n en resuite pas que nous proposions de changer le frac pour lui.
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