‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 21 sur 67 · LE TACT ET L'OUIE · texte numérisé non relu

LE TACT ET L'OUIE

gage, ils n'attachent pas un sens à ces expressions qui constituent la partie la plus usuelle de notre vocabulaire : un instinct naturel doit d'ailleurs les porter à en chercher en eux les équivalens. Eh bien , ces équivalens , c'est l'ouïe qui va les leur fournir. La voix a pour eux une foule de nuances délicates qui nous échappent ; il m'a été confirmé par plusieurs aveugles, qu'elle est la base du premier jugement qu'ils portent sur l'extérieur des personnes : ils se sentent plus ou moins attirés vers elles, suivant le degré de charme et de douceur qu'ils remarquent dans leur organe. C'est là pour eux une présomption de beauté ; ils apprécient d'après la voix l'âge (1), la taille et certaines difformités du corps (2) , souvent avec une justesse que pourront seuls comprendre ceux qui ont fait une savante analyse de l'instrument vocal. Ds ne s'en tiennent pas là encore , et ils étudient la voix précisément comme nous étudions la physionomie, pour y découvrir les qualités du cœur. Elle leur fait de même présumer la beauté morale comme la beauté physique. On racontait un

(1) Dans ces derniers temps, quelques romanciers ont choisi l'être privé de la vue pour héros ou héroïne de leurs narrations ; mais pressés de produire, ils ne se sont guères attachés à étudier le sujet qu'ils mettaient en scène. Dans Diane de Chivry-y de Frédéric Soulié, la plus connue de ces productions, Diane dit à un interlocuteur : «Etes-vous vraiment un vieillard?» question absurde, car s'il est une prétention bien justifiée de la part des aveugles c'est celle de distinguer parfaitement, à l'organe, un vieillard d'un Jeune homme. L'auteur a été mieux inspiré quand, faisant comparaître en justice cette malheureuse jeune personne, i laquelle il prête, au surplus, des sentimens et des actes bien étrangers au caractère naturel des aveugles, il dit : « Les respirations haletantes qui troublaient seules le profond silence qui se fit a son entrée, arrivaient à son oreille et lui étaient comme autant de regards Celle qui voit

peut se voiler de ses paupières et ne pas regarder qui la regarde; tandis que Diane ne pouvait s'empêcher d* entendre qu'on la regardait,

(2) Les aveugles reconnaissent aisément, selon M. Rodenbach [Lettre, p. 13), les bossus au son de leur voix. Le même raconte que, dans une soirée A Bruxelles» un aveugle sut dire avec précision, d'après la voix, l'Age de toutes les personnes présentes. Il ne se trompa qu'A l'égard de quelques dames, qui ne se plaignirent pas de son inexactitude.

jour, a mademoiselle de Salignac , un mauvais procédé d*une certaine personne a Tégard de sa famille : i — Ah I s'écria-rt- ^lle vivement ; qui r aurait cru , ai>ec une voîjt si douce ! Assurément elle n'est point tout à fait chimérique oette correspondance que les aveugles établissent entre les aco^is de la voi^ et les prédispositions de Tâme ; elle donne lieu, il est vrai, à de nombreuses erreurs qu'ils rectifiât Misuite, comme nous rectifions nous-mêmes celles auxquelles nous entrmnp l'expression souvent si trompeuse des traits ; mais il y a là toutefois un fond de vérité incontestable. Pes travauj^ ingér nieux ont déjà réduit en art l'étude morale de la physionomie humaine, peut-être est-jl réservé à quelque aveugle de nous en offrir d'analogues sur l'expfession vooal^. Il me semble que c'est parmi eux que doit naître cet autre Lavater(l)« Quelques-^uns portent à un degré presque incroyable la mé« moire d'une vchx entendue ; c'est leur manière de reo(Hmaîtve une personne ; c'est en l'écoutant qu'ils se ressouviennent avec plus ou moins de netteté de l'avoir connue, à une épe« que déjà éloignée quelquefois. Henri Moyses reconnaissait souvent ainsi , de^i^ jGins i^près , 1^ personne avec laquelle il

(1) M. Knie (note de !a traduction de la première édition de cet ouvrage, p. 86 ) confinae de la manière la plus positive et d'après sa propre expérience les obserfattons ci-dessus. « La voix, dit-il, est pour moi le meilleur miroir de Tàme et je me trompe rarement sur le caractère d'une personne que j*ai entendue parier pendant quelques jours, parfois même quelques heuréà. •> L'auteur ajoute que cette aptitude à se servir de l'ouïe avec une merveitleuse sagacité, pour discerner toutes les nuances du caractère moral, est propre aux aveugles qui sont musiciens comme à ceux qui out dd rester étrangers à cet art. Cette remarque est juste et intéressante. Il s'agit en efiet ici de deux em<piois fort distincts des impressions résultant d'un même sens : Tun se rapporte à Toreille, l'autre au jugement ; celui-ci sert à tel aveugle pour lire dans la pensée d'autnit , celui-là h tel autre pour saisir ce qu'il y a de plus exquis dans la combinaisen harmonique des sens. Il n'y a, coBOAie on voit, rien de oemmuB dans le })ut , et il ne saurait y avoir non plus rien de commun dans le résultat.

Lg TiCT PT L'OUÏE. iri

n'ayait m 4^ ^n ^p^retien : h vom ^er( donc ^noore m ^uk ^ye^gl^s Çfîipme à nous la physianomie (1).

Ç'i^ IW le t9Q( qu'ils p^rQPiveat les àéiaik des objets diy^r^ ; (f^ par Touï^ que» daB« ^n grand nombre de cas, Ub ^n cçpn^ftfi^t l'fiDAeœble ; Us di^nneiit ain^ leur eeup^dœti génfkal 31M? 1^ iieu]^ pà il se trouvent, sauf à les étudier plus t^d ^^ 1q toucher ; ils en caieulent l'étendue ( ils savent s'ii y ^ àe^ Qi^^bles, si i^n en a ôy , ^ on en fi ^out4 d*esB«iiids. ^^y^nt j'en ai vu n'avoir besoin pour reconnaître que qud^ fgiv^ 4t^t dans un appartement, que de bhff&c du pied ou de J^er un eri léger à la porte. Leur oreille pereevait la difr %«iiC0 de la vibration de Tair contenu dans la pièce, suivant qu'elle était vide ou occupée. U n'est pas rare non plus qu'ils reeonnaîeiBent les personnes à leur piarche ; au surplus , nombre de clairfroyans, dou^s d'une organisatieR supérieure ou cb^z lesqfiels la nécessité a dével^)pé une grande fin^sse de l'ouïe , £omprendront jusqu'à quel point elle peut être portée chez lis aveugles.

lissent souventavertis de l'approche d'un corps quelconque par une sorte de reàNilement 4e l'air sur le vjsage , que nous ressentons nous-mêmes dans l'obscurité , si nous y donnons quelque attention ; mais j'ai pu constater <pie Touïe est , oe qui paraîtra fort singulier, pour beaucoup dans les impreseiofie de cette nature. Un jeune aveugle me disait un jour i|ue, dans les promenades qu'on lui faisait faire hors de la denjeure commune, il s'apercevait sur-le-champ qu'il y avait devant li|i un mur, une haie, une montagne, un obstacle enfin.

anaen

(1) Je iqe souviens^ qu'avant eu occasion de me reU'ouver un jour fivec uo iciên élève de rinstitution, après quelques années d'intervaUe, il me dit qu'il hii suml^ait que jt datais éâre mieux portant «t plus fort qu'à Pépoquc 04 9 W>aiJ Qo^m comme <Ji8çiplc. Çé|^ à 919 v^^ (ï»'") \H^ ^ ^^ amélioration en effet très marquée dans ma santé , longtemps assez débile et aiavt vaïei'mM.

M Quand je me trouve dans une vaste plaine , ajoutait-il en portant la main à son oreille et en étendant le bras avec un geste très expressif, il me semble que je suis à perte éCome.n Cette expression si remarquable, calquée sur la noire à perte de Due dans une situation analogue, m'éclaira beaucoup sur Timportance de ce sens chez les aveugles. Un autre, qui se faisait remarquer par son adresse à se diriger seul au travers des rues les plus populeuses, me disait que, lorsqu'il se trouvait ainsi en ville, un bruit trop fort qui survenait inopinément , le tambour , par exemple , lui faisait sur-le-cbamp perdre sa route, à tel point qu'il se trouvait parfois , quand le bruit avait cessé , au fond de Tétroite allée de quelque maison, sans se douter comment il y était entré. Il m'expliquait ceci en disant qu'habituellement il fallait, pour ainsi dire, quil s^ écoutât marcher ; je compris que dans ce cas , ne pouvant plus s'écouter à cause du bruit trop fort qui retentissait à son oreille, il était ébloui et se troublait, conme nous quand un trop vif éclat vient tout à coup frapper nos yeux.

C'est à l'emploi constant que les aveugles font de l'ouïe pour se mettre en rapport avec le monde extérieur, avec ce qu'ils ne touchent qu'accidentellement ou avec ce qu'ils ne sauraient jamais toucher , qu'il faut attribuer , je pense , certaines inclinaisons de tête qui leur sont propres; ils la posent pour l'oreille, comme nous la posons pour les yeux; ils la penchent de côté pour mieux entendre , comme nous la portons quelquefois en avant pour mieux voir. La parité est parfaite.

Or , il y a une langue spéciale pour l'ouïe , une langue dont l'expression , quoique un peu vague , répond néanmoins à tous les sentimens de l'âme , suffit à toutes les idées principales de l'entendement. Que les .aveugles soient susceptibles d'arriver à l'intelligence la plus complète et la plus avancée

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