CHAPITRE PREMIER
GOPiSTITUTION PHYSIQUE.
La condition de Taveugle-né (1), c'est-à-dire cette cécité qui date du berceau ou des premières années de la vie, n'a jusqu'ici qu'à peine fixé l'attention sous le rapport de la constitution physique et des prédominances de tempérament qu'elle détermine avec une constante uniformité. On peut d'autant plus s'en étonner que c'est assez souvent à des médecins qu'ont été , dans le demi-siècle qui vient de s'écouler , confiés les asyles ouverts à l'enfance des aveugles.
(1) Il n*y a pas d'aveugles-nés, à proprement parler, c*est-à-dire d'enfans sortant aveugles du sein de leur mère par suite d'un état spécial de l'appareil visuel ; la cécité ne se manifeste en général qu*à la suite d'une de ces affections variées qui accompagnent la première enfance ; mais on donne indistinctement le nom d*aveugles-nés, à tous les individus atteints de cécité complète et incurable avant l'adolescence. L'observation a montré en effet que la trace des impressions reçues par les enfans qui ont vu, n'établit entre eux et ceux qui ne se souviennent plus d'avoir exercé cette faculté, qu'une assez faible différence que le temps efface de jour en jour ; d'où il résulte que les perceptions nouvelles deviennent finalement identiques, tandis qu'il ne reste plus au conti'aire pour ceux qui ont joui primitivement de la vue qu'un sentiment vague, reproduit parfois dans des songes, ainsi qu'il sera dit ci-après.
Il ne faudrait pourtant pas conclure de ce silence des gens de Tart, que la cécité n'exerce qu'une influence faible et insignifiante èûr les conditions générales et primitives de vitalité ; loin de là : biéû qt'il ne s'agisse dans le fait que d'une simple lésion organique-, une observation approfondie démontre qu'à cet état d'infirmité sont attachées des conséquences graves, qui réagissent fortement sur le mode d'existence et affectent le tempérament d'une manière uniforme et constante. Il suffit de songer à la connexion intime du physique et du moral dans l'être humain, pour comprendre toute l'importafice des remarques nouvelles q[ue je présente aujourd'hui sur ce point.
Je considère d'abord que l'aiifiEtnt aveugle est, par sa situation , condeunné à un état de calme et d'inaction qui semble en général antipathique à l'enfance. Examinez en effet de jeunes voyans : l'agitation semble être leur état habituel et normal ; ils se meuvent sans cesse avec une vivacité , une pétulance qui fatiguent les personnes d'un autre âge. Leurs jeux ne sont guère que des exercices violons auxquels oh s'étonne de voir résister des membres aussi frêles , et dans les rapides instans même où vous parvenez à les rendre calmes en captivant leur attention, toujours quelque mouvement partiel, quelque balancement d'une certaine portion du corps, vient trahir en eux une sorte d'horreur du repos parfait , et manifeste une surabondance de vie qu'ils semblent aveir beàom de dépenser.
Chez îes aveugles, au contraire, qui ne se meuvent qu'avec erainte et hésitation , les raouvemenâ sont nécessaifeiBeitt ienis et rares. Le repos est leur état ordinaire, coiniïier l'agitation est celui des autres enfans ; leurs jeux ne sont presque jamais très vifs ; dans le premier âge , ils crient et sautent sur place en agitant leurs bras en l'air; plus tard, la promenade plus ou moins rapide, suivant que le lieu oà ils se trott-
vent leur est plus ou moins connu , est en général leur seul exercice. Ce sont des enfans qui arrivent souvent à l'âge de msou sans apoir jamais couru ; je dirais presque qu'ils ne savent pas courir ; leurs bras toujours avancés et ténduà vers des obstacles qu'ils supposent devant eux» leur donnent ^ lorsqu'ils s'essaient à cet égard , une attitude gauche et embarrassée , incompatible avec la course.
Danâ les heures de travail, l'attention est continue comme
ritfimobilité. Tout au plus voit-on de tèmi^s a autre une main chercher sans bruit la main voisine ; les mots : tenez-vods tramiuiUe , que le mdtre a sans cesse à la bouche ailleurs ^ sont rarement en usage ici : il est très ordinaire de voir des jeimes gens parvenus à Tâge où une ardeur active se développe en noiw, rester quelquefois un quart d'heure de suite sass faire le moindre mouvement ; alors leurs yeux fermés , le<irs fronts sévères , leurs physionomies où l'âme ne vient pas se r^échir, présentent l'apparence du sommeil le plus ealflse; quand les traits sont beau^ , on dirait des bustes an^ âqùes dont leâ modèles auraient été eftipruntés à Técôle dé Zenon.
Toutefois, il y a ici à faire une distinction importante qui se reproduira dans la suite sous d'autres rapports : elle se rattache A Torigine de la cécité (1). J'ai souvent eu lieu de
(1) La ebâtk 8f pour origine, chez t'enfeat avedgle, rtmè ée ces deni causes gèrcMes: ott bien féut moiMiide dès patticâ eonsHtoanteSde l'organe (ophthàl» mié) i du bien ht |Nrralyife du nerf au noyen duquel rimage réfléchie à là rétine atriré an oerTéatt(lnttatirGie). Dani le premier cas, c'est t'appareil de^-> Ûlé à ht tr«asta^MSon de la lumière qui fsiit déiaut ; dïhii le second, c*est t'agentfiar leqtfèl élé fbrme la sensation. H arrive quelquefois que la lésion organique n'est que partielle , comme aussi que la paralysie n*est paS complète. Ddns ces dieux cas, la cécité n'est pas entière, et la condition visuelle des sniets tarie à Finfini, ce qui fait éprouver un grand embarras pour parvenir à une claséificatiOn parfeitement méthodique. Une nouvelle difficulté provient de ce qne dfez quelques enfans la cécité se combine à la fois, dans des propdrtious diversesi des deux conditions originelles. Laissant aux traitée tnêdîcani
i DES AVEUGLES.
constater que c*est surtout quand la privation de la vue provient d'une amaurose , c'est-à-dire quand il y a paralysie plus ou moins complète du nerf optique , ou bien affection dans la portion du cerveau d'où le nerf optique tire son origine ; c'est alors, dis-je, que se manifeste surtout cette inaptitude aux fonctions locomotrices : il y a en général plus de vivacité parmi ceux chez qui l'appareil visuel a été altéré ou détruit par la petite- vérole ou par toute autre maladie sans que l'appareil cérébral ou le nerf optique ait été affecté (1). Ceux-là, qui reçoivent néanmoins une sorte d'impression de la lumière, qui la sentent encore, comme il sera montré ciaprès, sont aussi plus rapprochés de nous sous le rapport de l'activité vitale ; ils sont moins enclins à cet état de calme, d'engourdissement que je viens de décrire ; ne pourrait-on en déduire que le fluide lumineux , en accumulant sans cesse sur nous ses rayons convergens, devient, par son action directe sur le nerf optique, indirecte sur tout le système nerveux , une sorte de stimulant qui éveille , excite l'organisme tout entier, et provoque en lui le mouvement? Il me semble que d'une part cette sorte de tendance de Taveugle-né à Tim-
ces classifications encore assez confuses, parce que la cause particulière^ c'està-dire la maladie qni a affecté l'organe ou le nerf optique ( variole, inflammation puriforme,scrofule,etc.) n'a pas été suffisamment distinguée de P origine % je me bornerai à établir ici la proportion des aveugles amaurotiques : en 1842^ il résulta de Texamen attentif de 104 élèves de l'institution de Paris, fait en ma présence par le docteur Alibert , habile médecin de l'institution, que la cécité de 23 élèves devait être sans hésitation rapportée à l'amaurose. Le même examen reproduit en 1845 sur 144 élèves, porta à 33 les aveugles de ceUe catégorie. C'est, comme on voit, à peu près la même proportion, c'est-à-dire près du quart. A ces nombres, il faudrait sans doute ajouter quelques individus aveugles par une autre cause, mais chez lesquels s'était également manifestée une amaurose incomplète.
(1) Les personnes qui pratiquent la médecine oculaire ont fait une obsor* vation qui vient à l'appui de celles dont les stvengles-nés sont ici l'objet : il n'est pas rare de voir Vamauroùque ^ au moment où il perd tout à fait la vue, saisi d'une sorte de torpeur et d'inactivité dans tous les membres, qui peut faire redouter la paralysie.
mobilité, moins marquée chez celui qui peut avoir le sentiment de la lumière , de l'autre Textrême vivacité, la continuité d'action que présente le sourd-muet , donnent quelque fondement à une observation qui mérite de fixer l'attention des physiologistes.
Peut-être trouverait-on là aussi, en partie, l'explication d'une différence fort remarquable entre les limites de la carrière respectivement départie à ces deux classes d'êtres ; il y a de fréquentes preuves de longévité parmi les aveugles ; en général, au contraire, les sourds- muets meurent à un âge peu avancé (1) , les impressions sont également vives chez
(1) Cette assertion produite par quelques écrivains a été, dans ces derniers temps, confirmée par des recherches curieuses que M . le docteur Lachmann, directeur de l'institution des aveugles de Brunswick , a consignées dans un écrit publié en 1843 sous ce titre : Uùer die Nothwendichkeit einer] Zweck^ màssichen Einrichtung undFerwaltung von Blinden'rTnterrîchtS'ErzîehungS' Instituten, etc, écrit fort digne d'attention, auquel je ferai plus d'un empnml. L'auteur a recueilli avec une scrupuleuse exactitude les renseignemens statistiques, pour les douze années 1830 à 1842 , sur les aveugles et les sourdsmuets du Duché, et voici les résultais auxquels il est arrivé sous le rapport de la mortalité , en comparant ces deux classes d'êtres soit entre elles , soit avec les personnes jouissant de tous leurs%ens.
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