CHAPITRE V
Associations ouvrières actuelles, qui existaient avant r année 1848.
Sans doute les hommes qui voudraient faire entrer tous les ouvriers dans des associations industrielles, regarderont les faits et; les considérations allégués jusqu'ici par moi comme n'infirmant point leurs théories. Examinons donc les associations ou prétendues associations qu'ils citent. Je les divise en deux grandes classes : celles qui existaient avant 1 848, et celles qui se sont formées depuis.
L'idée de faire participer les salariés aux profits des maîtres n'est pas nouvelle, et paraît avoir été réalisée déjà, autant qu'elle peut l'être, par plusieurs entrepreneurs ou chefs d'industrie. Elle l'est surtout dans cette capitale par M. Leclaire , entrepreneur de peinture eo bâtiments, qui récompense ainsi les ouvriers quil emploie depuis un certain temps^ et dont il a
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pu apprécier la capacité , la bonne conduite , et l'assiduité au travail.
Il a compris qu'il était bon , surtout pour les chefs de grandes entreprises, d'organiser leurs ateliers de façon à réunir leurs propres intérêts à ceux des ouvriers, afin de s'attacher ceux-ci; et, dans ce but, il offre la perspective de primes, ou d'un accroissement de salaire, à tous ceux qui remplissent les conditions dont il vient d'être parlé. Ce n'est pas d'ailleurs, M. Leclaire le déclare expressément, une association qu'il forme avec eux ; il s'agit tout simplement, ajoute-t-U, de distribuer à un certain nombre de ses employés ^ qui sauront mériter cet avantage, une part des bénéfices» Il reste le maître unique et absolu de son établissement, prend et renvoie les ouvriers à sa volonté , choisit ceux auxquels il accorde des primes , fait ou règle tous les marchés , fixe les appointements et les salaires de chacun ; en un mot, il traite seul toutes les affaires et comme il lui convient.
Chaque année , avant de partager les bénéfices , il prélève :
1^ Toutes les dépenses de l'entr^rise, tous
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les frais et pertes, y compris la patente, les autres impôts , et les loyers ;
2^ Les intérêts de tous les capitaux engagés et des salaires eux-mêmes, c'est-à-dire du fonds entier, tant fixe que de roulement; le tout à raison de 5 p. cent.
» 3** Enfin, 6,000 fr. qu'il s'alloue pour son traitement comme directeur, et, en outre, 1,000 fr. pour son logement personnel.
Lors du partage , M. Leclaire fait connaître le chiffre total des profits, mais sans donner aucun détail et sans qu'on puisse lui en demander. La répartition s'en fait pour tous , y compris le directeur , au prorata des appointements ou salaires gagnés par chacun dans le cours de l'année (i).
On a beaucoup parlé , comme d'une véritable association , de cet arrangement qui élève la
(1) Voir Des Améliorations qu'il serait possible d'ajh porter dans le sort des ouvriers peintres en bâtiments, suivies , etc., par M. Leclaire. Brochure de 61 pages, pabliée en 1843. Voir encore les curieux renseignements publiés sur l'établissement industriel de M. Leclaire, par notre confrère M. Droz, dans la seconde édition de son Économie politique, p. 247 à 251.
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position des meilleurs ouvriers. Il résulte ce* pendant» des détails que je viens de donner, qu*ii n'en est rien, puisque le salaire de la grande majorité des ouvriers de M. Leclaire n*en est pas accru d'un centime. Il ne faut pas croire non'plus que l'on puisse adopter la même mesure dans toutes les entreprises industrielles. Le principe en est excellent ; mais U n'est appU« cable que dans certaines conditions» qu'on ne saurait toujours réunir.
Cependant on insiste, et l'on assure que plusieurs associations entre ouvriers auraient été tentées à Paris avant 1848 (l).
(1) On dte souvent celle qui fut établie, il y a environ quinze ans» entre d^B compoaiteais et des presaiers d'imprimerie qui , se ser?aDt du brevet d'un imprimeur de cette capitale, M. Lacrampe, sous le nom duquel rétablissement est connu , appelèrent bientôt dans leurs ateliers des travailleurs comme simples salariés, aux ttèmes conditions que chez les autres imprimeurs ; mais ces travailleurs^ leurs anciens confrères, ne purent s'entendre longtemps avec ceux qui ét^tent devenus leurs patrons, en sorte que ceux-ci , pour ne pas voir leurs travaux suspendus , durent faire venir des ouvriers des pays étrangers. Nous n'avons pas à nous occuper ici de cette association d'ouvriers, devenue , en se créant, une association de mattres, si ce n'est pour dire qu'elle méritait un meilieiir sort. Cependant ni les travaux ni le crédit ne lui avaient manqué;
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La seule qui me semble avoir été fondée dans une pensée à la fois pratique et complètement générjBUse, Fa été entre des bijoutiers. C'est certainement à cette société de commerce, car c'en est une, qu'un journal mensuel rédigé par des ouvriers, V Atelier, fait allusion dans plusieurs articles (1), où il parle d'une association ouvrière qu'il offre pour modèle à ses lecteurs.
Dans ces articles , où Ton approuve l'inégalité du salaire , la libre concurrence , et le travail isolé comme le travail en commun , on établit que les associations d'ouvriers offrent le meilleur moyen d'améliorer le sort du plus grand nombre possible d'entre eux ; qu'il faudrait y admettre tous les travailleurs qu'elles peuvent s'aârjoindre y et cela sans leur demander autre chose que l'honnêteté et la capacité (2) ; mais qu'au-
eile ataît obtenu la sympathie générale ; de manière qn*en peu de teiop» cette imprimerie av«it acquia une grande importance. Une autre association composée de dix com? positeurs d'imprimerie , non moins probes , non moins «ourageut que les dix-neuf membres de rassociatloû Ld' crampe i n*a pas d)tenu un meilleur succès.
(1) Publiés.en 1847 et 1848.
(2) Cahier de janvier et mai 1848.
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cune association ne peut exister qu'à la condition d'une estime, d'une amitié réciproques, d'un accord parfait, et d'une certaine conformité de sentiments, de volonté, surtout dans les tendances morales de ceux qui la composent.
Il est aisé, selon les auteurs des articles dont il s'agit , de dire : Organisation , solidarité générale. Mais , ajoutent-ils , essayez donc de maintenir constamment unis dans une même opinion et en bonne intelligence, seulement dix hommes ; essayez de les plier à une organisation qui les rende solidaires; puis, quand vous aurez vu la persistance , la ténacité qu'il faut avoir; quand vous connaîtrez les immenses difficultés de cette tâche , vous nous direz si vous croyez encore à la possibilité d'envelopper dans une même organisation et de rendre sérieusement solidaires, comme on le propose , des milliers et des centaines de milliers d'individus (1) !
Ces écrivains voudraient que la condition générale de l'industrie fût l'association des ouvriers de chaque corps d'état, non tous ensemble, mais .en groupes distincts y compléte-
(1) Cahier d'août 1848.
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ment séparés d'intérêts. Chacun de ces groupes élirait un gérant chargé du soin dç ses affaires, et partagerait tous les ans les bénéfices entre ses membres proportionnellement aux salaires gagnés par eux. Un capital inaliénable , impartageable, une durée illimitée et l'admission successive de nouveaux sociétaires, telles sont encore les bases regardées par eux comme les plus utiles à ces associations , et comme pouvant conduire ceux qui en font partie à remplacer assez rapidement les patrons, sans spolier personne (1). Au surplus, tous ces vœux, toutes ces opinions sont les principes et la règle de l'association de nos bijoutiers. Formée en 1^34, elle a constamment prospéré. Composée d'abord de deux membres seulement , l'un et l'autre animés d'un véritable esprit de charité, elle en ■ compte onze aujourd'hui, après en avoir eu treize. Tous ont les mêmes droits , sans pour cela cesser d'être soumis aux chefs élus par eux. Enfin, les nouveaux associés sont de simples ouvriers qui ont travaillé au moins pendant six mois dans les ateliers de la société, que les anciens
(1) Cahier de février 1848.
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connaissent bien, et choisissent pour leurs sentiments honnêtes , leur activité , leur habileté , leur bonne conduite, après avoir éprouvé leur caractère , et s*ètre assurés qu'ils ont la même croyance religieuse qu'eux-mêmes, celle du catholicisme, et pas une autre. Ils en reçoivent même qui, n'ayant pas encore la moindre épargne, ne peuvent augmenter d'un sou le fonds social.
La compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans a voulu , elle aussi , faire participer à ses bénéfices nets, depuis 1844, tous ses employés qui reçoivent un traitement annuel.
Son but était de récompenser leurs efforts, de stimuler leur zèle, de les intéresser au succès de l'entreprise , et de se créer ainsi des garanties de bonne gestion pour augmenter les recettes et diminuer les dépenses. Néanmoins, si mes renseignements sont exacts, et je dois les croire tels, la mesure n'a pas produit chez les employés, naturellement insouciants ou paresseux, toute l'émulation et toute l'activité qu'on en attendait. Mais ce n'est pas là une association, quoi qu'en aient dit plusieurs journaux* La compagnie n'a pas entendu accor-
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der autre chose (ses rapports annuels en témoignent), que des gratifications , qui , pour la plupart» varient selon le mérite et les senrices à» chacun, dont elle seule ou son oom&l d'administration reste juge (i).
Ainsi, des trois exemples cités, le second offre seul une association réelle* C'est une so* ciété d'anciens ouvriers devenus fabricants, qui appellent généreusement parmi eux , au partage de leurs bénéfices nets , comme le feraient tout
(1) Lft somme à répartir chaque année entre tous les ayants droit est de 15 pour 100 dans les produits nets, brsqu'ils sont supérieurs à 8 pour 100 du fonds social. On divise cette somme en trois parts inégales : une pour les employés de la première classe, une pour ceux de la seconde elasse, et Fautre pour ceux de la troisième. La fraction qui reyient à chaque agent des deu\ premières catégories est fixée invariablement d'après son traitement. Après le prélèvement opéré en leur faveur, le surplus de la sbmme partageable appaitient aux employés de la troisième classe, qui est la pltis nombreuse. DQe m^iUé de cet ex* cédant est distribuée , à titre de répartition proportion' nelle , entre tous les employés de cette catégorie , au prorata du traitement, et placée, pour cbaoun d'eui^ et sous son nom, à la caisse d'épargne on en rentes sar TËlat, dont les titres lui sont remis à sa sortie; l'autre moitié enfin est répartie, à titre de gratification ûxtraordiMûref non entre tous les employés àe h classe, mais euire ceux qui se sont distiAgiiés dans leur servke.
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au plus de véritables frères, ceux de leurs camarades qui leur inspirent toute confiance. Cela parait d*abord réaliser le commencement d*une association telle que la demandent , et ceux qui ont la simplicité de croire qu'elle les élèverait è la condition de chefs d'industrie , et ceux quî veulent exploiter cette crédulité au profit de leur ambition , ou bien encore ceux qui , dans l'ignorance des choses et des hommes , n'écoutent que leur cœur. Mais réfléchissons un peu sur cet exemple ; voyons la sagacité, qui aperçoit le but et sait y toucher; la prudence, qui ne laisse rien au hasard dans le choix d'un nouveau sociétaire; le dévouement , qui sacrifie une partie de ses propres avantages au bien des autres , et nQus serons convaincus qu*une pareille association ne peut avoir beaucoup de membres, ni se rencontrer fréquemment. Son but, sa composition, tout, en un mot, en fait une exception (1). On doit croire, au surplus, que
(1) c'est id le liea de dire que les principes qui servent de lien entre ses membres, et jusqu'à un certain point le plan de leur association, avaient déjà été développés chez nous dès Tannée 1832, dans une revue hebdomadaire consacrée aux sciences morales et politiques, et intitulée r Européen* Les intentions toujours pures des rédacteurs
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partout un même choix d'hommes, guidés par la même sagesse, obtiendrait le même résultat. Toutes les associations d'ouvriers, en se constituant, deviennent des associations de maîtres ; semblables en cela à notre société de bijoutiers et à tant d'autres que j'ai vues se former dans des industries bien différentes, par la réunion de quelques travailleurs d'élite qui^ eux aussi, se connaissaient bien, s'appréciaient mutuellement , et avaient fait des épargnes. Cela s'observe assez souvent ; mais j'ai vu aussi des associations plus rares, que les conseils de riches fabricants avaient fait naître , et auxquelles ils n'avaient pas craint d'offrir et de prêter des fonds. Ma mémoire me rappelle un de ces hommes honorables , M. Dupont-Bacqueville , d'Amiens. Je lui demande pardon ; mais il faut bien répondre par des noms à ces déclamateurs qui présentent tous les chefs d'industrie comme des gens sans entrailles, et prouver par des faits que ces chefs valent mieux qu'on ne le dit. C'est en 1837 que j'ai vu l'association dont il s'agit. M. Dupont-Bacqueville l'avait formée
s'y montrent à chaque page, mais la morale et Téconomie politique y sont traitées d'un point de ?ae souvent idéal.
de quatre ou etnq de «es propres owirriers (î) , et B*efi pouvait espérer ie remboarsemeat défia créance qu'autani que cette société ferait de )x>imes affaires. Cette considération ne l'avait pomt arrêté , ^ il ne mit d'autre condition [mrticulftù*e i son prêt que celle de ne pas eonfeotioitner certains articles.
Je pourrais encore reproduire ici un grand BKHidH^ de fais pid^, par moi, il y a neuf ans (2), et qui i^testant les efforts , les sacri-
(1) Ce sont eux-mêmes qui me l'ont dit.
(2) voir Tableau de l'état physique et moral des mwtifirs employés dam ks mant^factures de coton , de laine et de soie; voir surtout le 1. 1*', p. 56«61. Ob remarquera dans cet ouvrage comment les chefs d'industrie encouragent, parmi les ouvriers, U fondation des caisses de secours eonfre les malidies ; oomment Ub tes amènent à faire des dépôts à la caisse publique d'^^argne; comment les fabricants de Sedan ont pu réprimer l'ivroguérie, l'y ai montré pareDIement , et les soins généreux que des maîtres de manoCsotines fnrt donner è tevfs^ropres frais, et par leurs propres médecins, à leurs ouvriers malades , même aux familles de ces ouvriers; et les écoles dtablies depuis longtemps aux frais des maîtres, pour les enfants de leurs ateliers, ainsi que p9«r ceux do vinsinage; et les logements confortables que d'autres ont fait b&tir pour leurs ouvriers, auxquels ils les cèdent à moitié ou même à moins de la moitié du loyer payé dans les maisons voisines ; et le petit jardin que l'on y <4oate parfinii^ mm
M0 àmociktwnB wnikwmk $t
ficds de beaucoup de riches indusiridi poiiv soulager la misère de leurs ouvriers et pour eu améliorer les hkbuts* N'est-ce pas , ea oulre , la Sodélé iudustri^Ie de Mulhouse, cette s^dété si utile, composée des fabricants de l' Alsace» qui, dès Ymoée tsui, a sigadé le d^^érisseuient rapide des enfante envoyés dans nos manufactures de coton , et a demandé , la première en France , par un élan admirable d'humanité , car il allait directement contre les intérêts de ses membres , une loi qui remédiât à ce mal, en limitant la durée beaucoup trop longue du travail des enfants ?
Toutes les autres associations fondées avant 1848 , et dont j'ai pu avoir connaissance, ressemblent à l'une ou à l'autre de celles que je
augmentation de prix , mais à la condition , pour habituer l'ouvrier à y passer le temps quMl donnerait au cabaret , qn'il cultive lui-même son jardin , etc. , etc. Le logement et le jardin en question s'accordent peut-éire plus souvent chez nous aux ouvriers mineurs des houillières qu'à toutes les autres classes. Je n'avais encore vu, dans Findustrie manufacturière , il y a treize ou quatorze ans, que M. André Kœchlin, de Mulhouse, qui, en France, donnât gratuitement un jardin aux ouvriers logés par lui ; mais je sais qu'il n'était pas seul alors à le faire, et que depuis il a jeu des imitateurs | etc.
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viens de décrire, excepté à la deuxième. Celle-ci est unique dans sa catégorie ; car elle s'est for-' mée bien moins dans l'intérêt de ses membres que dans celui des ouvriers qui le deviendront un jour.
Considérons actuellement les associations que la révolution de février a fait naître.
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