‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 18 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La première de nos facultés , celle à laqueUe on pourrait en quelque façon ramener toutes les autres , Tattention , est portée à un très haut degré chez les aveugles. Cette disposition naturelle à l'attention se manifeste dès le premier développement de Tintelligence : rien de plus facile que de Fexciter même chez de très jeunes enfans ; pour peu que l'objet dont vous leur parlez ne dépasse pas la force de leur entendement , vous les verrez y prêter Toreille avec un vif désir de comprendre et de retenir. Avec l'âge , l'attention prend chez les aveugles une continuité et une constance dont nos organes nous paraissent à peine capables : c'est pour eux qu'on peut véritablement dire que leur âme est tout entière aux objets dont elle veut s'approprier la connaissance (1).

(t) Cette disposition se manifeste chez Kenfiint aveugle jusque dans les récréatioas qui doivent pour lui succéder au travail ; celles qu'il préférera alors, si dans l'intérêt de sa santé on n'y met point obstacle, ce seront des conversations, des lectures, ou bien des jeux qui exigent des efforts d'attention, tels que les échecs, les dames, etc. ; quelques>uns d'entre eux acquièrent au reste dans ces jeux une véritable force. Il est à peine nécessaire d'ajouter que les pièces sont fixées sur le damier mis a leur usage au moyen de petites chevilles qui s'adaptent à des trous que présentent les cases, de telle manière que le joueur puisse passer la main sur le jeu de son adversaire et suivre sa marche pièce par pièce.

34 DBB AYEUGLfiS.

On rend généralement raison du développement de cette faculté chez les aveugles , en faisant remarquer qu'ils ne sont pas sans cesse distraits comme nous par le spectacle du monde extérieur. Il faut ajouter quelque chose à cette explication pour qu elle soit tout à fait exacte : ce n'est pas tant par la distraction qu'Ole ï^\A WifaSè % ^ par la simultanéité des impressions dont elle est l'origine , que la vue nuit en nous à l'attention. Remarquons en effet que le propre de ces impressions est de se produire en foule et à la fois , et de mettre ainsi Tâme active dans une sorte d'embarras et d'hésitation. Elle passe de l'une à l'autre sans se fixer, et cette suocefifiion rapide devient une habitude et un basoiii dont nous sentons m. bien l'ii^uence que » lorsque nous voukiift ajouter aecideQtdlement à notre farce babitueUe d'atteiiiioQ| noas fennoBs les yeux i nous nous Hûsons artifieîelleHieilt aveugles {!)« Les impressions de l'ouse et du taot âântM contraire isciées par leur isature. L'âme les perçait en ^pnBi> ^ue façon une à une ; elle s!y attftch^ san« fatigue > 6lle t\y porte d'un effort tot^jourfl oroissant : voilà l'attention.

Il n'est pas difficile de comprendre dès ters que la <A>nQfà<^ raiaon > attention double» eomne l'ont iqppelée lee ^Uoso»

(1) Malebranche, quand il voulait réfléckir, se mettait dans une obscurité complété ; iKâerot, si ^ouVèsit cité dans cét|écrit, tenait souvent en parlant, les yeux entièrement clos, et sa parole avait alors, au dire de La Harpe, une ëib^ quence qui s'élevait quelquefois jusqu'au sublime. Quant au fait rapporté par lliogélie Ukpr <fin n)', Hà tl à f tMm Ê k à qi l u li f i ftj ntàimn ^oiOplies qui sV^ient, dilHon, vofemairemtat {irivés dèk vue ip<mt pMYoir mieux néditcTf c'est hicÊk Mdemniéat «ne IMt^ mais fi«Ht fMveiiCioli ViM à l'af^ni et t'opinion fue je lièvelo^ ki.

Les aninmxeax.oièDiet oè sont pas souvtrailft à ia puissance qu'exercent i tet é^ard in itaprenioDs de l'osil. Qcmnd on ^tAM «pyrrendre à qvelqae maesNi sifieur am pârtomT à redire leHe moduMo» «H tàte paroki qni In ««t {Nitiemmcnt répétée ^ on prend soin de recouvrir d'abcAtI sa cage et tie l'isoler aimi de tous ks objets extérieiirs piopret à détourner son atieaiion de l'objet sur lequel on veut la fixer.

phes t doit s'eflbotner diez les aveugles avec tftoiné de Viva«> cité, mais avec plus du certitude qiàé chez les olairfoyiins ) ils ont moins d'ôbjâtâ à comparer et ils y ont pfèté plUb d'attention : leurs jugement doivent âtt*e plue bortiés ^ ttl&iê plus sûrs» Autant en dirai-jë dU raisonnement -, qui prefld diez eux une rectitude remarquable , quartd toutefois lêUf droit sens n'est pas troublé par quelqUéS'-unâ dé nds pirë-> jugés I oU bien par certaine^ idées préconçues qui titohéftt A lei&r état moral. Il n'est pas moins aidé de voir' qUe , léUf intelligendè suivant toujours une mâfuhe lente et graduelle ^ ses Acquisitions diverses doivent s'etiohéunéi^ plUd facilëmèflt dans un oundre méthodique. Je Cfdis , en effet , lès ttVeiiglëi généralement portés à la méthode \ l'esprit de clâsâiflcatiOfi se maniftstd en eux dès qu'ils sont arrivés à Uti e^Maift âegfé de développem^t intellectuel, surtout quand ils sont éhntgfâ» d'instruire eux^nêmes des eniani moins avancés.

En l'ésiimé , j'estime qu'une intelligence d'aVetiglê , f^tm*' Ààéréd timplemeAt dans l'^semble ded facultés qui la eonsti» tomt » Êtft en général » toutes oifcondtanèes d'orgànisutidn cérébrale étant lâs mêmes , aupérieUfe à celle d'un clftlr^ voyant : c'est un instrument qui opëi'ë avec plus dé eiéftitudô et de fermeté. Une telle assertion étonnera Sans doute plus d'un lecteur» et nombre de personnes habituées à accorder une inportimce presque exclusive au sens dé la vue auront de la peine à y adhérer ; je la dfois toutefois d'une vérité ini^on*^ teelable (1). Ce que j'ai encore à dire sur lès fkcultés complet tara à «Sét égard la démonstration commencée par de qui

(i) De notre tempt, les esprits attentifs à oetie éxteosioB ^e prend dt jMf en jour rinstruction spéciale des aveugles et des sourds-muets, sont frappés des résultais que présentent dans certaines circonstances ces conditions exceptionnelles ; c'est ainsi qu'un de nos plus judicieux critiques écrivait récemment : « La cécité ou le mutisme, les in&rmités enfin qui semblent exciter l'intelli'gencepar les obstacles mêmes quelles lui créent. . . » ( Saint«Marc Gifardid , Cours d€ littérature dramatique , t. x, p. 5S,)

précède. Ajoutons-y le témoignage irrécusable des faits; tous ceux qui ont eu à élever des enfans aveugles ont été frappés des fréquentes dispositions intellectuelles de leurs disciples. M. Klein dit en propres termes : «< Chez la plupart des aveugles , les facultés de Tesprit sont suffisantes, et chez beaucoup elles sont supérieures ; avides de science, ils saisissent et retiennent avec une grande promptitude, et sont doués d*un excellent jugement (1). » J'ai moi-même été cent fois frappé des progrès rapides que peut faire , dans de certaines conditions, Tintelligence de ces enfans. Il est évident , par exemple , qu'ils comprennent parfaitement avant quinze ans des notions relatives à la métaphysique du langage, que nous ne saisissons en général qu'à vingt , quand nous les saisissons. On conçoit qu'il ne s'agit nullement ici de comparer de jeunes infirmes , car ils le sont toujours malgré cette sorte de supériorité, aux brillans latinistes de nos collèges : je dis simplement qu'inférieurs à bien des égards, ils l'emportent par la force et la maturité de l'entendement. L'idée d'une sorte de supériorité absolue, chez l'individu privé de la vue sous le rapport des fonctions de l'esprit , n'est pas nouvelle au surplus ; je la retrouve chez les anciens , qui attachaient souvent à la cécité un caractère mystérieux et sacré, et jusqu'au don de la divination ; elle a été indiquée par quelques écrivains distingués des derniers temps ; je citerai entre autres madame de Staël, qui, à propos d'un roman du célèbre Jean-Paul (Richter) , parle de cette vue intellectuelle dont P aveugle jouit peut-être plus intimement que nous (2).

Il faut au reste que cette assertion soit accueillie ou combattue dans le sens littéral que je lui donne ici. On aurait tort d'en induire une sorte de supériorité générale d'une classe

(1) Uhrbuch^ p. 85.

(2) De r Allemagne y 2^ part. , chap. xxviii.

d'êtres disgraciés par la nature sur ceux qui ne le sont pas, thèse qui assurément serait à bon droit taxée de paradoxe. Il est évident que cent jeunes aveugles , comparés à cent enfans voyans de leur âge, présentent une bien plus forte proportion d'êtres inférieurs sous le rapport des facultés corporelles et mentales. Il y aura parmi eux plus de rachitiques et d*idiots , plus d'individus enfin dont on ne pourra tirer aucun parti , mais aussi l'élite présentera les avantages que j'ai signalés. Telle est la portée que j'entends donner à cette observation.

Le même M. Klein, dont je viens de citer le témoignage, a cru pouvoir constater une différence importante entre les deux sexes, sous le rapport de l'intelligence : les jeunes filles affectées de cécité dès l'enfance lui parai^^^ent en général inférieures, à cet égard, aux jeunes garçons. U est plus difficile, dit-il 0Q substance, de susciter en elles l'activité physique et intellectuelle ; aussi leurs progrès sont-ils moindres et plus lents. On rencontre ici un puissant obstacle dans une sorte de légèreté habituelle , et de disposition à s'en tenir à la superficie des choses ( 1 ) : je crois cette observation fondée (2).

(1) Page 14.

(2) Cette observation est de la part de M. Knie ( Notes de la traduction de la première édition de cet ouvrage , p. M) l'objet d'un commentaire très judicieux. D'après son expérience, dit-il , à âge égal , entre quinze et dix-sept ans, une jeune fille qu'on instruira par les mêmes procédés et avec les mêmes développemens qu'un jeune garçon, lui sera souvent supérieure en intelligence, en aptitude pour tout genre d'instruction ; et il trouve la cause naturelle de ce fait dans cette observation, qu'à l'époque dont il s'agit l'être féminin est complet et entièrement formé, tandis que l'adolescence du jeune homme ne fait que commencer. Ceci est incontestable, mais ne détruit pas Tobservation générale consignée ci*dessus. Du resle, de nombreuses exceptions pourraient être citées : j'en trouve une fort remarquable dans cette célèbre Marguerite de Ravennes qui vivait au xv* siècle, et qui, aveugle dès l'âge de trois mois , acquit de si vastes conuaissanoes, notamment en théologie, qu'elle était consultée de toutes parts sur les difficultés dès-lors soulevées par cet esprit d'examen qui allait dans l'autre siècle embraser l'Europe.

On rejnarque sans doute , parmi cette portion de la classe d êtres dont je m'occupe , des jeunes personnes qui ont l'esprit orné d*une foule de connaissanq^B ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a, en général , inégalité d^aptitude et de solidité entre l'un et l'autre sexe; on est frappé, en instruisant ces jeunes filles, de la diffieulté qu'on éprouve quelquefois à leur bien flaire saisir certaines notions ; elles répondent vite au3| questions qu^on leuy adresse ; elles hésitent plus rarement que les jeunes gens, mais ce n'est pas toujours une preuve qu'elles ont parfaitement compris : le mot est 3QUvent sur les lèvres , mais il n'y a pas d'idée sous le mot. En ceci, au reste , il n'est rien que d'ordinaire et qui ne soit oonfirroé par Vobservation de Te^èoe humaine en général ; 66 partage entre les deux sexes , qui met , sauf exception , les Gonceptipns fortes, les travaux opiniâtres d'un côté , les grfiees toiles de l'esprit , la vivacité de l'imaginatioR de TaQtre, est bien ancien, et je ne vois pas ce que les femmeai gagneraient à ces innovations de notre époque , qui tendent à efikcer une distinction avouée par la physiologie , et sur b^quelle r^ose notre système social tout entier.

Par une sorte de compensation bien digne de remarque , je trouve que les jeunes filles aveugles se rapproçhei^t boîiuooup plus de nous à bien des égards que leurs frères d^infbr-

tune, i;iles entrent plus ft^çile^^i^t ^ei^m mpç vih^ i 4^9 iHî» conventions sociales (1)} dleii sont moins aveugles, si je peux m^ exprimer de la sorte : aussi esMl plus aisé de les azpener . 4 yne ]mr\^ ^^^^l ^ m W^iptipp tQut à fait ccHiforina k oehw des autres personnes bien élevées de leur sexe. Le désir de

(I) Une oheie digbe de remarque, é^st que le docteur Jtard, qui a ob* seivé les sourds^^iuets, auxquels il atail si longtemps donné ses soins comme wMèàm, avec uBevemaïquable intelligence, a fait une observation entièrement conforme a« sujet de« jeunes filles affectées de surdo-mutisme. ( Mahtdîes de l'oreille y t. ii, p. 436. )

ptaire , qui naît vite en elles oorame chez les aulres jeunes filles, se tfahit de radme par le soin de la pepsom^e , par le choix de l'ajustement , qui n est pas , comme on pourrait le er^re , use ehose indiffi^afite nème pour les couleurs dont elles n^ont pas Tidée, mais dent elles savent par eut-dire les effets attrayans sur les yeux. Leur abord n'^est pas dépounm de cette grâee timide, charme principal deVadolescence chez les fi^nmes ; leurs mouvemens n'^ent pas la raideur qu\)n re^ marque ea général ^ezceux des jeunes gens. Dans te monde, rien ne distinguera quelquefois fai jeune fille aveugle , dont Tœil B^a pas subi une désagréable oblitération ) au bat resptendissant et joyeux, eBe pourra ne pas toujours rester ^lendeuse et Inaotive. Mlle de Salignae , aveugle-née , doiit j^ai parlé plus haut, et qui cemposait, en s^accompagnant sur la guitare , des chants pleins d^une douce mélodie , dansait ausâ avec des partenaires , de manière à fidre douter un mora«ît quVDe fût réellement privée de la vue. Une jeune personne fart intéressante (1) , ancienne élève de ^institution de Paris, et fille dune actrice dont on a longtemps applaudi le jeu naSPsur un de nos théâtres secondaires, figurait aussi avec grâce dans une contredanse, sans en troubler Tordre (2). Cbs fidts m^ont donné lieu de penser qu'ion pourrait &ire un plus fréquent usage de cet art dansFéducation desenfans aveugles, et surtout des jeunes filles ; il y aurait là pour elles un exer-

(1) Sophie Osmont, excellente musicienne et douée d\uie mémoire prodi-

Mars 4an|^ ^'^^ ^ ses plus belles oréa^oi^s^ le xà\e dei Fatéi:^, Ap^Ç^ ^yoip ainsi pris la nature sur le fait en étudiant cette jeune personne, la grande arti^e kd ^rit eomne gag» de reoonnaissanee wa riche brc^celet sur lequel i^aijfSi^X éqrit«( çi) re%f q9|^ ^iq^ \ ÏÏQi4"^ à :(<^e. l/fHfga^ ^ la ço^ 9fpi% aujourd'hui dans la tombe.

(2) L'auteur dNin voyage en"^ Espagne cité par M. Zeune ( Bétisàr, p. 9S) dk : « lift foiat Je lus, fbma un bal poblk(à Madrid) une fioort halle fiNe ^daa*

aveugle ! »

cice non moins utile à la santé que propre à développer ces dispositions naturelles à un extérieur décent et aux manières convenables.

On concevra sans peine, au surplus, que tout ce que j'ai dit ci-dessus relativement aux facultés supérieures des aveugles-nés , ne s'applique qu'à ceux chez qui Torgane qui sert d'agent à l'intelligence n'a éprouvé aucune lésion profonde ; car lorsque cette lésion a eu lieu, les facultés sont très bornées, si elles ne sont complètement nulles. Il est ordinaire , en effet , que ces jeunes gens soient doués d'une capacité marquée , qui s'étend en réalité à tout , depuis les connaissances les plus ardues jusqu'aux procédés d'un art mécanique , ou bien privés des moyens d'acquérir les plus simples connaissances. U en est qui , réputés aveugles , ont néanmoins ce qu'on appelle un point de vue ; on croirait peut-être que ce leur doit être d'un grand secours : ceci a lieu effectivement quant à une foule d'actes de la vie auxquels dès lors ils deviennent aptes , mais sous le rapport de l'intelligence , ils sont en général inférieurs à ceux qui vivent dans une obscurité complète. C'est , selon toute apparence , que cette faible perception de la lumière , qui ne suffit pas pour leur révéler le monde extérieur, les préoccupe néanmoins , attire à elle en partie l'activité de leur intelligence , et gâte , pour ainsi dire , leur condition d'aveugles en ce qu'elle a de spécial, sans leur rendre les avantages propres à la possession du sens de la vue.

Autre question à laquelle on est amené par celle-ci. Le jeune aveugle qui a vu, est-il plus ou moins intelligent que celui qui fut privé de la lumière en naissant l Disons qu'il n'y a point à cet égard de règle générale à établir. Les facultés varient suivant les individus ; peut-être trouverait-on qu'elles ont souvent moins de puissance chez l'aveugle qui participe encore de la condition du voyant par ses souvenirs ; mais en

revanche, le dernier a conservé de son état primitif un fonds d'idées auquel l'autre est nécessairement étranger , et qui rétablit entre eux l'équilibre.

Quelquefois , notamment lorsque la cécité est venue à la saite d'une maladie du cerveau , c'est la liaison des idées qui manque ; la propension vers les acquisitions intellectuelles se manifeste encore alors , mais la défectuosité de l'organe trop profondément lésé devient un obstacle insurmontable ; c'est ici comme une espèce de lutte, où la volonté échoue après de vains efforts , semblable à l'ouvrier qui voit se briser dans sa main le méchant outil avec lequel il a fait mainte infructueuse tentative. Cette lutte intéressante , que j'ai pu observer plusieurs fois, est bien plus frappante chez l'aveugle que chez le clairvoyant, parce que , dans le cas dont il s'agit , une langueur, une sorte d'engourdissement intellectuel , remplace chez le dernier cette avidité pour le savoir qui est inhérente à l'état de cécité.

C'est toutefois un fait bien digne de remarque que la défectuosité de l'instrument intellectuel chez les aveugles-nés ne dépasse presque jamais certaines Umites. On a observé qu'il est fort rare qu'ils soient atteints sinon d'imbécillité du moins de foUe (1 ). J'ai vu, pour moi, à la vérité dans un très petit nombre de cas tout particuliers et facilement expUcables, quelques symptômes d'un dérangement intellectuel chez

(1) Guillié , p. 43.

Le docteur Howe {Fifteentk annual Report > $ p. 8) contredit cette observation et prétend qu'il a pu souvent constater que c'est là une de ces tbèses erronées, qui s'accommodent d'abord à quelque théorie conçue à l'avance, et qae d^autres accueillent ensuite sans contrôle. Il eût été à désirer que l'habile directeur de l'institution de Boston fut entré dans quelques développemens plus précis pour combattre une opinion qui, quoi qu'il en dise, est fondée en Europe du moins sur l'observation, et à laquelle, pour mon compte , je n*ai aucune raison de renoncer. Elle est du reste partagée par le docteur Zeune (Bélisar, p. 87), qui a une si longue expérience de tout ce qui concerne les arcugles.

42 IXËSi ÀVEUGLfi&

àt jeuBcs aveugler , Mais la rareté de Fatténation mcRtak pi^mî cette oha&e d'Stres, n'en est pas moms une obeervatioB justifiée par les faits. Assurément , on ne peut doater qu-lh n'en aient quelquefois le geirme dansFa^pareil eiioépbaUque : » done, conuoe il est vaisomiable de la pemaei*, ce gevme ne M développe point en fox, grâee à Tétat ie Qahna et de reelttuda dans lequel est leujoure oonstamment mahitenu leur jugement , et qui les met à Tabrî des aberrations auxque^ks Mitre ardente imagination ne noua livre que tM^p fréquiem* ment, il me semble qu'il y a là matière à d'importante» rfflexions sur la marohe de la plus déplorable des aSections àqni fokafi être affirgée rhumanité , mima sur les moyens H^aténels et morau]| d^en en^pêcher pent^êtrale oopaplel déveî)ff)pement. Ne peurrait^eiapas, par exemple, induire c(b tout ca qui préeëde , quHl esl tel aliéné qui serait p^nl-dÉre a¥ee avantfige soustrait pour un temps, par une eécité artffîr cielle^ à la surexcitation du monde extédeur, et èbez leqmel lea opéia^QMi^ înteUectoelk^ pourraient être ainsi ramaiées à lenr régularité primitive t Cl^cst un doute que j'émets } puisBOtt-il suscite» quelque expérienoo ^tik^ a« soidag^n^ de l'hùmamté ) fl)

Je reviens auxfaeuttés* il aui^ de tout ce qui préeëde que Talo^raetien doit en général ètf^ plus ikeile aux weo^^ qu^aux ehdpgoyans. % effet , ce procédé ^ Fiptelligenoe consiste à séparer les corps de leurs qualités sensibles ; or , les (Qualités sensibles perçues par les aveugles sont manUeste-

d'dtie iiHÎléee des eoips en qui elles existent^ QueHe

(i) Le docteur Zeune ( Bétkàr, P* ^ ) cite un &it singulier de Ta^ugle digeti muncyien distingué' et proftisseur à rii^slîtution de Berlin, qui, kmatïqie avant de nerdre là vi^eyavah été guéri depuis qu'il était deyènu ayeqgle. de ce trouble nizarre dans lies (acuités mentales , faussement attribû^ sans doute aux influences lunaires.

différence , sons oe rapport, entre des surfaces colorées et des surfaces simplement palpables \ Évidemment , les premières dotvent s'elfcoer avec bien plus de diiBeuIlés pour t'œll de Peeprit.

On Mpliqtie non moins clairement les habitudes d^analjrse qpe contracte en général Tintelligence des aveugfes. En effet, leurs moyens pour arriver à la connaissance des objets, s^Hs sent plus sûrs , sont aussi manifestement moins prompts et moins étendus que les nôtres ; ce n*est qu'en observant avec soin les objets , qu'ai les étudiant partie par partie , qu'en les analysant enfin , qu'ils peuvent parvenir à les eonnidtre. Four se convaincre de la justesse de cette distinction , il n'y

a qu'à comparer la manière dont un aveugle et un clairvoyant acquerront la notion complète d*un objet quelconque , par exemple , d'un arbuste. CJekn-ci jette im coup-d*œil , Tembraase en entier, l'enveloppe de son regard et c'^est fini ; il en a une idée générale dont il se contente la plupart du temps , parce qu'elle lui suffit pour le reconnaître et le désigner. L*aveugle , au contraire , est obligé d'examiner, de toucher avec le {^s grand soin la tige, les rameaux, lesfbuilles, d'en acquérir enfin l'idée complète et détaillée , sans quoi il lui

serail mPQ^U^ d9 h (^tinguer çl^^ ^uti?e«; et q «A ^si |M la néoeesilé lui Mi de ^analyse une habitude qui ratentH

pour lui, mais sxm q^i r§M ^m pl^ PP^tivçt ft plu^ çgr^ taine, l'acquisition des connai^sanoas.

|1 suit naturellement de là que rintelligence de l'ave^lçr ^ qui ^ÇQlle âans Va^alyeM^, re^e k Và degré iufériiiiiP mm h rapport de l'opération synthétique qui en est l'inverse. Cette assertion dont les développemens qui suiv^pt mc^^^? Mnt la justesse , tend à faire considérer en général la personne privée de la vue dès le berceau, comme exclue de ces

sxmim fit ym\^ oonc^ption^ qi4 9mi 1^ pi^c^^u^f^ titn^

d'illustration de Thumanité. Effectivement ne peut-on pas dire qu'en réalité le génie c'est la synthèse î

On a beaucoup parlé de la mémoire supérieure des aveugles : il est effectivement très vrai que cette précieuse faculté est quelquefois portée chez eux à un degré qui surprend ; sans parler de ces faits extraordinaires et douteux que rapportent quelques écrivains , par exemple , de ce collège historique d'aveugles du Japon dont parle le naïf père Charlevoix (1) , on pourrait citer des traits frappans pour montrer la force et Tétendue de la mémoire dans Tétat de cécité, L*évêque anglican Bumet parle, dans son voyage en Suisse et &ï Italie (2), d'une demoiselle Walkiers, deSchaffouse, dont les yeux avaient été brûlés à un an. Elle savait par cœur tous les psaumes de David , ainsi que le Nouveau Testament, et possédait en outre les mots de cinq langues de manière à les parler. Du reste, comme la nôtre, cette inémoire a ses prédilections et ses répugnances : à celle-ci il faut de préférence des dates , à celle-là des nomenclatures ; à une troisième des définitions ; elle n'est pas autre enfin que celle des clair-: yoyans (3) ; elle est seulement plus sûre et plus vaste (4).

(1) (Histoire du Japon^ chap. ii). Le voyageur Thunberg et autres qui ont postérieurement visité cet empire ne font nulle mention d'une institution assez remarquable pour frapper leur attention. Quelque fait particulier, embelli par l'exagération, aura sans doute donné lieu à cette histoire.

(2) Tome i, lettre ii. Rotterdam, 1718.

(3) <c Cette faculté (mémoire) , qui est conditionneUe, est troublée ou afi^blie chez eux comme chez les dairvoyans , par les maladies, le délire, l'imbécillité, etc. , mais à un degré bien moindre, et cela se déduit naturellement des principes que nous avons établis plus haut. Toi eu occasion de ^rifier plusieurs fois ce fait dans les disperses maladies aiguës dont je les ai traités. » (GuiUié, p. 44 >

(4) M. Guadet, dans une série d^artides pleins d'intérêt, intitulés : Les aveugles musiciens, et publiés par les annales de l'éducation des sourdsmuets et des aveugles (t. ni) , cite des faits remarquables relatifs à la mémoire des aveugles ; je dtorai cdui qui se rapporte à l'un des professeurs de l'institution, auquel son talent sur la clarinette assigne un rang parmi les artistes

FACULTÉS ÎNTBLLECTUELLBS. 45

Une chose singulière, c'est que cette mnémonique usuelle, au moyen de laquelle nous gravons quelquefois dans notre esprit et rappelons à volonté certaines circonstances dont la trace s*effacerait sans ce secours, n'est point connue des aveugles ; du moins je ne me suis jamais aperçu qu'ils fissent usage d'aucun procédé particulier dans ce but , et je les ai vus manifester de la surprise en apprenant que nous attachons quelquefois à un signe indifférent et bizarre , un souvenir qu'en temps donné nous voulons rendre présent à notre pensée (1 ). Dans le fait , ces sortes de procédés seraient pour eux d'une application assez difficile , parce qu il n'est que bien peu de signes qui puissent être offerts à leur contact avec une sorte de nécessité, comme le sont à la vue ceux que nous pouvons choisir. De ceci il résulte , on doit le voir, que les méthodes artificielles de mnémonique ou de mnémotechnie ne sont d'aucun intérêt pour les aveugles ; je n'ai pas vu non plus que ceux à qui le principe fondamental de ces méthodes , la

distingués de la capitale. « M. Grosjeao, dit M. Guadet ( p. 183 ), enseigne la clarinette et la flûte, et remplit en même temps les fonctions de répétiteur de DOS classes de hautbois, de cor, de basson, de trombonne et de cornet ; il est en outre l'un des membres les plus actifs de notre orchestre. Gomme professeur ou répétiteur de nos classes d'instrumens à vent, il sait par cœur et sans altération aucune^ les méthodes des instrumensqueje viens de nommer, masse énorme de musique ; il sait, pour chaque instrument, huit ou dix airs variés, autant de concertos ; il sait enfin la partie de première clarinette du répertoire entier de notre orchestre. »

M. Gauthier', dont j'aurai occasion de parler ailleurs, et qui est à la fois maître de chapelle, chef d'orchestre et ^professeur d'orgue et de composition à l'institution de Paris, est obligé d'avoir dans la tète, à ces trois titres , un nombre de notes véritablement prodigieux et devant lequel reculerait la mémoire du "voyant le plus solide. De simples élèves présentent aussi parfois des faits de mémoire musicale fort extraordinaires.

(1) M. Knie fait remarquer à ce sujet que ks aveugles s'aident aussi de certaines observations, de certains rapprochemens pour fixer les objets dans leur mémoire. Je ne le nie pas, et ne puis même pas supposer qu'il en soit autrement ; mais il s'agit ici d'une opération à part , d'une combinaison systématique que je ne confonds pas avec les procédés réguliers de l'attention* {Jiote de la traduction de la premiêl^e édition y p. 6. )

46 DfiS ÀVBUGLBâ.

liaison d'un souvenir avec un signe au moyen d'une image , a été révélé , en aient tiré aucun parti. Je n'ai jamais du reste , pour ma part , attaché beaucoup d'importance à ces méthodes ; car^ après avoir éttidié et même m» en pratiqué ce qu'on appelle l'art d'aider la mémoire^ je suis arrivé i penser que l'inteihgence n'a rien àgtstgner auK tours de éordè qu'on lui Hait faire de la sorte4

Je n'ai pas la prétenti<^ d'expliqttér lé phénomène géné« rai de la mémoire » qui a été ei souvent la pierre d'axftioppe*' ment des philosophes » mais je crois pouvoir rendre raison de la supérionté de celle (tes aveugles. Je bis observa qii'un &it que nous voulons fixer immuablement dans notre penaéei devient pour die l'ot^et d'un U'iple trnvail c d'àberd noué y ap^^ertons une attention exclusive , p^ noi» le clasMnli^ à son rang ^ de sorte qu'il soi4 réveillé ||^ les autite âûts auxquels il se lie. Hdvétiusa dit /qu'une grandi MémairBUBt uA phénomène de l'ordre^l). Enâi et surtout, nous le aimpli^ fions, nous le ramenons à l'unité en le dégageant, autant que posribkv de toutes i&B ^ftirëonsteffii^s accessoires et Sé((m« ààxteè. S^^l 'éh léâl hïtisi , 3 ii^èst pas âi%cile de conclure , d'après les considérati<H)s précédantes , que i'ei^rit d'ordre (ïrtprésiéteîwxtïjpéràtiônsiirtenè^ aveUgléâ, etTàt-

tàrtîdn suivie qu ils apjportent à toutes choses, doivent beaa« oo«p «odntiibuer Âxlé^crpper en eu!K la faculté du souvenir \ mais il y a en outre une raison plus simple et plus concluante: c'est que les faits 'souit nécessairement moins complexée -, «K)irtS iAiâîfgés "dé "cSrcdnstances et dé détailâ, plus ïédliîts à cequ^ils ont de positif, pour leur mémoire que pour la nôtre « et dès lors plus faciles à conserver bien entiers et en plus glfand noitfbfe. TcJyez ^n effet s'il n y a pas de toute rigueur dans leTécitâ'^in événement important, d'une bataille par exemple,

(i) De f Esprit y chap. nw

un6 somme d'idées partielles beaucoup mokié coitttdéilftble pour «A aveugle que p6ilr un clairvoyant ^ et èî , pir cen^ quent, la Qtioe n'en d^c^it pas rester dans l'esprit plus nette et(>liis |»^ise^ Il M fautdbne t)as s étonner que la ménioira qtti dans Tétatde céoîté, n'est pas comine k nôtre embar» rafsaéa |)ar tê cort^e de Vives îjnpinÈssÎQns et d'images dont te laits JMnt aôoompagnés pour nous , paisse sans fatigiie en eÉibrassef et en retenir bien davantage.

Les aveugles sont du reste la preuve de la fisusseté de oette asserlion , qu'Unè bonne mémoire s'allîé rarement à lA boh jugflïnclki» On à remarqué ail tentraire que» parmi eax , ele sont presque toujours ceux qui se distinguent pair toiié leè aatres dons de l'intelligence, qui brillent aussi par la puissance et la certitude du souvenir.

Ainsi l'entendement se manifeste et se développe chez les aveugles d'après le même mode que chez les clairvoyans ; son action s'exerce exactement par les mêmes facultés : l'objet sur lequel elle s'exerce est à la vérité plus restreint et moins varié , puisqu'il en faut retrancher les produits d'un sens tout entier ; mais aussi elle acquiert par compensation un degré d'énergie de plus. En somme , l'attention , la comparaison et le raisonnement, l'abstraction, l'analyse et la mémoire, tous les élémens de la raison humaine sont en eux comme en nous : pas un n'y manque. On peut donc dire avec Reid (1) que l'instrument intellectuel dont se trouvent pourvus les êtres appartenant à cette classe, est complet et entier. Or ici se présente une difficulté , pour la première fois , je pense , proposée à l'école qu'on est convenu d'appeler sensualiste. Si l'intelligence , si la pensée n'est qu'un simple produit des acquisitions des sens, si elle n'est comme on le veut que la sensation transformée , je demande comment il se peut

(1) Inquîry înto the human mind. Edinburgh^ 1784 , iii-8°.

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qu'elle soit absolument identique chez un être privé d'un ordre entier de sensations ? Je ne fais que poser la thèse en passant : elle vaut assurément qu'on l'examine. Tout ce qui va suivre augmentera encore les difficultés pour Técole à laquelle elle est soumise ; à mes yeux, je l'avoue, elle est déjà résolue. U m'est impossible , en effet, de reconnaître dans la pensée un des élémens constituans de la matière , ni dans la sensation autre chose que la substance sur laquelle agit le principe pensant. Les physiologistes ont, dit-on , vainement cherché l'âme sous le scalpel : pour moi , je l'ai trouvée , à chaque pas, dans cette sorte d'anatomie qu'il m'a fallu faire de l'intelligence des aveugles-nés.

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