VÉGÉTAUX NUISIBLES
SECTION I:. — Mesures applicables à tous les insectes,
f cryptogames et autres végétanx nuisibles
M. de la Sicotière, dans son rapport au Sénat, le 11 mars 1887 (1), nous fait un tableau saisissant des dégâts causés chaque année à nos récoltes par les millions d’espèces d'insectes qui existent en France et font subir à notre agriculture des pertes déplorables : « En admettant, dit M. de la Sicotière dans ce rapport, que la production en France, année moyenne, soit de 40 millions d'hectolitres de vin — elle était bien supérieure avant l'invasion du phylloxera —, de 12 à 13 millions d'hectolitres de cidre; de 100 millions d'hectolitres de blé froment ; de 122 millions . d’hectolitres de pommes de terre, 118 millions de quintaux de betteraves, à sucre ou fourragères ; à quoi il faut ajouter les autres céréales, les plantes oléagineuses, tex-
tiles ou fourragères, les bois et une foule d’autres élé-
(1) Juurn. Off. des 2-3 janvier 1888, documents parlementaires, p. 521, n° 138.
ments moins importants, et que celte production, dans son ensemble représente une valeur de cinq milliards environ, il fautreconnaître, avec les savants les plus autorisés, que les dommages annuels causés par les insectes atteignent le dixième, le cinquième, parfois même le quart des récoltes, soit au minimum 300 millions. Dans cette évaluation ne sont pas compris les 300 millions du phylloxera.
C’est donc un impôt total de plus de 600 millions, de près
d’un milliard, suivant quelques économistes, c'est-à-dire.
deux ou trois fois plus lourd que l'impôt foncier, y compris les centimes additionnels, que les insectes nuisibles prélèvent, chaque année, sur nos récoltes! Et cet impôt va toujours croissant. Comment en serait-il autrement? La liste serait trop longue de ces petits animaux en apparence si faibles, si forts en-réalité par leur nombre et par leur effrayante puissance de reproduction, qui vivent aux dépens de nos végétaux les plus précieux, de ceux qui fournissent à l'homme sa nourriture, sa boisson, ses bois de construction ou de chauffage. Ils les attaquent dans leurs feuilles, leurs fleurs, leurs fruits, leurs germes, leurs tiges et jusque dans leurs racines : ils se multiplient à
mesure que les cultures s'étendent et se perfectionnent ;
une espèce ne semble momentanément disparaître que pour
être remplacée par d’autres plus acharnées encore à l'œuvre de la destruction. Ils se développent avec une rapidité prodigieuse. D'immenses et subites migrations, dont les lois sont encore inexpliquées, jettent de temps en temps des légions innombrables de ces insectes loin des lieux où ils
sont originaires, et livrent à leurs ravages les contrées qui se flattent d'y échapper. Les froids les plus rigoureux, contrairement à l'opinion la plus générale, respectent leurs œufs et détruisent toute végétation autour d’eux sans parvenir à les détruire. La submersion n'a pas davantage d'action sur certaines espèces. » — Parmi ces insectes les plus communs, nous pouvons citer : les hannetons qui rongent les feuilles des arbres et qui, une fois transformés en vers blancs, attaquent leurs racines et détruisent les céréales ainsi que de nombreux produits du sol; les sauterelles qui depuis quelques années gagnent l'ouest de la France et ravagent toutes les cultures ; la pyrale qui désole nos départements méridionaux et qui, dans le Béarn et le Mâcounais, a causé, certaines années, des dégâts de plus de 300 millions ; les différentes variétés de pucerons ; l'Alucite et la cécydonie dont les dégâts ont parfois dépassé quatre millions dans un seul département ; les chenilles dont les espèces sont si variées et en particulierl'hyponomeute du pommier ; les larves d'nne foule de scarabées ; les grillons, latipule, etc...
Non moins grands sont les dégâts causés par les maladies cryptogamiques. Tous les viticulteurs connaissent les terribles ravages de l’oïdium qui, dans une seule année, détruisit les quatre cinquièmes de la récolte française et qui aujourd'hui encore, malgré les remèdes employés, cause de nombreuses pertes. Nous trouvons encore le mildew (Peronospora viticola) et le rot noir des vignes,
nouveau fléau très redoutable. Bref, dit M. de la Sicotière
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dans son rapport : « Presque tous nos arbres, nos plantes fourragères ou alimentaires ont leurs parasites végétaux, comme leurs insectes rongeurs. Quelques-uns de ces parasites, par leur ténuité, se dérobent à nos yeux ; leurs ravages seuls les décèlent. D'autres, comme le guy, le chardon, la cuscute se montrent insolemment sur nos arbres et dans nos champs, où l'incurie du cultivateur, excusable toutefois dans certains cas où il voit que ses efforts individuels seraient parfaitement inutiles et ne feraient qu’ajouter à ses pertes, les laisse se développer à leur aise... A quelle moyenne proportionnelle peut-on évaluer les ravages annuels ainsi causés par les végétaux nuisibles ? Au quinzième, au dixième de la valeur totale de nos récoltes? Nous ne croyons pas qu'ils ne descendent jamais au-dessous du quinzième ; qu'ils atteignent souvent ou même dépassent le dixième. Ce serait done, dans les calculs les plus modérés, 2 à 300 millions à ajouter aux 300 millions de dégâts causés par les insectes, aux 3 à 400 millions du phylloxéra : effroyable budget de la dévastation ou du gaspillage prélevé sur notre agriculture appauvrie et souffrante. »
Sans doute, le législateur ne pouvait songer à porter remède à tous ces fléaux, dont beaucoup se dérobent aux recherches de la science, mais il devait du moins diminuer et circonscrire le mal. Tel a été son but en chargeant le préfet, en vertu des articles 76 à 80 de la loi du 21 juin 1898, d’édicter les mesures nécessaires à enrayer et même à
prévenir les dommages que les insectes et les végétaux
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parasites causent à l’agriculture. Si les préfets veillent à la stricte exécution de ces mesures, ils peuvent réduire le tribut annuel que notre agriculture paye aux insectes et aux végétaux destructeurs. Que cette réduction totale soil d’une moitié, d'un tiers, d’un quart ou même d’un dixième, ce Sera 250 millions, 200 millions ou 50 millions restitués à l’actif national.
Au reste, ce n’est pas d'aujourd'hui qu'on a reconnu la nécessité de porter remède à cette dévastation. Au moyen âge, n’avait-on pas recours aux exorcismes et aux réquisiloires pour mettre fin aux dégâts causés par les chenilles ? Choirier, historien du Dauphiné, raconte que vers le commencement du xvr° siècle, les chenilles s'étaient tellement multipliées dans cette province, que le procureur général crut devoir faire un réquisitoire pour leur enjoindre de déguerpir et vider les lieux. En 1543, un membre de Ja municipalité de Grenoble exposait au Conseil que les limaces et les chenilles faisaient de grands ravages et demandait : e Qu'on priât M. l'Official de vouloir excomunier lesdites bêtes et procéder contre elles par voie de censure, pour obvier aux dommages qu'elles faisaient journellement et qu'elles feraient à l'avenir. » L'histoire ne nous dit pas si les chenilles ont obéi aux réquisitoires de l’Official!
Le 4 février 1732 un arrêt de règlement du Parlement de Paris rendit l’échenillage obligatoire, car l’année 1731 avait été si « favorable à la germination des œufs de che-
nilles, que, dans une grande partie de la France, on vit se
renouveler le fléau des sauterelles de l'Égypte. Les feuilles, les fleurs, les boutons des arbres étaient dévorés aussitôt leur apparition ; en sorte qu’au mois d'août les bois et les forêts offraient la même apparence qu'au mois de janvier (1) ».
Cet arrèt de règlement du Parlement de Paris fut publié par les soins des intendants dans les diverses généralités et des ordonnances de police en assurèrent l'exécution. Un arrêt du même Parlement du 9 février 1789 vint préciser encore l'obligation de l’échenillage.
L'Assemblée constituante, dans les lois du 16 août 1790 et 28 septembre 1791, se borne à recommander aux administrations départementales la destruction des animaux nuisibles à l'agriculture. Sous le Directoire la loi du 26 ventôse an IV renouvela l'obligation de l’échenillage introduite en France en 1732, et décida, en même temps, que dans le cas où quelques propriétaires ou fermiers auraient négligé d’écheniller dans le délai déterminé, les agents et adjoints le feraient faire, aux dépens des contrevenants, par des ouvriers qu'ils choisiraient. Aucune administration municipale n’osait se servir de ce pouvoir exhorbitant, aussi la loi restait-elle lettre morte :
« Nous ne savons pas, disait M. de la Sicotière dans son rapport, si depuis 90 ans on pourrait citer un seul exemple de ces exécutions d'office, soit par le maire directement
élu par le suffrage universel ou par le suffrage censitaire,
(1) Fournel. «Du Voisinage », tome Ler, page 105.
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suit par un maire nommé par les délégués de ce suffrage, soit par un maire nommé par les représentants de ce pouvoir, si grandes étaient les difficultés d'exéculion, si redoutables les conflits entre administrateurs et administrés. » |
Une nouvelle loi était donc nécessaire. La loi du 24 décembre 4888 est venue armer, ainsi que nous l'avons déjà dit, les préfets des pouvoirs nécessaires pour arrêter dans la mesure du possible, la propagation des insectes nuisibles et des cryptogames. Désormais les maires n'auront plus à craindre d'entrer en conflit avec leurs administrés, car ils sont seulement chargés d'assurer l'exécution des prescriptions relatives à la destruction, tandis que les préfets, eux, rendront la destruction obligatoire, et au besoin, l'ordonneront aux frais des habitants. Souvent, les préfets devront agir avec instantaneité et énergie, car les invasions de certaines espèces se produisent parfois avec une rapidité terrible. Ne fallait-il pas arrêter le fléau avant qu'il ait acquis un développement qui rendrait le remède inutile et insuffisant ?
La loi du 21 juin 4898 est venue dans ses articles 76 à 80 reproduire les prescriptions de la loi de 1888. Seules, quelques légères modifications de détail y ont été apportées : « Les préfets, dit l'article 76 de la loi de 1898, prescrivent les mesures nécessaires pour arrêter ou prévenir les dommages causés à l'agriculture par les insectes, les cryptogames ou autres végétaux nuisibles, lorsque ces dom-
magesprennentoupeuventprendreun caractère envahissant