CHAPITRE IL
CARACTÈRE ifÔîiAi.
FltK» M cfbsetve le» aveugle^, et (idos on àëtneare contraihcu qm là Vite est saùn htd doute lé sens qili établit nos rapports lefii phis firéqitens et les phs immédiats avec les hom^nes et tes ehosËS qui titms èntemrent ; qu'il est le plus important èotài te r^^ôrt, le pYôô utile pour la vie de relation, comirie Tê^pelle un célèbre physiologiste (1). Tandis qu'en effet sëlô tired et entraînantes iiùpressions nous appellent sans cesse vers nos seAat)labIes, l'aveugle, qui ne les éprouve pas, ne se Itent pas aussi puissamment attiré vers eux \ il n'est poiht, comme nous, mid sur-le-champ en contact àvêc le monde extérieuf ; fl y reste d'abord isolé jusqu'à ce que d'autres impressions adent en quelque façon renoué là chaîne qui l'unit à respèce; et alots tnême que la communication se trouve ainsi rétablie ^ la nature des choses veut qu'il vive beaucoup plus eti lui ; qu'il demeure dans un état dé concentration habituelle ; que ses pensées, ses sentimens restent ordinairement voilés pour nous, et qu'enfin la vie tout intime de son âme soit une sorte de mystère à pénétrer. C'est là une vérité fondamentale qu'on n'a pas assez comprise , et il en est résulté une foulç d'assertions fausses et absurdes sur les aveugles.
(1) Bichat, Recherches sur ta me et sur la mort , in-8°'.
De ce que la plupart des sentimens qui se manifestent en nous par une expression de la physionomie , par un geste animé, par une action extérieure enfin, sont dépourvus de ce langage chez les aveugles, on a conclu quils n'existent point en eux : on les a niés parce qu on ne les retrouvait pas dans leur manifestation ordinaire; ainsi, par exemple, comme les émotions qu'excite la pitié pour la douleur d* autrui , n'ont et ne peuvent évidemment pas avoir le même mode d'expression chez les aveugles que chez les clairvoyans, on a voulu que les aveugles fussent dépourvus de sensibilité (1). H est bien vrai qu'ils versent rarement des pleurs, et qu'une foule de circonstances qui nous aflfectent, par exemple l'empreinte de la douleur sur les traits, restent inaperçues pour eux; mais en induire qu'ils ne compatissent pas aux maux qu'ils connaissent , est inconséquent et déraisonnable. Diderot pense qu'ils doivent être inhumains parce quils ne çoient pas le sang couler (2); mais comment n'a-t-il pas réfléchi que cette sensation du sang qui coule , si elle se rattache quelquefois à l'idée delasoufirance, en est souvent tout à faitindépendante, et que, dans le plus grand nombre des cas même, elle implique au contraire celle d'un soulagement, d'une cessation de souflrance? Dans ce dernier cas, elle nous pMt, pour ainsi dire, et noua l'appelons de nos vœux. Serai-je inhumain parce qu'auprès d'un apoplectique qui m'est cher, je verrai avec un mouvement de joie le sang jaillir de sa veine ouverte, et la vie se ranimer à mesure qu'il s'épand à flots devant mes yeuxt La
(1) Yoici dans quels termes le docteur Guillié formule Popinioa que je réfute ici : « Malheureux dans tous leurs rapports avec les autres hommes, ils ne connaissent que très imparfaitement les émotions qui nous entraînent les uns vers les autres et décident de nos affections et de nos attachemens. La sensibilité n'a pas pour eux les charmes qui nous la font placer au rang des plus douces comme des plus aimables vertus. » ( Essai sur ^instruction des aveugles , 1817 , in-S» , p. 53.)
(8) Jte//re,p.40.
sensation pénible que la vue du sang répandu nous cause assez fréquemment, vient en réalité de ce que la pensée d'un danger s'y rattache dans un grand nombre de cas. On reconnaît la vérité de cette assertion en se rappelant combien est différente l'impression produite, suivant que le sang sort par le nez ou par la bouche. Il est évident que Diderot a confondu ici une émotion accidentelle qui se corrige par la réflexion et se perd par l'habitude , une émotion qu'il est même avantageux aux aveugles de ne pas éprouver dans Tétat de maladie, car elle nous est à nous-mêmes alors très préjudiciable, avec le sentiment qui a son origine dans 1 être moral tout entier. Supposer inhumain l'aveugle parce qu'il ne voit pas la plaie, ou bien le sourd parce qu'il n'entend pas le cri de douleur, c'est admettre qu'on a plus ou moins d'humanité suivant qu'on a la vue et l'ouie plus ou moins nette; il en résulterait qu'on pourrait calculer le degré de sensibilité des myopes par le numéro des verres qu'ils placent devant leurs yeux, et apprécier celui des gens durs d'oreille par le volume de son nécessaire pour ébranler leur tympan. Diderot, il est vrai, qui ne recule pas aisément, comme on sait, quand il est en bonne voie, serait bien tenté d'accepter ces conclusions ; car, passant à ce que nous éprouvons nous-mêmes , il voit la pitié grossir, pour ainsi dire, avec l'objet qui la fait naître; et s'explique de la sorte pourquoi nous avons compassion des souffrances d'un cheval et nullement de celles d'une fourmi. Il faudrait avoir du temps à perdre pour s'arrêter à réfuter une telle argumentation; revenons aux aveugles.
Dans le fait, ceux qui leur ont refusé la sensibilité sous prétexte qu'ils ne peuvent tfoir souffrir, ont méconnu cette exquise délicatesse de leur organisme dans les sens qui leur restent et qui, suppléant avec tant d'énergie à la défectuosité que présente cet organisme, met même nos douleurs muettes à leur portée; une jeune personne , aveugle-née , de l'au-
48 DBS AVEUGLES.
tre siècle, mademoiselle de Salignac ( 1 ) , dont parle Grimm dans sa remarquable correspondance , ne pouvait pardonner à Diderot son accusation irréfléchie, et la repoussait en disant ingénieusement qu'elle n'avait même pas besoin rfV/itendre souffrir , pour discerner auprès d'elle la souffrance d'une personne aimée et y compatir.
J'ai eu des preuves nombreuses que les aveugles éprouvent une sympathie réelle pour les misères de l'humanité, qû'ilâ sont émus comme nous au récit des belles actions, à la lecture des belles pages ; mais ils le témoignent autrement ; ce qu'ils sentent ne se trahit guère par des exclamations et des soupirs, et ne dégénère pas non pluâ en grimaceâ étudiées, en efiusions factices, en gémissemens calculés ; les aveugles ne connaissent point la sensiblerie ;]eMTS émotions sont muettes; elles viennent rarement se peindre, si ce n'est par une légère rougeur, sur leur grave physionomie, parce qu'ils n'ont pas à les manifester au dehors, et que, ne les éprouvant que pour eux, elles restent en eux, et ne vont pas se réfléchir dans un miroir où leurs semblables ne pourront pas les lire. (2)
Comme Tetifant aveugle est naturellement peu expansif , comme il n'est amené que rarement et à l'égard de peu de personneiîi à ces manières Caressantes qui font en général le charme de l'enfance , nous le trouvons froid ; mais c'est là une trompeuse apparence : si oh l^observe bien en effet , on le voit pénétré d'un sentimeht profond d'attachement pour
(1) Cette avéugte si distinguée par les talens qu'elle avait acquis à une époque où le système d'éducâliott que hûus pt>siédons aujoUrdMiui n'existait pas encore, était née en 1741 et mourut en 1763 à l'âge de vingt-deux ans.
(2) M. Zeuue partage pleinement l'opinion que j'émets ici (Bélisâr, p. 32), et cite à l'appui le célèbre écrivain Herder qui dit : « Il est remarquable que Potne contribue autant que la vue à éveiller, à fortifier un sentiment de sjrttipathie pour ses semblables. » {Idées sur la philosophie de l'histoire de l'hu' manilêy liv. iv. )
ses parens. Il Texprime à sa façon sans doute ; il Texprime comme un enfant qui n'a jamais pu voir sa mère lui sourire ; ittaîs il le ressent néanmoins bien réellement. En faut-il d'antre témoignage que le chagrin morne et la mélancolie souvent funeste à sa santé, qui s'emparent quelquefois de lui lorisqu il se sépare de ceux qu'il aime ; que l'émotion profonde qui le laisse tremblant et sans parole à ces simples solennités annuelles où se resserrent les liens de la famille î
J'ai vu de ces jeunes enfans atteints de cet étrange mal du pays, qu'on croit partout réservé aux gens qui ont eu soUs les yeux dès leurs premières années d'immenses rivages ou des montagnes pittoresques. Ceci prouve assez jusqu'à quel degré les aveugles peuvent porter l'attachement pour les lieux qui les ont vus naître , pour les personnes au milieu desquelles s'est paisiblement écoulée leur enfance. Quelque diose aussi contribue à accroître cette douce affection pour la demeure natale : c'est celle qu'ils connaissent le mieux. Ils y savent au juste la place de chaque objet , étude longue et pénible pour eux ; ils y ont reçu les premières impressions , toujours si frappantes ; mille détails qui attachent sont restés gravés dans leur souvenir, et voilà pourquoi, sans doute, on les voit parfois obstinément résolus à quitter l'asile dans lequel ils sont à l'abri du besoin , pour regagner le toît où les attend trop souvent la misère.
En général , l'union règne toujours entre les aveugles ; leurs débats sont rares et sans importance. Parmi le grand nombre de ces enfans que j'ai pu observer, j'en ai vu bien souvent que rapprochaient certaines prédilections fondées sur la conformité d'âge , de caractère ou de travaux ; je ne me souviens pas d'avoir noté un seul exemple de ces inimitiés qui se glissent au collège jusque dans nos jeunes cœurs, et se transforment parfois dans le monde en de véritables aversions. Il y a entre eux une sorte d'esprit de corps qui
exclut toute jalousie. Ils sont fiers de leurs succès mutuels, et ne se montrent jamais offensés de la supériorité souvent très marquée d'un condisciple, et des distinctions qu'elle loi fait obtenir ; c'est peut-être aussi parce qu'ils s'en font , comme malgré eux , un titre contre nous, parce qu'ils l'opposent à celle que nous assure l'immense avantage de la vue.
On leur a adressé le reproche de manquer de pudeur ; mais qui ne voit combien cette allégation est insignifiante?^ En eflet , on appelle pudeur une réunion de conventions et d'usages qui varient selon les temps et les lieux, et qui sont, bien plus dans le but que dans la forme, un hommage rendu au sentiment moral d'où ils émanent ; or, n'est-il pas absurde de dire que l'aveugle manque de pudeur parce qu'il dédaignerait certaines observances extérieures qui n'ont été manifestement introduites que pour les yeux ; ce qu'on peut affirmer, c'est que les aveugles à qui une bonne éducation a fait connaître les convenances sociales, s'y soumettent sans contrainte et les observent avec scrupule ; il y a même lieu ici à une remarque singulière , c'est que , le sentiment de pudeur se manifestant sous une forme nouvelle dans cette condition spéciale , la réserve extrême qui rend parmi nous quelques personnes si délicates sur les objets offerts à leurs regards, passe chez eux de la vue à l'ouïe, qui, comme on le verra ci-après, joue un rôle si important dans l'existence des aveugles. Cette chasteté de l'oreille exclut en général de leur langage les paroles légères et les équivoques sans décence ; il en résulte aussi que des traits qui ne sont que gais pour nous dans quelques-uns de nos meilleurs écrivains , dans nos anciens comiques , par exemple , deviennent inconvenans pour eux ; si leur âme est pure , ils n'en rient pas et restent parfois déconcertés et mal à l'aise. La même remarque a été faite par d'autres personnes également chargées de di-
riger Téducation d'enfans appartenant à cette classe d'êtres, notamment de jeunes filles ; on verra, pour peu qu'on y réfléchisse , qu'elle est une des plus intéressantes et des plus fécondes que puisse suggérer le sujet.
Diderot , qui a voulu que les aveugles-nés fussent sans humanité et sans pudeur, a également présumé qu'ils devaient être sans religion, et cela, parce qu'ils n'ont pu contempler les merveilles de la création. Cette explication a été reproduite depuis, de la meilleure foi du monde, par des personnes zélées pour les croyances, et qui ne s'apercevaient pas qu'en leur donnant pour base essentielle les impressions de l'œil, on les réduirait à de vains prestiges (1) ; mais c'était là assurément mal apprécier les sources de la foi , cette vie de Vhumanitéj comme l'appelle heureuserrient M. Cousin (2). C'était méconnaître le sentiment religieux , dont les secrètes racines sont dans l'essence même de l'âme , et auquel les sens ne font qu'apporter un aliment plus ou moins abondant. Les témoignages qui résultent du sens de la vue manquent » il est vrai, à l'aveugle , mais n'est-il que ceux-là , et les sens qui lui restent ne lui présentent-ils pas des prodiges sufBsans pour lui arracher, comme à toute créature douée de raison, l'irrésistible aveu de l'existence d'une puissance créatrice et providentielle î Les faits prouvent, au surplus , que
(1) Le docteur Guillié (£jja< sur l'insiruciion y etc., p. 56) dit qu'on a ea grand tort de taxer généralement les aveugles d'athéisme ; mais il ajoute : « Néanmoins, je ne les justifierai pas entièrement du reproche d'impiété qu'on leur a fait avec quelque fondement. Je suis convaincu plus que personne que cette loi, antérieure à toutes les impressions sensibles que Dieu a donnée à rhomme en le tirant du néant, est gravée dans leur cœur, mais je suis forcé d'avouer aussi qu'ils ne suivent pas toujours l'impulsion de cette voix inté* rieure qui approuve et console quand on fait le bien, et qui tourmente et déchire quand on fait le mal. La conscience enfin n'a pas sur leurs actions l'influence qu'elle a sur nous. » Les développemens que contient ce chapitre sont la réfutation de ce passage qui me parait profondément erroné.
(2) Fragmetu philosophiques^ in-8^.
22 DBS AVEUGLES.
les aveugles sont religieux tout autant que nous, quand une telle direction a été donnée à leur éducation. «« Les trois quarts des aveugles que j'ai connus , dit M. Rodenbach (1), et le nombre en est grand, loin d'être des impies, sentaient plus que d'autres le besoin de l'amour de Dieu, et leurs cœurs recherchaient avec avidité les sentimens religieux qui pouvaient seuls les consoler de leur malheur. « L* auteur ajoute qu'ils détestent l'hypocrisie ; il est vrai que ces faux semblans de dévotion, dont on fait souvent métier parmi nous, ne leur sont point familiers ; leur piété ne connut guère les élans et les extases : ils ne sont pas plus expansifs envers Dieu qu'envers les hommes , et leur attitude devant l'autel difl^re peu de ce qu'elle est partout ailleurs où un extérieur grave est commandé ; mais c'est précisément ce qui fait que leur religion est plus sincère et plus soUde^ car elle ne dér pend pas, comme il arrive si souvent parmi les voyans , de pompes extérieures et d'images qui ont frappé l'eqprit. Je crois aussi, et tout ce qu'on verra dans la suite rendra cette assertion fort probable , qu'il leur est plus facile qu'à nous de spiritualiser le dogme, et de dépouiller les idées de leur substance, c'est-à-dire d'avoir une croyance plus épurée.
Il est dair , dès lors, que la puissance humaine ne doit pas beaucoup leur imposer ; en effet , tous les signes exté« rieurs sont perdus pour eux, et rien dans une personne d'un rang élevé ne peut les frapper, si ce n'est peut-être ce son de voix qui caractérise quelquefois l'habitude de l'autorité. J'ai vu des aveugles devant des princes ; ils n'étaient guère plus émus qu'en une foule d'autres circonstances. Au reste , la timidité a chez eux un caractère tout particulier; elle est, je crois, da^s l'enfance des aveugles, le résultat d'une véritable pénurie d'idées et de mots ; ils sont embarrassés pour
(1) Lettre sur les at^eugles, faisant suUe à celle de Diderot, ou Considénh tions sur leur état moral ^ etc. BruxelleSi iSSS, petit îo-iS.
GÂRACTERB MORAL. «3
S exprimer » et éprouvent de la confusion quand on les re «> prend. A mesure qu'ils avauœnt dans la connaissance des choses et de la langue, ils prennent de l'assurance et sont plus rarement déopncertés , de sorte qu'on pourrait presque dire qu'ils cessent d'être timides au moment où nous commençons à le devenir ; car l'adolescence ne me paraît pas développer ici cette contusion d'une autre nature que les jeunes dairvoyans éprouvent quelquefois en présence de personnes d'un sexe digèrent. Ce n'est pas qu'ils soient calmes et iroids alors ; les sensations que fait ndtre un accent , un contact fortuit, sont au contraire vives et profondes ; mais, de même que les autres, elles ne se manifestent pas au dehors, et elles n'affectent que faiblement l'habitude extérieure du corps. D suit de là que les passions peuvent être plus facilement contenues chez les aveugles que chez les dairvoyans. L'amour , par exemple , manque ici de son stimulant le plus actif. L*ttnique charme pour l'aveugle, ce sera d'abord une voix tendre et pénétrante susceptible de porter au cœur une délicieuse émotion , mais non de la jeter dans ces désordres qui nsdtront parfois du jeu de l'œil d'une coquette , de la séduction de son sourire, de l'abandon voluptueux de son attitude. L'action des sens sur l'imagination est moms directe, moins puissaiite , et pourra être par conséquent , avec moins de peine , réglée par la prudence. Ce sont en nous , dans le ËEtiti les impressions de la vue , si subites , si puissantes , et dont il n'y a pas d'équivalent véritable pour eux sous ce rapport, qui causent ce trouble inexprimable auquel nous nous trouvons alors en proie , trouble si souvent fatal à notre sagesse.
On a remarqué avant moi chez les aveugles une sorte de ténacité patiente (1) , qui est le mobile de leurs succès en
(1) Eodenbach. Coi^h-d'œU d^un aveugle sur Us sourds^muets, BruxeUes,
vm^ p. SI.
2i DES AVEUGLES.
divers genres , mais qui dégénère parfois aussi , dans les relations privées , en une raideur qu'on peut difficilement as* souplir. Leur commerce en devient , par exception , peu agréable , et leur langage en retient un peu de sécheresse. Ce trait de caractère prend , je crois, son origine dans l'habitude qu'ils ont de réfléchir constamment et de n'agir qu'après réflexion : il est évident, en efiet, qu'ils doivent être plus rarement que nous entraînés aux déterminations promptes et imprévues ; c'est parce que nous avons des yeux que nous avons des caprices ; nous changeons d'idées parce que tout change sans cesse autour de nous. Les aveugles s'étonnent souvent de cette mobilité , parce que leur raison reste étrangère à ces sortes de perturbations ; comme ils n'ont formé que des résolutions mûries , ils y tiennent : leur volonté en emprunte une habitude de force et de fixité, dont le langage se trouve tout naturellement empreint.
Toutefois, je leur dois ce témoignage qu'ils sont ordinairement dociles envers leurs maîtres, et faciles à diriger pour ceux qui ne s'écartent jamais à leur égard des voies de la justice. L'ordre qui préside presque toujours à leur intérieur, et qui est une nécessité pour eux parce qu'il leur épargne des recherches et des ennuis de tous les instans , les amène naturellement à comprendre l'utiUté de la règle , qui n'est qu'un ordre d'un degré supérieur. Ils s'y soumettent sans peine ; mais une volonté arbitraire et impérieuse les révolte ; un acte qui ne leur paraît conforme ni au droit ni à la raison, et qui viole cette sorte de contrat tacite existant entre celui qui commande et celui qui obéit, rencontre de leur part une résistance opiniâtre : menaces ou conseils ne font rien alors ; ils préfèrent laisser briser leur existence , plutôt que d'en venir à des démarches soumises auxquelles ils croient avoir le droit de se refuser. J'ai pu , pendant tant d'années de ma vie qui se sont écoulées à l'institution de Paris, être
Caractère moral. 25
témoin de faits semblables, et encore aujourd'hui je n'y songe passons tristesse; car, comme on le pense bien, ceux qui manifestaient une telle fierté d*âme, comptaient justement au rang des élèves les plus distingués par les qualités du cœur et de Tesprit , et ils se voyaient ainsi arrêtés dans leur carrière pour des torts assez problématiques. S'il est vrai . qu'une raison droite et ferme doit constamment présider aux actes de celui qui s'est voué à la délicate et pénible mission de former la jeunesse, combien une telle disposition de la volonté est- elle plus indispensable pour bien diriger Tenfance des aveugles ! Le simple bon sens ne fait-il pas comprendre de quelle inutilité , de quel danger doivent être le caprice et la violence vis-à-vis de ces jeunes êtres, quil faut surtout, au sein des ténèbres de Tœil où ils sont plongés , guider par la lumière intellectuelle I
Il se peut que Tamour-propre , ce trait si dominant et peut-être, de Taveu même de Blacklock , le plus^saillant du caractère moral des aveugles , ait aussi pour origine cette sorte de confiance qu'ils s'habituent à avoir dans la certitude de leur jugement ; mais d'autres causes concourent encore à développer en eux ce défaut , si mal combattu du reste la plupart du temps par ceux qui les élèvent. Affligés d'une infirmité qui les classe à part, qui les met dans une véritable dépendance vis-à-vis des autres hommes , ils ne peuvent ignorer qu'ils sont en général pour eux un objet de compassion, bien qu'ils aient une aversion très prononcée pour l'expression de ce sentiment (1). Ceux qui ont étudié le coeur
(i) a Les aveugles n'aiment pas qu'on les plaigne » (Zeune, p. 29). M. K.tein exprime la même opinion , et ajoute qu'il convient dans ses relations avec les aveugles de se préserver de ce sentiment de pitié stérile et humiliant. A. rinstitution de Tienne, une inscription placée à l'entrée donne au public l'avertissement de s'interdire ces réflexions qu'inspire souvent aux personnes douées de peu de sens la simple vue d'an aveugle, et qu*il accueille lui-même,
humain comprendront que de cette triste situation eUe*mêaie doit naître un mouvement secret, par lequel, se raidissant contre la mauvaise fortune que la nature leur a faite , ilp tâchent de se relever à leurs propres yeux. C'est dono d^ni le fait un hommage rendu au sentiment de la dignité de l'homme. Il faut remarquer en outre que , dès qu'ils tirent quelque parti de leur malheureuse condition, dès que par une constante application ils parviennent à un genre d'habileté quelconque» on fortifie encore en les louant souvent avec exar gération l'orgueil que doit leur inspirer le sentiment des immenses obstacles qu'ils ont dû vaincre : n'en voilà*t-il pas assez pour rendre raison d'une imperfection que leur ont re^ prochée quelquefois avec irréflexion des personnes chargées de les diriger, et qui, sans le savoir, faisaient justement tout ce qu'il fallait pour en développer le germe 1
De l'amour-propre nedt souvent, chez les aveugles comme chez les clairvoyans , une susceptibilité assez irritable, loais 4ont les mouvemens passagers cèdent promptement à œs dispositions calmer et bienveillantes, si nécessaires et si naturelles à celui qui a sans cesse besoin des autres. Le sentiment qui les porte à s'attacher à ceux dont ils sont entourés, ne les empêche pourtant pas en général de les juger avec assez de sévérité ; ils ne passât pas légèrement sur les imperfections qu'ils remarquent, en eux ; pn s'expliquera cette apparente contradiction, si l'on réfléchit q!;i'ilsne peuvent être, comme nous, ébbuis par les dehors ; le mensonge, la dissimulation ne sont jamais parés pour eux par un geste gracieux, par un fin regard, par un attrayant sourire ; ils vont droit au fond du langage et jugent froidement. Au total , il faut considérer l'aveugle-né comme un être tout à fait inofifensif ; il ne m'^ pas
fréquemmeot, biaD qu'il n'ignore pas qu'eues parlent d'une intentiott MenveilkttlB» par des ptMk» ^ dépit OQ de moqnerie.
CÀRAGTËSE MORAL. ^7
semblé que son cœur fdt accessible aux sentimens de haine et de vengeance ; Blacklock , qui pouvait être irritable à plus d'un titre, puisqu'il était à la fois aveugle, poète et théologien, se vengeait d'une injuste attaque, au rapport de David Hume, son compatriote et son ami, en composant une épi* gramme qu'il brûlait immédiatement après ; il était du reste le plus doux des hommes et ne pouvait haïr que poétique^ ment. J'ai vu, quant à moi, tel aveugle témoigner d'abord un vif ressentiment pour quelque mauvais procédé , pour quelque injure dont il croyait avoir été l'objet , mais au bout de peu de temps la trace semblait être e&cée , et il jugeiât celui qui s'en était rendu coupable , avec la même impartiar Uté froide et rigoureuse qu'auparavant. Si Ton cherchait la raison de cette différence si notable entre le caractère moral des aveugles et le nôtre , je crois qu'on trouverait que pour nous, bien souvent, ce qu'il y a de plus amer, de plus diffi « die à supporter dans l'outrage, c'est l'expression de physionomie qui l'accompagne , il est probable que c'est ce qui reste le plus profondément gravé dans notre cœur , ce dont nous perdons le plus difficilement la mémoire. Or» cette cir- (Xinstance si aggravante de l'outrage, n'existe pas pour l'a* veogle.
Au reste , la connaissance qu'il a de sa situation l'a d'àvance amené à la résignation ; il sait tout ce qu'il y a à attendre de la société des hommes, et ce savoir-là, que lui communiquent à-la-fois l'instinct et l'expérience , le porte naturellement à la défiance. Cette disposition est en effet assez ordinaire chez les aveugles dans leurs rapports avec les voyans. Elle se trahit par un langage adroit et captieux, par cette sorte de coup'cTœil moral , fin et subtil , comme dit heureusement M. Rodenbach (1) , qu'ils jettent sur leur in*
(1) LêUn, p. 19.
terlocuteur en Técoutant. Mais qui s'étonnerait d'une telle disposition chez les aveugles ? Ils peuvent si facilement être trompés ! une réserve extrême les mettra seule à l'abri des pièges de la mauvaise foi , et c'est pour eux surtout que semble avoir été fait l'adage vulgaire (1).
Ces dispositions au soupçon , que les aveugles apportent dans leurs relations avec ceux dont ils n'ont pas encore éprouvé la sincérité, ont fait dire à l'auteur de l'Essai que j'ai déjà cité : « Leur situation, qui les oblige à se tenir en garde contre tout le monde, leur fait souvent ranger dans la même catégorie leurs bienfaiteurs et leurs ennemis , et y sans le ^vouloir peut-être y ils se montrent ingrats (2), n Rien , je dois l'avouer , ne justifie à mes yeux ce jugement sévère, si vivement repoussé par ceux d'entre les aveugles qui en ont eu connaissance. Ma longue expérience est contraire à ce reproche d'ingratitude , et je suis tout à fait fondé à déclarer les aveugles très susceptibles d'un sentiment durable de reconnaissance à l'égard de ceux qui leur ont réellement fait du bien. Quelques-uns ont pu y manquer peut-être , mais n'est-ce pas là un exemple que nous ne leur donnons que trop souvent nous-mêmes ? Et à moins qu'on ne conclue à cet égard contre l'espèce entière , je ne vois pas comment on pourrait trouver ici le prétexte d'un reproche envers la totalité des aveugles (3).
(1) Prudence est mère de sûreté,
(2) Guilliéyp. 53.
(3) M. Knie combat judicieusement cette opinion de M. GuiUié, dont il a traduit en allemand l'ouvrage aussi bien que la première édition de cet Essai. Suivant lui, l'aveugle paraît manquer de reconnaissance, parce que l'expression de la gratitude est en général chez lui brève et sèche. Parfois aussi sa pauvreté , plus encore que son infirmité, l'oblige à prendre l'habitude de recevoir le bienfait ; il finit par le considérer comme un droit et s'en montre moins reconnaissant.Cette observation qui est fort juste, fait rentrer exceptionnellement l'aveugle dans la classe de tous les individus secourus par la société, et également taxés d'ingratitude avec plus ou moins de justice.
Cl^RACTÈRB MORAL. 29
Dirigés en général dans leur conduite par un sentiment de droiture et d'équité , les aveugles ne peuvent souffrir qu on use de supercherie à leur égard ; l'impression que produit sur eux la fraude, est d'autant plus profonde qu'ils étaient plus enclins d'avance à la redouter. Celui qui les trompe perd à jamais leur confiance. J'ai pu remarquer combien leur sont désagréables, dans l'enfance, ce que l'on appelle les tours que se jouent entre eux les jeunes clairvoyans. Aussi m'a-t-il paru que les enfans de cette classe qui vivent avec eux, chargés de les aider dans leurs travaux et dans leurs études, perdent ordinairement, à ce contact, de l'espièglerie si commune au jeune âge, et deviennent plus tôt calmes et sensés.
Ce sentiment de droiture et d'équité, qui se manifeste constamment dans les habitudes morales des aveugles, les amène facilement au respect inviolable de la propriété d'autrui. Leur éloignement bien connu pour le vol, a été expliqué par la difficulté qu'il y aurait pour eux de dérober ou de cacher l'objet dérobé avec la pleine certitude qu'on ne les voit pas. Mais c'est là une explication qui paraîtra assez vaine à tous ceux qui auront pu observer le degré de sagacité fine et subtile , plus que suffisant pour mettre en défaut toute surveillance , auquel peut arriver un aveugle ; sa position elle-même, peu propre à exciter le soupçon , en ferait dans nombre de cas un précieux auxiliaire du crime , si ses inclinations naturelles ne l'en détournaient. C'est un fait patent que , tandis que les sourds- muets sont souvent traduits devant les tribunaux , les aveugles , si fréquemment livrés à l'abandon et relégués par l'insouciance de la société parmi les classes oîi régnent les mauvaises mœurs et les penchans vicieux, n'ont jamais néanmoins rien à démêler avec la justice humame.
Tel est l'état moral des aveugles-nés : les voilà ce que la
nature les a faits. Ils sont quelquefois tout autres à la vérité; maïs c'est qu'alors ils ont été modifiés par les rapports sociaux et ne sont plus autant eux-mêmes ; c'est que , traversant la vie au milieu de nous, ils ont chaque jour dépouillé quelque chose de leur nature d'aveugle , pour adopter graduellement les idées , les préjugés et les habitudes des claîrvoyans. Malgré tout on peut toujours , en les observant de jprès, retrouver en eux le type primitif de leur condition : il ne s'efface jamais entièrement.
Que si nous envisageons la situation des aveugles quaiit à la somme de bonheur départie à cette classe d'êtres, nous verrons que, si d'une part ils sont placés par leur cécité dans un état perpétuel de gêne et de dépendance , si leur liberté se trouve nécessairement enchaînée, s'ils sont dans une véritable incapacité pour profiter de la plus grande partie des avantages de l'état social , d'une autre part il semble qtiè l'équitable Providence leur a assigné un état de paix et de calme que nous pourrions bien souvent leur envier. Le regret de ne pas voir ne trouble nullement , comme on le croît en général, cette tranquille existence. Un jour les princesses de la famille qui régnait naguère sur la France visitaient Thosplfce des Quinze- Vingts : on entre , au hasard , chez une femme âgée qui filait seule dans sa chambre où tout était propre et parfaitement en ordre : « Comment vous trouvez- Vous ici , ma bonne femme t dît avec bonté l'une des princesses : ♦» — « Très bien » , répond Taveugle sans savoir qui l'interroge; « tout le jour je travaille ; je ne m'ennuie jamais et je suis heureuse ! » Les grandes dames se retirent étonnées et attendries de ce qu'elles viennent d'entendre, et Tune d'elles s'écrie : « Heureuse ! ... il n'est peut-être pas une de nous qui puisse en dire autant « (1).
(1) Des amtgles^ de leur éducation , par madame Niboyet, In-iî , 1837, p. 182,
C'est donc bien en vain qu'on se récrie devant eux sî souvent, avec une irréflexion que j'ai blâmée , sur le malheur d^être tivêuglé^ ce malheur n'en est pas un pour eux. Montaigne , cet observateur si profond de la nature humaine , avait dès longtemps constaté cette situation pour nous si étmnge. <« Il est impossible, dit-il (1), de feire concevoir à titt homme naturellement aveugle qu'il ne voit pas , împos^ itbk de lui faire désirer la veiU et regretter son défault n , n'àyâtit aucune idée de ce qu'est poiir nous ce spectacle ennîvrant du mondé , ils n'y pensent pas. Chose singulière, ces avettgles , dont on estime généralement la vie une longue période de tristesse et d'ennui , sont au contraire toujours portés à la gaîté ! « Parce que , dit un penseur ingénieux , leur esprit n'est pas distrait des choses qui peuvent leur plaire , et qu'ils ont encore plus d'idées que nous n'avons de spectacles ! (2) it Sans doute, il n'y a point d'illusions pour ceux à qui Ift lumière est inconnue, mais aussi ils n'éprouvent pas le regret de les voir se dissiper une à une avec le temps , pour ne laisser place qu'aux pénibles réalités de Texistence. Ils sentent les choses comme elles sont, et se préoccupent moins que nous de ces circonstances accessoires qui ont souvent une influence décisive sur notre volonté. Je me souviens d'avoir vu des aveugles, parvenus à la maturité, qui se trouvaient placés dans une de ces situations critiques où un
(1) Essais, liv. n , chap. xii. u J^ai veu, ajoute-t-il , un gentilhomme de bonne maison, aveugle nay, au moins aveugle de tel aage qu*il ne sait ce que (fest que de veue. Il entend si peu ce qui luy manque, qu*il use et se sert comme nous des paroles propres au veoir, et les applique d'une mode toute sienne et particulière. »
L'observation faite par Montaigne sur le gentilhomme son contemporain , on a chaque jour occasion de la renouveler chez les jeunes enfans élevés dans une institution d'aveugles ; ils se servent en toute occasion du mot voir ^ comme s'ils en avaient l'usage.
(2) Joubert, tome i, p. 184.
parti extrême , une résolution violente se présente naturellement à notre esprit. Eux , conservaient le calme du langage, et me semblaient complètement étrangers à cette impression de désespoir qui trouble l'esprit et rend son action véritablement aveugle (1). Enfin, je dirai qu'essentiellement réfléchis et positifs , ces êtres auxquels notre monde visible est étranger, paraissent destinés , s'ils ne sont en quelque sorte dénaturés par nous, à donner beaucoup plus à la raison, et à traverser plus sagement cette rapide carrière ; semblables à ces hommes graves que nous voyons quelquefois vivre au sein du tourbillon de la société comme s'ils ne ne le voyaient pas , et rester toujours étrangers aux passions délirantes qui s'agitent autour d'eux !
(1) Sbakspeare, qu'il faut également ranger parmi ^les hommes qui ont le plus profondément analysé le cœur humain, dit, d'un homme qui a recouvré la vue miraculeusement : « Grande est sa consolation dans cette vallée terrestre, bien que le don de la vue doive multiplier pour lui les occasions de péché. » {Henri FI^ 2* part., acte n.)