‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 26 sur 67 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

SYSTÈME D'ÉDUCATION INTELLECTUELLE , MUSICALE ET TECBNOLOaiQUE DES AVEUGL8S.

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ghapitrï; prï!hiër.

ÉPUGATIPN PHYSIQUE.

J u essayé de faire connsdtre sous son triple rapport la ntuation exceptionnelle des aveugles-nés ; j'ai présenté tour à tour sur Tétat physique, moral et intellectuel de cette classe d'êtres, tout ce que mon expérience et celle de mes devanciers ont pu me suggérer de digne d'attention. De cet exposé il résulte assurément que , s'il est un mode, un S3rstëme quelconque de développement et d'éducation au moyen duquel on puisse améliorer, perfectionner cette condition , la mieux adapter aux conditions sociales ordinaires , ce mode , ee système doit être spécial ; c'est'à«>dire qu'il ne peut être en aucun point parfaitement semblable à celui qu'on applique communément à l'enfance des personnes qui jouissent de la vue ; que, conforme dans le but, il doit presque en tout différer dans les moyens.

L'éducation de l'aveugle-né a, avant tout, pour objet de seconder l'essor, de favoriser le développement de l'être physique, point essentiel dans toute éducation , mais qui a ici ,

tout ce que nous avons dit ci-dessus le fait assez pressentir, une plus haute importance encore. Cette éducation présente ensuite trois points bien distincts : elle est littéraire , musicale et industrielle. Sous le premier rapport, son but est de former et d'enrichir une intelligence si souvent bien partagée de la nature ; sous le second , de Tinitier à tous les secrets d*un art vers lequel il est porté par son organisation même ; sous le troisième, de lui fournir dans la pratique d'un métier adapté à sa situation, des moyens d'existence , quand il ne peut les puiser dans les ressources d'un esprit cultivé ou dans son habileté musicale. Sous les trois rapports il s'agit toujours de rendre à la société , en l'utilisant pour lui et pour les autres, un être qu'on avait cru longtemps condamné à rester toujours pour elle un triste et incommode fardeau.

L'éducation physique de l'enfant aveugle doit commencer bien avant la nôtre ; il faut , pour ainsi dire, le prendre au sortir du berceau. Il y a en effet ici à initier des mains que les yeux ne guident pas, aux actes les plus élémentaires de la vie commune. On sait quelle difficulté c'est , dans le premier temps, pour un petit enfant qui voit, de mettre ou d'ôter un simple vêtement ; ses doigts n'obéissent qu'avec embarras, et qu'après un exercice répété, à cet instinct d*imitation qui le porte à faire lui-même ce qu'il a vu faire aux autres : que sera-ce donc pour l'enfant aveugle, dont les doigts se meu^ vent dans les ténèbres et que rien ne provoque à l'imitation! Par la nature , son inaptitude est complète ; aussi l'œuvre maternelle est-elle à son égard plus minutieuse et plus pénible. Heureusement , comme par une sage compensation de la Providence, cet admirable sentiment maternel s'accroît en raison même du degré d'infortune où se trouve placé celui qui en est l'objet ; il faut , pour bien comprendre cette vérité , avoir été témoin de la sollicitude tendre et inquiète dont l'enfant aveugle ebt l'objet de la part de ses parens» même quand

ils appartiennent à ces classes de la société où les labeurs pénibles qui absorbent la vie, livrent trop souvent la jeune &inille à un funeste abandon ; son existence est constamment entourée de soins et de précautions ; il y a n^ême là parfois quelque chose d'excessif qui lui devient infiniment nuisible. En effet , comme on redoute pour lui un péril dans chaque pas , dans chaque mouvement , on Tempêche d'étendre autant qu'il le pourrait sa sphère d'action, de se mouvoir librement dans l'espace , de s'habituer à manier toute sorte d'instrumens au risque de quelques légers accidens dont on ne devrait pas s'alarmer, de vivre enfin de la vie de tous ; il tend alors de plus en plus à tomber dans cette apathie dont j'ai fait ressortir les fâcheuses conséquences pour sa santé ; il grandit impropre à tout, et par suite obligé de recourir sans cesse à autrui ; et rien ne doit plus ajouter un jour à son malheur, que le sentiment de cette dépendance complète et nécessaire dans laquelle il se trouve à l'égard de ceux qui l'entourent ; l'enfant en était satisfait parce qu'elle lui épargnait le moindre effort ; l'adulte en gémit parce qu'elle le place dans une situation contrainte et subordonnée , incompatible avec sa dignité d'homme. Qui sait même si un jour cette incapacité absolue à l'égard de toutes choses, cette complète inexpérience de la vie qui en fait un fardeau plus incommode , ne lui seront pas reprochées par ceux-là même qui ont tant contribué à le faire vieillir dans cette situation d'enfante De tels retours ne sont-ils pas, il est trop vrai, dans notre nature inconséquente et légère ?

On ne saurait trop insister sur ce point auprès des mères qui ont le malheur d'avoir un enfant affligé de cécité ; Dieu garde P aveugle-né, dit à ce sujet l'abbé Carton, iVune mère qui fait tout pour lui! (1) Elles doivent se prémunir contre

(1) Annuaire de P Institut des sourds-muets et des aveugles de Bruges^ hi- 18, p. 69.

Texrës de cette tendresse craintiTe qui croit toUjoQfâ onmpromise par l'exercice de son activité propre , par le jeu de ses organes f cette pauvre petite créature à qui elles ofit dontié sa triste existence. Il faut réfléchir d'ailleurs que ëeë ftlaltfiéîs sont exagérées ; nous ne les concevons jusqu'à ce point pMr l'enfant aveugle, que parce que nous assimilons tôujdtifs stt ^tuation à celle dans laquelle nous nous trouvons placée tldttS' mêmes lorsque nous pas^sons de la clarté du jour à l'obscurité ; mais cette assimilation est erronée ; les ténèbres Sont Tétât naturel de Taveugle-né, et il est bien plus que nous fie croyons, pourvu de tous les moyens de se mouvoir alséttieftt et sans péril au sein de cette nuit pour lui perpétuelle ; il ne faut pour cela que seconder en lui le développement dé cette aptitude particulière ; mais il est nécessaire de s'y pfei^dre de bonne heure, autrement elle se perd sans retotlf ; si pût exemple on a négligé d'exercer le» doigts avant la dixîèittê année, l'expérience l'a prouvé , ils se raidissent et devlettttèttt en général inhabiles à tout acte mécanique ttn peu compliqué. Après cet âge, les bras n'acquerront plus de souplesse, tii les mains de dextérité, et vous verrez celui dont T éducation phy«- BÎque aura été ainsi mal entendue, contracter des habitudei^ de corps gauches et embarrassées, des attitudes disgradetkses, qui contrasteront péniblement avec l'extérieur libre etfertfle de son compagnon d'infortune mieux dirigé (1).

(i) BIM. Klein et Knie, en Allemagne, ont TÎvement insisté Èvtt lé^ MiA) attentifs et minutieux qu'exige la première enfance des aveugles. Le ëeraier a publié sur ce point, un petit écrit auquel le gouvernement prussien a cru dëvéir dotmer une très grande publicité, et qu'il a fait parvenir dans toutes les pommunes. Je ne crois pas devoir entrer ici dans plus de détails sut* éel objet. En effet, les principes indiqués par les deux écrivains semblent tellement reslèHfl^ de la condition même de la cécité, qu'il est à peine nécessaire de les préciser. Il finit dire ensuite que l'application eit est essfentiellement variable suivant les cas. Il suffit donc de considérations générales propres à éveiller la solliéitttde dies parens, sur la nécessité de susciter, de diriger, au sortît du berceau chez IVnfant aveugle, ces mouveniens élémentaires des pieds, des ntains^

Tous les aveugles qui ont réfléehi sur leur siiaàtimtj ûotn^ prendront la justesse de ces vues. Le dooteur Blaûkiddk éil a exprimé de semblables. Il veut qu'en élevant les csifaiis aveugles^ on les laisse autant que possible étendre leuf spbëte d'aoti^ ; qu'on leur permette de toucher toute sorte d'Histrumeils et d'en essayer Tusage 2 le risque dtf quelqtte légère blessure est bien moins à redouter id suivant 1^, que eette langueur iunestë à laquelle on lei^ ccrndâmnerait. Datts la vie domestique on leur rend un véritable ^rvice eh lespri-^ vant de bcmne heure de ces tendres pféveiiâhijés dont ils sent si souvent Tdbjet , en les laissant circuler sansgtiidé, ètf les livrant à leurs propres efforts , en les habituant ft ne pAÉ toujours eompter sur autrui ;

Au sein des familles^ aussi bien que dans les établissement 0à sont élevés de& aveugles , le principe fondamental doit être dé les amener à accomplir eux-mêmes et sans secours^ tous les actes de la vie domestique. L'expérience a montré que t;ela est possible pour la presque universalité de ceu5t qui sont du reste bien Constitués ; mais on ne satrait ermre quel préjugé règne dans le monde à cet égard. L'idée dominante < c'est q^'un être privé de h v^ n'est pas tnêmé eapaUe de se mouvoir à lui tout seul. Aussi ëntèhdahS-nôuâ joiimellement les visiteurs de l'institution de Parts, en Voyant de jeunes personnes dont la tenue est convenable , s'émer^' vriller d'apprendre qu'elles s'habillent , se coiffent, prennent tous les soins de propreté, font leur lit , plient leurs vêtements, etc., sans avoir nullement besoin qu'une main bienveillante vienne en aide à leur cécité !

Il serait difficile de déterminer au juste la limite de ces simples actes dont l'aveugle-né peut devenir capable dans la

de la tète, de Torganisme tout entier, pour développer en lui eufiu, confor* mément au but proposé, l'activité humaine.

maison paternelle , quand son activité , au lieu de rencontrer de perpétuelles entraves , est au contraire habilement stimulée y quand on n'est pas persuadé d avance qu'il n'est propre à rien , quand on le laisse patiemment bien étudier tout ce qui l'entoure. Je pourrais en citer une foule de traits frappans ; je me bornerai à un seul. Vers la fin du siècle dernier vivait à Obrig, village de la basse Autriche , un homme appelé Joseph Gattermayer , qui avait perdu la vue dès sa troisième année. Orphelin et vivant au miheu de frères et de sœurs laborieusement occupés à soutenir le fardeau de l'existence commune , ce jeune enfant se sentit de bonne heure le vif désir de les seconder , et il se rendit insensiblement apte à faire tout ce que faisaient les autres membres de la famille, jouissant de la vue : il soignait les bestiaux , leur donnait la nourriture, puisait de l'eau, portait du bois, nettoyait la maison et gardait les enfans plus petits que lui. Devenu grand et fort, il allait aux champs avec les autres hommes; là on le voyait se livrer à tous les travaux de la culture, faire de l'herbe, recueilUr les fruits, fendre les arbres, tailler la vigne , etc. A l'époque des récoltes , on l'employait absolument comme un clairvoyant dans les habitations du voisinage où il se rendait toujours sans guide ; c'était à lui qu'un de ses frères avait confié le soin de deux caveaux qu'il avait en des lieux difTérens , et l'opération délicate de soutirer et de couper les vins qui y étaient déposés ; il achetait lui-même tous les objets qui lui étaient nécessaires , et faisait souvent les emplettes de la maison ; enfin , sans parler de divers travaux mécaniques auxquels s'était rendu apte cet industrieux aveugle , il n'était pas étranger à la pratique de l'art culinaire (1). Quel exemple pour nos campagnes où l'on regarde si souvent un aveugle comme ne pouvant avoir de meilleure destination

(1) Klein, p. 408.

ici-bas, que celle d'attendre les voitures publiques sur la grande route pour obtenir quelque monnaie des voyageurs importunés par sa plainte monotone !

n faut donc, en principe, laisser à Taveugle toute liberté de se mouvoir seul , et Texciter sans cesse à en faire usage , et cela au-dehors comme au-dedans de l'habitation où il a été élevé ; l'expérience l'a montré , s'il est toujours guidé , jamais il ne connaîtra les lieux qu'il traverse; si, au contraire, comme c'est ordinairement le cas pour ceux qui sont élevés hors des villes où les dangers sont moins à redouter , il est livré à lui-même , préparé aux difficultés, aux périls que peut lui offrir le sol, il le gravit avec pmdence, il en sonde et étudie tous les accidents; il en fait avec ses pieds, habitués à le fouler, l'objet de remarques si précises et si justes, qu'il devient parfois , pendant la nuit o u au milieu des tempêtes, la guide le plus sûr que le voyageur égaré puisse choisir. C'est ce genre d'habileté, qui paraît au premier abord si extraordinaire dans l'état de cécité , qu'avait acquis un aveugle allemand qui vivait au commencement de ce siècle dans les Alpes tyroliennes. Cet homme, appelé Simon Moser, avait perdu la vue à deux ans ; il s'était livré à une exploration tellement patiente des sommets environnans, qu'il fut bientôt capable d'y diriger les pas de tous ceux qui les visitaient. Entraîné par une sorte d'instinct voyageur , il poussa de plus en plus ses excursions, se rendit jusqu'à Gratz, et se fit messager , portant les lettres et l'argent dans ces contrées montagneuses, où tout autre genre de communication ne saurait guère exister. Il périt en 1818, âgé de trentetrois ans, dans xm torrent où déjà plusieurs clairvoyans avaient perdu la vie avant lui. A l'époque où Simon Moser servait de guide et de messager dans les Alpes , existait aux environs de Manchester , en Angleterre , un certain Metcalf qui ,

devenu aveugle dès la plus tendre enfance, était arrivé , par

une connaissance également détaillée du terrain sur lequel il réttdaitvà pouvoir exercer les fonctions die surveillant et faiêaie d*ingénieur des cheminé publics. ^ Je 1 m tu soivent , dit nn fiémèîh oculaire dont lé rédt m été consigné dans les Ifansaetions dé la Société de Manefaester , je l'ai vu armé d'tÉi loàg bâton ; tràvéi^ailt les routes , gravissant les rœhdri» , eik{Morant lès vallées , meisurant leur étendue et leurs ^entl^ diverses , afin de pouvdir en tracer le dessin. Q s'était fittt tfes méthodes particulières d'aipentage ; plusieurs routes dU Derbyriiire, notamment aux invitons de Buxton^ ont été amendées ou construites sous "to direction { 1 ). <*

Tous les aveuglés sans doute ne sauraient être doués du degré db sagacité que supposent les faits que je viens de <âter ; mais beaucoup , si on les livre peu à peii à eu)t-mênles > tlèviennént aptes à circuler libn&ment dans tous lès lieux ; lès rués d'une Ville populeuse même ne leur présehterdnt ^tllbdês dangers auxquels ne puîBse les soastraii^ efette expértmentàtion prudente qui leur est prbpre. Je lis, dané un reebeil aéiéricàin que j'^i auvent dté (2 ) , que danâ la ville de 1%- ^éln ce fut ùh aveugle c^ui y remplit , piisndant vingt ma, Yttàploi de crieur public. îl en parcourait -^ sAns guide, touis i^ quartiers , s'arrêtàht dans les càtrefoùw, pout y domifer cèfe *Vis doht les feuiH^ quotidienweè isom aujéurd'btd un ihtWrprètë phM COfn^odé et |)lus ïdr.

Je ti'ieft diitii pas davantage sur ce point. €'est à celui qui reçoit des femilles, pour Télevér et pmtc Titistruire, Tenfetit aveugle , à suppléer à ce qu'il y au<*ait eu de défectueui à cet i^rd dans *ia ^réSHière éducation. Il doit se bien pénétrer dtes pritTcip^î^ intîôntiéStâblëi que je viéhs d'exposer, et étaWit ^ conséquêiiée nne^rié d'exetctces proprés à développer le

(1) É/tcyclopédie hrttànit., art. Ëlinj.

^) Norlh American Beview^ 1880.

genre spécial d'aptitude dont il s*agit ici. Je n'ai pas besoin de faire reinturquer combien doivent concourir hu même bat la g^mHaétiqUe et ces sor t€fâ de marches et de odntersioBS militaires, dont j' ai ailleurs et soiis un autre rapport recommandé raffplication.

On obtiendra encore de )a sorte un autre résuUat. Bn même temps qu'on étendm incessamment la sphère d'actiyité du disciple, et qu'on augmentera la somme de ses connaislUncesi on perfectionnera aussi eh lui l'usage des sens dent il jouit» et dont nous avons pu apprécier déjà l'exquiai» déli-> eatesse. Car il ne faut pas croire que l'an n'ait plus rien à faire ici et qu'il ne puisse encore venir en aide à la nature. Trdp prét>ccupés du désir de faire, par des procédés ingéh^ux , paiticiper les aveugles aux bienfaits de l'instruction eoQimune à touâ, leurs maîtres n'ont pas assez songé ai général ft léttr communiquer d'abord une instruction spéciale, commandée par leur situation même, et plus propre qu'on ne crmt à fiiciliter le succès de l'autre. Je veux parler de cette partie de leur éduieation phy^que, qui leur apprendrait à faire un Miploi plus étendu , plus ^ûr , plus varié des organes qui sermiii che2 eux d'intermédiaire aux sensations. Quelque^ faits bonstans tracent la marche à suivre à cet égard. Je vois , par exemple , qu'ils estiment la proximité du feù par ie degré de ehUeur , la pl^itude dû vaisseau par le bruit que fait en tombait la litiueur qu'on transvase, le poids des corps au mojren du bàlanœm^t des mains ( 1) : ne pourrait^on pas , par dés exercices réguliers^ faire de ces dispo»tions naturelles de véritaMes méthodes d'appréciation i Certains aveugles notit {«rvenûs a tire avec les doigts du pied; des caractères rendus Bensibles pour la main ^ comme il va être dit ci^après ( d'attirés se servent de l'extrémité de la langue j5bur reconnaître

400 DBS AVBU^BS.

une forme que Tiiidex ne peut pas discerner; le poli des corps a pour eux des nuances dont nous pouvons à peine nous faire une juste idée : n'y aurait-il pas là encore matière à des exercices nombreux et variés , qui constitueraient une sorte de cours àetactilUéf singulièrement propre à ajouter à leurs connaissances! On nous enseigne à voir , c'est4-dire qu'on nous apprend à corriger les impressions si souvent fautives de Tœil : ne pourrait-on pas aussi enseigner aux aveugles à entendre! ne puiseraient-ils pas, dans une sorte d'étude pratique des phénomènes 'de la sonorité et de l'audition , des moyens de faire de l'ouïe un instrument plus exact encore! On s'attache à conserver précieusement la vue parmi nous ; on prend divers moyens pour qu'elle ne perde rien de sa force et de sa netteté : n'y aurait-il pas aussi quelquefois des précautions à prendre pour conserver au tact chez les aveugles, ce d(^ré de finesse et de subtilité quun usage irréfléchi et abusifdoitémousser! J'ai souvent entendu dire à déjeunes aveugles, qu'en s'éloignant de l'enfance ils avaient perdu cette sensibilité délicate du bout des doigts, qui leur faisait distinguer des lignes ou des points faiblement saillans, de sorte que la lecture ou telle autre opération semblable leur devenait dejourenjour plus difficile. Mais s'était-on le moins du monde inquiété de soigner , d'entretenir cette délicatesse du toucher qui , dans le cours naturel des choses , convenablement exercée , loin de se perdre , devrait ce semble devenir plus exquise encore vers l'adolescence! En aucune façon. Rarement a-t-on la précaution , en élevant des enfans aveugles , de ménager leurs mains comme nous ménagecms nos yeux , et de ne pas consacrer à des travaux qui exigent une action continue des doigts et durcissent Tépiderme , ceux-là même qui semblent appelés à des succès dans les sciences et dans les lettres. Une sage réserve apportée à cet égard aux. occupations de ces derniers, serait néanmoins d'un grand in-

térêt pour ne rien ôter des moyens qu'ils sont susceptibles d'acquérir , et dont ils peuvent tirer , comme on le verra , un parti si avantageux. Une propreté recherchée , peut-être le contact régulier avec certaines substances , contribuerait à conserver cette sensibilité exquise des mains ; je dirais près» que quen un grand nombre de cas elles devraient être habituellement enveloppées , et qu'il conviendrait que les aveugles portassent des gants comme nous portons nous-mêmes des conserves (1).

Les vues que je ne fiais qu'indiquer, et qui jettent, j*06e le dire» un jour nouveau sur l'éducation et l'instruction des aveuglefr-nés, ont été pressenties en Allemagne, où je vois qu'ont lieu, dans les institutions ouvertes à ces enfaiis, des exercices destinés à leur faire apprécier, au moyen du tact, de l'ouïe, du goût et de l'odorat, le poids, le volume, la nature d'une foule d'objets. Ds apprennent ainsi à distinguer le métal dont une chose est faite par le son qu'elle rend , et certaines substances minérales par leur saveur , leur odeur ou leur ténuité moléculaire ; ils peuvent déterminer les graines des plantes, les feuilles des arbres, etc. Il est facile de comprendre jusqu'où l'on peut aller dans cette voie, pour accroître à la fois la somme des acquisitions intellectuelles et la puissance des organes de la sensibilité.

(i) M. Kùàeahkch dît (Lettre ^ p. 89) qu'au musée des aveugles de Paris, M. Fournier et lui, pour perfectionner en eux le sens du toucher, se procure* reot de la pierre*ponce, avec laquelle ils se frottèrent l'épiderme de Tindes en ayant soin de porter un doigtier de peau.

Je lis dans le rapport annuel de l'institut de Boston pour 1842 (p. 20) qu'un vieux soldat aveugle, afin de rendre la peau durcie de ses doigts apte à percevoir les earactères saillans , j appliqua à diverses reprises des emplâtres véiicateiret.

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