‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 30 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'enseignement de là musique ^ comme on a pu le âeniir , d après ce qui a été dit dans la première piftie , ftgure aa rang des objets les plus importans dans rédwsillieli des aveugles. On ftit loin d'abord dé prétoir Tintëtêt ^ prendrait un jour ce bel art , sous le rapport des resstftifces que les êtres privés de la vue peuvent y puiser fùuî Se créer un avenir. Le créateur de cette instfuetioh spéciale n'y voyait lui-même qu'un délassement pour (1) ses élèves, et titi moyen d* exciter en leur faveur ratiendrissêMeHt des personnes bienfaisantes. Longtemps on suivit ces erremeiis à rinstituUon ; les résultats de Tinstructibn tnusicale fottrhiësaient roccasion de montrer au public ces jeunes gens sbub uh aspect qui ne manquait jamais son effet. C'était assez ; le but sérieux qu'on doit donner à cette instruction était entrevu ; mais il n'a été atteint pleinement que dans ces derniers temps.

Je m'attacherai à bien faire saisir le système complet de cet enseignement, tel qu'il est aujourd'iiui organisé à Tinstitution de Paris. Toute personne attentive y reconn^tra, je crois , un judicieux ensemble auquel peuvent sans doute

(1) f.isai sur i* éducation des aveugles.

être ajoutés des perfectionneinens de détail, mais qui est en somme pleinement satisfieusant , et combiné de manière à amener des snccès dont j'ai eu le bonheur de suivre Btméè par année la marche progressive (1).

En principe le mode de cet enseignement ne diffère pas de câvLX que Ton emploie communément pour les personnes qui jouissent de la vue; on se sert des mêmes méthodes et l'on emploie les mêmes procédés pour former à Tinstrumenta-*^ tion. Il a été fait , comme de raison , application à la notation musicale du système adopté pour l'impression dés livres , c*est«à-dire qu'on a exécuté aussi de la musique en relief ; mais il y avait ici une difficulté de plus à cause des portées; la musique ainsi notée devenait d'une lecture pénible et lente pour Taveugle, dont le doigt avait à percevoir successivement le rang de la ligne sur laquelle figurait la note, puis la nature dé dette note, puis sa valeur par la tête ou par la queue , tous accidens dont Toeil embrasse à la fois l'ensemble. Cette impression était en outre très dispendieuse ; et il fallait la bor* ner, comme on le fait encore dans quelques instituts d'Amérique, à là notation de simples chants (2); finalement, elle a été

(4) Je ne puis mieux faire ici que d'emprunter beaucoup au travail inlé* rdsant qu'a publié sur cet objet ( Annales de l'instruction des sourds-" mutts et des aveugles^ t. m et iv), M. Guadet dont les efforts iHtelligéns Ont beaucoup contribué à amener l'organisation actuelle de renseignement musi* cal dans notre institution française.

(5) M. Marcellin Legrand a, dans ces derniers temps, fondu, non sans avoir ea à vaincre les plus grandes difficultés, des caractères susceptibles de repro^ doire la musique la plus compliquée. Ces caractères avaient pour objet de mettre le jeune M. Hocmelle, aveugle -né dont l'éducation musicale se poursuivait d'une nianière si brillante au Conservatoire, à niême de pouvoir phmdre part à toutes les épreuves auxquelles étaient soumis ses condisciples. Dans ce système de notation, l'œil du voyant n'avait qu'à être initié à une convention fort simple, et c elait bien en définitive le système ordinaire qui le trouvait réalisé. Toutefois, je crois qu'on peut dire que de tous les efforU de rha\}ile fondeur, il n'est rien résulté, pour la pratique prompte et facile, qui puisse être comparé avec le procédé que je vais décrire plus loin.

M. Hocmelle, distingué par des succès au Conservatoire^ a été| à la suite

m DES AVEUCtLES.

à peu près abondonnée ; ce n'est d'ailleurs qu'en chantant que Taveugle peut avoir la note sous les doigts ; dans toute autre exécution les mains se trouvent employées ; et il faut par conséquent que la partition soit confiée à la mémoire. Mais bien que l'aveugle ne puisse faire de la musique notée tout à fait le même usage que le voyant , on comprend sans peine combien il importe qu'il soit mis à même de pouvoir fixer lui-même par écrit la musique qu'il a apprise ou qu'il a faite. Les véritables progrès pour lui sont à ce prix.

En dehors de la triple reproduction en relief de notre écriture musicale» le désir d'affranchir les aveugles de la nécessité d'avoir recours aux clairvoyans pour lire la musique, a fiut inventer divers systèmes de notation dont il est à propos de dire un mot. On s'est servi quelquefois de pointes inégales en grosseur, qu'on fixait sur des planches où étaient des portées de dix à quinze lignes, semblablesà celles que J.-J. Rousseau avait proposées.

L'auteur de l'f^^ai sur F instruction clés açeugles(l)^ cite un procédé fort singulier inventé pour son usage personnel par un aveugle habile sur le violon et qu'il a connu à Bordeaux. I» Cet aveugle représentait, dit-il, les mesures par des moules de boutons, la valeur des notes par des morceaux de liège plus ou moins épais , une ronde , par un anneau , une noire par une pièce de monnaie , les silences par des lanières de cuir dentelées , etc. Nous ne nous rappelons pas la série confuse de tous les signes qu'il reconnaissait pourtant assez bien; mais nous ne pûmes retenir le rire, lorsque , nous a}rant parlé du deuxième concerto 4^ Jamowick qu'il jouait alors , il alla chercher dans une armoire une espèce de chapelet long de

d*ttn brillant concours, nommé en 1849 organiste de l'égUse de Vhàiû natioiul des Invalides.

(i) GttilUé, p. 167.

sept à huit toises , formé des objets dont nous avons parlé » qu'il nous dit être ce concerto, et sur lequel il nous fit distinguer les passages les plus difficiles. Il avait plusieurs armoires remplies de cette singulière musique, n

Deux procédés moins étranges et d'une utilité pratique

plus réelle ont été imaginés en Allemagne (1). Le premier,

qui n'est qu'une application nouvelle de celui dont j'ai parlé

plus haut au sujet des méthodes d'écriture, consiste à rendre

la note saillante au moyen de petits morceaux de bois sur

lesquels elle est tracée avec des pointes ; on les applique &

un papier, où les portées ont été rendues sensibles au toucher

par une pression opérée sur des lignes d'un corps quelconque

disposées au-dessous du papier. Le second s'écarte entière*

ment des signes de la notation ordinaire : des figures rem*

placent les portées , et des lettres ou des chiffres les notes*

Cette méthode ne pourrait être saisie qu'au moyen d'une

description détaillée et technique , qui deviendrait superflue

puisque je ne crois pas ce système susceptible d'obtenir la

préférence sur celui que je vais décrire.

Avant d'y arriver, au reste, on avait mis en usage à Tinstitution un système analogue. Ce furent des répétiteurs aveugles qui l'élaborèrent par d'assez longs essais. Ils prirent d'abord pour base les idées de Rousseau, puis s'en écartèrent, et parvinrent avec les lettres de l'Alphabet, diversement combinées et accompagnées de quelques signes spéciaux, à effec* tuer la notation fidèle de toute musique ; plusieurs ouvrages furent composés d'après ce système , qui permettait aux aveugles de lire une ligne musicale comme ils lisent une ligne de prose écrite à leur usage, et qui avait en outre l'avantage précieux de se prêter à l'impression typographique ; toutefois il avait ses inconvénient ; les valeurs étaient in-

(1) Kleiii, Lthrbuch, p. 205 et 8ui\ .

diquées d*une maniëre un peu vague , et le doigt pouvi^k facilement s'égarer parmi ces nombreuses croches entre les^' quelles se fractionne la mesure.

<• Mais lorsque le répétiteur Louis Braille eut régularisé le système d'écriture en points saillans imaginé par M. Barbier, lorsqu'il lui eut donné cette simplicité merveilleuse qui doit tôt ou tard assurer son application dans tous les instituts ouverts à la cécité, nos aveugles se dirent : Puisque nous Usons les caractères en points saillans plus facilement que les caractères typographiques , pourquoi ne composerions-nous pas un système d'écriture musicale emprunté à notre écriture en points saillans î Ce serait pour nous un immense avantage. Louis Braille leur donna ce système (1). ••

Le tableau complet que je donne de cet ingifoieux sysitème (2) me dispense d'entrer à ce sujet dans des détails que l'esprit saisirait difficilement sans le secours des signes. Au contraire , à l'aide du tableau de cette écriture réalisée , le lecteur voyant pourra aisément la comprendre et l'aveugle s'en approprier l'usage. J'emprunterai au surplus sur ce système à l'écrivain que je viens de citer, les lignes suivantes : « Sans doute, en se plaçant au point de vue des vojrans , on le trouvera très compliqué, parc« queTœilse perd an milieu de tous ces points disposés dans tous les sens, et il faut avouer que pour les aveugles aussi la complication est réelle. En secxmd lieu, un seul point mis hors de sa place ou eflacé devient , pour ainsi dire, une pierre d'achoppement ; mais il fallait aux aveugles une écriture musicale qu'ils pussent former euxmêmes , et celle-ci remplit cette ccmdition ; il fallait qu'ils pussent la lire avec célérité , quoique la célérité ne soit pas pour eux l'affaire importante, et le point saillant se prête à

(1) Guadet, Annales^ I, iv, p. 40.

(2) Voir 8® planche en relief.

unp leeture vive ; il fallait , enfin , qu'elle ne tînt pas trop de place, et die en occupe beaucoup moins que n*en prend d'ordinaire la musique gravée à r usage desvoyans. Ajoutez qu'à l'impression la confusion diminue un peu , car les lettres et les chiffres dont on fait usage , et qui dans l'écriiure sont , comme les signes musicaux, formés par des points, sont à l'impression remplacés par des lettres et des chiffres typographiques (1). "

Ainsi donc , grâce à Louis Braille , l'aveugle est en possession du moyen le plus propre à hâter les progrès de ses études musicales; voyons maintenant quelle en sera la marche.

Il ne faut pas s'exagérer l'aptitude des aveugles pour la musique. Dans la pensée d'un grand nombre de personnes, il suffit d'avoir les yeux clos à la lumière pour être destiné à devenir bon musicien ; il n'en est point ainsi. Sans doute entre un certain nombre d'enfans aveugles on trouvera une plus forte proportion d'individus qu'appellent à cet égard des dispositions particulières , que dans un nombre égal d'enfans voyans ; cette proportion devient même très élevée en Allemagne et en Italie, où l'organisation commune des populations est en général privilégiée à cet ^rd ; ajoutons aussi que parmi les élèves d'une institution d'aveiq[les, soit penchante l'imitation , soit pensée d'un meilleur avenir , le désir de se livrer à l'étude de la musique et d'y réusgâr 0st presque général ; mais lesfacultés nécessaires pour arriver au but n'existent pas

(I) GHadety id,, p. 4tt. L'auteur, à la suite de ces réflexions, propose aussi ya système d^ natation qui est çans doute une simplification de celui qui avait été adopté à Tinstitution avant l'application à la musique de l'invention musicale ; mais il a, comme toutts les autres combinaisons plus ou moins iagèpieuses iaififiiiées dans ce but, combinaisons tolre lesquelles il en esi une aussi qui i^'est propre, rioconvénienl de ne pas offîir aux aveugles le moyen cPccrire eux-mêmes la musique; c'est ce qui doit faire préférer le des peints saillans, i>ien qu'il soit en effet un peu compliqué.

toujours. Il est vrai que dans nombre de cas , le zMe et la patience ont produit, à cet égard, des succès inattendus. On pourrait citer plusieurs aveugles , dont on a pu dire dans leur enfance quils n'étaient pas musiciens et qui trouvent aujourd'hui d'honorables ressources dans l'art musical. Ici la volonté de l'homme a vaincu la nature. Mais ce sont des exceptions qu'il ne faudrait pas prendre pour règle. Ne pas consulter les dispositions naturelles et vouldr trouver un musicien chez un individu dont l'oreille est complètement rébelle au rythme , aux combinaisons harmoniques; c'est évidemment faire un artiste pour la me » c'est seconder chez l'aveugle pauvre cette inclination fittale qu'il éprouve si fréquemment à dédaigner un travail honorable mais plus pénible , pour chercher sa subsistance dans un instrument dont les sons appellent sur lui la commisération publique ; grave inconvénient que dans toutes les institutions bien dirigées on s'attache aujourd'hui soigneusement à éviter.

Comme au surplus , il importe de reconnaître , d'éveiller pour ainsi dire , chez l'enfant aveugle l'aptitude à la musique, il faut que son éducation musicale commence en même temps que l'autre, et soit conduite avec une égale sollicitude. L'enfant fera donc partie, dès son entrée dans l'école spéciale qui lui est ouverte , d'une classe de solfège. Là on lui enseignera oralement les principes généraux, car il ne sait pas lire encore, et on remplacera les leçons ordinairement offertes à l'œil des voyans , par des exercices peut-être plus fructueux encore ; ainsi on chantera une phrase, et l'élève dira le nom et la valeur de chaque note, les altérations, s'il y en a, et les signes de silence; ou bien, il apprendra par cœur un thème, le chantera successivement dans tous les tons et en changera la mesure , double travail qui revient «• à décomposer à l'audition et à recomposer par le chant, des phrases musicales données,

c'ert-à-dîre à les analyser dans la théorie et dans la pratique (1). I»

Dans la deuxième année les exercices seront continués et développés. Les élèves qui savent écrire alors, apprennent fttissi à fixer avec leur précieux poinçon un chant qui leur est dicté , comme à lire par un toucher de plus en plus rapide la musique notée de la sorte. Alors ils commencent à étudier un instrument et souvent deux , le piano pour le fond, et un autre à vent ou à corde , choisi suivant une disposition individuelle ou une aptitude physique. Celui-ci n'est qu'un accessoire ; mais cet accessoire est lui-même d*un grand intérêt puisqu'il mèneà l'orchestre, complément de l'école musicale.

L* étude de ces instrumens appelle quelques remarques particulières. « Il faut dire qu'en général les aveugles éprouvent dans cette étude plus de difficulté que les voyans. Voulons-nous, par exemple, faire un pianiste, il faudra prendre l'aveugle jeune ; cette condition est plus essentielle encore que lorsqu'il s'agit d'un voyant , car l'aveugle a nécessaire^ ment besoin de plus d'adresse qu'un voyant dans l'emploi de ses mains , attendu qu'il a de plus grandes difficultés à vaincre, et cette adresse ne se développe bien que dans le jeime âge. Ce que nous disons du piano, il faut le dire également du violon, du violoncelle ; ici la difficulté consiste dans la manière de poser et de tirer l'archet. Plusieurs enfans aveugles, faute d'adresse, ne peuvent faire ni des pianistes ni des violonistes. »

« Voici, du reste, la marche généralement suivie chez nous. Pour le piano, le professeur fait faire d'abord des exercices aux deux mains, qu'on prolonge plus ou moins , selon qu'il est utile ; puis des gammes directes dans tous les tons , pois des gammes chromatiques , puis des gammes par mouvemens contraires , et dans le même temps des études de dif-

(1) Guadet, Annales, xtir, p. 989.

470 DES AVKUGI-ES.

féreptes forces, en les dictant à l'élève qui les exécute ensuite de mémoire. Pour les autres instrumens , des gammes de toute espèce et des études sont également dictées parle professeur et exécutées de mémoire par l'élève. On comprend en effet que l'élève ne peut exécuter autrement que de mémoire, et, dans les premiers temps, autrement que sur dictée du professeur. Plus tard , l'élève apprend lui-même sur musique écrite à son usage , les morceaux qu'il veut exécuter. Cette opération , pour le piano , est assez compliquée : l'élève lit d*abord avec la main gauche la partie que doit exécuter , et qu'exécute pendant la lecture , sa main droite ; puis il lit avec la m^ droite la partie qu'exécute sa main gauche ; puis ses deux mains exécutent ensemble, et ainsi successivement pour chaque phrase ; puis il exécute de suite les phrases d'une même reprise ; puis enfin tout le morceau (1). »

C'est dans l'exécution orchestrale que se fait surtout re* marquer le sentiment musical qui se manifeste si fréquemment ç\^ l*aveug)B. Chaque morceau, on doit le con^prendre, est littéralen^nt appris par nos jeunes concertans. Voici lia marche, curieuse 4 suivre, d'après laquelle nous procédons à cet égard. La partition est d'abord écrite pour le doigt du chef d'orchestre qui est lui aussi privé de la vue. Il \i\ successivernit la première pjirase aux violons , ^ux altos , aux basses, gux flûtes, à tous les instrumens enfin, qui la répèteiit et montrât par là qu'ils l'ont saisie et peuvept larendre avec exa(Ctit|i4e ; quand elle a été ainsi enseignée séparément, on la ipet d'enseipble ; puifèi on passf^ à une seconde, à une iroisième, et on répète le fragment entier à la fin de ^heur^ consacrée à cette étu4e ; ce travail est pontmué de la même n^aniëre le$ jours sqbséquens, jusqu'à ce que le morceau complet soit parfaitement su ; alors commencent les soins relatif à

(1) Guadet, <W., p. 2^.

l'ei^uticm, et qui doivent la rendre si satisfaisante quand on a pris tout le temps nécessaire pour arriver à ce résultat. Parfois, du reste, le travail de Tétude en orchestre est abrégé par celle que fait en particulier tel concertant de la partie écrite à son us^ge ; et Ton a vu même des résultats bien frappans de cette manière de procéder ; un jour, par exemple , cétait le 24 février 1844, il s'agissait d'inaugurer le nouveau bâtiment destiné à l'institution, par un chant avec accompagne* ment à grand orchestre en l'honneur deValentin Haiiy. Quel* ques jeunes gens, naguëres élèves et placés à une certaine distance de Paris devaient figurer dans cette fête de famille. On leur envçne leur partie écrite en points. Comme leurs ooomens sont comptés, ils arrivait justement pour la rép^? tion générale, et ils y figurent comme s'ils se fiisaait livrés avep les autres concertans à T élaboration lente et pénible des merceaux , rendant ainsi le plus irréfragable témoignage à la certitude de la méthode de notation qui a été décrite plus haut.

n n'échappera pas à ceux des lecteurs de cet ouvrage qui ne sont pas étrangers à Tart musical , combien la manière dont les aveugles procèdent dans Tétude des morceaux qu'ils ont 4 exécuter, doit être fructueuse pour avancer les progrès ; elle est certainement préférable sous ce rapport à celle que mù^^ vent les voyans, qui pouvant lire à première vue une partition, l'exécutent sans grand travail, mais pour lesquels aussi elle n'est pas comme pour les aveugles, dit judicieusement réerivain que j'ai déjà plusieurs fois cité (1), une occasion d* observer et cC analyser et ^ pour tout dire enfin ^ une véritable kude d^ harmonie et de composition.

« Nous avons souvent entendu, ajoute M. Guadet , des artistes manifester leur étonnement en voyant l'ensemble et la verve avec lesquels marche notre orchestre ; ils ne compre-

(1) GuadeC, Annales id,^ p. M4,

naient pas que ceux qui le composent pussent ainsi retenir de mémoire le chant , les accompagnemens , les silences ; que chaque instrument, chaque partie , continue ou discontinue , vînt ainsi trouver sa place à propos, et cela avec une précision et une chaleur qu'on ne trouve que rarement dans un orchestre de voyans aidés de la baguette et du pupitre. Mais c'est précisément parce que l'aveugle n'a à s'occuper ni debaguette, ni de pupitre, ni de feuillet à retourner, qu'il porte dans son exécution plus de précision et de verve que les voyans; c'est parce que tout entier à sa musique qu'il pos« sède en lui-même , il la reproduit de sentiment , d'inspiration. L'aveugle ne compte pas de pauses ; il n'attend pas de signal pour ses rentrées, et les fait instinctivement parce qu'il est étroitement identifié avec la masse exécutante. Et voilà pourquoi , à nombre égal , un orchestre d'aveugles fera toujours plus d'effet qu'un orchestre de voyans. »»

L'orchestre exista au berceau même de institution, mais ce ne fut que lorsqu'il fut confié , en 1806 , à M. Gailliod (1) qu'il prit une véritable importance ; par les soins actifs et intelligens de cet ancien élève d'Haùy , de bons exécutans se formèrent et des réunions musicales dignes d'intérêt purent avoir lieu; en 1816, l'institution ayant été définitivement séparée de l'hospice des Quinze-Vingts et transférée dans le local de Saint-Firmin , rue Sain t- Victor , l'orchestre passa sous la conduite de M. Isman (2), formé par les leçons de

(1) Né à Paris en 1777, Gailliod fut admis en 1788 à rinstitution de Valentin Haùy, et ne cessa d*en faire partie que lorsque cet établissement fut séparé de riiospiee des Quinze-Yingts, dont il fut alors chargé de diriger la musique. Il poursuit encore aujourd'hui dans cet établissement sa longue et honorable carrière.

(2) Jean-Noël Isman, né à Auxerre (Yonne) en 1790, entra à llnstitutioD en 1799. Il avait ce qu'on appelle un point de vue, c'est-à-dire qu'en appli« quant littéralement un œil au papier, il pouvait lire. Gailliod le fit son lecteur pour la musique, et l'initia ainsi graduellement aux études de l'orchestre, dont il eut la direction jusqu'à sa mort si regrettable, qui eut lieu en 1844.

M. GailUod. Bon exécutant lui-même sur la flûte et la contre-basse mais surtout doué d^une exquise organisation musicale , Isman , on peut rendre ce tribut à sa mémoire, porta très haut le juste renom de Torchestre qu'il dirigeait ; à une époque où Tçxécution ne comportait pas encore ces masses d 'instrumens qui étonnent et confondent aujourd'hui Toreille des véritables amateurs, celle de ce petit nombre de jeunes aveugles qui se distinguait par une justesse et une précision dont les nuances délicates n'avaient peut être jamais été, au dire d'artistes célèbres (1), égalées jusques-là, excitait un intérêt général. Cet orchestre compta alors aussi, de véritables artistes qui pouvaient aspirer aux honneurs du solo (2j. D faut dire que des hommes qui ont laissé un nom célèbre dans l'instrumentation se plaisaient à leur donner des conseils; ils les recevaient chez eux, et venaient ensuite relever encore par leur présence , dans les solemnités publiques, des succès qu'ils avaient si généreusement préparés. Les noms des Habeneck, des Duport , des Benazet , des Dacosta, des Vogt qui rappellent de tels témoignages de bienveillance envers notre institution, sont restés dans la mémoire reconnaissante de ses élèves, devenus professeurs eux-mêmes grâce au concours qu'ils en avaient obtenu.

La seconde et la troisième année sont remplies par le développement de cette initiation à la théorie et à la pratique de l'art musical ; des études de vocalisation , l'enseignement de la méthode ordinaire de notation, utile à savoir pour ceux qui seront appelés peut-être un jour à apprendre la musique à des

(1) Il est de tradition dans rétablissement que tel fut le jugement du etlèbre Paganini, après l'audition d*un morceau exécuté en sa présence par Torcheslre de l'institution.

(2) Je citerai enire autres, selon la succession des temps, MM. Charaux, Marjolin, Lamory, Boucheron ( violon ), Dupuis, Gueit (violoncelle). Prévôt, Diette (flûte)^ Grosjean (clarioette), Durand (hautbois), qui, admis à la classe du Conservatoire, y a, en 1849, obtenu le second prix.

voyans, viennent s'y ajouter. Ces années au reete complètent la première période de renseignement; alors on prend un parti décisif; l'épreuve est faite; ceux d'entre les élèves pour lesquels il n'y a décidément pas lieti de chercher dÀils (jèlté cAr-" rière leur avenir, y renonceront, tandis que lès autres entreront franchement dans des études d'harmonie et de composition , qui auront pour objet d*en faire des organistes.

Arrêtons-nous un instant sur cette école d'orgue de l'institution , à laquelle est désonnais assignée une place si honorable parmi les établissemens qui glorifient l'art musical dalis notre pays. L'origine doit en être rapportée à deux organistes distingués, Lasceux et Marrigues, qui vers 1820, par leurs conseils , ouvrirent uiie nouvelle carrière aux jeunes pianistes de l'institution, dont une femme, M*** Vanderburcb, secondaitles progrès avec le plus généreux déVoûméht, à cette époque oùrenseignement, faute de ressources, était tombé dans le plus misérable état. Peu à peu une classe régulière s'organisa ; elle fut successivement confiée aux anciens élèves , Gueit (1) et Poissant (2) devenus assez habiles pour diriger eux-mêmes leurs condisciples; mais c'est surtout depuis que M. Grauthier en est devenu le professeur qu'elle a acquis une véritable importance.

Gabriel Gauthier naquit en 1808 d'une famille d'honnêtes cultivateurs du département de Saône-et-Loire. Devenu

(1) Marius Gueit, qui acquit aussi, grâce aux soins de Béuazet, yn talent remarquable sur le violoncelle, a quitté l'institution en 1831 pour prendre Torguede l'église paroissiale de Saint- Denis- du-Sainb Sacrement, au Marais. Il s'y fait remarquer par un jeu suave et plein de goût. On le range parmi les premiers organistes de Paris.

(2) M. Poissant quitta l'institution en 1884 pour se rendre à Yanfles, où il a occupé pendant dix ans environ, avec une grande distinction, la place d'organiste de la cathédrale. Il était en outre professeur de piano, de violoii, de chant, d'harmonie et d'accompagnement. Il tint aussi la maîtrise dans ta seconde paroisse de la yjHe. M. Poissant est aujourd'hui fixé à Paris dans sâ famille.

MijstOue. m

aveugle ipar iKiite de la rariote, dèd i'ftge de once taois, il filfrniféBltt de boâhe hétire une aptitude singulière pour la mmnqve ; il réiêjiait mirtout faciletneilt les chants populaires de son pa^ et en composait mênle dont s'étonttait uti bon cufé, 86n otidë et son p6re adoptif, car il avait perdu le sien. Admis êiï 1818 à Tinstitutidn de Paris, il étudia successi^étneht le violon, puis le piano avec un certain succès , mais sans devenir jamais toutefois fort exécutant sur lun ou sur l'autre de ces deux instrumens. C'était ailleurs que le portait sa vocaticïi.

Vérl9 1828 , Gauthier , après une étude approfondie de Tésieellent traité d'harmohie de Catel , se fit lire divers ouvragé» analogues de maîtres célèbres, et acquit ainsi une véritable science musicale ; il fut chargé , en 182*7 , du cours d'harmonie qui prit alors une complète régularité ; eh 1834 la classe d'orgue et de composition lui fut confiée ; puis, eh 1 844, lâ direction de l'orchestre. A ces fonctions,il joint délié d'orgap niste de l'église paroissiale de Saint- Etiénne-du-Mont, qu'il exerce avec un mérite non contesté.

Sous la direction de M. Gauthier, l'école d'orgue, qui comprend les classes faites aux élèves de l'un ôt de Tautre sexes, a pris, dans ces dernier â temps surtout, uiie rapide extension. Chaque année, l'établissement voit sortir de son siéih des organistes che2 lesquels des facultés musicales plus ou moins prononcées ont été développées avec habileté, de manière à les rendre aptes à accompagner parfaitement tous les plain- chants du rituel, et qui, s'ils ne peuvent pas tous se livrer à Timprovisation riche et féconde, y suppléent du moins en puisant dans un ensemble de formules harmoniques et de modèles de composition qu'ils ont confiés à leur mémoire. Dans les villes, ces jeunes organistes se placent aujourd'hui facilement, et leur renom commence à pénétrer jusque dans ces localités reculées, où naguères on ne croyait

pas possible qu un aveugle pauvre put faire rien de mieux que de mendier son pain. On peut dire qu'à cet égard du moins, le préjugé que rencontre si souvent la cécité dans le monde, est maintenant vaincu.

M. Gauthier, qui compte peut-être à présent cinquante de ses disciples parmi les organistes de Paris (1) ou des départemens, n'est pas seulement un professeur habile; il s est assuré, au dire de juges compétens, une place énùnente parmi nos compositeurs actuels.

** Qui pourrait dire tous les morceaux composés par lui, depuis la petite sonate jusqu'à la symphonie à grand orchestre, depuis le simple cantique jusqu'à la messe solennellet qui pourrait dire tout ce qu'il a fait pour le violon, le violoncelle, la flûte, le hautbois, la clarinette, le cor, le basson, le piano et Torguel II serait très embarrassé de le dire lui-même, et tout autant de retrouver tous ces morceaux, dont plusieurs ont été confiés seulement à la mémoire de ses élèves ou de ses collègues de l'Institution. Presque tous méritaient d'être conservés, beaucoup étaient dignes de figurer à côté des bonnes compositions de nos grands midtres; cependant M. Gauthier a écrit un grand nombre de ses compositions, il en a même fait graver plusieurs, telles que celles qui composent son Répertoire du mailre de chapelle (2). Toutes ces compositions sont remarquables par une mélodie originale, par une harmonie pure et savante, par une instrumentation bien entendue (3). **

(1) Dans ce nombre doit être signalé M. Roussel^ qui, bien jeune encore, exerce à Tinstitution les fonctions de maître de chapelle et de professeur de chant.

(2) Répertoire du maître de chapelle , ou Recueil complet de musique religieuse^ in-K^, M. Gauthier a publié aussi un traité remarquable du mécanisme de la composition musicale^ in-18.

(3) Guadet, id., t. iv, p. 195.

(hi demandera peut-être, après ces détails, comment la sphère dans laquelle s'étend le juste renom de M. Gauthier ne s'est pas plus agrandie; commentée musicien si distingué n'est pas arrivé dans le monde à ce qu'on appelle la célébrité. A ceci je répondrai que M. Gauthier est aveugle, et cette réponse sera suffisante pour les personnes qui savent comment se fait la célébrité de nos jours, même quand c'est un mérite réel qui la cherche. Indépendamment du préjugé qui tend à arrêter l'individu privé de la vue , lorsqu'il s'est élevé à une certaine hauteur par des-efforts qu'on a d'abord secondés , combien de ces ressources adroites, de ces moyens habiles, par lesquels le talent fait, en quelque sorte, circuler et gran** dir sa valeur, qui sont interdits à la cécité ; elle est dès lors condamnée à ne recevoir que quelques rayons presque éteints de cette auréole radieuse, et passagère aussi parfois, dont se couronne le génie des lettres et des arts (1 j !

L'enseignement musical offre aussi aux aveugles des res* sources qui ne doivent pas être dédaignées. L'expérience a montré qu'ils sont aptes à instruire parfaitement les clairvoyans dans toutes les branches de cet art, même à former des instrumentistes, dont la tenue et les habitudes d'exécu--

(1) Au nom de M. Gauthier vient s'associer celui de M. Moncouteau, autre aveugle-né qui, sorti de l'instilulioa en 1825^ est devenu un des premiers professeurs d'harmonie de Paris^ et est en même temps organiste de Téglise paroissiale de Saint-Germain-desPrés. C'est cet aveugle qui a résolu le problème que présentait Tapplication de l'orgue milctccord inventé par M. Laroque. Il s'agissait de composer une série d'accords, dans lesquels on trouvât ceux qui étaient absolument nécessaires pour accompagner toute espèce de plain-cbant. Moncouteau, par de savantes et ingénieuses combinaisons qui étonnèrent tous les musiciens^ parvint à composer deux séries d'accords, l'un pour pouvoir noter le plain-cbant dans le dessus, l'autre pour le placer à la basse et fournir ainsi le moyen d'accompagner le chaut parisien, le chant romain et celui des divers diocèses. Plusieurs ouvrages qu'a publiés Moncouteau, un Manuel de transposition musicale^ un Traité d'harmonie^ des Exercices harmoniques et mélodiques j u'ont pu qu'ajouter à sa réputation.

tion fioni irr^prbehables. Tcratefois, sons ce dernier rap|Mrt, ils aomnt loijottra wne infériorité réelle Yis-à-Tie da mâttre jouiasànide le vue» quon leur préfère eh général ^ soit dans lès familléli, sbit dans les ëtablissemensk II n'est pas donné i tous sans doute de pouvoir pfendi^ d^ précautions délicates et minutieusesi par lesquelles ils peuvent s assiirer que Télëre ne présente extérieurement rien de répréhensible. Il ne sàU'» fait en être de même, au surplus^ ^nt la partie théorique et vofcalet danâ laquelle ils reprendromt souvent Tavailtage sur nous. Dans le fait^ joumellefnent, des élèves, jparmi les jeuHes filles surtout, trouvent de la sorte un utile emploi de leur temps^ A un orgue modeste -, à un simple harmonium i au hiajen duquel sont accompagnés les offices , se joignent^ dans diverses maismis religieuses, pour la musidenne aVeu' gle f lès leçons données aux enfkns qui y sont élevée. Elle se fait ainsi une honorable existence, et échappe aux dati^ gers du monde dans un pieux asile, bi^i nécessaire à sa cou'^ dition exceptionnelle ( 1 ) .

Bnfin) l'accord des pianos i brahchè prêteuse de rinstmo^ tion niuncalet vient égaleinent, et ayec un succès complet, en aide à rîttsttffisence des émolunietis alloués par de pauvres paroisses à leur organiste. Ce n est que dans ces derniers tempe que cette ihdustrie a été misé déflftitivement à l'usage dès àveiigles ; elle rappelle un nom qui doit prendre fang parmi ceux de ces élèves distingués de l'institution de Paris, dont la g[àIëHe se pn)dUti ^édë§âVëtnëHt ^btis \^s yeux du lecteur; né a La Palisse, département de 1 Allier, en 1800 et devenu aveugle à l'âge de cinq ans et detni ^ Olaude Montai lie tflMà pàé à Annoncer )èè jpïiis hëiireûsës disjpoâ-

(i) En Algérto même, mie deà élèTes de riti^tihitiotl, madentbiiëlte Périlhrt* Monnet, a clé, il y a i|uek|ttet années, adittise à re double Uire daiht la mÉiMMi que dirigent anx environs d'Alger les sœurs de Salnt-Vinceht-de-Patil , M où sont élevées les orphelines appartenant à la population coloniale ou iDdi||éilf«

MU8IQUBI lit

tiotis; dans Técold commune, où on rthroyait» il Ail bientât le phii habile ; ayant appris à lire Au moyen ié cartes p*

quées avec une épingle, il devint insentiblementi malgré iib oëeitét Oouune une sorte de moniteur de la classe, liea tutres élëVea disaient les lettres» et lui les leur faisait assembWr pouf former des syllabes et des mots. 8a mémoire retenait ausfliavec facilité toutes les leçons de ce modeste enseigne^ ment, devenu bientôt insuffisant pour éon eepfit tivide de airi voir; en même temps se révélait, par divers petits ouvrageti an6 Aptitndè manuelle singulière.

Admis en 1817 à l'institutioti de Paris, seft progrès y forent rapides, et quatre ans après, il y fut nommé répéti*» teur; alors se trouvait dans l'établissement un jeune pensionnaire qui, porté par un goût particulier, s'était procuré tous les outils d un menuisier et avait acquis dans cet état une remarquable adresse. Tourasse, c'était son nom, se lia avec Montai, qui bientôt égala son maître en mérJuiscrie. Ils donfectionnèrent ensemble divers objets, puis, comme ils étaient tous deux musiciens, ils conçurent le hardi projet de réparer les quelques pianos alors fort négligés qui servaient aux études. Mais comment eût^bh permis à Cette époque à des aveugles de toucher à des pianos ! Tourasse vainquit cette difficulté en se faisant donner un vieux piano par ses parens. Les deux amis se mirent à l'œuvre, le démontèrent complètement, y firent les réparations nécessaires, le remontèrent et l'accordèrent. Nul voyant n'était intervenu dans le cotlrâ de ce travail ; l'épreuve était par conséquent concluante. Peu après, l'orgue de la chapelle étant dérangé, Tourasse et Montai furent chargés de le réparer avec l'aide de deux ouvriers, dont ils guidaient les yeux et les mains. Ils ne s'acquit« tèrent pas avec moins de bonheur de cette difficile besogne.

C*est, à ce qu'il paraît, à cette époque que Montai conçut le projet de conquérir définitivement , pour lea aveugles,

la profession d*accordeur de pianos , dont un de ses confrères de l'institution, M. Moulin, s'occupait aussi , vers le même temps , avec succès ( 1 ) .

« II avait eu occasion de se convaincre plus d'une fois que les accordeurs voyans ne procédaient guère que par routine, que peu d'entre eux étaient capables de raisonner la théorie de leur art. Il comprit qu'il y avait une meilleure route à suivre, et il résolut de faire servir les connaissances qu il avait en acoustique et en musique à l'étude méthodique du tempérament, ou système de tolérance dans l'accord des instrumens à sons fixes. Il se mit donc à consulter les ouvrages qu'il put se procurer sur la matière. Il appliqua toutes les théories et chercha à les conciUer dans la pratique en imaginant une manière nouvelle de faire la partition, manière qui le mit à même d'accorder un piano plus facilement qu'avec les théories connues (2). »

A mesure qu'il créait son art nouveau, il le pratiquait soit à l'Institution, soit accidentellement au-dehors ; mais bientôt sentant la nécessité d'en étendre librement l'application il quitta l'établissement, où dès-lors toute protection lui fat retirée. C'était en 1830, M. Montai était âgé d'environ

(1) Augustin Moulin, né aveugle à Sotteville près de Rouen, en 1804» montra dès son enfance les dispositions les plus heureuses .Envoyé à l'école chez un ancien religieux, à Tàge de sept ans, il apprit la lecture sans connaître la forme des lettres, c'est-à-dire par une sorte de décomposition du langage, puis devenu le répétiteur de la classe composée de dix à dou^e enfans, il imagina un procédé ingénieux pour pouvoir apprendre à lire aux plus petits. Admis à linstitution en 1819, il y fit des progrès rapides dans les trois branches de l'instruction ; et plus tard, nommé professeur, il inventa diverses machines pour perfectionner les travaux manuels; en 1830, il remplaça M. Montai pour l'accord et la réparation des pianos et de l'orgue de la chapelle dont il resta chargé jusqu'en 1842. Il est auteur d'un Traité de raccord du piano et de la harpe^ imprimé en relief en 1839, qui n'est pas sans mérite, mais que la méthode de M. Moulai a dû faire mettre à l'écart.

(2) Guadet, Annales^ t. ii, p. 155.

trente ans, il possédait quelques petites économies péniblement amassées ; il allait ainsi sans appui et presque sans ressources entrer en lutte avec les nombreux obstacles dont les voiesdu monde sont semées pour Taveugle ; mais il était armé, comme la plupart de ses pareils, de cette force de persistance devant laquelle il n'y a réellement plus d'obstacles !

Il eut bien de la peine d'abord à trouver des accords en ville, et fut même obligé de se livrer, pour vivre dans les premiers temps, à un enseignement qui comprenait tout ce qu'il avait appris à l'Institution et dont les leçons étaient à un taux bien modeste. Enfin il parvint à entrer en relation avec quelques professeurs du Conservatoire, et entre autres avec M. Laurent.

M Celui-ci avait c .c'z lui deux pianos, l'un à queue et l'autre droit, sortis de deux ateliers différens. Personne encore n'avait pu ma.r ^enir au même ton ces deux pianos. M. Laurent demanda à M. Montai s'il croyait pouvoir le faire. Celui-ci offrit d'essayer ; il examina les instrumens, reconnut les particularités de leur construction qui agissaient dans chacun d'une manière différente, comprit ce qu'il y avait à faire pour réussir, et réussit; ce qui étonna tellement M. Laurent, que le lendemain il présenta M. Montai aux professeurs du Conservatoire comme le meilleur accordeur de Paris. II le recommanda particulièrement à Zimmerman et à Adam, qui l'accueillirent parfaitement, lui procurèrent l'accord des pianos d'une partie de leurs élèves, et l'autorisèrent à s'appuyer de leurs suffrages ; cela lui fut du plus grand avantage dans le monde, et l'aida puissamment à vaincre le préjugé qu il rencontrait toutes les fois qu il se présentait dans une maison nouvelle. Je dis une maison nouvelle, car ce préjugé tombait bien vite dès qu'on avait vu l'accordeur à l'œuvre (1 ). »»

(1) Guadet, /V.,p. 157.

En 1632, M. Montai ht un couriài public d'accord des pianos, et en 1836 il publia un traité spécial sur cet objet. Sa clientelle s'étendit alors beaucoup ; il avait définitivement, grâce à ses constans efforts, conquis la position d'accordeur; dëslors ce fut celle de facteur qu*il ambitionna ; il ne fut pai moins heureux dans cette tentative. Après avoir réalisé quelques bénéfices en plaçant les pianos d*autnii, il en fabriqua hu-même avec Taide d'un ouvrier, puis de deux, puis de dix. 8a maison se forma ainsi insensiblement. En 1842 il prit un brevet d'invention pour des perfectionnemens introduits dai)s le mécanisme; il a obtenu une médaille de bronze, en 1844, et» en 1849, une médaille d'argent du jury de Texposition des produits de l'industrie nationale. En 1846 , la Société d'encouragement lui avait décerné un^ lûédaille de platine.

Revenons à l'Institution ; l'accord des pianos y est aujourd'hui réguliëreqient enseigné, d'après la méthode créée par M. Montai ( 1 ) ^ et chaque année s'aocrdt d noml^e des jtfunes gens qui sortent de l'établissement aptes à appliquer cette branche de l'inutruction musicale qu'ils y reçoivent et sur laquelle on ne trouvera pas que je me sois trop étaidu, si l'on en mesure l'importance pour l'avenir des aveugles*

En résumé , l'institution de Paris , voit parfois arriver de quelques contrées reculées de la France , tel pauvre enfant dont la première enfance a été tellement négligée, qu'à peine peut-il procéder sans aide aux plus simples actes de la vie matérielle ; mais en qui se manifestera au moindre choc l'étincelle du talent ; au bout de huit ans ou de neuf ans au

(i) Cet enseignement est confié à M. Jules Siou, jeune professeur très habile, et sous la direction duquel il a pris une véritable importance. Les élèves sont envoyés pour joindre la pratique à la théorie, et étudier les divers mécanismes chez plusieurs facteurs, desquels nous obtenons pour eux le plus bienveillant accueil. Je citerai à cet égard, sans parler de M. Monfal, dont les ateliers leur sont toujours ouverts, MM. Erard, Pleyel, Hewi hein, etc.

plus, c est-à-dire en moins d'années qu'il en a fallu à la plu* part des lauréats du Conservatoire , elle rend à la société un jeune homme bien élevé, dont l'instruction est variée, et qui en même temps qu'il connaît pleinement toutes les parties de la théorie musicale, est bon violon , organiste remarquable et habile accordeur de pi^nog). fq 4®fiM4çP^ s'il est beaucoup d'établissemens qui aient à signaler d'aussi frappans résultats! (1)

(1) Aux aveugles musidens sortis de llnsUtutioD , qui sont cités dans ce chapitre, j*ajouterai les suivans :

AfMf ^inet, orfanis^ (k 8(.rPbilippe-dHrn.oul(f , fPiirifî Brisset, » de Téglise paroissiale de Sedan ; Chanreîrey » de la eaAédrale de Limoges ; MiBoti^, ^ ù^^ f«|tl»idrale ^ pi^im »

Degeprse. » de l'é^life parqissiale d'Évreux ; Dapuis y » de la cathédrale d'Orléans ; FonmiWy M de la cathédrale «PSvreiu t Guéf^i^^ » de la çathé^ni^ de "^uU^ ; Hayter^ » de hi commai^aulé centrale des sœurs de ^.-Vin;

cent de Paul, à Paris ; ^aillçl , p lie Tcflise paroissiale dn Hennés ; Jhéoi|e I » d(B la cathédrale ({ç Tour$ ; Thomas, » d'une église paroissiale de Metz ; Vourier, professeop de ni ^''que i la STonvelle-Orléans (Éials-Unis) ;

YMm I 9 # mH'H^ # Ar^epifan | Weitz et Darré , accordeurs et marchands de piano^ à fUeli et à Eouen.

Parmi les jeunes personnes, je citerai spécialement :

Mlles Curton , organiste de la cathédrale de Blois ;

Jàlicon , H de l'église paroissiale de Cletment ; Oivfirpby, » 5te i'égljse p^rof^^^fç dp 9«*|evn|fî (banlieue ^p

faris).

A ces noms, je joindrai ceux de mesdemoiselles Callender et Berla , allaobées aiiiL maisons 4*édiicatipiis d(3 la Congrégation du Sacré-Cœ|ir à 8t.<;|Q<Bfmain (Oise) et à Elbeuf (Seiue-Iiifiçrieure] ; et Berthoud, dont le talent musical s'est révélé par diferses com(K>silions pleines de grâce et de suavité.

Page 1