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CHAPITRE IV

CanMéraiions générales sur les fissociations

ouvrières.

Et d'abord, c'est le lieu de se demander:

Combien sont-ils ceux qui pourraient s'associer ainsi avec les fonds de l'État, c'est-à-dire de tout le monde ? M. Thiers l'a dit à la tribune nationale dans la séance ^u 1 3 septembre : ce sont seulement les ouvriers des viUes et de certaines manufactures ou usines. Les autres, surtout ceux qui travaillent isolément, soit chez eux, soit chez les particuliers, et les ouyriers de l'agriculture, ne le pourraient jamais. Or, ces derniers, qui sont infiniment plus nombreux, et tout le reste de la nation, souffriraient d'autant moins une telle injustice, qu'en définitive l'argent donné aux premiers par le trésor public serait sorti de leurs poches. «Quoi! ajoutait* « M. Thiers, tout ce qu'on a trpuvé pour rem-

< placer les vieux principes de l'ancienne so-

< ciété , de la société de tous les temps , de tous

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c les pays , la propriété y la liberté (du travail) , € Témulation ou la concurrence, tout ce (jifon. « a trouvé , c'est le communisme , c'est-à-dire c la société paresseuse et esclave ; l'association, c c'est-à-dire l'anarchie dans l'industrie, et le c monopole, la suppression du numéraire , et c le droit au travail ! »

Que de folies et d'ignorance ! Que de bouleversements et de ruines! L'appauvrissement, l'épuisement du pays en seraient aussitôt les résultats inévitables.

On s'indigne contre l'inégalité de conditions qui existe partout entre les hommes. — Je voudrais bien comme vous que le sort de tous fût heureux. — Indignez-vous donc aussi contre la Providence, dont les éternels décrets ont établi et conservent l'inégalité de taille , de force, de santé, d'intelligence, d'aptitude et de moralité, dont l'inégalité de condition n'est que la suite ou l'effet nécessaire. Mais surtout , pour justiûer votre indignation, ne réclamez pas une nouvelle inégalité et un nouveau monopole au profit exclusif de quelques classes d'ouvriers ; i car c'est véritablement un monopole, et par conséquent une inégalité , que de recevoir gra-

n BfeS ASSOCIATIONS OUTBI^BES.

tuitement de l'État des fonds pour créeir et faire ttiarcher certains ateliers dont on fait partie, quand les autres ateliers ne jouissent pas du même avantage.

MM. thiers, Bugeaud, Théodore Fîx, Léon Faucher, l'infortuné M. Rossi, et tant d'autres, parmi lesquels je dois citer Siihonde de Sismondi (1), ne croient pas que des ouvriers réunis en association puissent exploiter en commun une manufacture pour le compte de tous, ni même qu'il soit possible àil maître de celle-ti dé les faire participer aux profils qu'elle lui donne. « Cela , a dit avec raison îSismondi , ne « remédierait en rien à l'encombrement ni à la « rivalité de tous , pour produire toujours plas * et à nieillèUr marché (2). » Dans son opinion , comme dans celle des hommes que je viens de nommer, c'est par l'intérêt individuel, et non par les efforts de tous les intéressés réunis, que doit être dirigée une entreprise industrielle ou mercantile , pour qu'elle prospère.

Nous avons d'ailleurs sur ce sujet les résultats

(0 c'est à ce dernier que l'on doit les premières études consciencieuses sur la question.

(2) Voir Études sur l'économie politique, t. II.

DES ASSOGIÀTIOSS OUVEI^BES* 33

d'une enquête relative à la situation des populations ouvrières, commencée par ordre de r Assemblée nationale. Voici ces résultats, les seuls que je connaisse , pour les six départements du nord-est de la France , le Haut-Rhin, le Bas-Rhin , les Vosges , la Meurthe , le Doubs et la Haute-Saône. Ce ne sont plus des publi- 1 cistes ou des économistes qui vont parler, mais des fabricants, des industriels connaissant parfaitement la question, et sachant ce qui est praticable et ce qui ne Test pas. Leur opinion a d'autant plus de valeur qu'ils ont prouvé, comme nous le verrons plus loin , la bonté des sentiments qu'ils portent à leurs ouvriers, et ne craignent pas d'en soutenir, à l'occasion , les intérêts contre les leurs propres. Je vais citer leurs réponses, toutefois en les abrégeant (l) :

(1) Parmi ceux qui les ont faites, on compte pour la seule Alsace , savoir :

MM. Scblumberger et HoCer, de RibeauTillë ; Schhimberger, de Mulhouse; J. Zuber, de Rixheim; J.-J. Boarcart, de Guebviller ; Kessler, deSoulzmatt ; Zeller, d'Oberbruck ; Schwartz, de Mulliouse; X. Jourdain, d'Altkirch; Stamm, de Thami; F. Salzraann, de Ribeau ville; H. Witz, de Cemay ; Hirn et Guth, de Mulhouse ; Gros, Odier, Roman, de wesseriing; Ed. Trapp, de Mulhouse; Engel Dolfus, de Mulhouse*

24 DBS ÀSSOGIATIOnS OUYBlkBES*

< L'association des ouvriers entre eux seuls « est certainement possible pour certains trac Taux peu compliqués et de peu de durée , tels

< c[ue terrassements , coupes dans les forêts , a défrichements y etc., dans lesquels le prix de c la main-d'œuvre est la plus grande dépense ; . . . « toujours elle a pu avoir lieu ;... et si elle ne « s'est pas réalisée plus souvent, c'est que les

< capitaux, ou l'apport d'un fonds à exploiter, € l'ont rarement permis. C'est dire que la con- « fiance dans sa réussite a manqué jusqu'ici ; et « l'on peut s'en fier à la sagacité du crédit pour « appuyer les entreprises qui ont de la vitalité, ou c pour délaisser celles qui ne présentent point de

< chances de succès. En effet, toute entreprise «demande une direction; et, l'entrepreneur c manquant, il est douteux qu'il se trouve par- « mi les travailleurs associés un homme capable « de gérer convenablement leurs opérations.

« Mais si le résultat est douteux pour de petites « entreprises, que serait-ce pour la grande in-

< dustrie , pour celle surtout qui exige, comme « condition indispensable, l'esprit inventif d'un « chef, les talents commerciaux et le savoir- « faire? En pareil cas , il est facile de le prévoir.

DBS ASSOCIATIONS OUVAIEBBS. ^5

«les industries manufacturières proprement « dites.... exploitées par des ouvriers, marche- « raient à leur ruine. Jugeons des résultats à € venir par ceux que le passé nous présente... : « eh bien ! les associations , même momen- « tanéeSy formées entre de simples salariés..., « n'ont jamais réussi... Des chefs ont souvent < essayé , dans l'espoir d'accélérer les travaux « ou d'augmenter les produits , d'associer des « ouvriers ensemble ; mais les résultats en ont « toujours été mauvais. Pour la répartition du «gain y il fallait nécessairement adopter des « bases de partage , fondées sur l'activité ou sur « l'adresse des associés. C'était là une source « constante de querelles , de reproches, qui de- « mandaient à chaque instant Tintervention des « chefs. Il a fallu y renoncer.

< L'association , même entre deux ou trois « ouvriers seulement , n'est jamais de longue « durée (l'adverbe Jamais est ici trop absolu). « Au bout de peu temps , des discussions s'é- « lèvent entre eux. Chacun prétend qu'il tra- « vaille plus que les autres , et il s'ensuit une c prompte dissolution de ces sociétés.

c D'ailleurs, ou Fa déjà dit, le crédit,

26 Dits ASSOCIATIONS OUVBIÈRES.

« toujours prêt à commanditer les opérations € qui peuvent lui rapporter l'intérêt légitime c de ses fonds , manque de confiance pour ai- « dep les ^sociations d'ouvriers entre eux.

c Leur succès ne serait guère plus assuré , si « elles étaient secourues par les fonds de l'Etat :

< ce qui, du reste , peut sembler illégal; car % comment favoriser avec justice un genre « d'association , quand on refuse son concours

< à d'autres ?

< Quant à l'association entre ouvriers et «patrons,... elle n'apporterait probablement

< pas un grand soulagement dans la position

« de l'ouvrier Depuis longtemps l'industrie

ft ne rapporte guère au chef d'établissement que

< i'iiîtérët de ses fonds Or, comme, dans le

a système de l'association avec le patron, la

< part du capital ou fonds social lui serait tou- « jours réservée de manière à en assurer avant « tout l'intérêt , que resterait-il à partager entre «c les associés pour le travail, en sus des salaires « déjà touchés ? Dans de récents articles , d'aila leurs fort bien conçus et raisonnes , on a fait « paraître un plan d'association entre un patron « et des ouvriers. L'auteur suppose un ate-

DES ASSOCIATIONS OUTBIÈBËS. 27

« lier de vingt ouvriers et un bénéfice annuel « de 20,000 francs. Après avoir affecté sur ce «c bénéfice i5,ooo francs tant au capital à titre a d*intérêts , qu'au patron comme travailleur- « directeur, il trouve encore 5,000 fr. à distri- « buer aux ouvriers associés; ce qui grossit leur « part de salaires de 250 fr. par an et par indi- « vidu. Mais , malheureusement , l'hypothèse « seule a posé ces chiffres. Pour trouver un béa néfice de 20,000 fr., il faut supposer aujoura d'hui un établissement d'au moins deux cent <r cinquante ouvriers ; et , dès lors , le bénéfice a supposé de 5,000 fr. n'apporte à chacun que « 20 fr. conime supplément de salaire par an.

c L'association de l'ouvrier aux bénéfices du « patron n'est donc, dans tous les cas , qu'un < bien faible avantage à lui procurer, et ne peut « nullement réaliser cet idéal d'aisance qu'on a semble en attendre pour lui. Mais nous dirons a plus : ce genre d'association nous semble souc mis à mille obstacles, à mille objections, à a mille impossibilités. Et d'abord, comment « faire participer l'ouvrier aux pertes évente tuélles? 11 le faudrait bien cependant, dans <x l'intérêt de l'existence des associations. Car,

tS ' DBS ÀSSOCUTIONS OUVBlilHES.

a dans les années heureuses , le bénéfice est un « fonds que, sous le régime actuel, le chef d*éc tablissement met en réserve pour parer aux c années où il y a des pertes ; ce qui n'aurait « pas lieu si, chaque année, le bénéfice était c réparti entre les sociétaires. Mais, en outre, c de quelle manière s'exercerait le contrôle de « Touvrier associé sur les opérations et la comp- « tabilité de Fentreprise ? En cas de perte moc mentanée ( qui pourrait être couverte par le « bénéfice de Tannée suivante ) , voudrait-on « obliger le chef à faire connaître sa position à « plusieurs centaines d'ouvriers , dont le mé- « contentement et la méfiance s'exhaleraient c probablement en plaintes peu propres à sou- € tenir le crédit d'un établissement qui, quelle c que soit sa position , ne saurait à coup sûr «s'en passer? Et si ceux-ci, comme devant c participer aux bénéfices , réclamaient un droit « de contrôle dans la marche des affaires et « dans les inventaires , quel serait le capitaliste cr qui consentirait à faire de l'industrie à cette « condition ?...

«...«.. Toutes les associations forcées... se- « raient promptement anéanties Si l'ou*

DBS ASSOCIATIONS OUTRIÈBES. 29

«vrier ne devait pas participer aux pertes <K (comme aux profits) , il n'y aprait pas réci-

< procité entre lui et le patron Et puis, il

« est bien difficile que l'ouvrier puisse rester « indissolublement lié à un établissement in- « dustriel. Si pendant le cours d'une campagne « sa conduite devenait mauvaise, s'il refusait de « produire dans la mesure de ses moyens, coma ment se défaire d'un associé qui penserait « avoir des droits au bénéfice réalisé dans la « portion de l'année déjà écoulée ? L'ouvrier c lui-même aime trop à changer d'atelier, pour « vouloir toujours attendre le résultat des in- « ventaires annuels. Or , pour établir un bénéc fice partageable , il faudrait avoir compléte- « ment réalisé , ce qui ne saurait avoir lieu ni « dans le courant de l'année , ni même lors des « inventaires ; car il reste toujours dans l'actif « une foule de valeurs incertaines, tant en mar- « chandises qu'en crédits accordés aux ache-

o( teurs

« Quand l'industrie prospère, quand le fabri- «cant gagne, il paye de meilleurs salaires; a voilà une véritable participation de l'ouvrier « aux bénéfices du chef. Il en existe une autre

80 DES ASSOCfATIOHS OUYBIEBIS.

c dans les primes que le patron , alors que k « rente va bien, accorde aux ouvriers pour la « quantité et la qualité de leur production an < delà des limites ordinaires (t). »

Déjà un assez grand nombre de fabricants et d'entrepreneurs savent , à l'aide du même moyen ou de hautes payes*, intéresser leurs travailleurs les plus habiles à redoubler de soin et d'attention pour produire mieux et moins chèrement. C'est d'après ces faits mal appréciés, qu'une foule de gens croient à la possibilité d'une association facile et complète entre les salariés et les maitres (2). Cependant il n'y en a point

(1) Voyez Réponses aux questions de Venquête ift" dustrielle ordonnée par rassemblée nationale, recueillies et mises en ordre par les soins du comité de r association formée à Mulhouse pour la défense du travail national, et embrassant le rayon du nordest de la France (Baut-Rhin, Bas-Rhin, Vosges, Meurthe, Doubs et Haute-Saône), juin et juillet iS4S. Grand in-S**, Mulhouse, p. 56 à 62.

(2) Un économiste dont la science regrette la mort prématurée, et qui connaissait parfaitement les manufactores et leurs ouvriers, qu'il avait observés à Zurich et' à Mulhouse, Théodore Fix, a décrit les derniers faits de la manière suivante :

« On a dit aux ouvriers de quelques grandes exploita- «tions: Nous obtenons, dans l'état actuel des choses,

!>«§ issoGtÂTiONs ôfnrBiÈRBS. si

îéii car le msâire reste toujours maître , ne rend aucun compte détaillé à ceux auxquels il remet léi&pnmes, et en fixe lui-même le niontant, conte avec une quantité déterminée de matières brutes , à la» « quelle on applique un nombre fixe de journées de tra- « ràll,... telle quantité de produits manufacturés. Si, sans « aogmentation du prix de la main-d'œuTre , et avee la « môme masse de matières brutes , tous pouvez obtenir i. une quantité supérieure de marchandises manufactu. « rées , les bénéfices que donnera cet excédant seront di- « visés, dans une proportion déterminée , entre le maître « et les ouvriers. Ou encore : l\ nous faut pour notre faa brication annuelle 10,000 quintaux métriques de com- « bnstible minéral. Si, sans réduire cette fabrication , Ie& « ouvriers chargés du feu peuvent économiser un dixtème « de ce combustible , le bénéfice de l'économie sera par- « tagé par égales portions entre fentrepreneur et ces «ouvriers. Ailleurs on a dit: Le déchet des matières « premières transformées en produits manufiicturés est de « 15 pour 100. Si les ouvriers peuvent réduire, par une « plus grande attention , ce déchet à 10 pour 100, ils parie ticiperottt aux avantages de Téconomie.

«... C'est ainsi que les entrepreneurs sont parvenus « à introduire de notables économies dans leur fabricaution, en stimulant l'ouvrier par Tappât d'une prime; « car, il faut trancher le mot, ce procédé ne constitue pas « une association, mais uniquement une prime décernée « à Tordre, à Tintelligence et à Tesprit d'économie de

« l'ouvrier Les mêmes combinaisons, appliquées à une

a foule d'ateliers et d'usines , ont donné d'excellents ré- «snltats.;» (Voir Observations sur Vétat des classes ouvrières f p. 349 à 351.)

83 DES ▲SSOGUTIONS OUYBIÈBES.

formément à leurs conventions. Je le répète, il n*y a là que des gratifications données et reçues, qui s'ajoutent aux gains ordinaires de l'ouvrier, en même temps que sont augmentés les profits du maître. De cette manière , la part de chacun s'accroit par la diminution des frais de production. C'est pour tous deux un excellent calcul et un marché fondé sur une rigoureuse justice ; car l'économie qui en résulte ne s'obtiendrait jamais par l'un sans le secours de l'autre.

II n'y a là aucune association ; il n'en existe, il n'en peut exister, en conservant au mot son véritable sens , que quand les droits et les obligations étant les mêmes pour tous, tous participent aux pertes comme aux gains. Mais alors il n'y a plus de salaire fixe indépendant du résulat final de l'entreprise ; et la rémunération des travailleurs, soumise pour tous aux mêmes chances , sera pour tous à la fois forte ou faible , ou même nulle en cas de perte.

Des ouvriers, qui ont besoin chaque jour de leur salaire pour vivre , ne peuvent s'exposer à de telles éventualités. Ce n'est point ainsi d'ailleurs que l'entendent ceux qui réclament leur association aux maîtres; ce qu' ils veulent, c*est

BBS ASSOCIATiorTS OUYBIÈRES. 33

que , sans renoncer au salaire fixe , sans apporter à l'entreprise le moindre capital, leurs gains s'accroissent aux dépens des entrepreneurs , qui partageraient avec eux les bénéfices , mais supporteraient seuls les pertes.

On peut organiser sur le papier, d'après ces bases, autant d'associations qu'on voudra ; mais elles ne trouveront pas de capitalistes, elles ne pourront pas marcher. Admettons néanmoins que , par impossible , elles en trouvent ; le sort des ouvriers en sera-t-il meilleur? Je puis me tromper, mais ma conviction est que la concurrence s'établirait entre les diverses associations d'un même métier; que le prix de la journée, y compris la part de bénéfice résultant de l'association , serait ramené au taux du salaire , et que le travailleur, enfin , n'y gagnerait rien. Ce ne sont, au surplus, ni le hasard ni l'arbitraire qui règlent sa rémunération, mais des circonstances très- variées et des lois fort complexes. Chacun s'efforce bien d'enfreindre celles-ci , et de faire tourner celles-là à son profit particulier ; néanmoins , par la multiplicité des transactions, qui se compensent mutuellement,

le cours général du marché n'est que l'expression de leur moyenne.

Les ouvriers ne s'associent pas seulementpour être intéressés aux bénéfices que fait le fabricant sous les ordres duquel ils travaillent; c'est aussi , de la part de beaucoup, bien qu'ils ne s'en rendent pas compte, pour n'être plus subordonnés. Tous ne comprennent pas qu'il n'y a que deux classes possibles d'hommes dans l'industrie , les chefs et les salariés ; et que , quoi qu'ils fassent, qu'ils soient ou non associés, ils auront toujours des chefs, ou, comme on les appelle aujourd'hui , des patrons ; qu'il en faut, non-seulement pour répartir et diriger le travail , mais encore pour payer leurs salaires , pour avancer tous les autres frais que nécessite la production, enfin pour servir d'intermédiaires entre eux qui l'exécutent, et ceux qui la commandent. S'agit-il de fournitures un peu considérables ou de certains ouvrages ? Supposons , pour me faire mieux comprendre , que je veuille faire bâtir une maison. L'architecte que j'en ai chargé m'en répond pendant dix ans. Si, dans ce lapsde temps après la construction, elletombeou menace ruine, il doit la relever, la consolider à

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ses propres frais. Sa réputation d'habileté, son établissement industriel , ses autres propriétés , sa position dans le monde , et son droit de recours sur les entrepreneurs de la maçonnerie , de la charpente , etc. , sont autant de garanties qui m'ont déterminé à le choisir, et que ne m'offrirait jamais une association d'ouvriers dont les membres n'ont aucune propriété, ni même souvent de domicile fixe.

L'impossibilité de supprimer les chefs est évidente. C'est de même dans les associations purement ouvrières; il faudra toujours qu'elles aient des chefs. S'il en était autrement, s'il n'y avait point unité de direction, de pouvoir, de volonté, si tous les associés avaient la même autorité , s'il n'y avait parmi eux ni discipline ni hiérarchie , ils s'entendraient d'autant moins qu'ils seraient plus nombreux^ et l'entreprise ne pourrait pas marcher.

Or, ces chefs que les ouvriers choisiront euxmêmes , quels seront-ils? Les plus capables d'entre eux (du moins je le crois) , et jamais ceux qui déclament sur la place publique , oti dans les cabarets, contre la liberté du travail, et contre les hommes de labeur et de sagesse qui

ne sont pas en proie à une misère due trop souvent aux désordres de ceux-là même qui s'en plaignent. On peut, à cet égard, s*en fier à eux. Mais il est bien à craindre que les élus, profitant de leur position et de leurs rapports comme gérants avec la clientèle , ne deviennent à leur tour des maîtres ou entrepreneurs , qui se substitueront à Tassociation primitive. Ils ne tarderont certainement pas à en concevoir la pensée, surtout si on ne leur accorde ni assez d'autorité ni assez d'appointements; car telle est la pente naturelle à l'esprit humain : nous convoitons toujours une meilleure position, et celui qui en a une bonne peut mieux que tout autre l'obtenir. La division en maîtres et salariés , ou en patrons et simples travailleurs, se reproduirait donc encore, comme nous la voyons partout.

Il résulte, de tout ce qui précède, que l'association proprement dite des salariés avec les maîtres n'est point praticable, et que celle des ouvriers entre eux seuls ne peut non plus réussir, telle du moins que tant de gens (je prie de faire attention à ces mots) la conçoivent ou la rêvent. Cependant , on a parié de plusieurs associations comme entrant en pleine voie de

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prospérité ; mais bientôt après est arrivé leur décadence, elles ont succombé, et il n'en est plus question.

Quelques personnes pensent néanmoins qu'elles s'établiront un jour partout et généraliseront le bien-être. Elles ne savent pas que pour cela il faudrait un choix d'hommes et des conditions que ne peuvent jamais présenter les masses.

Au surplus , les ouvriers qui réclament avec le plus d'ardeur et dé bruit l'association , sont justement ceux qui pourraient le moins la faire réussir. Attirés par des promesses séduisantes, ils pourront s'y engager en grand nombre, admettons-le ; mais viendra le jour du désappointement, et d'autant plus vite qu'ils seront rarement (je viens de le dire) les plus actifs , les plus patients , les plus laborieux.

Pour proposer l'association un peu en grand des ouvriers , il faut ne pas savoir que ceux qui ont amassé un ou deux milliers de francs , et même bien moins, n'ont communément besoin de personne pour se tirer d'affaire ; que , confiants dans leur ordre, leur économie, leur conduite, et défiants des autres, ils ne voudraient admettre avec eux des gens sans capital, ou dé-

bauchés et mauvais travailleurs , qu'aux conditions qui règlent les rapports de maîtres ""à ouvriers. Rappelons-nous le sort des établissements dirigés avec tant d'habileté , de sollicitude , par Robert Owen , et celui de plusieurs colonies fondées au prix de sommes itnmenses par le grand Frédéric dans ses États. Ces deux exemples suffiront.

Sous la direction de leur bienfaisant fondateur, et dès les premiers jours, les établissements de New-Lanark et de New-Harmony parurent être des modèles, sinon d'une association complète, du moins d'une communauté industrielle composée de familles pauvres suffisant par leur travail à leur subsistance, à l'éducation de leurs enfants et au bien-être de la vie. On croyait que des réunions semblables pouvaient être facilement réalisées, et toutefois celles-ci même n'ont pu durer : des dissensions intestines, des querelles d'intérêt personnel les ont dissoutes.

L'histoire des colonies du grand Frédéric, qui n'étaient pas des sociétés industrielles entre ouvriers , fera comprendre mieux encore l'impossibilité de réussir dans une association comme

DES ASSOCIATIONS OUYBIÈRES. 39

celle que Ton propose. Quelques mots suffîront pour le démontrer.

Les deux premiers monarque de la Prusse avaient profité de toutes les occasions favorables de peuple leur pays, et la fameuse révocation de redit de Nantes les seconda, en obligeant une foule de Français protestants à a'espatrier. Frédéric II, voulant imiter ses prédécesseurs, créa de nouvelles colonies. Malheureusement ce ne fut point avec des hommes industrieux , pleins d'activité et d'honneur, expulsés de leur patrie uniquement pour cause de religion ; ce fut avec un ramassis de gens qui , n'ayant pas de quoi vivre chez eux, croyaient que, sans grand travail, ils trouveraient l'abondance ailleurs. Rien ne fut épargné par le roi pour l'établissement de ces familles étrangères : maisons construites à neuf, grains, bestiaux, meubles, etc., leur furent donnés avec générosité , avec munificence. Mais beaucoup de ces colonies, qui coûtèrent des sommes immenses , réussirent fort mal (1).

(1) Voir De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, par le comte de Hirabeau , 1. 1 , p. 138 et 139

40 D£S ASSOCIATIONS OUTBIBBBS.

Ce que nous voyons ici arrive toujours. Les colonies, les communautés, les associations travaillantes prospèrent avec des hommes rangés , économes , actifs , intelligents , moraux , mais se ruinent au contraire ou, s'anéantissent quand elles sont composées sans choix des rebuts, pour ainsi dire, de la société. L'association de ces derniers avec les premiers ne ferait qu'entraîner la ruine de tous.

Les ouvriers, d'ailleurs , ne sauraient se soumettre , pour la plupart , aux obligations mutuelles que l'association exige. Ils n'ont généralement, pour cela , ni assez de discernement , ni assez d'ordre, ni assez de constance; ou bien ils sont trop pauvres, trop misérables, pour attendre leur part des bénéfices qui pourraient être réalisés.De là, l'impossibilité pour eux de supporter les pertes de l'association , et la nécessité de demander le prix de leur travail à des intervalles très-courts. Comme ils ne peuvent faire d'avances à l'entreprise, celle-ci , qui les paye chaque jour ou chaque semaine, ne leur doit aucune part dans les profits , et ne leur en donne aucune (l).

(1) Il ne peat en être ici comme dans le colonage, oti

DES ASSOCIATIONS OUVBIEBBS. 41

Les associations formées entre les seuls ou- Triers ne peuvent donc réussir, quand on y admet indistinctement tous ceux qui se présentent pour en faire partie. Mais on voit tous les jours, dans les pays industriels, quelques hommes actifs, intelligents et de lionne conduite, quelques-uns seulement , ayant confiance les uns .dans les autres et possédant déjà un petit capital , mettre celui-ci en commun , pour ouvrir des ateliers où ils travaillent d'abord comme ouvriers avec leurs familles , et dans lesquels , la fortune les secondant, ils finissent par appeler des aides qui sont admis aux mêmes conditions que dans les autres manufactures.

Enfin, tout nous montre que, hors de ces conditions, il serait bien difficile, même impossible, à des associations exclusivement ou-

ïe travail et le capital , c'est-à-dire le métayer et le propriétaire, Téritablement associés, supportent les mêmes pertes, et Se partagent les fruits que domie le sol cultivé par le premier. Le travail dans le colonage n'a donc point de privilège, tandis qu'il en a un dans l'industrie, puisqu'il n'est point exposé à des pertes. Voilà encore pourquoi il n'y a pas droit aux profits. Le code civil accorde d'ailleurs un privilège aux trayailleors d'atelier pour leurs iHUaires (art. 1780 et 2101 ) .

4Î DXS ASSOCIAXXOIIS ^PYBIFWW,

vrièreSf je ne dis pas seulement 46 rtossir»

mais aussi de se réaliser, i^u^epté pour certains travaux à la tâche qui , du genre de ceux qu'indique Fenquëte citée plus haut, n'exigent aucun apprentissage. Ces travaux pourraient encore être adjugés à des sociétés d'ouvri»^ réunis dans l'unique but de les exécuter. L'Assemblée nationale parait d'ailleurs avoir adopté cette manière de voir, en discutant un projet de décret pour appeler ces sociétés à se rénàre adjudicataires de certains travaux publics ; et c'est aussi ce que comprennent très-bien beaucoup d'ouvriers.

Tm ASS0CIATI0]9fi OUVBIÈ888. 43

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