CHAPITRE IV
Cabanis pense qu'on doit ramener les cinq sens à un sens unique, le toucher ; et en effet, pour qu'il y ait sensation , il faut toujours qu'il y ait contact entre le corps extérieur et une partie quelconque de notre organisme. Le contact peut à la vérité n'être qu'indirect , comme lorsqu'un corps intermédiaire, l'air, remplit l'intervalle entre le siège de la sensation et l'objet qui la produit, et les fait en quelque sorte adhérer ; mais il n'en est pas moins évident qu'une impression n'a lieu à la surface essentiellement tactile du corps vivant que parce qu'il est touché; si Ton faisait le vide autour de mon œil , je serais plongé dans les ténèbres au grand soleil ; si l'air ambiant cessait d'envelopper mon oreille, on pourrait tirer le canon tout auprès sans que j'entendisse aucun bruit. C'est d'après celte théorie de la sensation, qui repose sur des bases incontestables , qu'un aveugle napolitain définissait la vue avec tant de sagacité la propriété de toucher les objets de loin (1 ). Les développemens qu'on pourrait lui donner dans un travail d'une autre nature jetteraient peut-être quel-
(1) Sui cicchi nati e sut Reale Ospizîo dei santi Qiuseppe e Lucia , par M. Salvator Renzî , iii-4° , p. 8. L*aveugle né, cité par Tauteur de cet intéressant opuscule , est Paolo Sgobba, ancien élève de rétablissement , distingué par son talent poétique.
que jour sur le sentiment, ce dédale où la philosophie s'est tant de fois égarée , parce qu'elle n*a pas voulu y voir un phénomène unique et indépendant en quelque façon des sièges divers de la perception ( 1 ) .
D'après ceci, Taveugle-né est donc un être privé de Tun des trois sièges des j^r^prep^s^ops ou gt^n^ations que j'appelle indirectes y c'est-à-dire que cette modification de Pair qui résulte de sa combinaison avec la lumière n'est point sensible pour lui. On ne peut pas dire pourtant qu'il n'en soit nullement affecté et que l'air atmosphérique, avec ou sans cette importante adjonction, produise sur lui une impression parfaitement égale. L'prgane chargé de percevoir ordinairement la lumière n'existe pas ; ^lais la sensibilité générale eixiste , et il ne se peut guère qu'une si important^ ppqdification éprouvée par le corps qui touche lui échappe entièrement, et que le résultat du contact soit entièremçnt Iç même (2). Quelques faits curieux sen^blent appuyer cçtte conjecture. On raconte qi^e Saun^erson, assistant un jour à des observations astronomiques qui se faiss^ient en plesi^ air, s'apercevait des momens où le soleil était obsciirai par des nuages passagers, au point de pQ.uvqir indiquer lui-même avec précision l'instant où il fallait suspendre ou povirsuiyre les observations. L'organe visuel était néanmoins entière-
(i) Kao^ (Hilûpgue^ du Huicl^, cblD$ son AutKtfopologUy k sentiment général^ dont il fa^t un sixiçopie sens, ç( qn'ii appelle le sens 'iiital oi^ dfi l'ea;isteace^ (Test ce sens qui nous donne, suivant lui, les impressions de la chaleur et du ^'okl à distance, de l'approcke ^un corps , etc.
(2> Je ti-oi^ve '4, ce si^t c^ çQusidér^tUuE^ ^njfvoir^ntea djan^ un DQ^inoijr& de M. Victor Szoskalski sur la sensation des couleurs (in-8°^ ^^41). L'antei^ tait voir que la lumière ne produit pas seule dans notre œil le sentiment de la clarté j que les progrès de la science ont montré que toute irritation de quel" que nature quelle soit qui se porte sur lu rétine , se prodfêiX à noifs sousfarm^ lumineuse i qu'en. çoHjpjçimant, par exemple > la veine. jujg;idAire> oo voit s^ reproduire dans u^c obscuiiité profonde une foule d'écliM)'^ et de jets bimi^ ueux, (Page 9.)
ment détruit en lui. «• Saunderson voyait donc par la peaut » 8* écrie à ce sujet Diderot (1); non, il ne voyait pas par la peau , mais il y avait pour lui , selon toute apparence» des perceptions différentes dans Tair plus ou moins imprégné de lumière* Un autre Anglais , contemporain de Saunderson, devenu aveugle comme lui dès sa plus tendre en&nee et également distingué par Tétendue de ses connais* sanees, Henri Moyses» n'était pas entièrement insensiUe à Une lumière très intense ; les rayons réfractés au traver» du prisme l'affectaient désagréablement lorsqu'ils étaient trdp vift; le rouge lui faisait éprouver une sensation qu'il ooin-» parait à ce qu'il ressentait en touchant une scie ; Timpret*** mtk devenait moins pénible à mesure que la coloration per* dait de son édat, et enfin le vert produisait mkt ses yeux une sensation qu'il assimilait à celle d'un corps doux et poli sur la main (2). Il est à regretter que cette observation n'ait pas été accompagnée de détails précis sur Tétat de l'appa» reil visuel chez cet aveugle : elle en recevrait Un nouveau degré d'importance.
Un autre aveugle-né distingué, M. Knie, que j'ai déjà eu oecasion de citer, affirme aussi dans son voyage en diverses ocmtréeB d'Allemagne (8) que, malgré son état de cécité complète, il a le sentiment de la lumière.
Je dois dire que M. Rodenbaeh nie la réalité de ces sortes de perceptions vagues. Il croit que l'aveugle dont l'œil est totalement atrophié ne peut avoir le sentiment que du degré de chaleur, d'humidité, etc. , qui coïncide avec la présence du rayon lumineux (4); mais beaucoiqi d'autres aveugles
(1) Let/re, p. 103.
{%) Encyclopédie britannique ^ art. Blind.
(3J StuUgard, 1837, in-S».
(4) Coup-d'œil ^ p. 58. M. Zeune pense aussi que i' aveugle-né ne- peut recevoir mitune impression de la lumière, même de ta lumière gahanique^ [BéUsàr, p. 21. )
ont affirmé qu'ils pouvaient reconnaître s'ils étaient dans un endroit éclairé ou obscur : j'en ai vu moi-même plusieurs regarder fixement le soleil et s'apercevoir quand un nuage passait sur son disque ; de petits enfans se font quelquefois un jeu de cette perception confuse de la lumière ; ils placent une main horizontalement sur leur front exposé aux rayons solaires et battent l'air devant leurs yeux éteints ; il faut bien avouer que, si on leur demande ce qu'ils éprouvent alors, on n'obtient d'eux que des réponses singulières qui n'éclairent que fort peu. Je me souviens , par exemple , qu'interrogeant un jour un aveugle, dont l'intelligence était assez développée, sur ce qu'il ressentait lorsqu'il se trouvait subitement en présence d'une vive lumière : il me semble^ me répondit-il, en passant rapidement la main devant ses yeux, que ça me coupe ïair.
Un jeune aveugle-né de l'institution de Zurich, interrogé à ce sujet, répondit que, sans pouvoir bien expliquer pourquoi, durant le jour, il n! avait point l'idée quHl fût nuit^ pressé de nouveau pour dire s'il y avait en effet pour lui une différence entre le jour et la nuit : « Oui, sans doute, répondit-il, et même une grande différence : la nuit, lorsque je m'éveille, je sais que tout est noir et sombi^e autour de moi , quoique noir et sombre ne soient pas la même chose. Le jour, au contraire, tout me semble être autrement , plus Uger^ et la vie même me semble plus légère, c'est l'effet de l'air qui est tout autre le jour que la nuit »♦ . Il continua disant : «Nous remarquons chaque changement et chaque pression de l'air, et je parierais de savoir toujours, à la promenade, que je me trouve sous un arbre, sans le toucher, en aucune manière, et non-seulement lorsque le soleil brille mais aussi par un temps obscur. » ( 1)
(1) V institut des aveugles et des sourds-muets de Zurich, etc. , par M. d*0relu , traduit de l'allemand, p. 35. Zurich, 1835, in-8°.
On sait les curieuses observations dont les végétaux ont été l'objet, relativement à l'action de la lumière, dégagée du calorique, sur leur enveloppe et sur leurs tissus. Cette action, dont les résultats sont si frappans, n'aurait-elle pas lieu pour les animaux ? et si elle a lieu, comment la sensi* bilité, j'aimerais mieux dire la tactilité^ si exquise des aveugles n'en serait-elle pas jusqu à un certain point affectée î voilà la question. Je suis loin sans doute de la croire suflBisamment éclaircie, et j'avais eu l'idée, à ce sujet, d'une série d'expériences délicates qui eussent résolu la difficulté. Ces expériences restent à faire, et peut-être ne seraient-elles pas faites sans intérêt pour Tunedes branches les plus importantes de la physique.
Toutefois, si la lumière en tant qu'elle affecte la sensibilité générale , n'est pas entièrement étrangère aux aveugles, il n'en est pas moins vrai qu'elle leur est tout à fait inconnue dans ses rapports avec le sens de la vue et comme origine du phénomène de la vision ; ils rencontrent ici une barrière infranchissable. Ils pourront bien à la vérité faire des rapprochemens ingénieux entre les perceptions qui leur sont propres et celles dont ils entendent parler sans cesse ; mais ces rapprochemens ne font que mieux manifester que le sentiment qu'ils peuvent avoir de l'existence du rayon lumineux ne peut aller jusqu'à leur faire percevoir les résultats miraculeux de sa réfrangibilité, et qu'en un mot la notion véritable du monde coloré leur est à jamais interdite. Eclaircissons ceci par quelques développemens, car c'est un des points qui excitent le plus l'intérêt des personnes du monde lorsqu'il s'agit des aveugles.
Il y a deux choses dans le phénomène de la coloration : le principe qui modifie et le corps qui est modifié. Quant au principe modifiant, rien ne démontre» nous l'avons vu, que l'aveugle ne puisse en avoir quelque idée; mais pour le
corps modifié, coloré, nous savons fort bien qu'il ne peut le connaître que par les contacts divers qu'il en éprouve ; il est évident que les effets de l'absorption et de la réflexion de tels ou tels rayons prismatiques, et les combinaisons infinies qui en résultent, ne sont perceptibles que pour la vue. A la vérité, le corps en changeant de couleur prend dans nombre de cas, par l'action de la matière colorante ou par toute antrd cause, une saveur, une odeur, un poli différens, toutes circonstances à la portée de Taveugle, qu'il discerne parfaitement et auxquelles il peut attacher le nom plutôt que Tidée des couleurs; de là un mode d*appréciation qui na rien de commun, comme on voit, avec le nôtre, et qu*on amènerait bien difficilement à un certain degré de perfection. Tel est du moins le sentiment de deux aveugles fort éclairés , et dont ro(»nion est par conséquent d'un grand poids dans la question. Le docteur Blacklock , qui avait perdu la vue six mois après sa naissance, raconte (I) qu'il a fait sur lui-même un grand nombre d'essais, pour s'assurer s'il n'obtiendrait pas le résultat qu'on lui disait avoir été obtenu par d'autres aveugles , savoir : discerner par un moyen artificiel quelconque la couleur des objets; il déclare n'avoir pas réussi, sctns affirmer toutefois qu*it regarde la chose comme ah" so/ument impossible, M. Rodenbach est bien {dus positif : laissons-le parler lui-même et citer quelques faits curieux qu'il a été en mesure de recueillir : « Plusieurs personnes, dit-il (2), croient que les aveugles connaissent les couleurs au tact, et des hommes, instruits d'ailleurs, m'ont souvent adressé des questions à ce sujet, je puis assurer que cest une chose tout à fait impossible ; mais ils ont quelques au* très moyens de les reconnritre, quoique imparfaitement.
(1) Encyclopédie britantùque , art. Blimo.
(2) LeUre , p. 8.
Tai comitl un atëtigle chez qiii le sens de l'oclorôt était ai perfectîonriê, qu'en frdltàfit ëntte ses mains du grô§ draj) bleu, il sentait Tindigô , et tirait ainsi lâ cotiSéquefiCe qîïé l'étoffé était blëuë ; tlti auti'e âvéùglé avait l'habitude de mâèhër les étoffes qu'on Itii présetltâit, et parvenait àitisi â dèvîrier lëâ cotiteUfS, sùrtottt lorsqu'elles contëhaieiit dé là noîx dé galiè. iê rencontrai uh jdUf* un charîâtâti âVéUglô qui parcourait les boulevàt-ds de Paria ; il était êntôdré d^tih groupe dé badauds, en ëxtaâé dé voir qu'un hotniné pirivé de la vue put déterminer les couleurs. Cet hontme tenait d^n^ ià inain un octogone dont les huit coiéé étaient {i^ints dé couleurs différentes ; lorsque lès curieux plaçàîérlt feoff doîgt sur chaque surface, il s'écriait : Ce côté est foiJgë^ 'Vert^ bleu. Lorsqu'il réclama l'argent , la foule disparut , et je hii demandai mu octogone cokfrié ; je reifiarqnaâ difttilictement avec le doigt que l'une des surfaces était très polie , tandis que d'autrei^ étaient âpres mi toucher ; ces inré* gularifés étâieht produites ^oit pat* les molécules dé là teinture, dont les unes sont plus grossières que les autres, soit par le travail de l'ébéniste, qui, à ce que je crus, avait ménagé avec art des signes aisés â rècorinaîtt^e au tact, l'efe scmt les secrets de ontà aveugles qui prétendent palper et sentir les couleurs. ^[1] Quelques aveugles ont ingénieusement cherché à se ren-
(f) té célèbre LeibàiYz ^sAe à'HtL âVcfu^e lioRâiidà^fs (^fàf Mtiladâsaif, (fitil, les couleurs à l'attouchement , mais il ajoute qu'il SitppQisè qtrîè céfté cotlàHi^saricé dbiClé tf'oiàper bien souvent (0//&/À Bdiiovrianum séii MscelluHea LeîBmiîi, ÎÀpsîœ, Ht^J, Un autre écth&iii aÙemand Hééterttféffttf {êfSiiitn, phjsîc.y lit). lïl, cap. xvi) parfë d'u6 comté (feMan^feM aVèugté, qui éiikétnaïf, par le fôifclier, la couleur d'un chcfvaf , d'un dîie^, etc. Où pOlurMit multiplier san« fin des assertions de ce genre, qui toutes ncms aimèùéra^énf k là même condlusion ; â savoir que (es aveugîes pèùvéfit arrfVér par de certaines reiriàrqués ixki subCîtes, à des disfmcfîonâ éqniVatén'^ëâ, si t*oli Véù( p^t le résultât y a celles que no«i obrénolii âé la fkotW ê^ciMiS^is, Mai^ (jM dans fè (ait n'ont aiicùo rapport d'ôrfgiùé.
dre compte des couleurs en les rapprochant des impressions de Touïe; on cite un aveugle qui comparait les diverses couleurs aux sons; ainsi, le rouge était pour lui l'éclat de la trompette, et le bleu céleste la douce harmonie de la flûte ou du hautbois (1); c'est encore en consultant son oreille que le jeune aveugle allemand à quil'on demandait pourquoi il paraissait préférer certaines couleurs, et qui disait entre autres que le noir ne lui plaisait pas , répondit avec naïveté : parce quHl ri* a pas un joli /lo/w (2). Ce mode d'appréciation, qui nous paraît si vague et si arbitraire, pourrait-il être régularisé et perfectionné? N'y aurait-il pas moyen , par quelque procédé analogue au fameux clavier oculaire du P. Castel (3) de rattacher la succession et la combinaison
(1) Un jour un élève de l'institution de Paris, traduisant devant un nombreux auditoire la première strophe de la deuxième ode du premier livre d'Horace, arrivé à ce passage et rubente dexterâ sacras jaculatus arces^ traduisit ainsi les mots rubente dexterd : de sa droite enflammée ; pressé de traduire littéralement Tépithète rubente^ il donna Téquivaleut rouge. Nouvelle question sur ce qu'il entendait par un bras rouge^ il répondit qu'à la vérité K II ne se faisait aucune idée directe de la couleur rouge, mais qu'il avait d'abord traduit rubente par rouge, parce qu^on lui avait dit que le feu est rouge ! où il avait conclu que la chaleur était toujours accompagnée de la rougeur, ce qui l'avait déterminé à caractériser la colère de Jupiter, dont le bras irrité foudroyait la ville et la citadelle, par l'épithète enflammée, parce que quand on est irrité on a chaud, et quand on a chaud on doit être rouge, » Cette réponse dit M. Guillié à qui nous empruntons ce fait {Essai, p. 163. ) « nous a paru assez extraordinaire pour mériter d'être citée, parce qu'elle donne une idée des moyens secondaires que les aveugles mettent en pratique, pour arriver à quelques notions vagues de la théorie des couleurs qui sera toujours, pour eux, l'inconnu. )>
(2) Klein, p. 20; noir en allemand est représenté par le mot sckwarz; une personne même étrangère à cette langue verra par la multiplicité des consonnes qui s'y trouvent, en le comparant aux mots weiss^ blauy gelb^ etc., blanc, bleu, jaune, etc.. qu'il peut avoir quelque chose de moins agréable à l'ouïe délicate d'un aveugle.
(3) Le P. Castel, mathématicien distingué du siècle dernier, partant du principe de l'assimilation parfaite des sons et des couleurs, prétend que, de même qu'il y a un son primitif et fondamental appelé ut, il y a aussi une couleur-mère qui est la base de toutes les autres, c'est le noir ou le bleu foncé.
des couleurs à la succession et à la combinaison des sons , de telle sorte que Tidée des uns se trouvât naturellement réveillée par ridée des autres! Voilà ce que assurément je me garderai d'affirmer. Peut-être n'arriverait-on à riai dans cette voie; peut-être y rencontrerait-on tout au moins, comme le P. Castel lui-même, quelques observations utiles à la science en général ; dans tous les cas, je m'écarterais entièrement de mon but en y pénétrant plus avant.
Retranchons donc de la somme possible des acquisitions des aveugles-nés, toutes les idées où la lumière joue un rôle à peu près exclusif, c'est-à-dire celles qui servent d'aliment le plus ordinaire à l'intelligence des clairvoyans!
De plus, l'univers et les aspects enchanteurs que nous offre ce vaste prisme au travers duquel nous le voyons, sont toujours devant nos yeux ; les impressions que le phénomène de la coloration a produites sur nous sont les premières; c'est par elles que nous avons d'abord connu les objets, et même après qu'il nous a fallu en rectifier la connaissance , souvent si fautive, par le toucher, elles nous restent toujours présentes; elles constituent encore le premier aperçu et le fond le plus ordinaire de l'idée qui nous en reste; c'est toujours^ en effet, en surfaces colorées et disposées d'après les lois de le perspective qu'ils s'offrent à nos regards, et non sous la forme que l'expérience nous démontre être réelle en
Le soD ut donne naissance à deux autres, mi, sol^ avec lesquels il forme la tierce ut mi sol^ principe de toute harmonie. Le bleu, le rouge elle jaune sont aussi les trois couleurs primitives avec lesquelles se forment toutes les colorations diverses. Ceci suffit pour faire comprendre ce singulier système. Castel consacra une grande partie de sa vie à confectionner lui-même d'après ses idées, un instrument qui n'eut aucun succès. Il venait de trouver un nouveau plan et se préparait à le mettre en exécution quand il mourut, sans avoir consigné par écrit, à ce qu'il parait, les nouvelles idées d*après lesquelles il te proposait de travailler. Il avait eu aussi la pensée» non moins étrange, de laire une semblable assimilation des odeurs avec les sons. ( Mémoires de Tréfoux.)
5â DES AVteUGLfeS.
etix. Cest un fait que chacun petit constater, en reportant son esprit sui* un objet quelconque dont sa vue à été pré cédeinmëht frappée ; on téconiiaitra aihsi cotnbiôn dont dominanteë les ifflptessions de l'œil dàhs la formation de ndë idées.
Il résulté dé céd, iion-setilement que T aveugle manque de cért^tines idées, màiâ encore que celles qui lui âoni propteiS ne peuvent nullement reôsémblèi* aUx nôtres; en effet, U est impossible que de qui s'est passé dans son esprft quand il EL tôucbé un objet, soit conforme à ce qui s'est passé dans ïé toiétt quand je l'ai vU; la trace, le souVenii', ne peuvent donc non plus être conformes : oh va voii* naître d'importatiâ réâtiltàtà dé éêtte difTéfence.
Diderot a pehsé ( 1 ) qu'un âveiigle-né doit apprendre plus difficilement à parler qu'un enfaht ordinaire, et il se tàhié dur cé que les mots se liéiit dans sôii esprit aux idées qu'ils représentent, par des rapports et des àiiatogîés que les avéugléà établissent beaucoup moins aisément que notis. ded rii'à mis sur la voie d'une autre observation que je crois pïus digtie d'intérêt : j'avais souvent remarqué avec surprise chez les aveugles une sorte de difficulté à s'énoncer, sinon avec justesse et clarté, du moins avec étendue, avec abondanôe et richesse d'expression. Eïi générât leurs réponses sont sèches et laconiques , et Ton fait la pti^part du tenips de vains efforts pour les amener à donner du développement à leur pensée, à amplifier, à la manière de nos jeunes rkéloricieni^ dans les m^orceaux qu'ils ont à conipo)feF^ ils j âônt tout ati ïnoinâ rarement héurëujt . Apres avôii" Vainement cherché en eux la raison de cette sorte d'impuissance à maittéf le langwge, il me vint dans l'esprit d^ la cherchât itttm le langage même. Examinant donc de près nos langues, je
(1) Lettre^ p. 35.
reconnus que la presque totalité des mots dont elles se composent sont faits d'après les impressiorts de Tteil et pour en offrir la reproduction fidèle (1), que ce n'est point feimplement par figure qu'on appelle le discours la peinture de Ift pensée; qu'il est réellement un tableau perpétuel offert & nos regards. Pareourant un vocabulaire, je vis que tionséolement les parties principales du discours sont presque etî entier ptdsées à cette source» mais que les tertnes mêmes qui représentent de simples formes, sont toujours pris par nous dans l'acception qui tes rend sensibles à l'œil. Cette petite découverte lexicologiqué, dont chacun petit vérifier îà réalité ptr quelques recherches d'étymologie, résolut pouf moi sur-le-champ la difficulté qui m'arrêtait. Je vis qu'ett définitive les aveugles pensent dans une langue et parlent
(!) jtf. Zetme {Bélisàr, p. i05) ne partagé pa$ l'opinioli quefémels, îdd il peDie^ au eontrabe, que k plot grande partie des moti ont ponr origine left impressions du toacher. Après avoir soumis mon opinion à un mûr examen, je croîs devoir y persister. Je reste en effet convaincu que l'analyse des éléittens priibitife do langage humain, moatrer» de plus en phis qtt'fls ont été formés d'après les impressions de l'œU ; il est bien vrai qne \m langues en Èm développant se sont enrichies de combinaisons, dejuxta-positions, indispensables pour Fespresslon complète des idées et où s'efface cette origine première, mais cm la FBbroovera si on la cberehe. Mon estimable eontradicleur <m me paraît pas avoir donné assez d'attention à* ces mots que j'ajoute et qui corrigent œ que l*opinion qu'il combat semble avoir de trop absolu : « Les termes mêmes qui re pr é scnfe nt de smiples formes, sont toujours pris par nous dans Taccep* tien qûlflArend sensibles à l'œil». Or cecie^ assurément bien incoBlesti^le^ prenons au hasard un exemple : les mots saisir ^frapper\ assurément nuls ne présentent plus évidemment au premier abord une action, un mouvement, ne rapp^tlent mieux enfin mie impression du umeher. Mais quand neos disons d'un homme cpi'il a été saisi^/rappé, n'est-ce pas un tableau que nous plaçons sous nos yeux, et ce qu'il y a d'essentiel dans ce tableau n'est-ce pas une sensation éprotfvée dont nous avons en le spectacle.^ La preuve ifréfhrga- Ue n'en eil-«Ue pas dana les emploi» figuré» que nous Sûmas de ces mois : frappé d'effroi, saisi par la fièvre , etc.; le lecteur attentif comprendra sans peine*que pour l'aveugle-né il n'y a dans l'expression prise au propre qu'une main fm seport^ awec/ornê sur un individu^ et an figuré des assimilations qui n'ont aucun rapport avec ks idées que réveillent pour nous les teraiee. Qn^ ôiorme différence !
dans une autre. Celle dont ik se servent n'est véritablement pas la leur propre : c*est un instrument d'emprunt dont on leur a montré l'usage ; faut-il s étonner s'ils ne peuvent en tirer aussi bon parti que ceux pour qui et par qui il a été fait?
De là vient sans doute qu'il y a , assez souvent, je ne sais quoi d'étrange dans ce qu'écrivent les aveugles ; que parmi des phrases bien faites se rencontrent fréquemment des tours inaccoutumés, des figures qui surprennent. On en pourra conclure qu'une langue créée par des aveugles ressemblerait bien peu aux nôtres. Faite pour les impressions combinées du tact et de l'ouïe, elle serait sans doute peu riche de tours et de formes, mais elle offrirait un caractère de netteté et de précision que nos idiomes ne sauraient égaler ; avec sa construction et sa syntaxe toujours fondées sur une logique rigoureuse , elle serait peu propre à l'entraînement de l'éloquence, à l'enthousiasme poétique, mais la science y trouverait selon toute apparence le plus puissant instrument d'analyse et d'investigation que le langage humain lui eût encore offert.
Au sein des ténèbres où il est plongé, dépourvu jusqu'à un certain point d'une langue maternelle , est-il donné à l'aveugle de briller réellement comme écrivain par la vivacité de l'esprit, par l'éclat de l'imagination? De sa nature, est-il poète? Il me semble que cette question peut; après ce qui vient d'être dit, se résoudre sans difficulté. Quant à l'imagination, il ne peut y avoir d'incertitude : le monde coloré n'existant pas pour lui , où prendrait-il les images dont est faite sans doute l'imagination? Il est clair que de froides combinaisons de lignes et de surfaces, détachées par l'abstraction de l'ensemble où l'obscurité les confond, tiennent dans son esprit la place des tableaux magnifiques et variés dont le spectacle de la nature enrichit la nôtre ; il ne
peut connaître ce spectacle que par ouï-dire, et en parler que d'après autrui , c'est-à-dire sans chaleur, sans enthousiasme véritable. Je ne crois donc pas que les aveugles-nés paissent aspirer* à des succès remarquables , dans les compositions littéraires où l'imagination a la plus grande part, et je ne vois rien jusqu'ici dans ce qu'ils ont produit qui donne un démenti à cette assertion. Plusieurs, en effet, se sont fait remarquer par quelques pièces poétiques agréables et faciles. Un volume publié par Avisse, ancien élève de l'institution de Paris, renferme des pièces qui ne brillent pas par le goût, mais où se font parfois remarquer un tour original et une certaine verve (1 ). Roque, cité dans l'introduction, a fait preuve en traduisant quelques pièces de Métastase d'une heureuse
(1) Avisse, né a Paris, fut embarqué très jeune sur un bâtiment qui partait pour les côtes d'Afrique, et perdit la vue à la suite d'une inflammation dans le cours de ce voyage. De retour en France, il fut placé par sesparens i l'institution dont il devint bientôt un des élèves les plus distingués; plus tard il put enseigner lui-même la grammaire et la logique. Son volume de poésies dont la seconde édition porte la date de 1803, in-12, renferme un opéra-comique en vers, fort médiocre, qui fut joué en l'an v. Il peint dans plusieurs pièces l'extrême misère à laquelle il se trouvait réduit, ainsi que la plus grande partie des Français, à la suite du régime qui s'était alors imposé au'pay». Dans une épître à sa dernière chemise à laquelle les besoins de son estomac lui commandaient de donner le sort des autres, il dit plaisamment :
... Le cruel toujours me crie :
Vend ta chemise, il faut du pain ; U làut du pain I Ah 1 quel dommage Qu'un sec et gueux républicain Me soit pas libre , en son ménage , D'avoir ou de n'avoir pas faim 1
Au reste Avisse , Charles Pougens qui fut correspondant de l'Institut^ le naturaliste Huber, et plusieurs autres aveugles distingués, sont à tort confondus dans certaines biographies avec les aveugles-nés. Les considérations présentées dans cet écrit démontrent assez qu'ils doivent en être séparés. Parmi ces hommes qui devenus aveugles jeunes encore, ont fait preuve d'un véritable talent, un rang distingué sera assigné à M. Joseph Lafon-Labatut dont l'Académie française a couronné en 1845 un volume de poésies intitulé Insomnies et regrets^ titre qu'un aveugle-né ne donnera jamais assurément à ses essais poétiques.
62 DKS AVEUGLES.
f^pilité (1). Cette disposition à &ire des vers 8e manifeste inêiY)e e^ez habituellement chez les aveugles de Tun et de l'autre seye pour peu qu'on la suscite (2 ) ; mais ce goût pour le langage rhythmé a une ^utre origine, qpmme je le montrerai Qi-aprës« et il peut en résulter des versificateun^ plus ou n^oins habiles, mai^ non des poètes originau^c. L'Eoos* ms Blacklock lui-même que j'ai déjà eu oooasioa de citer plu^eurs fojsi et qui sans contredit doit ju^u'ioi m^rehw a Uk tête de tous ceux d'entre les aveugles qui ont écrit éli v«rg, ne donne pas un démenti à cette assertion. Fil» d'un iMçon et devenu aveugle à six mois, il fut amené à faire im vers dëa l'enfance, par le plaisir qu il éprouva à entendre Ure les poètes de son pays; à douze ans^ il avait déjà composé quelques pièces que son âge et sa condition rendaient doublement remarquables. A dix-neuf ans, la mort de son père le jeta dans un état d'abandon et d'aoïK^iété qui lui inspira un morceau touchant, son meilleur ouvrage peut*
(1) 0« «iteentr^ autr^ pièces de eet émvd^^ U traduction de la (kmam^tlA Qll le |M^e i»e félicite d'avoir rompu le» lien» qui reochainaient à uae infidèle, a^ue « traduil ainsi la ciimiiièiQe (tance :
Regarde-moi d'un air ftrouche.
Parle-moi éHui ton de pitié ;
Tes dédains et toa amUi(&
N'ont désormais rien qui me touche.
Ce sourire trop séénctcar
Sur moi n'a pti» aucvn cnqrira^
Et ces yeux» foêt te le dfare.
Ne savent pka» fronter mom cOBuar»
Dans ces deux derniers vera par k8C|«elf le^ tradiKCteuT a cherché à rendre 1^ vers suivant du poète :
Qoegli ecchi pt& non sanao JUi via dl questo cor.
^ipIttsioB tFouper mon eœw sera sans deato jagéo peu élégBBlCy Mflb eHe •al énergi^e, et il me semble qu'on y reconnaît an aveugle.
(S) Panntles areugles-nés, poètes de ces dernier» tempe, je doia oaentioiiner epédalenent M. Legoarand, professeor à yinstitutioa de Favia^ et dont •Btre attifes pièces fun poème en Diennettr de V^lenlin Haisy» na« cncora publié en entier, honore autant le cœur que Tesprit,
SENSATIONS ET )QÉKS. 63
être, par une r^^on facile à concevoir, Il publia un peu plag tard un volume de ppési^ qv\ç Reid çt Pavid E[um(9, ç/iih^ brejn CQippat^Qtes 4u je^^Q poète, Piit jugée» en pbilçwoph^s ^ en ami^, c'çst-à-4ire avçc un pw trpp df» jE^vw. ^^c]()odh; fi^s^it l^s ver^i avec une Xe\\^ focilité qu U en dic-« Uiit q^elqu^ois trente à quar(^nt^ de $uite avec \^ rapidité qu'w mçtt^t à les écrira. On ^'«tpUqu^ dè«-«lpç9i çQwment M poêlée d^^nère trop liiqHvent en un^ phraséologiç d'einprunt, pi^ Vexpre^on n'fifréq^eniinent ni cprr^tipn Xk\yx9^ t^a^e. C'était plutôt un imprpviw^teur qu w pqètç. (1)
Je ne regarde pourtant pas çpniroe impossible qu un ^venih gl^-i)é ^ve ^ quelque gcande et forte conociption dansi un g^nr^ quelconque, (n^pie^ de véritables b^utâi d? diction ^ l^ mett^t ^n oçuvre ; mais alors ce^ ^em^ m coup de génif^ dû à quelque individu de cette clç^e , d^ué d'une capacité supérieure, et qui» apr^ savoir prolwdéinent médité W s^ condition , ^ ^rait fait autant qu'il ç^t possible une togue à lui, une langue dans laquelle il pourrait cesser iètrç pâle inûtateur, et commencer à être éoriye^n original. Peut^tre retrouverait-on dan^ le^ cbants de cet (aveugle ces aspeç,^ nç^tt& et singuliers, sous l^quels doit se présenter la yie à celui qui ne peut que Wuçher et çptondre ; il se serait bÂX , par intuition , de vivea images de t^HXt ce qui doit rester éternellement ?oilé pour lui, et dans^ \e^ voix mystérieuses de son âme se révèl^mt tout un monde ûi^tiaie que se forge bi^ réellement spn imagination au ^ein de oette solitude silenr
(iQ ^'histoire littéraire de l'Orient fait aussi mention de (](uelques aveugles dbtiogués par leur talent poétique. On cite entre autres, le poète Bashar qui, sous les Ommiades, a peint avec la plus grande énergie les beautés de ki nature, ^'il n'^iya^t jamais pu voir, ca^* i^ était aveugl^e-né ; heureux s'il ne se fût jamais occupé que de ces sortes de peintures ! muis il fit une satire contre le calife Mohadi et périt par son ordre sous le bâtou ! ( Aslatic Journal, february 1835.)
cieuse, véritables ténèbres de Touïe, où il se complaît» surtout quand il est doué du sentiment poétique.
Quant à ce qu'on appelle proprement Tesprit, il est évident qu'il doit avoir chez les aveugles un tour tout particulier. L'idée, nécessairement fort différente, comme je l'ai dit plus haut, qu'il se sont faite des choses , imprime bien souvent pour nous à leur manière de l'énoncer un caractère frappant de singularité. Diderot a consigné plusieurs réponses de l'ingénieux aveugle du Puiseaux aux questions diverses qu'on lui adressait, qui portent tout à fait ce caractère. On lui demandait, après lui avoir expliqué l'usage des télescopes, s'il serait bien content d'avoir des yeux : 3^ aimerais bien autant^ répondit* il, avoir les bras longs; il me semble que mes mains m'instruiraient mieux de ce qui se passe dans la lune que vos yeux et uos instrumens. Il définit le miroir, une machine qui met les objets en relief hors d^euX' mêmes; et, comme on s'étonnait de son aptitude à un grand nombre de choses : Messieurs, s'écria-t-il, vous êtes surpris de ce que je fais, pourquoi ne vous étonnesi^vous pas aussi de ce que je parle P (1) Réponse où il y avait , d'après ce qu'on a vu ci-dessus, plus de vérité philosophique que ne le croyait celui à qui échappait cette brusque exclamation.
Toutefois, plusieurs de ces rapports vifs, de ces allusions ingénieuses qui supposent une connaissance en quelque sorte intime de la langue, un sentiment délicat de ses finesses , de ses secrets, doivent nécessairement être perdus pour eux; on n'a en général de l'esprit que dans sa langue, et c'est la nôtre que parle l'aveugle-né. J'en ai connu beaucoup pour ma part dont l'entretien était solide et intéressant, surtout empreint de cette sagacité qui leur est propre et au moyen de laquelle ils savent merveilleusement pénétrer jusqu'au
(1) Lettre, p. 14 et siiiv.
fond de la pensée de leur interlocuteur. Je n'en ai pas rencontré qui pussent briller par ces qualités souvent futiles et trop appréciées, qui caractérisent éminemment la conversation française : ils ont de la finesse, mais point de trait; en général, ils doivent se contenter d'avoir du bon sens et de la raison : leur partage est encore assez beau.
Il est presqu'inutile de dire que c'est l'imagination sous le point de vue littéraire que je refuse jusqu'à un certain point aux aveugles, et non la faculté d'imaginer, c'est-àdire de reproduire par la pensée les objets dont ils ont eu connaissance d'une manière quelconque. A cet égard, leur puissance est égale à la nôtre et elle s'exerce même plus souvent, parce qu'il faut sans cesse qu'ils se figurent en esprit une foule de choses environnantes que nos yeux nous montrent en corps. Les aveugles se rendent donc présens de la sorte et les objets qu'ils ont observés avec un des sens qu'ils possèdent, et ceux dont ils ont simplement entendu parler. Cette opération se fait avec plus de calme et aussi avec plus de rectitude en général que chez les clairvoyans; néanmoins l'idée, l'image dont l'esprit se pénètre ainsi, peut, chez ceux qui sont doués d'une sensibilité plus vive, aller de même bien au-delà de la réalité. On en cite un trait remarquable : un aveugle-né, élevé avec une jeune fille, s'était épris pour elle du plus ardent amour ; au moment où il allait l'épouser, un oculiste crut pouvoir l'opérer et lui rendit en effet la vue. Mais, quand, après quelque temps, le jeune homme put voir celle qu'il aimait, il ne trouva plus en elle, quoiqu'elle fut agréable, rien de conforme à ce qu'il avait imaginé, et il resta longtemps inconsolable d'avoir vu s'évanouir ces charmes pour nous incompréhensibles qu'il idolâtrait. (1)
^1) Kodenbacb, Coup-cPceil, p 67.
M DBS AVEUGLES;
Les songes^ ces produits d'une imagination que la volonté ne maîtrise plus, dont toujours, comme de raisdti, chet les ayeuglés, un mélange d'objets connus à Tétat de veille pàf les impressions de Touïe et du toucher ( 1 ). Maiâ il y à ici tme importante distinction à foire. Les rèVes des aveùgléâ leur rappellent surtout , avec Tincohérence et le désordre qtd s'y mêlent pour tous les êtres, des actions ^ des moui^éméns, fiuts à l'état de veille. Ceci n'a rien que de simple et né saurait être contesté. S'il s'agit de ces songes reproduiîla3!i la soisation de formes ificolores et simplémérit pàtpà' blesy \à. question devient plus difficile à établir aVec clarté. Il semblerait^ à entendre les ftVèugleâ eùx^tnêmes téïWHbt ee qu'ils éprouvent ^ rêvàtit, que, dans Cet état dé ôtlëpension de plusieurs deâ foncti^s vitaleËi, le à(êniiin@ttt tèttt ehtier concentré sur ces formes, s'élève â uflèsdttë de vtiè intuitive, qui lési^Ie, en quelque fa^dn, dëâtéfiëbr^ ôti êllfê Mnt polir eut etisevëlies. Je tie faii^ que bâsàtdëf k ëëi égard un nf^rçu sër leqttél je CrîtindMtiâ d'iiisfefèf; car j'âvm^fà qu'il est difitcilë de se faii^ef iiri^ idée bien jtiStë cTé bë que font éprouver réellement âtix àvétigîés ces fêvéë, cru flgiiftent quelquefois des êtres chitnériqiies, de vëfitàBlëà api^àri^ tions, doftt ils festeHt i?âîsiis et frâfpés àptès le réveil; j'» cru remarquer qUè la difficulté qtl'ils trdùvent â àë Mté bien cëmpréftdré, lettr causé aSSe:* souvent utie sdtte d*îrfipfttiëflcë quàtid on le§ ^^^Ésé à éè stljét.
A peitièi ttti féStë, ëst-il tiéi^essaltë d'ajoUtéf qli'il s'agit ici des atetiglëâ qui ti'oiit auctlHë idée de là lumière. Ceux qui ont vtl, consërvëtît pendatit un tettjj)s plus oiil moifis long, ta faculté de retî*otlter ëii rête ce tnondé de vîVès et riante^ images qui s'eët évatidui pour èUx ; iriais dette facult^ s'àf-
(1) M. Zeune (Bélisàr, p. 33) fait remarquer que quelques écrivains tels que Darwin, ont avancé à toii que les aveug)è$*nés ne rèvehl pas.
SENSATIONS ET IDÉES. et
faiblit par degrés et finit par disparaître complètement. Un homme devenu aveugle dans sa jeunesse , disait avec une douce mélancolie, cinq ans seulement après la triste perte qu'il avait faite : « Lorsque j'eus perdu la vue il me resta des songes qui souvent me jetaient dans le ravissement ; je voyais des arbres en fl^il^ i deà ptairies émaillées , les teintes rouges du soir et la magnificence du firmament; mais ces jouissances aussi sont maintenant passées pour moi, je ne rêve plus qui! en aveugle^ et des images formées d'après les sens de l'ouïe et du toucher remplissent seuls mes songes. (l)n
(ï) t^ihstihil aèè aveugles et dés sourds^mitetjs, âe Étirich, p, ^3. À t appui àt ce posiagfl^ j*en[irtilitfe à l'essai déjà cité de M. Victof* Siôkalski dët dniHu dératioDS intéressantes sur les songes des ateiigles. L'auteur après avoir établi ipie l'activité de fonctions perceptives étant consécutive à l'action des sens, un é^Dn^e^ê M peut ^às ptd^ rêver la lamlère que le soin'd-muet lé son , fait remarfuer que ai la rétine qui h senti qud<|«c temps devient anauroliqiie, il al'riterâ me les fonctions perceptives du cerveau conserveront encore pendant la preimère période de 1 àmaurose un reste d'activité, qui s'affaiblira peu à peu, jni^'à eë qtf'èilfe dèVieiiiie tdat à filit inerte. (< S* ai ^It smi^M, dit-ii, ihi apeugfes se rd/ouir à l'approche du sommeil, parce qu^Us rêvaient alors le monde tel qu'ils t avaient vu avant leur malheur. Mais ces rêves deviennent de moins éi èiôibs fî^4^enS^ et lé cérveàii n'étant plus excité par des objets exlérieurs, ptad inseUaiiitetfent la fiicalté lé tepl-odtiire la pèrèeptiott visuelléi L*é]io((tle où cesse l'activité perceptive de l'organe visuel central est difficile à fixer ; fUtf dëpéiid ie l'âge, de la force, du développement de l'individu au moment olilàéié àftiJint de cécité. Il pâtait constimt qtle iWoh petà la vue dans Yfmfuatei la faculté de rêver des formes et des couleurs ne se prolonge guèt% aur'delà de l'adolescence \ c'est du moins ce que croit avoir constaté par de nëUibr^Aises observations M. Hèrmann {ûber die trdume der bÙnden), La cause en m i)«e lés pèrcc^tiote fisudléé n'aVaiënl (las eu le (èlnips de se ccMsdIidet', de devenir habituelles. Hue personne qui devient aveugle à un âge avancé, conserve jusque dans sa vieillesse la faculté de rêver des formes et des couleurs^ bien que teitè fotulté deviehiië de joiir eit Jour (tlus faible et plus limitée, (p. S7, 28)* » Je dirai, relativement à ce passage intéressant , que l'auteur he me parait pas séparer assez les formes et les couleurs toujours, en effet, coqfondue^ pour nous, mais qui sont des objets très distincts pour les aveugles, ans» bien dans Fétat de veille que dans l'état de soîniiieil.