‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 10 sur 67 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

science quelconque, dont la biographie nous a conservé les noms, ce fut sans s'inquiéter du chemin qu'ils avaient parcouru pour y arriver ; enfin , il demeura convenu que la science de l'esprit humain n'a rien à faire avec les aveugles , et qu'il ne faut voir en eux que de malheureux infirmes à qui la nature accorde quelquefois le don des prodiges.

Les Anglais avaient vu quelques années auparavant avec tout autant d'indifférence leur célèbre Saunderson (i); il ne parait pas que cet aveugle-né

(i) Saunderson (Nicolas), naquit en 1688 à Thurlston, dans le comté d'York, et fut atteint de cécité à Tâge d'un an, par suite d'une petite vérole qui détruisit, même entièrement en lui, le glohe de l'œil. Il manifesta dès la première enfance des dispositions remarquables, et ses progrès dans l'étude des langues et des mathématiques furent rapides : dans ce dernier ordre de connaissances où il devait acquérir des titres à la célébrité, il reçut les premières leçons de son père ; mais bientôt le disciple eut épuisé le savoir du maître ; qudques hommes distingués auxquels ce prodigieux enfant fut présenté s'intéressèrent à lui et secondèrent ses efforts. Il arriva ainsi à l'âge de 18 ans ; concevant alors le hardi dessein de s'élever aux sommités de la science, il s'isola complètement pendant quelques années à la campagne, avec un lecteur et des livres dont il s'appropriait avec une ardeur sans égale le contenu. En 1707, il se rendit à Cambridge, et là les connaissances étendues dont il fit preuve déterminèrent bientôt son admission en qualité de lecturer. Ses premières leçons furent consacrées à l'exposé de la philosophie uewtonienne. La lucidité de ses explications étouna tous les assistans, et l'illustre géomètre lui-même voulut mieux connaître le jeune aveugle qui l'avait si bien compris ; Newton le rapprocha donc de lui et quand, quelques années après, la chaire occupée |>ar Whiston vint à vaquer, elle fut , par son crédit, conférée à Saunderson , qui prononça à la séance d'inauguration un discours latin fort élégant ; car ses travaux dans les sciences physiques n'avaient pas interrompu le cours de ses éludes littéraires ; et possédant la langue latine de manière à pouvoir la parler et l'écrire,

INTRODUCTION. xvu

qui professait Vopiique ait suggéré aux métaphysiciens de ce pays aucune remarque importante. On y avait à la vérité donné quelque attention aux observations faites par Cheselden sur certains individus opérés de la cataracte (ti). Locke en fit mention dans son célèbre Essai ; mais il est facile de comprendre que l'étude des sensations successives éprouvées par l'être qu'on rend à la lumière ne pouvait éclairer que fort peu le développement des facultés intellectuelles et morales chez celui qui en est privé. Effectivement, Locke ne citait ces observations que parce

il pouvait aussi entendre Euclide en grec. Plus tard, la Société Royale de Londrei se l'associa en qualité de membre. Ce célèbre aveugle mourut en 1759, âgé de 76 ans. Il avait été marié, et laissa un fils et une fille. Au dire de quelques biographes, de regrettables imperfections dans le caractère moral déparèrent la renommée que lui avaient acquise ^i6& talens. Mais il y a lieu de taxer tout au moins d'exagération ces témoignages.

(1) (Cheselden, célèbre chirurgien de Londres, ayant été appelé pour opérer de la cataracte un enfant âgé de treize ans, s'attacha à constater avec le plus grand soin les impressions ressenties par ce jeune sujet lorsqu'il recouvra la vue : il distinguait auparavant le jour de la nuit et avait même, à une forte lumière, le sentiment d'une couleur très tranchée, comme le noir ou le blanc ; mais il lui était impossible d'apprécier la forme des corps. Au moment où il commença à voir, tous les objets lui parurent collés contre ses yeux. Peu à peu, Timage s'en détacha^ mais il ne pouvait encore discerner aucun objet d'un autre. Il ne reconnaissait pas les couleurs qu'il pouvait percevoir étant aveugle. Lui présentait-on un objet qu'il avait connu par le toucher, il le considérait avec attention, mais les caractères qu'il y avait aperçus s'échappaient de sa mémoire, et il fallait que cet exercice fût plusieurs fois répété pour qu'il le reconnût définitivement. Un tableau fut pour lui, au premier aspect, un amas de couches saillantes diversement colorées ; il fut fort surpris, lorsqu'il y porta la majn, de ne plus trouver qu'une surface unie, et demanda si c'était la vue ou le toucher qui le trompait. {Trans, plùl,)

xviii IHTfiOpyCTION.

qu'çllen prçtaienf apfmi k certaines parties de son ^ys^èiqç p}4lpi|Qpl^i([|ilfl I et l'on avait si peu Fidée qvje l'état 4e Q^oiXé put être fructueusement observé en Ipi-mêipe, que, Iqrsqtie Condillac imagina sa fa- ][pisf)se statue? il I)^ sppg^ pa^ que l'aveugle-né offre précisénD^^t Tun 4^^ états par lesquels il la fait pas- ^r, et qu'U Y^lp^it V^\^W^ sans doute étudier tout 8|u inoins celui-ci sur la pâture vivante que sur la nature morte. Autant en dirs)i-je, on doit le voir, de l'état de surdo-mutité ? (i)

Il est vrai qu'on était alors dans une position bien moins avantageuse que nous pour ce genre d'observations. Eu effet, c'est lorsqu'il est enfant que l'aveugle doit surtout fixer l'attention de l'observateur : que dis-je? c'est au berceau même qu'il faudrait le prendre pour suivre pas à pas cette pauvre petite créature humaine, au travers de ses première^ sensa* tiqus, épier ses premiers jugemens sur les objets qu^elle touche sans les voir, tandis que nous les voyons ^us les toucher, reconnaître enfin comment

(I) Dkkrot avait fort bien compris tout le parti qu'on pouvait tirer des aveifgles sous ce rapport : r Nous cherchons, disait-il dans sa lettre déjà citée (p. viii), à rendre la vue à des aveugles-nés; mais si Ton y regardait de plus près, on trouverait, je crois, qu'il y a bien autant à profiter pour le philosophe en questionnant un aveugle de bon sens. On en apprendrait comment les choses se passent en lui ; on les comparerait avec la manière dont elles se pass^ en nous, et Ton tirerait peut-être de cette comparaison ia solution des difficultés qui rendent la théorie de la vision et des sens si embarrassée et si infiertfilm^ »

INTIODUQÎION. si

se forme son intelligenn ^ privée qu'elle est dé cette source si abondante d'idées que npM pMM^ dons dans le sens de la vue. Or^ s'il fallait i\oH llfl hasard heiireilx pour que Tenfance affligée éè tê^ cité se trouvât soumise à robservatioil philosephi^ que^ de nos joor^ au contraire , ()resque tôùUii Itii capitales de l'Europe renferment une héutllbn de jeunes aveugles âevés et it^struits aux frais d^ gMi-* vernemens et offerts, pout* ainil dire, aux Wgsirdé dé l'observateur.

Une position toute spéciale dans l'un de té^ étâ* blissemens (i), danâ celui qui, à rhoniieuf de libtfé patrie, a servi de modèle à tous les âutfes, tn'si tni^t à même d'observer beaucoup d'eiifans aveugles réànis, d'assister, de présider au développèihéMt de leur caractère moral et de leur intelligence, étude neuve et attachante , non moins fructueuse pour le coeiii* que pour F esprit ; en effet, jeté bien jeune encore moi-même parmi ces jeunes infortunés, en même temps que je fus saisi du curieux désir de les connaître, je me sentis porté à lès aimer, à leur faire du bien , à alléger autant qu'il était en moi le fardeau d'une existence si mal partagée de la nature et de la société. Le temps ne fit que fortifier cette double propension, que m' identifier de jour en jour davan-

(i) En novembre 1815, âgé de vingt ans, je fus nommé second instituteur à rinstitiUion des Aveugles de Paris^ que j'ai été appelé à diriger en 1840. J'étais, char^i en (qualité d*iiisUtut^r» de la classe sujpêrieure^

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