‹ Des assemblées représentatives. Par l'auteur des Considérations sur une année de l'histoire de FranceChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du devoir et du but de la représentation.

Si nous supposons la représentation dans un système régulier, ses devoirs seront faciles et son but certain ; car il n’y aura qu’un mode reconnu de servir et de diriger l’Etat, là où il n’y aura dans l’Etat qu’un mode uniforme de penser.

Un pareil texte offrirait beaucoup de bonnes et vieilles choses à dire ; mais, par malheur, les hommes ont coutume d’appeler usé ce qui est vieux, et inutile ce qui est usé, appliquant ainsi les calculs étroits de l’ordre physique à l’infini de l’ordre moral.

Nous fuirons donc l’ennui solide de redire des vérités connues, et nous poserons une thèse plus nouvelle en nous demandant quel est le devoir et le but de la représentation dans un pays tout renouvelé, récemment agité, encore ému, et où , pour la première fois après un quart de siècle , la nation peut se dire légitimement représentée.

Ce devoir et ce but seront, en thèse générale, de rétablir celtç nation dans la situation , les

mœurs et les lois qui lui conviennent. C’est une œuvre immense; et avant d’en mesurer rétendue, il faut jeter un coup-d’œil sur les obstacles qui l’entourent.

Il s’agit de bâtir, et on ne trouve ni fondements ni matériaux.

En effet , supposer que le trône s’est écroulé, que la noblesse a péri , que le clergé s’est éteint, que la magistrature est détruite, que les grandes propriétés sont morcelées , que les corporations sont dissoutes : ce n’est que peu de 1 chose; c’est l’édifice abattu.

Mais il faut supposer encore qu’avec le trône a péri l’amour de la royauté, avec la noblesse les idées hiérarchiques, avec le clergé les sentiments religieux; enfin, avec chaque chose, les éléments dont elle se compose. Ceci est tout; ce sont les matériaux anéantis;

Ce sont là des difficultés presque insurmontables, et cependant il en est peut-être de moins surmontables encore. Celles-ci sont né- * gatives; elles ne donnent pas, mais elles ne refusentpas. Nous en rencontrerons, par malheur, d’un ordre plus positif.

Comme on ne peut rester sans faits et sans ' idées, sur la place des faits utiles ont dû s’élever des faits nuisibles; sur la place des idées vraies " 14..

ont dû naître des idées fausses. Dps sentiments . chimériques ont servi de fondation à un monument bizarre, li a trouvé des architectes et il trouve encore des admirateurs.

La question n’est doue pas seulement de reconstruire sans matériaux un bâtiment rasé, mais encore de démolir celui qui lui a succédé.

Et ce n’est pas tout : la question est encore d’opérer celte grande démolition et cette importante reconstruction en présence d’une armée confédérée pour prévenir l’un et l’antre , en présence des mêmes hommes qui ont , de leurs propres mains, abattu et bâti, et qui vous crient : « C’est ici la véritable charpente de » l’Etat, c’est le vrai palais de vos Rois : vos » vieux monuments de la noblesse , du clergé » de la magistrature , étaient lourds et gothi- » ques. INous voulons desconstructions plus lé- >» gères. Vous attaquez la maison; vous attaquez » donc votre Roi qui l’habite . ...» Et à cette troupe aguerrie se joint la tourbe irréfléchie de ceux qui, n’aimant que paix et aise, craignent surtout de voir défaire ; de ces gens qui aiment mieux un tyran tout fait qu’un Roi à ré* tablir à qui l’ouvrage d’un jour est bon dès qu’il existe, existât-il aux dépens d’un ouvrage de dix siècles; et qui, daus l’œuvre de détruire la destruction , ne voyent rien que l’action de dé-

traire. Celte foule est grande; dans tout pays elle est le peuple (i), et c’est, hélas, l’esprit commun des hommes.

C’est dans cette désertion de tous les secours , dans cette présence de tous les obstacles, que la représentation aura à remplir le devoir et à atteindre le but que nous avons inclique.

Jetons un coup - d’œil sur ces devoirs et sur ce but.

Une assemblée révolutionnaire qui veut modifier un édifice antique , y fait jouer la mine. La modification est prompte, et son travail rapide érige à la place un monceau de cendres que le vent disperse.

Une assemblée réparatrice est forcée de procéder autrement avec une construction récente et fragile; car elle vient pour bâtir bien plus que pour abattre. Il faut qu’elle «père lentement, pierre à pierre, en substituant partout une ancienne à une nouvelle, et qu’elle veille Srirtout au choix de Ses matériaux : car tel semble bronze ou marbre , qui n’est que plâtre ou argile.

Elle ne regardera donc pas des lois et des

(i) Le peuple peuple , et non le peuple politique.

constitutions comme des fondations , main comme le code qui les régularise.

Elle entendra par fondations , les puissances matérielles qui doivent composer l'Etat. Elle aura donc à reconstruire des choses et non des lois , et à meubler l’Etat de corps et non d’abstractions.

Elle aura à fortifier la puissance l'oy ale contre le peuple , en l’entourant de soutiens positifs et éternels , et non passagers et nom inaux.

Elle aura à protéger le peuple contre la .puissance royale, en plaçant au-devant de lui Une résistance solide par elle-même, et, par un chef-d’œuvre delà nature plus que de la politique, ce rempart du Roi et ce rempart du peuple ne seront qu’une seule et même chose;.

Elle aura donc à recréer ce corps, appui du Roi, soutien du peuple, médiateur et barrière entre eux, l’aristocratie , hase unique des gouvernements représentatifs.

Et en le recréant , elle aura aussi à ressusciter de leurs cendres les lois conservatrices d« ces pouvoirs, qui , sans elles, vivront et mourront comme une génération d'hommes , les substitutions, le droit d’aînesse , les retraits lignagers ; enfin les fonctions et attributions qui conviennent à leur existence.

En descendant à des considérations moius élevées, elle aura à recomposer l'administration sur un plan local , moral et économique.

Elle aura à opter, de régler la magistrature sur les bases simples et parcimonieuses de l’Angleterre , ou sur l’éclat dont elle jouissait autrefois en France ; surtout elle la préservera du malheur d’être coûteuse sans être honorée.

Elle aura à recomposer partout des unités ,

* des intérêts locaux, concentrés et solidaires, pour économiser Faction du gouvernement, et le dispenser d’agir directement sur l’individu qui ue lui présente pas de garantie.

En rétablissant des choses et des faits qui doivent servir de colonnes à l’Etat , elle aura aussi à rétablir des mœurs qui leur servent de colonnes à eux-mêmes , et qu’on peut appeler les bases des bases.

Elle y parviendra , en donnant à la religion Féclat, l'indépendance etl’iufluence qhilui sont dus. . . r

En fondant l’éducation publique sur des principes et par des hommes ou des corps religieux.

En faisant intervenir la religion et la morale dans toutes les parties de l’administration qui peuvent l’admettre. .

En révisant les lois civiles et criminelles , pour leur imprimer partout un cachet sacré.

Elle aura enfin à abolir tous vestiges de ce qu’on appelle démocratie, ce qui ne s’entend pas de ce pouvoir démocratique qu’on considère comme une des bases du gouvernement représentatif; mais de cet empire populaire, ennemi public ou secret de tous éléments monarchiques; empire qu’uu despote -méprise et tolère, connue fantôme de liberté laissé ii ceux qu’il prive de la liberté réelle , mais dont un monarque légitime ne peut se jouer de même.

Toutes ces choses appellent , non des corrections, mais des changements ; non des palliatifs , mais des réformes. Daus un fond vicieux, si vous racommodez au lieu de détruire , vous ne perfectionnez pas la chose, mais le vice ; vous ne fortifiez pas le malade , mais le mal. Enfin, elle veillera à chaque pas à ce que ces institutions et ces principes soient en harmonie avec la constitution représentative, ou, pour mieux dire, c’est par ces institutions et ces principes qu’elle affermira celte constitution qui , si parfaite soit-elle, manquerait de solidité si elle manquait de pareilles hases.

En indiquant de tels travaux , nous n’avons

garde de perdre de vue dans quelles bornes est resserrée la part que la représentation peut prendre à leur accomplissement. Gette déclaration , de notre part , pourrait même sembler oiseuse à quiconque nous a suivis jusqu’ici, si nous vivions dans un temps d’union ou seulement de division régulière ; mais , là où les passions régnent , on condamne les mots sans les entendre. Tout serait expliqué si, au mot de représentation , on pouvait substituer ici celui de parlement , qui ne peut connaître ni bornes ni obstacles (i).

(i) En Angleterre, toute l’idée de puissance infaillible et suprême, qu'on peut se former un degré au-dessous de Dieu, s’applique au parlement. Rien ne lui est censé impossible. Demandez à un publiciste anglais si le ■parlement peut changer la constitution , et il vons répondra : « Il peut prendre demain » celle de Constantinople j qui l’en empêche ? C’est la nation » et le Roi , l’union de tons les pouvoirs : ils peuvent faire d’eux » ce qu’ils veulent , et il n’existe point sur la terre de puis- » sance supérieure pour leur défendre de faire une sottise. » Combien en ferait donc une nation qui peut ainsi disposer d’eUe-même par procureur, si elle n’avait pas effectivement d’autres bases que son parlement , et des volontés dont il n’est que l’interprète ! Mais c’est que , malgré cette infaillibilité de droit qu’il serait contradictoire de nier au parlement^ il ne peut toucher ui à un mot de la charte , ni à une grande question quelconque sans qu’il y. ait appel de fait au peupla entier.

( ât8 J

Tel est le vaste édifice que la représentation aurait à reconstruire, en mettant la persévérance et le temps à la place de la violence. Tel est Fmvenlaire des matériaux dont nous connaissons la nature et le nombre , sans connaître la carrière d’on on peut les extraire. Qu’on n’en conclue pas toutefois que , dans la situation donnée de l’État , cet édifice serait impossible à construire ; car ce serait dire qu’il est impossible que cct Étal subsiste: ces propositions sont inséparables, et on regarde à desespérer, quaud il faut désespérer de tout un peuple.

Mais là , où la malveillance et la faiblesse voudraient se forger des impossibilités comme nn rempart ou une excuse , uue ame élevée n apercevra que des difficultés , grandes saus doute , mais non pas plus que son zèle et son . courage, et qui doivent céder , après tout , à l’union des sentiments et à cet intérêt public qui, en dernier résultat , finit toujours par mener la chose publique à sou bien , comme l’intérêt personnel conduit l’homme au sien. 11 est, n’en doutons pas, il est même dans cette situation des moyens capables d’en surmonter la difficulté.

"Nous mettrons au premier rang un mobile qui suffit seul pour compenser tous les obstacles dans un pays où les sentiments monar-

chiques subsistent encore dans l’absence des principes : la volonté du monarque. Lavoixdu peuple s’y joint , et celte union de l’intention et de la force transporte les montagnes.

Cette union ne peut, en principe, se révoquer en doute; car entre deux assemblées, dont l’une aurait commencé la révolution, et l’autre aurait pour mission de la clore , si la première dut trouver une grande résistance dans le monarque qu’elle détrônait, la seconde doit trouver un grand concours dans le monarque qu’elle restaure.

Nous placerons au second rang ce sentiment de conscience et de copviction intime , cette droiture d’ame qui ne va point sans un peu de roideur de sens et de raison et qu’on n’égare pas parce qu’elle ne connaît qu’une route.

Dans une rotation régulière, dansunÉtat de paix qui ne veut ni violence ni extrêmes, on dévie aisémçnl de cette rectitude invariable ; on quitte le droit chemin de la morale pour se jeter dans lés détours de l’intrigue ; on sacrifie un peu de sa conscience d’homme à une espèce de conscience publique, et une condescendance qui mitige, les principes sans y déroger, sert mieux l’Étatquelquefois qu’une loyale et invincible ténacité* ....

Mais,* de même qu’on a été modéré dans des

circonstances moyennes , de même est-on naturellement extrême dans les circonstances extrêmes. Ainsi , là où il ne s’agit pins de la motion régulière de l’Etat , mais de son saint ou de sa perte , les voies intei médiaires disparaissent, lesnuanccs s’effacent; chacun marché tête levée dans sa conviction sans rieu sacrifier de sa franchise. Le concert résulte alors , non plus d’un accord conclu , mais de {'unité deb grands objets qui ne souffrent point d’opinion moyenne , et vous jettent , sans capitulation , dans les exlrêmesdu oui ou du non.

IVons mettrons au troisième rang ( et ce mobile mérite en effet d’être compté à part), un ordre de sentiments , non plus élevé , car rien ne peut sedire plus élevé que la droiture , mais plus exalté ; de ces sentiments sublimes qui s’élèvent au-dessus de l’homme , et qu’il n’atteiut que quand les circonstances l’élèveut lui-même au-dessus de sa portée ordinaire ; sentiments qui perdent ou sauvent les Etats , et qui, pour être sans danger dans leur gloire, ont besoin qu’une puissance céleste les enfante et les dirige.

Sans doute ces sentiments doivent animer des hommes qui les premiers auraient, après un long malheur , reçu cette mission superbé de réparer les maux de leur patrie. Hé quelle

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ame si froide ne se passionnerait à la vue de ces grand'< intérêts ! Quoi , une assemblée révolutionnaire aurait opéré avec enthousiasme la ruine de sou pays, et une assemblée réparatrice opérerait sans enthousiasme l’œuvre de sa restauration ! Ah ! si elle manquait de cet enthousiasme, elle manquerait aussi de l’énergie qu’il excite ; elle aurait la rectitude qui conserve et nou la virilité qui enfante. La modération , bonne, exclusivement bonne , nous l’avons dit, pour régir i’Elat organisé , est faiblesse pour recréer l’Etat détruit. . . - Misère de l’homme ! Que la vertu ne lui snfiit pas pour accomplir une œuvre au-dessus de sa force, et qu’il faut que les passions lui soient données duciel pour l’achever.

Au nombre de ces grands sentiments , nous trouverons: l’oubli de nons-mèmesqui nous dévoue au bieu de l’hamanité ; l’amour du Roi 4 l’amour de la patrie , sentiments identiques qui rendent tous les sacrifices faciles et les payent au centuple ; l’honneur de fournir sans tache une carrière pénible et de triompher d’insurmontables difficultés ; la gloire enfin , trop égoïste peut-être pour une si belle cause , la gloire d’attacher son nom à une œuvre mémo- 1 rable et de parvenir à la postérité chargé du salut d’un peuple.

Si enGn de tels moyens ne suffisaient pas encore à une telle entreprise, il en reste un qui l’emporte sur tous, en ce qu’il est tout entier au-dessus des facultés humaines. La nécessité, puissance inévitable, qui arrange tout malgré nous, sans uous , et qui nous emploie seulement comme les instruments aveugles de ses ouvrages. La nécessité cjui u oblige pas une chose d etre, mais qui l’oblige d’être conforme à sa nature, qui ne souffre pas que les principes marchent sans leurs conséquences , qui n’ordonuc pas que l’État vive, mais qui ne permet pas que la monarchie subsiste sans principes monarchiques, la patrie sans mœurs, les mœurs sans religion, la religiou sans ministres, les ministres sans fortune et sans dignité , et l’ordre social enfin sans toutes ces choses.

Si donc elle n’a point condamné la patrie , et c’est ce qu’un de ses fils ne peut croire , choisissons de la devancer ou de la suivre.

Marchons devant elle , et nous réussirons «ans peine, en îecueillant l’honneur d’avoir fait ou semblé faire son ouvrage.

Révoltons-nous contre elle; elle nous traînera à sa suite, et nous ne recueillerons que la honte d’avoir en vain lutté contre sa puissance.

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