‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 25 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ciOITi GT MUT18MB.

L'odorat acquiert parfois chez les aveugles une très grande délicatesse, et il unit dans ce cas son action à celle de Touie, pour établir une relation pronapte et étendue avec les objets extérieurs ; mais ce concours est rare, parce que les aveugles ne cherchent pas habituellement à arriver par un exercice spécial de ce sens à des perceptions qu'ils pourraient aisément lui demander (1), et il n'offre de particularité véri« tablement intéressante, que chez les individus plus maltraités encore de la nature, qui joignent la surdité à la cécité, et sont par conséquent muets et aveugles ; l'odorat devient alors le sens de la vie extérieure : il remplace ordinairement l'ouïe chez ces infortunés, comme l'ouïe remplace la vue chez les simples aveugles. C'est ce que constate l'observation importante faite par Spurzheim , et consignée dans un de ses écrits, sur le jeune écossais James Mitchell, né en 1795^ et affligé, dès ses premiers ans, de cette double infirmité. « Dans son enfance, dit ce phrénologiste , Mitchell flairait toujours les personnes dont il s'approchait, en portant leurs

(1) ClappertOB parle, dans son dernier voyage au oentre de l'AlHcfue, deeer^ taÎDs naturels qui découvrent, à Todorat, les mines de fer abondantes dans ces contrées.

mains à son nez et en aspirant Tair; leur odeur déterminait son affection ou son ai^ersion, de même que les personnes douées de la vue sont attirées ou repoussées par une forme belle ou laide ; il a toujours reconnu ses habits par lodorat et refusé de mettre ceux d*un autre, n Une jeune fille également privée du sens de Touïe et de la vue, qui existait en France il y a quelques années, semblait aussi se servir de Todorat dans ses faibles manifestations affectives et intellectuelles. La malheureuse enfant avait été trouvée un soir sur la voie publique, couverte de haillons qui ne paraissaient pas lui appartenir. Conduite par quelques personnes charitables dans un hospice, elle écartait de la main ses vêtemens en les flairant, et elle ne redevint tranquille que lorsqu'on lui en eut donné d'autres. Un magistrat, qui eut connaissance de cette déplorable situation , veilla à ce que rien ne manquât à cette pauvre fille, dans Tasile où on l'avait reçue. Bientôt elle le reconnut ; elle sentit sa présence et lui tendit les bras en signe de gratitude. Menée un jour dans une maison, elle sembla tout-à-coup saisie d'une émotion inaccoutumée ; elle s'agita avec une certaine vivacité, ouvrit elle-même une porte qui se trouvait à sa droite, puis saisit une chaise avec empressement et^arut chercher autour d'elle quelque objet connu et familier. Etait-ce la main d'une mère ou d*une sœur que l'infortunée croyait rencontrer? Avait-elle senti quelque odeur qui lui avait rappelé la maison paternelle! C'est ce qu'on peut conjecturer. En efiet, quand elle reconnut qu'elle s'était trompée, elle croisa tristement ses bras sur sa poitrine , et des larmes coulèrent le long de ses joues. Insensiblement, une profonde mélancoUe s'empara d'elle, et elle s'éteignit tranquillement un jour; on eut dit qu'elle sommeillait, et l'on fut même quelque temps sans s'apercevoir qu'elle était morte. On estima qu'elle devait avoir de vingt à vingt-deux ans. N'est-ce pas là un fait bien remarquable

et bien fécond î Ne semble-t-il pas qu'on voit dans cette courte et mystérieuse existence, un être moral aux prises avec un organisme imparfait qui ne lui permet pas de développer toute son activité ; qu'on assiste, pour ainsi dire, à une lutte infructueuse , où c'est l'âme qui tue le corps 1

L'odorat n'exerce parfois, au surplus, qu'une action sans importance dans le développement moral et intellectuel des sourd8-muets*aveugles. Quelques-uns même sont entièrement privés de ce secours. Telle est la condition d'une jeune fille actuellement existante aux Etats-Unis, dont l'éducation poursuivie avec une haute intelligence par le docteur Howe, directeur de l'institut des aveugles de Boston, a produit des résultats si surprenans. On ne lira pas sans un vif intérêt, les détails de cette singulière expérimentation de procédés ingénieusement combinés pour tirer une intelligence des ténèbres profondes où elle semblait devoir rester à jamais ensevelie. Je les ai fidèlement extraits de divers documens (1 ) auxquels la jeune Laura Brigman a donné lieu, et résumés en un mémoire lu à l'institut (Académie des sciences morales et politiques) en mai 1845, et dont cette savante compagnie a bien voulu ordonner l'insertion dans le recueil de ses actes.

Nous venons de considérer la cécité et le mutisme accidentellement réunis chez le même être, dont le malheur se trouve ainsi hors ligne ; mais on se pMt à comparer l'individu privé de la vue avec celui chez qui c'est l'ouïe qui fait défaut; comme on attache, avec juste raison, un immense intérêt à la possession de l'un ou de l'autre de ces sens, on associe par la pensée des classes d'individus qui n'ont d'autre rapport que d'être placés vis-à-vis de l'espèce dans des conditions

(1) Animal reports ofthe trustées of the Perkins Institution for t/ie Blinda BostoD, 1840 et années suiv» — Voir V Appendice >^^ à la fin de ce volume.

exceptionnelles, tellement distinctes et diverses au surplus, qu'il vaudrait peut-être mieux s'abstenir du parallèle ; mais on ne peut attendre celte sage réserve du plus grand nombre^ et il faut se résoudre à dire quelques mots de cette question, sans cesse adressée aux personnes vouées à 1* éducation d'enfans appartenant à Tune ou l'autre de ces deux catégories : Quelle condition^ somme toute, est préférable dé celle du sourd-muet ou de celle de t aveugle-né? La question serait bientôt décidée si Ton s'en rapportait à ceux-là même qui appartiennent à ces deux classes d'infortunés. Lrt Providence est grande; chacune d'elles, résignée à sbn sort et également incitée à en tirer le ifeeilleur parti possible, ne voudrait pas l'échanger contre la condition corhespemidante ; je n'ai jamais rencontré d'aveugle-ilé qui tdhilût renonfcer à la parole pour recouvrer la vue , tii de sourdmuet de naissance qui consentît à perdre la vue potif reconquérir la faculté de parler. Cela se conçoit aisémefit wi surplus : ce serait pour chaqtle elassè d'êtres bhangèr le côhfiti pour l'inconnu, et sacrifier un avdntfigë Wèl dont drl peut ap précier l'importance, pour obtenir une coinii^ensatiofi dtfftt on n'a pas clairement l'idée.

M. Rodenbach, examinant donc avec beaucoup d'ifnpaftiâlité la question dans son intéressant Coup-d'oeil ^un avêUgle sur les sourds-muets, se prononce eri définitive pouf ses confrères d'infortune ; il résume, poUr étayer son avis, les traits principaux du caractère moral des aveugles et les oppose à ceux que présente à l'observation la condition du sourd-muet. Les aveugles, dit-il, sont habituellement gais, tandis qu'en général les sourds-muéts sont tristes (1 ); doilc

(1) Les sourds-muets se sont en général récriés contre cette opinion de M. Rodenbach ; ils veulent être gais autant et plus que les aveugles. Je ne demande pas mieux pour ma part ; toutefois, je ne puis in'empêcher de dire qu*il résulte des observations que j'ai pu faire, que Cette gaité dotice et céMe,

la part des premiers dans ce qu'on peut appeler ici-bas le bonheur est plus considérable, donc leur condition doit être préférée,

A cette opinion d'un aveugle-né distingué , j'ai voulu opposer c^lle d'un sourd-mtiet dlstin^é aussi, et j'ai prié M* Berthietj ancien élève et aujourd'hui professeur de l'institut de Paris, de ttie faire connaître ce qu'il pense â ce sujet; voici sa réponse, je cite textuellement :

- Il n'est pas uti seul parlant, que je sache, qui n'aimât mieux être sourd-muet qu'aveugle. Effectivement, comment se défendre d'un saisissement douloureux en jetant un coupd'œil sur l'extérieur de l'aveugle? Le sourire a beau voltiger sur ses lèvres, l'incarnat briller sur ses joues , le sentiffielàt vient s'ensevelir dans le silence de cette figure; tout en lui offre la triste image du tombeau. Son existence est enveloppée de ténèbres étemelles, pas un rayon de lumière ne saurait percer ses paupières engourdies. C'est une mal* héâreusé victime que la mort accompagne au milieu des vi- Vtois, et même au milieu des plus vives clartés. Le sourd- Itniet, au contraire, jouit comme tous les hommes de l'éclat des cieux, des brillantes couleurs des fleurs , des richesses nouvelles de la campagne, de ce qui fait enfin le charme le plte attrayant de la nature et de la vie. Chez lui on voit là pensée éomme dans une glace transparente. Sa figure n'est pas seuleinent parlante, elle porte le sceau de la dignité hômaine. Son attitude est celle de l'indépendance; ses yeux, c'est le sentiment dans toute sa délicatesse, dans toute son énergie, avec plus de vivacité même que chez l'homme qui parle; c'est enfin l'âme à découvert, à nu, car nous ne savons pas, nous, l'art de farder et de dissimuler ; nous avons

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^ "'l ^ ne se trahit pas par des éclats immodérés parce qu*elle est habituelle, me

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P<iratt être bien plus fréquente chez les aveugles que chez les sourds-muets.

8i DES AVEUGLES.

beau nous instruire, la nature première garde plus chez nous son empreinte que chez les parlans. Quel œil sera jamais assez pénétrant pour découvrir chez nous au premier aspect l'infirmité qui nous affligea

M A l'aveugle, il faudra toujours pour conducteur un en- £Emt ou un chien, et pour appui un bâton. Le sourd-muet n'a besoin ni d'un guide ni d'un soutien. Il peut se suffire à luimême, et poursuivre sa route sans un indispensable ami, avec lequel Dieu sait s'il sympathisera ! Si l'aveugle domine le voyant, que deviendra celui-ciî un esclave. Si c'est le contraire, plaignons le pauvre aveugle; il peut, au premier moment de contrariété, être abandonné seul sur le bord de tous les précipices. Le sourd- muet circule tout seul dans nos rues, sur nos places, dans nos promenades, il voyage tout seul far terre, par mer. Son œil est bon, car on comprend que, dès qu'un sens manque, les autres acquièrent aussitôt plus d'énergie, plus d'activité. Cet œil est scms cesse aux aguets, il épie le moindre danger, il est à-la-fois partout : la fréquentation des lieux publics est devenue pour lui une habitude sans péril. D'ailleurs, l'ébranlement du sol annonce au sourd-muet qu'une voiture approche, et il n'y a pas d'exemple qu'un seul ait été écrasé.

<• Si dans un concert harmonieux le sourd-muet n'est pas aussi heureux que l'aveugle, il l'est mille fois plus sur la scène du monde. Nature ! quelle plume peut réussir à te décrire dans toute ta beauté, dans toute ta poésie t L'aveugle ne pourra jamais avoir la moindre idée de cette harmonie qu'àucime langue, pas même celle du geste, ne peut peindre, de cette harmonie aussi supérieure à celle de la musique, que l'œuvre de l'homme est inférieure à l'œuvre de Dieu.

<« S'agit-il d'envisager la question sous les rapports sociaux, et de déterminer lequel, du sourd-muet ou de l'aveugle, peut le plus utilement servir son paysî Si le sourd-

muet ne peut pas, comme M. Rodenbach, siéger dans les chambres de son pays , il peut du moins Téclairer de ses conseils et lui transmettre des réflexions écrites dont l'absence de la vue n'enchaîne pas l'essor rapide.

« Lorsque l'ennemi est aux portes, le sourd-muet peut tirer son coup de fusil comme s'il parlait.Demandez-en autant à l'aveugle. N'est-il pas à craindre qu'il tire sur les siens!

« Le somxl-muet peut sauver la vie à son semblable qui se noie ou qui se voit menacé d'un incendie. Demandez-en autant à l'aveugle qui ne voit ni la rivière qui coule , ni la maison qui brûle!

« Veut-on savoir lequel possède le plus de moyens: d'étendre ses| connaissances! Si l'aveugle a sur le sourd-iuuet l'avantage d'accroître le domaine de ses idées par l'ouïe qui l'initie à toutes les pensées humaines, le sourd-muet n'a-t-il pas presque exclusivement pour lui les livres, les manuscrits, les médailles , les tableaux , ces vastes archives des connaissances accumulées par les siècles! Les arts libéraux, l'histoire naturelle, l'anatomie, la chimie, sont interdits à l'aveugle; il n'est pas une seule science, un seul art, la musique exceptée, que le sourd-muet ne puisse acquérir (l). n

Ce morceau, non moins piquant par sa forme que par la source dont il émane, nous met sur la voie de la vérité; il en est de cette question comme de beaucoup d'autres : on la résout en la considérant sous les points de vue distincts et tranchés qu'elle présente. Disons-le donc : sous le rapport de la formation de la raison , du développement de l'intelli-

(1) M. Berthier a ajouté de nouveaux développemens à sou opinion, dans une lettre subséquente où il combat quelques-unes des assertions par iesqueU les se termine ce chapitre; je crois devoir néanmoins y persister, parce qu'après mur examen et sans entrer à ce sujet dans un débat oiseux, il me semble que. le point de vue auquel je me suis placé pour juger les deux conditions, sera celui de toute personne qui n'appartient ni à l'une ni à l'autre et est, par conséquent, à même de ju^r la question avec impartialité.

gence , rien ne remplace le langage ; mais pour les relations sociales , pour les nécessités de la vie positive, rien non plus ne saurait remplacer la vue. Les philosophes ont dès longtemps aperçu cette liaison , cette sorte de dépendance mutuelle entre la pensée et la parole; l'une en effet suscite et seconde l'autre; on parle, pourrait-on dire, jusqu'à un certain point, parce qu'on pense, et on pense parce qu'on parle; ceci devient plus frappant encore lorsqu'on compare les deux conditions anormales dont il s'agit. Pourvu de l'organe vocal , c'est-à-dire du moyen de communiquer ses idées, le plus simple, et le plus fécond, le mieux adapté à l'exercice et au perfectionnement des facultés de l'esprit, l'aveugle me parut être incontestablement plus rapproché de nous , plus rattaché à l'espèce entière dont il a l'attribut distinetif et essentiel, moins imparfait enfin selon les conditions primitives et fondamentales de l'humanité. «Ons'accorde généralement, disait avec justesse,4lans une circonstance récente, un éminent prélat (1), à le trouver moins à plaindre que le sourdmuet, et on semble en conclure la supériorité du sens de l'ouïe sur celui de la vue, supériorité du reste, déjà démontrée, pour le remarquer en passant, par la prééminence de ses affinités' qui le mettent en contact avec la vérité morale et intellectuelle, tandis que l'organe de la vision n'a de relatîoo qu'avec les phénomènes corporels. » En ce sens il vaudrait donc mieux être aveugle (2). Mais dans cette société

^1) Monseigneur Je cardinal Giraud^ archevêque de Cambrai^ discours pro^ nonce à Lille dans une réunion de charité en faveur des sourds-muets et des aveugles de Fives, 3 mai 1849, p. 5.

(2) Les sourds-muets sont fiers des avantages oorp<Nrels qu'ils ont sur les aveugles, dit judicieusement M. Howe (Fifteenth annual report^ etc., p.€) et ils ont raison, parce qu'ils y trouvent une compensation pour leur in/érioriie décidée relativement auK moyens de développer œ qui est le plus appréciable dans l'homme, la puissance iutellectucllf , lessentimcBi moraux, les habitudes de sociabitité. » Kouf rapprocherons d^ retté opinion d'un intelligent observateur, celle de l'iMlttulanr des jeunes aveugletdt Paris. « Le souvd-BMMt, 4it

OU il est moins isolé, avec laquelle il peut mieux s identifier que le sourd-muet, il jouit à un degré bien inférieur de la libre activité de son être ; il y est un membre infiniment moins utile à lui et aux autres, et c'est là un immense désavantage. Si donc il est préférable d'être aveugle comme homme , il vaut mieux être sourd-muet comme citoyen. En général, dans le partage de la fortune, la plus forte part devrait être du côté de Taveugle; on a dit, avec raison en efiet, que le mutisme est plus supportable dans la pauvreté et la eéeité dans la richesse. Mais, au contraire, laveugle appartient bien plus fréquemment que le sourd- muet aux rangs inférieurs de la société, et cette circonstance ajoute «icore aux misères de sa condition ( 1 ).

M. Guadet [Annales de Véducation des sourds-muets et des aveugles^ t. v, p. 242) a, sans contredit, un avantage incontestable sur l'aveugle en tout ce qui tient aux facultés physiques, mais Taveugle à son tour l'emporte^ à notre gyify sur lesourdrinuet en ce qui touche aux focuUés inteUectuellct ; telle a été, il nous semble, la loi établie par la nature. »

(1)M. Piroux, directeur de l'institut des sourds-muels deNancy,aingénieusencnt essayé de faire comprendre l'idée qu'il se forme de Tétat respectif du sourdms^ et jd.e Taveugle^ par une figure gjéométrique. Supposons dit-il, que l'état normal d'une personne soit représenté par un rectangle A^ B, G^ D, partagé par une ligne E, F,'en deux parties égales, l'inférieure ct»rrespondant au physique, et la fnpérieure au moral. Traçons une diagonale B, D, daiis ce rectangle. Eh bien^ selon lui, l'état physique et moral du sourd-muet de naissance délaissé sera exactement figuré par le triangle de droite D, C, B, et cdui de l'aveugle far le triangle D^ B, A,

Sourd de

naissance.

Aveugle

de naissance. ^^"'^"^^

b'un doit plus à la^nature, l'autre reçoit plus de la société.

Je terminerai par une remarque intéressante et qui achève, ce semble, de mettre l'objet en lumière. Bien des obstacles, je viens de le reconnaître, entravent la marche de l'aveugle dans les sentiers de la vie, et pourtant avec Taide de la parole dont il jouit, de ce langage articulé, véritable lien social de l'humanité, il n'est guère de carrière à laquelle il ne puisse se rendre apte , à la différence des sourdsmuets auxquels un si grand nombre restent forcément interdites. Cet ouvrage offre sous ce rapport, à chaque page, des traits frappans dont je résume ici le curieux ensemble; l'église, le barreau, l'administration présentent tour à tour, chose étrange, des aveugles dans leurs rangs! Nicaise de Malines, dont il sera question plus loin, fut ordonné prêtre, et le savant Malaval ( 1 ) obtint dispense en cour de Rome pour recevoir la cléricature ; dans l'autre siècle l'Allemagne nous signale un JeanHansen (2), qui devenu aveugle fort jeune, exerça avec distinction, en Hollande, les fonctions de minis«tre évangéUque ; l'écrivain auquel est emprunté ce fait, cite un autre aveugle de la Hesse qui, vers le même temps, ayant acquis les connaissances les plus étendues, exerçait dans son lieu natal les fonctions de médecin. A la même époque, en Belgique, Nicolas Bacon descendant de l'illustre chancelier d'Angleterre, devenu docteur en droit , plaidait avec succès devant le conseil de Brabant. Aujourd'hui la tribune politique du même pays nous présente Alexandre Rodenbach; le professorat, dans ses diverses branches, compte une foule d'hommes distingués dont les noms ont été déjà signalés ou

(1) François Malaval , né à Marseille en 1627, perdit la vue à Tâge de neuf mois et devint néanmoins un des profonds théologiens du temps. Il a publié divers ouvrages dont un a été taxé de molinisme. Il mourut en 1719, âgé de quatre-vingt-douze ans.

(2) Il savait presque par cœur la Bible entière, de manière à pouvoir en citer à volonté les versets de tel chapitre qu'on lui désignait. (Klein, ^/ir^iM;A,etc« p. 411).l

CËGITÊ £T MUTISME. 89

le seront dans la suite de cet écrit. Au xvii® siècle, un Anglais qui fut ambassadeur à Madrid, avait pour précepteur de ses enfans, un aveugle-né dont Leibnitz, dans ses Mé" langes, signale la merveilleuse sagacité. L'aveugle PhefFel, né à Cologne, et auteur de poésies allemandes agréables, dirigea dans sa ville natale une école militaire, où fut élevé Tun des généraux étrangers qui ont marqué dans les grandes guerres du siècle, le prince de Schwartzenberg, On cite en Angleterre un parent de Tauteur du roman célèbre de Tom Jones (Fielding) qui, tout aveugle qu'il était, exerçait à Londres les fonctions de chief magistrale of the policeoffice ou de lieutenant de police; il avait dans la tête les signalemens de plusieurs milliers de voleurs, et ne se trompait jama s lorsqu'on les traduisait devant lui ( 1 ). Dans la carrière civile, laissant de côté les professions qui tiennent à Tart musical et sont en quelque façon le domaine propre des aveugles, nous rencontrons aussi des faits dignes de. mention ; nous trouvons successivement des aveugles ingénieurs, fabricans, courtiers de marchandises (2), banquiers. On pourrait ajouter encore à cette nomenclature ; mais en voilà suffisamment pour faire comprendre que la plus grande partie des occupations oii préside l'intelligence, ne sont pas nécessairement défendues aux aveugles; que leur infirmité n'est nullement un obstacle insurmontable à ce qu'ils puissent en pratiquer les devoirs ; parce qu'ils trouvent quelquefois dans cette exquise subtilité des sens qu'ils possèdent, des moyens

d] Guillé, p. 56.

(2) « Nous avons connu à Lyon un aveugle-né, M. Benoit, qui s'était fait courtier de marchandises ; il allait seul dans les rues ; connaissait toutes les maisons de commerce et ne se trompait jamais sur la qualité des denrées qu'il vendait en échantillons. Le goût, l'odorat, le toucher, étaient d'excellens agens qu'il employait avec une finesse extrême. » ( Des Aveugles^ etc., par madame Niboyet, p. 117). Le même écrivain cite un autre aveugle de Màcon, appelé Lagrelée, qui s'était livré aux opérations de banque.

9e DES AVEUGLES.

de compenser la fatale disgrâce qui les afflige ; dans le fait, i] ne &ut bien souvent, pour les replacer dans toi|s leurs droits sous ce rapport, pour les élever au niveau de ces conditions sociales qui semblent au premier abord incompatibles avec l'état de cécité, que seconder habilement leurs efforts. PouvonsHfieus en dire autant des sourds-muetst

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