‹ Des atrophies musculairesChapitre 2 sur 16 · HISTORIQUE ET DÉFINITION · texte numérisé non relu

HISTORIQUE ET DÉFINITION

C'est de nos jours seulement que l'atrophie musculaire a été étudiée, dans ses caractères, dans ses causes, dans son mécanisme ou son évolution, et dans ses conséquences générales et particulières. L'observation clinique, en effet, sans le secours de l'histologie, dont les progrès ont été si rapides depuis trente ans, n'aurait jamais pu porter nos connaissances au point où elles sont aujourd'hui.

Il était difficile cependant que l'atrophie des muscles restât complètement inaperçue, à cause de l'amoindrissement qu'ils éprouvent et des troubles apportés à leurs fonctions. Aussi, dès la plus haute antiquité, l'atrophie musculaire est-elle entrevue dans quelques-unes des circonstances où elle se produit. On avait constaté dès lors la coïncidence de cette atrophie avec la paralysie, et l'école de Cos, toujours attentive à la signification pronostique des symptômes, avait aussi noté

la gravité de celte coïncidence. « Ceux chez qui l'impossibilité de mouvoir la partie affectée en détermine l'amaigrissement, ne peuvent être remis dans leur premier état; mais ceux chez qui cet amaigrissement ne survient pas, guériront (1). »

Celse a manifestement connu et copié ce passage du livre hippocratique lorsqu'il a écrit : a Quacumque vero parte corporis membrum aliquod resolutum est, si neque movetur et emacrescit, in pristinum habîtum non revertitur; coqueminus, quo vetustius id vitium est, et quo magis in corpore senili est (2). » C'est la seule remarque que l'encyclopédiste romain ait empruntée à la médecine grecque sur l'atrophie musculaire. Mais Hippocrate avait signalé par des traits assez précis certaines atrophies partielles. Ainsi il t'ait observer que quand les muscles de l'épaule sont émaciés [yBÎGa; tùv capxwv izipi apôpov), on peut croire à une luxation de l'épaule en avant, à cause de la saillie anormale que fait alors la tête de l'humérus (3). Autre observation curieuse : Dans les luxations du coude non récentes, il y a atrophie des chairs (^vQ-nGiç t«v ca.oxwv), en dedans si la luxation est en dehors, en dehors si la luxation est en dedans (4).

A ces courtes données se borne la science antique sur l'atrophie musculaire. Galien ne fait qu'exercer son génie scolastique sur les diverses espèces de phthisie, qu'il range sous le nom générique d'atrophie et qu'il définit comme la cessation de l'action nutritive (5).

Il faut se transporter, dans les temps modernes, assez loin dans le xvne siècle, pour trouver quelques indications sur l'atrophie des muscles, soit qu'il s'agisse de l'atrophie pure, la simple diminution de volume et dénombre des éléments muscu-

(1) Hippocrate, Prorrhét'.., livre II, n° 39. Traduct. de Littré, t. IX, p. 69.

(2) Dere medica, lib. II, § 8.

(3) Hipp., Des articuL, n° 1.

(4) Loc. cit., n° 21.

(5) Comm. in Hipp. lib. de alimenta. Cottim. 2, n° 3, et De diff. sympt., passim.

lairès, soit qu'on ait en vue la destruction de ces éléments et leur remplacement par la substance graisseuse.

Bonet, dans son Sepuichretum (1), reproduit une observation rapportée par Schultz (2): c'est celle d'une femme disséquée en 1581 par un médecin viennois, Acholze, et chez laquelle existait une infiltration considérable de sérosité entre le péritoine et les téguments ; les muscles étaient tellement altérés par l'eau qui les distendait, qu'ils paraissaient presque ne pas exister. Des observations moins équivoques ont démontré plus tard la possibilité de l'atrophie des muscles abdominaux, dans des cas d'ascite et de grossesse. C'est dans ce même Sepuichretum (3) que serait indiquée pour la première fois, au dire de Lobstein (&), la conversion des muscles en masse graisseuse, chez un enfant de trente mois qui mourut de marasme ; mais Lobstein s'est évidemment trompé en prenantpour une dégénérescence graisseuse des muscles un cas de tumeur énorme de la cuisse, que Bonet avait emprunté àWedel et qui est publié avec figures dans les Miscell. curiosa de 1672, p. 100.

Jusque-là l'atrophie musculaire avait peu attiré l'attention; car dans le vaste monument anatomo-pathologique de Morgagni, qui comprend à peu près, avec celui de Bonet, tout ce que l'observation avait appris jusque-là sur les recherches cadavériques, l'auteur se borne à signaler le cas précédent cité par Schultz (5). Mais vers le même temps, B. S. Albinus indiquait en termes plus précis la dégénérescence graisseuse des muscles : «In hisitaque fibras, fasciculosgue a se invicem etmusculos facit torosiores; musculos quoque alios ab aliis et à partïbus finitirnis magis disjungit , impletque spatia intermedia. Et quandoque adeo distunditur, ut reliqua musculorum quasi suffocet (6). »

(1) Sepuichretum anatomicum, 1. III, sect. xxi, § 15. Édit. de Manget,

(2) Cons.med., 1598.

(3) Sepuichretum anatomicum, 1. IV, sect. n, § 13.

(4) Anat. path., t. II, p. 364.

(5) De sed. et caus. morborum. Epist. XXXVIII, n° 47.

(6) Histor. musculor. hominis, lib. I, cap. i. Lugd. Batav., 1734, in-4, p. 10.

Do son côté, van Svvieten, commentant l'aphorisme 1062 de Boerhaave, où est signalée la gravité de la paralysie accompagnée de refroidissement, d'insensibilité, à' atrophie des parties, et rappelant les idées d'Hippocrate et de Celse, distingue très-bien l'émaciation des phthisiques, qui laisse intactes les parties contractiles sur lesquelles agit la volonté, de l'atrophie qui atteint les parties contractiles elles-mêmes. C'est ce qu'on voit souvent, ajoute van Swieten, dans la colique des peintres. L'auteur dit avoir vu des sujets atteints de cette maladie, chez lesquels les muscles deltoïdes de l'un et de l'autre bras avaient presque entièrement disparu, et d'autres chez lesquels se voyaient à peine les vestiges de la masse charnue de l'adducteur du pouce (1). Ces atrophies se rapportent- elles bien à la colique des peintres? En analysant les observations dont il s'agit, on y reconnaît, comme l'a dit Aran dans son mémoire (2), la plupart des caractères de l'atrophie musculaire progressive.

L'impulsion donnée par l'ouvrage de Morgagni aux recherches d'anatomie pathologique, ne pouvait manquer de servir l'étude de l'atrophie musculaire. Déjà Leeuwenhoeck(3)avait recherché le processus par lequel la graisse envahit les fibres charnues, et Haller signale sommairement, d'après Salzmann et ce même Leeuwenhoeck, cette invasion graisseuse, altération qu'il regardait comme un vice congénital plutôt que comme un cas morbide : in morbis rarum, in monstris vulgare vitium est (h). C'est surtout depuis le mémoire publié par Vicq d'Azyr, en 1776 (5), que les cas d'atrophie musculaire se multiplient. Vicq d'Azyr en avait observé trois cas qu'il décrit mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Il montre que ce n'est pas entre les lames que le suc graisseux est épanché, mais entre les éléments de la libre musculaire. Un peu plus

(1) Comm. inaphor., t. III, p. 369-370.

(2) Recherches sur une maladie non encore décrite, etc., Arch. g en. de méd., 1850, 4e série, t. XXIV.

(3) Epist. physiol., xxxvi, 1717.

(4) Elem. physiol. ; Laus., 1766, in-4, t. IV, p. 422.

(5) Mém. de l'Académie royale des sciences, sav. étrang.,t. VIII, p. 301 .

tard, en 1798, Martin aîné (1) publie deux observations intéressantes, qui donnent lieu, de la part du professeur Harless (de Bonn), à un commentaire un peu hasardé sur les causes de la dégénérescence des muscles. Il l'attribue à une diminution d'activité de la fibre musculaire, s'imprégnant alors de carbone plus que d'oxygène, et subissant une rétrogression organique (2).

En 1805, Ch. L. Dumas donne l'histoire curieuse d'un cas dans lequel la matière graisseuse avait envahi en totalité les muscles de la partie antérieure de la poitrine, ceux de la face postérieure de l'épaule et du bras, affectant la forme et la figure des muscles dont elle occupait la place. Dans quelques autres muscles, comme ceux du bas-ventre et le triceps crural, la substance graisseuse n'apparaissait pas encore, mais l'altération des fibres musculaires, dans leur consistance et leur couleur, annonçait qu'elles n'auraient pas tardé à éprouver la même transformation (3).

Des observations d'atrophie graisseuse sont publiées par Isenflamm (h) et par Vetter (5). On avait aussi commencé à étudier la dégénérescence graisseuse du cœur.

A dater de ce moment, l'atrophie musculaire prend place dans les ouvrages généraux de médecine, dans les traités d'anatomie et d'anatomie pathologique (ceux de Otto, Meckel, Cruveilhier (1816), Béclard, Andral, Carswell, etc.), mais dans une mesure très-restreinte, au milieu de considérations sur l'atrophie des organes en général. Il faut, toutefois, en excepter le traité de Lobstein (1833), qui consacre quelques pages à l'atrophie musculaire par conversion graisseuse, qu'il propose d'appeler myodénie, et surtout le dernier ouvrage

(1) Actes de la Soc. de Lyon, t. I, p. 384.

(2) Archiv f. d. Physiol. v. Reil., t. IV, p. 201.

(3) Aperçu physiol. sur la transformation des organes, in Journ. gén. deméd., t. XXIII, p. 61.

(Ù) Versuch. iïb. Musk., § 158, d'après Lobstein. (5) Pathol. Anat., § 80. — Ibid.

du professeur Cruveilhier (1) qui a traité le sujet avec une grande extension.

Mais, il faut l'avouer, jusque là toutes les observations étaient éparpillées dans les livres sans aucun lien, et malgré l'emploi du microscope qui commençait à éclairer la science, on ne connaissait rien de bien positif sur le mode d'évolution de l'atrophie musculaire. C'est à ce point que Canstatt, dans son article Atrophie (2), disait que rien encore n'avait été fait sur l'atrophie musculaire sous le rapport histologique ; il émettait seulement l'hypothèse d'une régression de la fibre musculaire vers la cellule. Mais la découverte de l'atrophie musculaire progressive (1848-52), en faisant connaître une maladie spéciale des plus curieuses, devait donner une vive impulsion aux recherches ayant pour objet tous les genres et toutes les espèces d'atrophies musculaires (3).

A partir de cette époque, les travaux qui se rapportent à notre sujet se sont tellement multipliés, qu'il nous paraît impossible de les classer au point de vue historique. Nous préférons citer les auteurs à mesure que nous aurons à nous occuper de leurs travaux.

Il nous reste à formuler la définition du mot atrophie par rapport au sujet du travail que nous avons entrepris.

Au point de vue étymologique, atrophie serait l'équivalent de gangrène. Mais après avoir souvent changé de signification, ce mot est universellement accepté clans le sens que lui donne M. le professeur Bouillaud {h). On entend aujourd'hui par atrophie l'état d'un appareil, d'un organe ou d'un tissu, dont la nutrition, sous l'influence de causes diverses, a été diminuée pendant un temps plus ou moins considérable, et dont le

(1) Traité d'anat.path. gën. Paris, 1856, t. III, pu 116.

(2) Wagner, Wœrterb. f. d. Physiol., t. I, 1842.

(3) Nous commettrions une injustice en omettant de signaler les recherches de Romberg et de Stilling sur les trophonêvroses, qui ont précédé la découverte de l'ataxie musculaire progressive.

(4) Dict, de méd. et de chir. pratiques, t. III, 1829. Art. Atrophie.

volume s'est amoindri. 11 est évident que l'atrophie ainsi comprise se rattache, par une transition insensible, aux dégénérescences ; car on ne saurait tracer une limite bien définie entre ces deux états pathologiques. Nous aurons donc à étudier l'atrophie simple (macilence, Cruveilhier) qui comporte la diminution du nombre ou du volume des éléments histologiques, sans modification aucune de leurs caractères essentiels. Cette lésion des muscles a, de tout temps, été distinguée de Y amaigrissement, qui consiste en une simple diminution du tissu adipeux.

Mais nous aurons surtout à nous occuper de l'atrophie dégénérative qui constitue, de beaucoup, la partie la plus importante de notre travail.

Il nous a paru nécessaire de formuler ces définitions, peutêtre élémentaires, afin de ne laisser aucune incertitude dans l'esprit du lecteur.

Page 1