‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 29 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En possession de ces moyens élémentaires , qui serveiit à tous les hommes à marcher dans le labyrinthe àe là science humaine , l'avéïiglé pourra satisfaire le désir ardent qu'il éprouve d*y jpénétrer, lui aussi, et il devra souvent à la rectitude de son jugement d'en parcourir, sans s'égarer, tous les détours. La langue maternelle, premier degré de son instruction théorique , lui est enseignée par la méthode ordinaire, qui attend sans doute des perfectionnemens ; elle a consisté jusqu'ici à mettre entre les mains des élèves le livre élémentaire en reUef , et à le leur faire, pendant deux ou trois ans, apprendre littéralement par cœur. Tout ce que j'ai dit sur le développement des facultés intellectuelles des aveugles, sur l'esprit d'analyse qtti tes distingue, doit faire comprendre que la méthode n'est pas la plus judicieuse qu'on pût choisir : il est clair qu'il faudrait y substituer des exercices gradués , qui feraient découvrir les préceptes dans les exemples mêmes. Cette marche , qui serait bonne pour toutes les classes d'élèves , serait merveilleusement adaptée à l'intelligence des sujets qu'il s'agit d'instruire. Elle hâterait singulièrement leurs progrès, lesquels sont néanmoins parfois très rapides, grâce aux modifications intelligentes que tel maître habile sait introduire dans la marche régulière

de renseignement. On comprendra , au surplus , qu'il s'agit ici d'une observation tout à fait générale et qui s'applique aux études de toutes les écoles ; que nos traités grammaticaux ne soient pas arrivés à la perfection, tout le monde le reconnaît, et qu'il n'y ait point encore de grammaire parfaitement adaptée à la condition des aveugles, je ne saurais m'en étonner. Longtemps on a eu pour principe fondamental , dans la composition des livres élémentaires a leur usage, qu'il fallait simplement mettre à leur portée ceux dont se servent les voyans. Eux-mêmes partagent, la plupart du temps , cette croyance que la raison et l'expérience, à mon avis, ne justifient pas toujours. Relativement à Tobjet spécial qui nous occupe, j'ai vu nombre d'enfans aveugles , zélés du reste pour l'instruction , manifester une sorte de dégoût en étudiant les règles de notre tel idiome, et îl m'a paru que c'était alors la méthode plutôt qu'eux qu'il fallait en accuser.

Quelques volumes composés de morceaux extraits des auteurs anciens, ont été imprimés à l'usage des aveugles, ainsi que les grammaires de ces langues; mais c'est au moyen de la méthode de traduction et de décomposition recommandée par Dumarsais et Radonvilliers , qu'ils avancent rapidement dans l'intelligence des auteurs. On a vu quelquefois ces jeunes gens, moyennant environ une heure ou deux de travail par jour , parvenir en quelques années à résoudre facilement les principales difficultés des classiques latins. C'est la nomenclature seule qui les embarrasse. Mais ici ils seront bien servis , s'ils le désirent, par une mémoire dont j'ai mentionné ailleurs la merveilleuse puissance. Dans le fait, on pourrait citer un nombre assez considérable d'aveugles qui, à l'époque où l'on n'écrivait qu'en latin, ont possédé cette langue de manière à pouvoir s'en servir pour publier des ouvrages philosophiques ou théologiques , dont la bibliographie a con-

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serve les titres; Taveugle-née helvétienne, dont j'ai fait mention au chapitre précédent, mademoiselle Walkiers , parlait cinq langues et savait le latin au point d*avoir pu retenir par cœur le texte littéral des Psaumes de David et du Nouveau-Testament !

La rapidité des progrès de quelques jeunes aveugles dans cet ordre d'études, m*a montré que la construction de la langue latine doit être, dans sa simplicité, mieux appropriée à la tournure d'esprit des aveugles , et débarrassée pour eux de quelques difficultés qui nous arrêtent. Ce travail , qui doit être renvoyé au dernier tiers du temps consacré à cette éducation, c'est-à-dire à l'époque oii l'entendement est suffisam* ment développé, est, du reste, avec beaucoup d'avantages, accompagné de l'étude de la grammaire générale, étude qui, de même que celle de toutes les branches de la science philosophique dont elle forme le préambule , est presque toujours suivie de succès parmi les aveugles. On ne saurait croire combien cette connaissance des préceptes généraux du langage, facilite l'intelligence des préceptes particuliers de chaque idiome. Il est étonnant qu'on ne l'introduise pas dans l'éducation ordinaire. Par exemple , cette théorie des cas , qui fait si souvent le désespoir de nos écoliers, deviendrait ainsi pour eux d'une intelligence facile, puisqu'à ce point de vue il n'y a plus là après tout qu'un rapport entre deux mots, lequel a sa valeur représentative tantôt dans une préposition et tantôt dans une désinence. C'est le jugement qui découvre dans ce système le rapport : il fait ce que font dans l'autre le rudiment et le dictionnaire. Je pose de simples données vérifiées par une longue expérience, et que pourront méditer les personnes qui s'occupent en général d'éducation.

On a pu , au surplus , se demander jusqu'à quel point il était à propos pour les aveugles, de se livrer à l'étude des langues anciennes* Certes , si de bons esprits ont été^ fond^

à diriger à cet égard de justes remarques contre l'instruction de nos collèges, à nnontrer que dans nombre de cas , c'était bien du temps consommé pour d'assez faibles résultats , que dire en principe, dans notre époque, d'un tel enseignement, lequel ne saurait être évidemment qu insuffisant et incomplet , quand il s'adresse à des enfans placés dans une condition où le but doit être d'arriver, par le moyen le plus prompt, à un savoir directement utile? Aussi a-t-il été , en général , retranché du cadre de l'instruction dans la plupart des instituts d'aveugles.

H ne faudrait pourtant pas considérer comme superflu tout enseignement de ce genre pour certains élèves d'élite. Il est manifeste, au contraire, que leur développement intellectuel en sera puissamment secondé; sans parler de la connaissance intime de notre langue, qu'on ne peut tout à fait acquérir qu'en puisant à quelque degré à la source antique, d'où elle émane, n'est-ce pas toujours un travail fécond pour l'esprit que celui auquel on se livre quand on cherche à retrouvrr la pensée d'un écrivain sous des formes et des termes inconnus, et ce travail ne sera-t-il pas plus fructueux encore pour les aveugles de qui, d'après les considérations que nous avons présentées dans la première partie de cet ouvrage , l'instrument de la parole réclame un examen plus approfondi? L'étude d'une langue vivante peut au reste fort bien remplacer ici celle du latin et du grec. La lacune est remplie à cet égard dans les principaux établissemens étrangers, où lalangue française est en général enseignée.

Les belles-lettres forment l'objet d'un enseignement plein de charmes pour les aveugles. La lecture et l'analyse des beaux modèles ont le plus vif intérêt pour eux. Les personnes familiarisées avec l'intérieur de nos collèges et qui savent avec quel dégoût profond les jeunes gens suivent en général leurs classes , ne croiront qu'avec peine qu'ici

4|9 PEÇ AVEUGLES.

u^e leçon perdue est quelquefois une véritable priva|.ipn. Cela est pourtant exactement vrai , çurtoi;t quand le professeur est aimé de ses disciples.

L'instruction littéraire a du reste un but ir|{j[^oi:^t que je dois signaler : rien peut-être ne contribue davantage à améliorer la condition morale des aveugles , à co^ibattre certaines dispositions que j'ai reconnues chez ces enfa^s, ^, donner de rafi,^bilité à leurs manières, de )a politesse à leur langage ( 1 ) : j'q.i vu , pour dompter cette humeur un peu raide , obtenir 4e rapides résultats de séries de lectures susceptibles d'exciter en eux un vif intérêt. En général , tandis que dans Tédiica* tion des jeunes y oyans on doit si souvent écarter l^çs émotionç, il faut les rechercher ici ; l'âme qui est plus ordinairement close à toutes vives impressions a besoin de secoures. Elle gttend qu'on la louche, qu'on l'entraîne. Que le (naître s'attache aussi par de fréquentes exhortations niof^l^s à ramener à la vie ordinaire , à leurs relations nécessaires avec les homifies , ces êtres que la nature a séparé^ de tous les autres ; qu'il ne craigne pas de les leur faire aimer. Armés d'une défiance naturelle , ils ne porteront point dans leur^ premières relations avec la société cette candeur , cet ab^doa qui nous exposent si souvent à succomber à tous les pièges tendes à notre inexpérience. Il peut se trouver dans le langage qu'on leur tient et dans les ouvrages qu'.on leur lit , lu^e foule de choses qui ne conviennent guère ^ leur situation. J'en ai fait souvent la remarque. Ceci demande, de la part de toutes personnes chargées d'élever des enfans aveugles^ dç grandes précautions. Pourquoi, par exemple, Içur présenterait- on le tableau d'erreurs et de folies, auxquelles ils doivent forcément rester étrangers i Ne serait-il pas à craindre qu'ils ne prissent ainsi d'avance en haine et en mépris l'espèce hu-

(1) Blacklock, Mncyclop, Britan,^ art. BHnd,

mtfine , et rien pq^raiî-il pli)^ aggraver les misères ^e leur con4itioQ q^e pelte (uixes];j^ iQ|s^thrQpie?

PÇ9 ngtjpijs usue]les de philosophie morale , de droit çt 4'4ç.on9P9|e politique, ce cprnpl^ment de Tinstruction qui n^jtnque 6{icqr§ en gran4e partie dans Tenseigneipent de nqs 4cples , sfont de la plus haute iipppr^nce pour les aveugles qu*e^l^s transportent dans un cercle c^'idées, auquel ils resterçi/ent étr^gers, et les préparent à entrer dans la vie comigj^e. Çfis notions ont du reste un grand intérêt pour eux ; r^liide ide l'histoire qui s y rattache n*excite pas moins yive- {negt leur attention aussi bien qiie celle de cette surface du globe qiji'il ne \eur est pas donn^ de voir.

Jpi l^art spécial, créé en leur faveur, leur est venu en aide par d'ingénieuses tentatives que j'ai à faire connaître. Elles rfmontent à Weissembourg de Manheim dont j'ai déjà parlé. Cet aveugle distingué, ayant eu l'idée qu'on pouvait employer le relief pour confectionner des cartes à l'usage des aveugles , passa par plusieurs conceptions pour la réaliser; la première consistait dans un emploi de la gravure, au moyen duquel on arrivait à Y impression de cartes à lignes saillantes. L'exécution fut imparfaite. Il y renonça. C'était, coitime on va le voir ci-après , la meilleure et celle à laquelle on devait revenir environ un siècle après.

Weissembourg imagina successivement ensuite de marquer les divisions, d'abord avec des perles de verre passées à un fil qu'on cousait sur la carte , puis avec de la chenille qu'il collait avant de la coudre , et enfin avec des chaînettes jBp soie , de différentes grosseurs, qu'on fixait également avec l'aiguille. Avant d'en venir à cette dernière sorte de cartes ^rjdées , auxquelles il s'arrêta comme les plus satisfaisantes, il avait fait construire à grands frais des plans qui excitèrent alors une vive curiosité ; des sables de diverses granulations y figuraient les sortes de terrains, et des verres habilenxent

encadrés les parties d*eau. Weissembourg n'attacha luimême aucune idée d utilité pratique à son invention ; il est toutefois probable que c'est cette invention qui a suggéré la première pensée des plans en relief, plus tard en usage dans les institutions d'aveugles de l'Allemagne, et qui présentent, non pas seulement comme nos cartes des sinuosités saillantes, mais aussi tous les principaux accidens du terrain : l'élève les peut suivre ainsi du doigt, et acquérir de la sorte une idée encore plus nette de la disposition générale du sol que nous ne le pourrions nous-mêmes à Taide de nos cartes gravées ; aussi l'usage de ces plans , exécutés par un artiste habile sous la direction de M. 2^une , a-t-il passé de l'institut des aveugles de Berlin , dans un grand nombre d'établissemens ouverts aux jeunes clairvoyans. Transportés en France et déposés à la Bibliothèque nationale (1) , des échantillons ont depuis été reproduits en grand nombre (2) , et ils font aujourd'hui partie des objets reconnus utiles aux progrès de l'éducation publique (3).

Mais ce procédé est fort coûteux ; les plans construits de

(i; La bibliothèque conserve aussi la Notice géographique du ga&toh- ReT.i£F de Lai'tigue ^ qui parait avoir la priorité sur tous les travaux de ce genre.

(2) Par la maison Bauerkeller.

(3j C'est ici le lieu de mentionner le globe terrestre en relief exécuté par M. Hochstetter, et aujourd'hui déposé à la bibliothèque de l'institution. Ce globe, qui n'a pas moins de 8 décimètres deux tiers de diamètre, était une conception malheureuse, puisque dans de telles dimensions il ne pouvait servir aux études ordinaires des classes, et ne remplaçait nullement des séries de cartes adaptées au toucher. Son exécution a coûté considérablement, et M . Hochstetter a été bien loin de se trouver indemnisé de ses dépenses par la somme pourtant assez forte (3,000 fr.) que lui a accordée le gouvernement. La société d*encouragement pour l'industrie nationale lui a, sur le rapport de M. Jomard, décerné en 1835 une médaille d'argent; mais nonobstant l'avis de ce corps distingué, nuus ne pouvons guère, à Tinstilution, considérer en définitive cette œuvre que comme uue biiUante inutilité. Un glol>e analogue de 9 pieds et demi anglais de tour a été construit à l'institution de Gtascow.

la sorte sont peu maniables et d'un transport difficile, et la surface présente parfois des détails parmi lesquels se perdrait le doigt de l'aveugle. On en avait adopté en France, jusqu'à l'époque actuelle , un autre , bien insuffisant sans doute , mais au moyen duquel on évitait en partie ces inconvéniens ; c'était un simple perfectionnement du système adopté en dernier lieu par Weissembourg ; voici comment ces cartes étaient exécutées : On collait une carte sur une feuille de fort carton , puis on adaptait avec de la colle forte un fil de fer à chacune des lignes de démarcation qu'on voulait rendre saillantes pour le doigt de l'aveugle; des têtes de petits clous figuraient isolément, des villes et par groupes, des montagnes ; ceci fait, on recouvrait le tout d'une nouvelle carte semblable à celle sur laquelle avait été faite l'opération , de manière à ce que les distributions diverses de chacune se correspondissent bien exactement; mais là était la difficulté , difficulté à peu près insoluble , même pour l'ouvrier le plus habile , seul capable au surplus de ce genre de travail. Une autre conséquence d'une semblable confection, c'était que les cartes devaient nécessairement être de très grandes dimensions, ce qui les rendait d'un usage incommode. Le prix auquel elles s' élevaient était encore un grave inconvénient ( 1 ) , puisqu'il privait la plus grande partie des élèves de l'avantage de pouvoir s'en procurer une collection à leur sortie de l'institution , avantage précieux, surtout pour ceux qui se proposent de chercher dans la transmission de leur science acquise des moyens de subsistance.

Frappé des inconvéniens que présent-ait ce procédé, et désirant de simplifier la confection des cartes, j'avais moimême imaginé, dans ce but , d'adapter aux divisions que je

(1) Une carte vendue 2 ou 3 fr. chez le marchand, revenait ainsi préparée à IS ou 20fr.y et se vendait à l'institution 60 fr. !

446 DES AVEUOLBS.

voulais établir un fil de laiton , ou tout autre à la fois solide et flexible » en le fixant par une soie de distance eti distance, à la oiurte collée dur un carton tnince ; puis je recouvrais la carte d'une sii)nple gaze gommée , de telle sorte qu'il y avait à la fois transparence suffisante pour le voyant et relief poUr Taveugle; ces cartes , dont un modèle a été soumis en 18!£3 à radministrati6h de l'institution de ï^aris, pouvaient, ôomïne on doit voir , être ^é&lisées sans beaucoup de frais et sur de petites dimènsibhs. Lé {Procédé devait recevoir des perffectionnttnetts ; je fus détourné d'y donner plus d'attention, par la pensée , infinitneht plus heureuse je crois , de revenir à ridée première de Weîàsembourg et de faire servir dàh* ce but l'art de la gravure ; j'acquis , après divers tâtonnemens, la certitude qu'on pourrait parvenir de cette manière à confectionner des cartes qui réuniraient tous les avanliEiges désirés; ce devaient être, dans ma pensée, de simples feuilles géographiques analogues de tous points, sauf le relief de certaines lignes, à nos propres cartes, dont le prix serait dès-lors très peu élevé, et dont on pourrait former un atlas portatif. Ce système hie parut préférable à plusieurs égards à éelui d'après lequel ont été exécutées à Boston, sous la direction de M. Howe, des cartes qui, par une combinaison heureuse de parties creuses et de parties saillantes, rendent palpables pour l'aveugle une foule de notions intéressantes, mais où l'oeil du clairvoyant se trouve toujours comme en pays étranger, pour ainsi dire, à cause du petit nombre d'indications qui lui sont offertes. D'après le procédé dont j'avais la conception, là carte eût présenté à la fois, au doigt tout ce qu'il peut palper, à l'œil tout ce qu'il doit voir; elle aurait été ainsi utile également au professeur clairvoyant, au disciple aveugle, et à ce même disbiple devenu à son tour maître d'un aveugle ou d'un clairvoyant.

Ce que je n'avais que conçu . le jeune surveillant de l'in-

stifutîon dontj*ai déjà signalé le nom, M. Laassd'Aguen, a eu l'honneur de le réaliser. A la suite de patiens essais, il à pu confectionner des cartes qui doivent être considérées comme la solution du problème , et ont été, sur le rapport de M. Jomard, approuvées par la société d'encouragement pour l'industrie nationale (1).

Le procédé de M. Laass d'Aguen « consiste à graver en creux sur métal les différentes parties de la carte, savoir: les méridiens et les parallèles exprimés par des filets très fins, les frontières par des points, les fleuves et les rivières par des filets lisses, les chaînes de montagnes par des points ovales ou de fortes ondulations, les mers et les lacs par des stries légères, mais sensibles pour le tact si délicat des aveugles; enfin la nomenclature par le système de pçints maintenant en usage dans l'institution. Quand le cuivre est ainsi gravé, la planche, recouverte d'une feuille de papier trempé, est placée sous une presse en taille-douce, garnie de douze à quinze molletons ; après avoir pressé, on place une seconde feuille sur la première, et Ton presse de nouveau; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ait formé un carton assez consistant pour l'usage (2). »»

On concevra sans peine que la carte à l'usage des voyans qui a été primitivement gravée, peut être maintenant adaptée par le même procédé à la carte en relief qu'on vient d'obtenir. Cette opération complète le procédé, et met le résultat à la fois à la portée et de l'aveugle et du clairvoyant (3), Il est à peine nécessaire d'ajouter que ce système peut s'appliquer à diverses sortes de plans destinés à seconder les progrès dans l'étude de toutes les branches de la cosmogra-

(1) Séance du 14 mars 1849.

(2) Rapport, p. S.

^) Voir U^4« pkadieen relief,

phie, aussi bien que dans quelques parties des arts graphiques accessibles à l'intelligence des aveugles.

L'esprit méditatif est porté à l'abstraction qui distingue les aveugles, les rend éminemment propres à l'étude approfondie des mathématiques; il est donné à un très grand nombre d'entre eux d'embrasser cet ensemble de propositions rigoureusement déduites les uneâ des autres; il y a là un vaste enchaînement de vérités, dont l'intelligence del'aveugle-né suit avec un profond intérêt les anneaux. C'est aussi dans cette branche des connaissances humaines qu'ils ont obtenu jusqu'à ce jour les succès les plus éclatans; il suffit de rappeler à cet égard le nom célèbre de Saunderson, qui, devenu aveugle à un an, se rendit apte à lire Euclide en grec, fut appelé à remplacer Wisthon à l'université de Cambridge, et figura parmi les membres de l'illustre société royale de Londres ; Saunderson a publié des élémens d'algèbre estimés des mathématiciens (1) ; on y remarque des définitions singulières, qui décèlent la condition de celui qui les a écrites. Diderot voudrait avec raison que le savant aveugle eût fait de préférence un traité géométrique : » C'eût été, dit-il, un ouvrage plus singulier en lui-même et bien plus utile pour nous ; nous y aurions trouvé les définitions du point, de la ligne, de la surface, du solide, de l'angle, des intersections des lignes, et des plans, où je ne doute point qu'il n'eût employé des principes d'une métaphysique très abstraite et très voisine de celh des idéalistes (2). »

C'est à Saunderson qu'appartient la division du cube en six pyramides égales, ayant leurs sommets au centre du cube, et pour bases, chacune une de ses faces. Il avait in-

(1 ) Ils ont été traduits en français par M, de Joncourt , 1756 , 3 vol. in«4.

(2) Lettiv, page 102.

venté à son usage une table à calculer fort ingénieuse, et sur laquelle il pouvait, au moyen de chevilles mobiles et de compartimens réguliers, rendre palpables les nombres et les figures (1). Je ne reproduirai point avec détails la description de cette table, à laquelle le professeur allemand Christian Niesen, qui fut le mdtre de Weissembourg, dont je viens de parler, fit subir à la fin du siècle dernier d'heureuses modifications ; cette description se trouve partout, et d'ailleurs ce n'est plus qu'un objet de simple curiosité, depuis qu'il y a des chiffres en relief à l'instar des lettres, chifires au moyen desquels toutes les opérations arithmétiques deviennent faciles aux aveugles avec le secours d'une planche à compartimens,

(1) Chardio^ dans son Voyage en Perse (édit. 1821, t. vin), donne des détails carietix sur deux jeunes princes de la famille régnante, qui, rendus aveugles dès Tenfance, suivant un usage barbare de i'Orieut, vivaient dans un palais écarlé d'Ispahan, et avaient acquis une instruction très étendue : Tun d'eux s'était livré surtout à l'élude des mathématiques et de l'astronomie. « Ce merveilleux aveugle, dit-il, compte et calcule tous les mouvemens célestes, et fait les règles des trois équations aussi justes que le plus grand astronome de l'Europe. Comme j'ai été souvent l'admirateur de ses opéralions mathématiques, et que j'ai assisté à ses leçons, j'ai fort bien obsenré tout l'art avec lequel il lit et il écrit, par manière de dire^ au bout de ses doigts. Il prend avec lui une tablette de 25 à 30 pouces de diamèli*e, et met à côté de lui une boite pleine de petits bâtons de cire molle, gros comme uu ferret d'aiguille; s'il veut calculer un triangle sphérique, ou former une figure plane sphérique, pour le problème qu'il a dans l'esprit, il pose le pied du compas fermé sur la planche, et de l'autre main il conduit l'autre [lointe, marquant en même temps à la trace avec sa cire molle, et ainsi il forme sou cercle comme un méridien entier, après qu'il a tiré de même le demi- cercle ou demi-horizon, et ainsi de suite ses demi-cercles ou arcs, jusqu'à la perfection de sa figure sphérique, qui parait aussi juste et imiforme qu'on la puisse tracer. Mais si c'est pour calculer quelque longitude ou latitude de planète, il se fait lire par son lecteur la table des moyens mouvemens, il les marque sur la planche avec sa cire en figures astronomiques très bien formées, signes par signes, degrés, minutes ; après quoi il repasse du bout du doigt sur les figures et fait son addition. Quand il a le moyen mouvement, il dit à son lecteur de chercher aux tables d^équation pour en tiier la prostaphérèse ou équation additive ou soustractive, qu'il marque avec sa circ^ de même que nous faisons k notre manière accoutumée. )>

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dans laquelle ils les groupent suivant le besoin. Un moyen plus commode encore, au reste, leur a été offert postérieurement par le système des points saillans de M. Braille, qui, ainsi qu'on Ta vu, permet, par ses combinaisons diverses, d*écrire les nombres et de conserver les résultats du calcul, sans avoir besoin de cette sorte d*impression qu'exigerait dans ce cas l'emploi des chiffres métalliques mobiles.

Passons rapidement aussi sur une autre planche à calculer inventée par l'ingénieux David Macbeath d'Edimbourg (1), et perfectionnée encore par un autre aveugle William Long, de Glascow, et à laquelle on ne saurait contester le mérite d'une grande simplicité ; elle consiste dans une cheville de forme pentagone qui a, à son extrémité, une portion saillante placée aux angles, ou sur les côtés du pentagone, et dont la position dans un cadre détermine le chiffre qu'on veut indiquer. Une seule cheville suffit donc pour écrire tous les signes de la numération (2). M. Taylor d'York, dont j'ai déjà eu occasion de signaler les travaux, a fiait de cette planche une intelligente application pour la représentation des signes algébriques (3).

La même raison, enfin, me dispense de m'arrêter beaucoup sur deux procédés tour à tour mis en application dans cette partie de l'instruction théorique des aveugles : je veux dire, 1® la machine à calculer russe, qui consiste en des rangées de petites boules superposées horizontalement, et avec lesquelles on rend sensible aux yeux comme aux doigts tout le système de la numération ; double avantage qui a fait

(1) David Macbeath était un nain non contrefait qui avait Tair d'un enfanl de dix ou douze ans, quoiqu'il en eût trente. Admis à rinstitution d'Edimbourg en 1809, il y devint plus tard professeur, et mourut subitement en 1834.

(2) Statument of the éducation, etc.; Glascow y 1846, p. 81.

(3) Le sourd-muet et l'aveugle, par Tabbé Carton, t u, 1837^ p. 67.

LETTRES 8T SCfENCES. m

adopter Tinstrument dans les salles d'asile ouvertes à la première enfance; 2^ la corde à compter (1), i^r laquelle sont £uts, à des intervalles égaux, des nœuds de grosseurs différentes qui, groupés d'après certaines conventions, présentent les résultats divers du calcul. Ce procédé, souvent mis en pratique par les aveugles allemands, est inconnu en France. On n'y applique pas non plus, du moins d une manière systématique et complète, une méthode de calcul de tête introduite par M. Zeune à l'institution de Berlin, et qui a passé de là dans la plupart des écoles d'Allemagne; méthode qui parait développer singulièrement la faculté naturelle qu'ont les aveugles de suivre mentalement des opérations très compliquées. Le procédé fondamental e^t fort simple, et consiste à séparer toujours en fractions déoiilialM les quantités dont les nombres se composent, et à opérer successivement sur ces quantités partielles, en commenfant de gauche à droite. Ainsi, pour additionner 32 et 24, l'élève procédera de la manière suivante : trois dizaines et deux dizaines font cinq dizaines ou 50; deux unité? et quatre unités font six unités ou 6 ; 50 et 6 font 56. Ce même procédé s* applique à toutes les classes d'opérations ; la formule devient plus abréviative à mesure que le jeune calculateur se rend plus habile par un exercice répété.

Pour l'étude de la géométrie, on se sert partout de tableaux en relief, à l'instar des cartes géographiques. Ces ta* bleaux ont remplacé avec avantage les figures en bois ou en carton quelquefois employées pour cet enseignement. Ils aident à la démonstration sans matérialiser en quelque façon la pensée^ point essentiel pour avancer les progrès des jeunes intelligences, parmi les aveugles surtout, dans cette belle science des grandeurs, toute faite d'abstraction.

(1; Recheti'Schnur (V. Klein), p. 86.

Saunderson a prouvé qu'il n'est guère de partie des sciences physiques qui ne soit accessible aux aveugles ; car il exposait de la façon la plus satisfaisante, dans ses leçons à l'université de Cambridge, la théorie de Newton sur la lumière, la formation des couleurs, les effets des verres gros^^ sissansy la production de V arc -en-ciel, enfin tous les phénomènes météoriques qui reposent sur un principe dont il est impossible à un aveugle né, comme il a été dit ci-dessus, d'acquérir une notion claire et distincte. La surprise que ce fait peut inspirer au premier abord cessera en partie si l'on réfléchit que, pour un aveugle, le rayon lumineux, que nous nous figurons comme une série de points colorés, devient une série de points palpables, c est-à-dire une ligne ou un fil élastique que la main peut suivre par la pensée dans toutes les directions. Cette simple donnée lui suffit pour pouvoir se rendre compte de toutes les lois de la réfraction, de la réflexion et de la polarisation, Il y avait plus de difficultés réelles sans doute, pour Henri Moyses, à acquérir ces connaissances très étendues dans les sciences naturelles, qui le mirent à même de faire à Cambridge, comme son compa* triote Saunderson, des leçons publiques sur la philosophie chimique. Malgré cet exemple remarquable, on doit voir que l'étude approfondie de certaines branches, dans cet ordre de connaissances, est interdite aux aveugles; mais les notions élémentaires de toutes doivent faire partie de leur éducation comme de l'éducation ordinaire ; elles leur sont même plus nécessaires qu'à nous, parce que, dans une foule de cas, la vue nous communique forcément quelques connaissances superficielles qui leur manquent tout à fait. L'étude de ce qu'on appelle proprement histoire naturelle doit avoir, comme on pense bien, beaucoup d'intérêt pour ceux qui ne voient pas ; elle pourrait facilement être portée à un degré assez élev J ; il suffirait pour cela dej quelques collections

peu étendues. Le domaine de l'intelligence serait ainsi utilement agrandi chez cette classe d*êtres. Ces idées n'ont reçu une application , très limitée encore, que dans quelques écoles étrangères.

Telles sont les bases d'après lesquelles est dirigée Finstruction que j'appellerai classique pour les enfans aveugles. Cette instruction a, au reste, comme on le pense bien, deux degrés; elle doit être, dans tout institut conduit avec intelligence, primaire et secondaire^ c'est-à-dire qu'elle s'arrête aux élémens pour ceux d'entre les élèves qui, par leurs dispositions particulières ou leur condition sociale, sont destinés à cher<* cher des ressources, soit dans l'art musical, soit dans une profession manuelle. Elle n'est poussée plus loin que pour ceux^ et c'est toujours le moindre nombre, qui manifestent une aptitude spéciale , ou bien qui , mieux partagés du sort , n'auront pas besoin de demander au travail leur subsistance.

Dans ces sages limites, l'instruction théorique donnée aux aveugles ne saurait plus, si loin qu'elle soit portée, justifier l'objection générale que lui apportent encore parfois quelques esprits prévenus. A quoi bon, après tout, disent-ils, instruire de la sorte des individus qu'une disgrâce naturelle met, pour la plupart, dans l'impossibilité de tirer parti des enseignemens qui leur sont communiqués? ne s'expose-t-on pas à les rendre plus malheureux en leur donnant la conviction d'une impuissance que leur dérobait jusqu'à un certain point le voile d'ignorance qui enveloppait leur entendement! Tel est l'argument qu Haûy avait pressenti (1) , avec cette sagacité qui n'a point été surpassée en tout ce qui concerne les aveugles. Je crois que les observations présentées dans la première partie de ce travail en seront, pour toutes les per-

(1) Essai 6ur i'éducalion^dcs aveugUs^ p. 10 et 11,

sonnes qui le liront avec quelque attention , la réfutation complète. Toutefois, il convient d'ajouter ici quelques considérations positives propres à montrer quel résultat direct peut être obtenu de cette instruction.

Il est une carrière à laquelle semblent spécialement appelés ceux des aveugles qui manifestent de hautes dispositions intellectuelles : c'est l'enseignement. La rectitude de leur jugement, l'habitude qu'ils contractent de réfléchir et de procéder toujours avec méthode, les rend éminemment propres à réussir dans cette carrière. Je suis étonné qu'on n'en ait pas été plus frappé jusqu'ici , en remarquant que parmi les aveugles-nés qui se sont distingués dans tous les temps, le plus grand nombre sont particulièrement signalés par leurs succès comme professeurs. Je rappellerai simplement ici les noms de Didyme, dont j'ai déjà parlé, et qui, au iv® siècle, occupa avec éclat la célèbre chaire philosophique de l'école d'Alexandrie; de Nicaise de Malines (1), qui enseigna au XV® siècle le droit canon et le droit civil à l'université de Cologne, et Alt consacré prêtre; de Phemandus de Bruges, à qui Qiarles VIII conféra une chaire à Tuniversité de Paris, et qui plus tard, voulant se retirer du monde, alla prendre Thabit de Bénédictin au monastère de Cluzcd-Benoît» dans le Berry ; de Pontanus ou Pierre Dupont (2) , et d'Uldaric Schomberg, qui enseignèrent avec une grande célébrité les belles-lettres, Tun pendant le xvi® siècle, à Paris; l'autre

(1) Nicasius de Voerda, orij^aire du Brabant^ était devenu aveugle, au rapport des auteurs de la Bibliothèque des Pays-Bas, dès l'âge de trois ans. Néanmoins, philosophiœ gradam, theologrct tiàentiam, jurh «trias que doC" toratum mbtinuit. Sa ménoire était si vaste et si sûre qu'il pouvait, dans set leçons, citer les textes entiers empruntés aux livres qu'il commentait. Il a laissé plusieurs écrits.

(2) Pontanus, né à Brvges vers 1480, était, comme ks précédent, devenu aveugle à l'âge de (rois ans. H acquit par son savoir un très grand renom. Il publia divers écrits, entre autres une rhétorique.

dans le xvii", à Leipzig; de Saunderson et de Moyses, qui, au XVIII® siècle, professèrent les sciences, en Angleterre, avec tant de distinction. Enfin, dans ces derniers temps, un horame qui, après avoir remporté des couronnes au concours général de Paris, a été chargé d'une classe de mathématiques dans un grand établissement d'instruction publique, vient clore cette liste , à laquelle on pourrait ajouter bien des noms moins éclatans. Celui-ci mérite une mention plus étendue.

Vers Tannée 1797, un enfant aveugle, âgé d'envir,on quinze ans, du nom de Penjon (1), fut admis dans l'institution d'Haûy, où ses progrès furent rapides. Il manifestait surtout du penchant pour les mathématiques ; en dehors des leçons , qui étaient peu fortes, il se faisait lire des traités dans cette science, et s'en appropriait avec rapidité le contenu. Il poussa ainsi son instruction en algèbre jusqu'aux équations de second degré, et acquit des notions de géométrie assez avancées. Toutefois, ses progrès étaient entravés par une règle absurde de rétablissement contre laquelle Haiiy avait vainement réclamé, qui condamnait indistinctement tous les élèves aux travaux manuels ; de telle sorte qu'il était obligé de consacrer à filer de la laine avec ses camarades, des heures qu'il eût voulu donner à son étude favorite.

Arrivé à sa dix-neuvième année, il devint professeur à l'institution , et eut l'autorisation de donner quelques leçons en ville. Un jour qu'il passait devant la porte du lycée Charlemagne, dans la rue Saint- Antoine, son guide lui lut une affiche qui annonçait l'ouverture d'un cours àemathématiques transcendantes; Penjon entre, se fait introduire auprès du proviseur, M. Guéroult, et obtient, non sans avoir eu à

(1) Ce nom a été écrit à tort jusqu'ici Paingeon.

vaincre beaucoup d'obstacles, d'être admis à ce cours que faisait Francœur, et qui comprenait ce qu'on appelle aujour* d'hui les mathématiques spéciales j c'est-à-dire l'application de l'algèbre à la géométrie, le calcul différentiel et inté* gral, la mécanique. « L* aveugle suivait de tête tout ce qui se faisait au tableau, sans que le maître eût besoin de rien changer à son enseignement; il était autorisé à se faire accompagner par son petit conducteur, qui restait à côté de lui pendant la leçon, qu'on renfermait avec lui dans un cabinet les jours de composition , afin qu'il pût lui dicter son devoir en secret. Penjon fut de même admis au concours général des quatre lycées de Paris, et là aussi on lui donna un cabinet pour s'y retirer avec son secrétaire (1). »» Dès la première année (1805), il remporta le premier prix de mathématiques au lycée Charlemagne, et le troisième accessit au grand concours. L'année suivante, il obtint encore le premier prix au lycée et le second prix au grand concours. Les efforts que durent nécessiter de telles épreuves n'absorbèrent pas du reste tout entier cet esprit vraiment remarquable. Il s'était livré dès son jeune âge à l'étude de la langue latine ; au lycée, il put faire sa seconde. Il y joignit plus tard l'étude des langues anglaise, italienne et espagnole. En même temps, le cercle de ses études scientifiques s'agrandissait toujours. Il y comprit la physique, la chimie, l'histoire naturelle ; il suivit au collège de France le cours de mécanique céleste fait par l'illustre Biot.

C'était peu pour Penjon d'être le maître de ses anciens condisciples, il aspirait au professorat dans un établissement universitaire. Longtemps on lui opposa son infirmité, qui constituait, disait-on, un obstacle insurmontable à ce quilput

(1) Guadet, AnnaUs de l'éducation des sourds-muels et des n^eugies^

t. VI.

enseigner les mathématiques à des en/ans clairvoyans. Doué au plus haut degré de cette persévérance qui est le mobile ordinaire des succès des aveugles, Penjon renversa cette objection en ouvrant à TÉcole des mines un cours public d'algèbre, auquel assistèrent quelques fonctionnaires de TUniversité. L'épreuve fut concluante, et à quelque temps de là, c'était en 1810, Penjon fut nommé professeur de mathématiques au lycée d'Angers, où il enseigna la science dans tous ses degrés. Voici comment la classe se faisait : le professeur suivait de tête la démonstration de la figure tracée sur le tableau par rélève, ou bien par le lecteur de Penjon, devenu mrître d'étude au lycée, «< parce qu il n'aurait pu avoir, soit la figure, soit la formule sous les doigts, sans ralentir beaucoup trop la marche de l'élève. Ceux qui ont étudié les mathématiques resteront étonnés, mais ils comprendront en même temps que les choses ne pouvaient se faire qu'ainsi (1). "

Daçs une plus humble sphère, on aurait dû remarquer qu'il est ordinaire de trouver parmi les élèves les plus instruits des instituts d'aveugles, des répétiteurs fort habiles, et qui, bien souvent, avancent plus les progrès des enfans qu'on leur confie que ne feraient des clairvoyans, par cette raison sans doute qu'ils savent mieux s'y prendre pour présenter les divers objets des leçons comme il convient à des êtres qui leur ressemblent, et qu'ils apportent en général dans leur enseignement une persévérance patiente dont on ne saurait se faire une juste idée, à moins d'en avoir été témoin.

Je crois donc qu'il n'est aucune branche de l'enseignement que les aveugles ne puissent professer avec succès. Descen-

(1) Guadet, Jnnalesy etc., M. PeujoB, après une longue et honorable carrière dans le professorat, a pris sa retraite et s'est retiré à l'hospice des Quinze- Vingts, dont il n*avait pas cessé d'être le pensionnaire. Il a été décoré sous le gouvernement de la Restauration.

158 DES AVBUGLftS.

dant des hauteurs de renseignement purement oral , destiné aux premières années de Tâge adulte qui leur est , comme on Ta vu, ouvert sans entraves , nous trouvons qu'ils peuvent encore faire un utile emploi du savoir qu'ils ont acquis, dans renseignement des établissemens secondaires consacrés à Tenfance et à Tadolescetice. Il est vrai que certains procédés et exercices , qui font partie de la méthode généralement employée par les mdtres , ne semblent guère à leur portée ; par exemple , la correction des devoirs doit nécessairement leur être fort difficile ; mais à cet égard on peut s'en reposer sur eux pour trouver d'ingénieux moyens qui remplaceront avec succès ceux que la cécité leur interdit. La méthode ancienne d'enseignement n'attend-elle pas au surplus quelques perfectionnemens ? Si une réforme est adoptée , à coup sûr il faudra qu'elle ait pour base l'adoption générale de ce principe que, dans l'enseignement, le premier, le principal rôle, peut-être le seul, doit être rempli par l'intelligence de l'élève et que le maître n'est là que pour l'exciter, la mettre en jeu ; or il suffirait de l'admission d'un tel principe pour amener, selon toute apparence, une modification du système d'instruction qui l'adapterait merveilleusement à la condition qui nous occupe.

Le but admis , il faudrait que , pour certains élèves du moins, il y eût dans les écolps spéciales d'aveugles les moyens d'y parvenir ; il faudrait à cet effet étendre , pour ceux-là le cadre des classes, de manière à y comprendre toutes les parties de l'enseignement littéraire ou scientifique.

Une science presque inconnue dans ce pays et qui forme en Allemagne une branche importante des connaissances humaines |, la science de l'éducation , l'art pédagogique comme on l'appelle dans ce pays , devrait être dans ce but l'objet d'un cours spécial, qui comprendrait les meilleures méthodes d'enseignement. Les élèves en acquerrûait une

connaissance plu» approfondie par la pratique. Ils seraient tour à tour chargés d'en exposer les procédés, et de faire la leçon sous les yeux du professeur. Ainsi se développerait en eux cette facilité d*élocution qui leur manque ordinairement avant Fâge adulte.

Indépendamment de ce cours , les élèves pourraient être conduits à ceux de nos écoles supérieures qui paridtraient devoir être le complément de l'instruction reçue à l'intérieur, lisse trouveraient mêlés de la sorte à cette jeunesse, et prendraient part aux exercices et aux luttes académiques. Ils auraient alors des titres égaux à l'estime des hommes instruits, et ne seraient plus écartés de la carrière de l'enseignement et d'autres situations sociales qui ne sont pas incompatibles avec leur état d'infirmité , par ce projugé qu'ils n'ont reçu qu'une instruction spéciale et insuffisante. C'est au reste ce qui s'est toujours passé en Angleterre, où l'on voit une succession presque constante d'aveugles admis à prendre rang parmi les dignitaires des illustres universités de Cambridge ou d'Oxford. Il y a quelques années encore les feuilles publiques de ce pays faisaient mention d'un jeune Hamilton , aveugle de naissance, qui, doué d'une mémoire prodigieuse , versé dans la connaissance des langues classiques , et dans toutes les branches de la littérature , a été, après des examens dans lesquels il a étonné les juges du concours , admis membre du collège de la Trinité à Oxford (1),

Ceux qui ne sembleraient pas susceptibles de parvenir aux premiers degrés du professorat, pourraient faire d'excellens instituteurs primaires. Au moyen de quelques procédés particuliers, je crois qu'ils seraient tout à fait propres à tenir des écoles, soit d'après la méthode simultanée, soit d'après

(i) Les rapports sur les institutions américaines font égalemecit mentioa de ^UDies aveugles ayant pris leurs degrés universitaires.

160 DBS AVEUGLES.

la méthode d'enseignement matuel(l). L'application dans toute sa rigueur n*en est pas évidemment hors de leur portée. Je reconnais, il est vrai, que sans auxiliaires il serait difficile à un aveugle de tenir une école un peu nombreuse, puisqu'il n'y pourrait exercer qu'imparfaitement ce genre de surveillance d'un haut intérêt, pour lequel les yeux sont indispensables. Mais l'aveugle , il le faut avouer, est habitué à penser que dans la plupart des cas pour mettre en valeur les talens qu'il a acquis, il ne saurait se passer d'un aide , et cette néces* site se résout en définitive pour lui , en une réduction qu'il lui faut subir, sur la rétribution allouée à ses services. Mais n'est-il pas un grand nombre de nos instituteurs ordinaires qui trouvent dans la compagne de leur rude existence un auxiliaire, dont le concours n'a que des avantages , même lorsque, ce qui a lieu si fréquemment encore, l'école n'est pas ouverte à la fois aux enfans de l'un et de l'autre sexe f L'aveugle ne pourrait-il pas être placé dans cette catégorie ?

J'insiste d'autant plus sur ces idées, qu'elles ont trouvé des contradicteurs. La routine et les préjugés ont tant d'influence sur les esprits ! Il est actuellement , dans le fait , plus d'une

(1) En 1789, Haûy, pénétré de cette opinion que les aveugles peuvent parfaitement instruire les voyans, ouvrit à Tinstitution une classe dont les élèves externes, de l'un et de Tautre sexe^ payaient une rétribution mensuelle ; le professeur était aveugle et enseignait la lecture, le calcul, la grammaire, la géographie et Thistoire. Des demoiselles aveugles faisaient la classe aux jeunes filles. L'écriture et le dessin étaient seuls enseignés par des surveilUns non aveugles.

Marchant sur ces traces, un professeur intelligent de l'institution, M. Dufour, auteur d'un Traité eT arithmétique admis pour l'enseignement primaire, et imprimé en relief à l'usage de nos élèves, a voulu montrer par lui' même ce que peuvent les aveugles sous ce rapport. Pourvu du brevet d'instituteur, il dirige actuellement avec succès, dans la banlieue de Paris (à Fiai* sance , commune de Vaugirard)^ l'enseignement dans un externat de jeunes filles dont il a épousé la directrice.

LETTRES ET SCIENCES. 46f

de nos coraraunes rurales où se trouve un aveugle instruit et bien élevé qu'on voit languir dans l'oisiveté , tandis que l'école est confiée à un homme qui est chargé d'enseigner aux en&ns ce qu'il sait à peine lui-même , et qui cumule parfois avec ses fonctions celle de sonneur de cloches ou de fossoyeur !

A l'institution de Paris, ce furent longtemps des aveugles qui tenaient une classe de huit à dix enfans clairvoyans, dont on croyait alors le concours nécessaire pour les élèves et pour les professeurs. Qu'on ne suppose pas surtout qu'il dût ré« solter de la condition du maître, l'impossibilité de maintenir l'ordre dans sa classe , d'empêcher les enfans de se livrer à la dissipation : ce serait méconnaître la puissance que peuvent exercer cette volonté forte et cette organisation si subtile de l'aveugle, sur les intelligences inférieures à la sienne.

En résumé , il y aurait là sans aucun doute une carrière ouverte à ces jeunes gens, et un moyen facile d'en employer un certain nombre. L'importance de ces vues sera nûeux appréciée, à une époque où des institutions nouvelles appelant toutes les classes de citoyens à exercer les droits politiques, le peuple ne saurait être maintenu , sans un immense danger pour la société, dans cet état d'ignorance trop fiappant encore parmi la population française.

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