‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 9 sur 67 · INTRODUCTION. SU · texte numérisé non relu

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veau* nés infirmes passent incontinent de la vie à la mort, (i)

Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'à partir de l'ère chrétienne que l'histoire littéraire commence à faire mention d'aveugles de naissance distingués par leurs talens. Le premier que nous voyons signaler sous ce rapport est Didyme d'Alexandrie (2), ce maître célèbre d'un disciple plus célèbre encore, saint Jérôme; avant lui , il n'est jamais question que d'aveugles semblables à Homère , c'est-à-dire, de personnages ayant perdu la vue à une époque plus ou moins avancée de leur carrière, et qui n'ont, dans le fait, qu'un faible rapport avec ceux dont je m'occupe. Il fallait donc, pour que cette classe d'infortunés fut rétablie

(1) A ees luages barbares qui, dans ces régions] du globe, semblent dater du berceau des nations, il fiiut opposer les principes posés dans ces livres ântl^ ques précurseurs de la loi chrétienne. On lit dans le Lévitique : Non mah^ dîees surdo^ nec coram cœco pones offendiculum : Vous ne maudirez pas le sourd, et vous ne placerez pas d'obstacle sous lei pat de l'aveugle. L^écriturè sainte est remplie de ces traits qui attestent une touchante sollicitude pour les êtres affligés d'une cruelle infirmité que les institutions de telle république jugeaient indignes de vivre.

(2) Didjme naquit à Alexandrie au conmiencement du quatrième siècle. Devenu aveugle k l'âge de cinq ans, il acquit néanmoins un vaste savoir qui le rendit célë)re dans celte cité, où tant de lumières s'étaient vers ce temps concentrées. Il se fiùsait lire les auteurs sacrés et profanes et se les appropriait d'une manière surprenante ; mathématicien et philosophe, il occupa longtemps la chaire de cette école fameuse où il eut pour disciples^ indépendamment de saint Jérôme, RUffin, Ballade, Isidore et d'autres personnages distin^ gués. Didyme a écrit plusieurs ouvrages , dont le principal est le ti'aité du Saint-Esprit, que saint Jérôme traduisit en latin. Il mourut en 898| àçé de 8S

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dans ses droits, pour qu'elle retrouvât sa place dans la communauté, que fût apportée aux hommes cette morale sublime destinée à balancer ici-bas les hasards de la nature et de la fortune : la religion chrétienne a, pour ainsi dire, rendu l'être à l'aveugle-né ; c'est à elle qu'il doit le bienfait d'une existence, où se trouve autant que possible atténué ce qu'a de funeste sa condition primitive.

Toutefois, c'est à peine encore si ce bienfait reçoit aujourd'hui son entier accomplissement : au travers des longues vicissitudes par lesquelles la société moderne a dû passer, il ne pouvait y avoir qu'une pitié stérile pour la plus grande partie de ces infortunés. Ainsi, tandis que chaque époque de l'histoire littéraire en signalait quelqu'un qui s'était illustré par son savoir, la masse restait dans l'abandon, obligée de recourir à l'aumône du fidèle pour subvenir à ses besoins. C'est à un roi que l'Église honore comme saint, que semble devoir être attribuée la première fondation d'un établissement spécial, destiné à retirer de leur état d'isolement et de dégradation au sein de la société, et à faire vivre en commun, un certain nombre d'aveugles pauvres ; mais longtemps après cette fondation pieuse de saint Louis, recommandée à l'atleiîtion du monde chrétien, en ia65, par une bulle de Clément IV, divers faits attestent combien on était peu animé, à l'égard de ces infortunés, du sentiment généreux qui a heureusement prévalu dans

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nos mœurs actuelles. Cest ainsi qu'on les voit quelquefois figurer parmi des jeux cruels dont se repaissait, certains jours, la foule ignorante et barbare (i).

Les hospices pour les aveugles datent, comme on le voit, du xiii* siècle : quatre autres siècles durent s'écouler avant qu'il leur fût ouvert de nouveaux établissemens, propres à rendre jusqu'à un certain point les premiers inutiles, au grand avantage de la société et des aveugles eux-mêmes, en mettant à leur portée l'instruction et le travail : aumône du génie philosophique de notre époque^ non moins importante sans doute que celle qu'ils tenaient auparavant du sentiment de fraternité chrétienne !

Sous le point de vue moral et métaphysique, c'està-dire, comme offrant dans le développement de son cœur et de son esprit, sans le secours du plus précieux de nos sens, un curieux objet d'étude, ce n'est que tout récemment aussi que l' aveugle-né a donné lieu à quelque examen approfondi. Rien non plus à

(1) Au mois d*août 1425, lit-on dans le Journal de parisf sous les règnes de Charles VI et Charles VII, p. 104, dans le champ-clos formé à l'hôtel d'Armagnac, on enferma quatre aveugles couverts d'armures et armés de hâtons, avec un porc de forte taille qui devait être le prix de celui qui le tuerait. La lutte commencée, les pauvres aveugles poursuivant l'animal et frappant sans voir, se portaient à eux-mêmes de si rudes coups, au grand plaisir des spectateurs, que dépit leur enfui; car quand le mieulx cuidaient frapper le pour^ celf frappaient sur eux^ et s'ils n eussent été couverts d'armures^ pour vrai ils se fussent tués Cun Vautre^

m INTfiODDGTIOM.

oet égard ohez les anciens. Gioéron (i)) qui s'étonne beaucoup de voir le stoïcien Diodote, qui fut quel*^ que temps son maître, pouvoir, quoique aVeuglé i décrire les figures les plus compliquées de la géométrie, ne se livre à ce sujet à aucune considération ; en un mot, cette condition singulière qui naît de la cécité oongéniale ne parait, non plus que celle à !a« quelle la surdité et le mutisme, sa fatale conséquence , donnent lieu , avoir frappé aucun de ces philosophes de l'antiquité, qui se sont souvent montrés métaphysiciens si subtils.

Diderot, chez les n^odernes, est le premier écri^ vain qui ait imaginé de porter une attention spéciale sur la situation de l'aveugle-né, et d'en faire un objet d'investigation philosophique : ce fut le hasard qui lui en suggéra L'idée. Alors existait un aveugle connti par son habileté dans la pratique d'un art qui semble devoir opposer d'insurmontables obstacles à un homme privé de la lumière, celui de distillateur (a). Diderot eut occasion de voir cet aveugle, et lui trouvant cette sorte d'originalité qui devait plaire à un esprit tel que le sien^ il en fit l'objet d'une Lettre sur les aveugles ^ à l'usage de ceux qui voient (3), où se trouvent, comme dans tous les ou-

(1) Tusctil. disp.y V. 8.

(2) Il s'appelait Lenôtre et liabitait la petite ville du Puiseaux (Gàtinais) , dont le nom lui est resté. Il venait de temps à autre à Paris pour y placer les liqueurs qu'il avait faites.

(S) Un vol» ia-18, Londres, 1749.

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vrages du même écrivain, parmi qii4ilqiie« ôbêerra^ lions justes et ingénieuses , las plus étratiges para» dotes« Diderot n'a guère vu là, dans le fait, qu'une thèse pour ébranler ces vérités consolantes qu'il faudrait inventer en faveur d'une telle infortune, si elles ne constituaient pas l'éternelie foi du genre hu^* main. Il croit ridiculement qu'il n'y a point de Dieu pour celui qui ne voit pas le soleil. Ces pauvretés hardies le firent envoyer à la Bastille, mode de réfutation peu concluant sans doute, mais qui devait être le seul pour une société et un pouvoir noh moins sceptiques eux-mêmes que le philosophe dont on prétendait réprimer ainsi les écartsi

A cette époque de grands et vastes travaux philosophiques, on aurait pu croire que ce premier pas dans une nouvelle carrière d'observation ne serait pas le dernier ; que cette étude véritablement expérimentale d'une foule de questions intéressantes se-» rait bientôt renouvelée ; il n'en fut pas ainsi. L'écrit dont je viens de parler ne donna lieu à aucun autre. La matière parut épuisée : les médecins s'occupèrent des maladies qui amènent la cécité, les philanthropes des moyens de soulager les misères qu'elle suscite; mais l'état singulier d'une créature humaine développant son entendement dans des ténèbres éternelles ne parut scientifiquement digne d'aucun intérêt. Si l'on cita, de temps à autre, ces aveugles parvenus à un haut degré dans un art ou une

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