‹ Des atrophies musculairesChapitre 4 sur 16 · CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION

S'il était possible, d'après les considérations qui précèdent, de déduire la pathologie de la physiologie, et de rapporter aux altérations qui surviennent dans la nutrition des muscles, les diverses espèces d'atrophies dont ils peuvent devenir le siège, nous aurions atteint, du premier coup, l'idéal que la médecine scientifique doit se proposer. Mais, dans l'état actuel de nos connaissances, il nous paraît impossible de réaliser cette conception trop prématurée ; toute tentative de ce genre tendrait plutôt à compromettre la science qu'à servir ses véritables intérêts. Formuler ici des théories, ce serait édifier la veille pour renverser le lendemain. C'est ce que va maintenant nous démontrer l'analyse des données que nous possédons sur ce point.

Nous avons vu que trois conditions fondamentales concourent à la nutrition d'un muscle: la circulation, l'innervation et l'activité propre du tissu musculaire. Il semble donc, au premier abord, que nous pourrions ranger les atrophies dans trois catégories distinctes : les troubles de la circulation (en y comprenant les vices du sang), les troubles de l'innervation et les perversions de la nutrition locale. Mais cette classification, si logique en apparence, devient absolument inapplicable en présence des faits. Sans doute, nous pouvons

quelquefois rapporter avec certitude le développement d'une atrophie musculaire à l'une ou l'autre de ces trois grandes causes. Mais, dans le plus grand nombre des cas, ni la physiologie, ni la pathologie ne sont suffisamment avancées pour nous permettre de le faire. Connaissons-nous, d'une manière exacte, le degré d'influence que les nerfs exercent sur la nutrition? Savons- nous les conditions précises auxquelles celte influence est subordonnée ? La composition du sang et les variations qu'elle peut subir ont-elles sur l'élément musculaire une action parfaitement déterminée? Enfin le phénomène si compliqué de la nutrition des tissus a-t-il été suffisamment exploré dans ses profondeurs intimes, et est-il déjà permis de formuler la loi qui préside à ces échanges moléculaires qui en constituent l'essence? Il suffît de poser ces questions pour montrer combien nous sommes éloignés de leur solution définitive.

Voilà pour la physiologie. Si nous tournons maintenant nos regards vers la pathologie, nous allons éprouver un embarras bien plus grand encore. Combien n'y a-t-il pas de lésions qui reconnaissent des causes éminemment complexes et multiples? Dans les atrophies musculaires consécutives aux convulsions ou aux fièvres, qui nous dira la part qui revient aux nerfs, celle qui revient au sang, celle qui n'appartient qu'au tissu lui-même? Et sans parler de ces atrophies de cause générale où, quel que soit le mécanisme, le point de départ est évidemment dans un affaissement de l'économie tout entière, n'existe-t-il pas, dans le cadre nosologique, des atrophies parfaitement localisées et formant bien manifestement des espèces à part, dont il serait impossible, dans l'état actuel de la science, de formuler les causes sans rencontrer de sérieuses objections? Prenons, par exemple, celle de toutes les atrophies musculaires qui se présente la première à l'esprit lorsqu'on aborde ce sujet, et qui peut passer à bon droit pour le type du genre: l'atrophie musculaire progressive. Relève-t-elle de causes bien nettement déterminées ? Attribuée tantôt à des lésions des racines antérieures, tantôt à des lésions de la moelle, taniôt à des

modifications du système vaso-moteur (et toujours par des auteurs recommandables), nous ne savons aujourd'hui si cette affection ne serait point primitivement musculaire, ou si elle pourrait provenir d'une diathèse spéciale et transmissible par voie d'hérédité.

Dans les cas où le doute n'existe pas et où l'on peut, sans aucune hésitation, rapporter l'atrophie musculaire à une des trois grandes altérations de nutrition que nous avons signalées, notre embarras n'est pas moins grand, si l'on veut aller au fond des choses. Une atrophie musculaire survenant à la suite d'une paraplégie, est évidemment due à un trouble de l'innervation. Mais qui nous dira pourquoi, chez la plupart des paraplégiques, aucune atrophie ne se manifeste dans les membres paralysés? En quoi diffèrent-ils des paraplégiques chez lesquels on observe de l'atrophie? En un mot, où placer le centre trophique dont les lésions peuvent seules rendre compte de ces phénomènes si divers et en apparence si contradictoires ?

Rappelons enfin ces affections singulières que Romberg a tait connaître sous le nom de trophonévroses, et qui se rattachent évidemment à quelque altération jusqu'à présent inconnue des centres nerveux. Quand nous lui aurons donné une place dans notre cadre à côté des paralysies d'origine diverse, en serons-nous plus avancés ?

Il ne faudrait point conclure de ce qui précède que la physiologie soit impuissante à jeter quelque lumière sur la question, et qu'en discutant au début de notre travail cette partie du sujet, nous ayons voulu sacrifier à la mode du jour. Non", la physiologie intervient directement dans le débat; elle nous fournit des renseignements précieux dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de tirer un parti fort utile, dès que nous aborderons l'étude des détails. Mais, si nous envisageons la question dans son ensemble, la physiologie ne nous fournit point les moyens nécessaires pour l'embrasser tout entière, et c'est à un tout autre point de vue que nous allons nous placer pour établir les bases de notre classification.

Ce n'est pas non plus à l'anatomie pathologique que nous irons la demander. En effet, comme nous le verrons plus loin, les diverses altérations qui caractérisent, l'atrophie musculaire au point de vue histologique, ne sont ni assez nombreuses, ni assez distinctes pour servir de limites aux espèces pathologiques et pour fournir un point d'appui solide aux divisions générales. La lésion est à peu près la même dans les atrophies qui reconnaissent les causes les plus diverses.

C'est donc à la clinique seule que nous aurons recours. Un jour viendra peut-être où les atrophies musculaires pourront être groupées d'après un plan vraiment scientifique, mais ce jour est encore loin de nous, et, comme nous l'avons dit plus haut, nous chercherons seulement à tracer un programme sans avoir la prétention de le remplir.

Nous avons cherché de prime abord à établir deux groupes dans notre classification : les atrophies physiologiques et les atrophies pathologiques. Nos considérations générales sur la nutrition des muscles pouvaient faire prévoir cette première base de notre plan.

Physiologiquement, le muscle peut cesser de fonctionner, il peut être imparfaitement nourri, et, comme tous les autres tissus de l'organisme, il vieillit: de là notre division en atrophie par suppression de la fonction, par inanition et par sénilité.

Quant aux atrophies pathologiques, après les avoir divisées d'abord en congénitales et non congénitales, nous distinguerons ces dernières , qui nous occuperont presque exclusivement, suivant leurs causes.

Ces causes peuvent être déterminées ou non ; dans le premier cas, elles sont locales ou générales. Comme causes générales, nous avons les fièvres, les maladies générales aiguës, les maladies générales chroniques, les intoxications. Les causes locales sont : les maladies des muscles, des os, des articulations, etc., celles des vaisseaux qui nourrissent le muscle, ei surtout les maladies du système nerveux, cerveau, moelle, nerfs.

Dans le second cas, il s'agit de plusieurs affections très- intéressantes à tous les points de vue, mais que nous sommes

— 2lx —

obligé de ranger clans une espèce de caput mortuùm, qu; comprend toutes les atrophies musculaires de causes encore mal déterminées : nous y ferons rentrer {'atrophie musculaire progressive et les atrophies que l'on rencontre dans la paralysie infantile et la paralysie pseudo-hypertrophique.

Page 1