‹ Des aveugles: considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, avec un exposéChapitre 31 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Parmi les aveugles comme parmi nous , il y a inégalité dans Taptitude intellectuelle ; chez quelques sujets , comme je Tai déjà fait remarquer , les facultés mentales reçoivent un étonnant développement ; chez les autres elles restent dans un état d'engourdissement , elles sont nulles et il n*y a aucun fruit à retirer des efforts faits pour cultiver l'esprit. Quand il en est ainsi, quand il n'y a rien à espérer non plus de la musique , il faut avoir recours aux travaux manuels. A quoi bon, en effet, retenir dans des classes d'instruction intellectuelle ou musicale, des enfans que la nature a destinés évidemment à un atelier ; ils y languiraient inutilement, recevant des leçons sans les comprendre , et y tenant la place que d'autres occuperaient avec plus de fruit ; rien assurément ne saurait être plus mal entendu. Telle est aussi la raison qui doit faire entrer l'instruction technologique dans tout bon système d'éducation affecté aux enfans aveugles; le principe fondamental, ici, c'est qu'après avoir reconnu, par quelques années d'expériences suivies et variées , que ces enfans n'ont aucune aptitude intellectuelle , après avoir pris tous les moyens pour leur communiquer au moins les premiers degrés de l'instruction , surtout pour leur inculquer des principes de saine morale et le sentiment de leurs de-

voirs , au lieu de perdre le temps à en faire des savans , on doit tâcher d*en faire d'habiles et honnêtes ouvriers.

Les dispositions des aveugles pour les arts mécaniques sont quelquefois portées à un degré qui surprend. J'ajouterai quelques traits remarquables à ceux qui se sont présentés sous ma plume dans les précédens chapitres ; im recueil anglais (1) fait mention d'un nommé Ejdd, fils d'un marin , et né à Greenock vers 1775 ; devenu aveugle à Tâge de quatre ans , il s'exerçait dès l'enfance à tailler toute sorte de figures avec un couteau ; plus tard il construisit le modèle complet d'un vaisseau de soixante-quatorze , de six pieds de long sur quatre pieds de quille. Il n'y avait que les peintures qui ne lussent pas de la main de Kidd , dont cette œuvre de patience avait absorbé huit années consécutives. H fit successivement quatre modèles semblables.

L'histoire de William Kennedy, du comté d'Armagh en Irlande, naïvement contée par lui-même, offre un plus frappant exemple encore de ce genre d'aptitude. « Je naquis , dit-il , en 1776, et perdis la vue à l'âge de quatre ans ; ne pouvant me livrer à la plupart des amusemens de l'enfance, je cherchai une distraction dans la mécanique ; toutes mes idées se concentrèrent vers ce but, et bientôt ce fut moi qui fabriquai les jouets des enfans du voisinage ; mais en grandissanty je sentis la nécessité d'adopter une profession qui me rendît indépendant , et j'étudiai la musique. A treize ans , je fiis envoyé à la ville d'Armagh où j'appris le violon. Là, le hasard m'ayant fait loger chez un tapissier, je voulus connaître cette profession, et de retour dans mon village, un peu plus d'un an après , je m'appliquai à fabriquer diverses espèces de meubles ; cependant , continuant toujours à m' occuper de musique , j'achetai quelques vieilles cornemuses

(1) Glascow, mec. Magazine,

seulement pour la menuiserie. Rentré dans sa famille , il se chargea d'instruire un jeune enfant ; aveugle comme lui, et inventa à son usage quelques appareils ingénieux, puis un ijour ayant eu occasion de démonter une serinette , Tidée lui vint de construire un instrument analogue, mais plus consi. dérable de volume et de son. »

M La manière dont il procéda dans cette construction mérite d*être connue. Il se rappelait avoir touché à rinstitution un tuyau de quatre pieds, donnant Y ut. Il en construisit un qui donna cette note; mais son embarras fut grand lorsqu'il fallut continuer en montant chromatiquement ; après Im des réflexions , il imagina d*étendre une corde métalliqot quatre pieds sur une porte , et lui fit donner Y ut ; il ensuite sous la corde des chevalets mobiles, et, en tâtonnant, il trouva une octave chromatique ; il coupa ses tuyaux aox longueurs indiquées par ses chevalets, et il obtint de lasorte, à peu de chose près , la gamme chromatique ; le diamètre des tuyaux fut d'environ le douzième de leur longueur ; il fit ainsi un orgue à un seul jeu à pilotis , ayant pour sommier une simple planche gravée ou rainée , qui fit correspondre directement chaque tuyau à chaque soupape , excepté les plus gros qui recevaient le vent à Taide d'un roseau troué ; cette première production , bien imparfaite sans doute , mais à coup sûr très curieuse, date des années 1828 et 1829 (l).n

Depuis M. Dumas a construit deux autres orgues perfectionnées, et dont Tim lui valut , en 1840 , une médaille de bronze qui lui fut décernée par le jury de l'Exposition des produits de l'industrie méridionale, qui eut lieu en cette année à Toulouse. Quel plus puissant témoignage pourraiton invoquer de ce génie patient que signale quelquefois la

(1) Guader, ^nnaleSy t. ir, p. 240.

cécité, et d*oa résultent des productions qui tiennent du pro-

«lige(l).

Les arts du dessin même ne sont pas complètement en ddiors de son domaine. Il est exact / quoique fort singulier à dire sans doute , qu'il n'est pas absolument interdit aux 8?eûg[les d'arriver à certains résultats sous ce rapport. Ils ne sauraient rien comprendre sans doute à cette admirable peintore qui fait jaillir d'une simple toile le feu d un bel œil ou ks teintes variées de la nature ; mais ils peuvent parvenir à la parfaite connaissance des principes de la sculpture et de I^^ptecture qui représentent des formes palpables , et souême on les voit les appliquer avec une merveilleuse igence. On trouve à cet égard des faits fort remarqua- Ues ; je ne citerai pas ceux qui se rapportent à des aveugles tds que Gfambasio et Volterre , devenus des statuaires distingués y mais qui n'avaient perdu la vue qu'après l'enfance. Je parlerai seulement d'un aveugle-né duTyroI, appelé Joseph Kleinhanns, et qui doit être aujourd'hui âgé de soixante et quelques années, s'il vit encore. Cet homme intelligent, qui ft perdu la vue à quatre ans et demi, a acquis à force de travail, dans la ciselure et la sculpture, une habileté qui lui procure des moyens suffisans de subsistance ; il exécute des crucifix et des images saintes en bois , où non seulement toutes les proportions des diverses parties du corps sont par-

(1) En 1843, lorsqu'il fut question de transférer Tinstitution dans son nouveau local, des ouvriers inattentifs, chargés de démonter le buffet d'orgue de la ehapelle , avaient oublié d'en marquer les pièces diverses , de telle sorte que, lorsqu'il fallut remonter l'instrument, de grandes difficultés se présentèrent. l\ s'agissait d'une vieille facture fort endommagée par l'opération que venait de subir Tinstrument; un facteur distingué recula devant l'ingrate besogne. Un aveugle , M. Plismy, ancien élève et pensionnaire de l'hospice des Quinze* Vingts, l'entreprit, et, par un travail patient et opiniâtre, parvint à mettre complètement en état le buffet, qui fonctionne encore au nioment où j'écris.

Ite DB8 AYECGLBS.

fiûteroent bien observées, mais où « 8f08te-4«oli , parikM même à mettre une expression de physionomie oonfiNm k la sitiiaiion du personnage qa'il rqiréaeote , ce qm sopi^ une observation d'une incroyable finesse des eootracCifliiski pins délicates des traits. Ses figures sont de toatea prop«w tions : tantôt de grandeur humaine , tantôt de qvelqM pouces I et il réduit lui-même avec une par£ûte justesse lu grandes figures de même qu'il agrandit les petites. JD exécutl avec fidélité la tête d*une personne vivante , soit au moyal | d'un buste qu'il étudie , soit sans modèle , par une patienté ; exploration de tous les linéamens du visage à laquelle sA consent à se soumettre. Il aiguise lui-même les instrumsiii dont il se sert. Du resté , sa première éducation a été n^gée, et qui sait si, mieux dirigé dès l'enCance, cet aveu^, si manifestement né avec le génie des arts, ne seridt passr« rivé à un talent d'un ordre bien plus élevé I (1)

Voilà un exemple frappant de ce ddût peut devenir ûàftM un aveugle dans cette voie ; il en résulte assuréddent iq/ioa devrait favoriser cette aptitude innée dans quelques-uns^ par une sorte d'enseignement adapté à leur condition , et qm aurait , dans tous les cas ^ des résultats avantageux sois d'autres rapports. Des mt>dèles, des plans en relief leur il* raient connaître les élémens divers d'une foule de monutnm de l'art, dont ils n'ont qu'une idée fort confuse; ils pourraient même être initiés parfois à la théorie des ombres qui semble leur opposer des difficultés insurmontables. On offrirait ainsi à leur avide intelligence un aliment nouveau , fécond en impressions du genre de celles qu'il faut précisément s'attacher le plus à susciter en eux.

Je reviens aux travaux manuels : on a essayé à diverses

(!) Kl€tD| Lthrhuch^i^, 417. On moatre dans le aiuaée impérial étWituâ un bttftle de remporeur François II parfaitement ressemblant» GmI par n aveugle qui existait à Vienne au cotnmenGoment du siècle.

TRAVAtJX MANOBLS. m

éjMQttës d'»ftièigftêf aux aveugles la plâs grAtidé pàHie dé m empMii vétiéfl de l'activité humaine qui GonstitUent Tih^ dWIrfë, et il est arrivé que presque toutes ces tentativèè ont A du iâecès. li y H mênde ceci de remarqnable qtlë les pro^ éhitSdîi travail dés ouvriers ËVëugles, sont en général supé« riëlJM à eetlk des ôlairvoyâns ; dahs ce qu*ils peuvent fhire eh Mttitrie , ils ttiettent plus de temps mais apportent plus M Mil. C*est bequi a été constaté , à la grande surprise IM OUVfierd ])OùrVUs de leurÉ yeux , qui ne comprennent fn fMMrqUoi riAveùgle ne saurait guère réussir k demi. Il ftHt dôné poser en principe qu'on peut faire ikitë à peu près tMt M% liVëligles ; tnais Cé n'est point là qu'est la difficulté ni le mérite. Il ne s'agit pas de detnandër des tours de force à iMrr aptitude inàtiùelle ; il importe fort peu d'exciter la sur* ^riëè et Tadtiiiration de ceux qui les voient travailler ; Teâ^ niltiel est qu'ils he t^nsacrent leur temps et leurs eflbrts qu*à faltrtlVaitx qui pùissetit leur être véritablement utiles, c'estè»difë qu'il st)it facile d'eJcéctiter avec de faibles secours , et deJht le saldfre sbit, slhon égal à la journée entière d'ouvrier, f» ft qUoi TàVebg^le arrivera toujours difflciletnent , du moins m Hpprddhe le plus près possible. Tel est le but qu'oh n'aurait jamais dû perdre de vue , mais ddiit on s'est assez peu inquiété jusqu'ici. Il est encore quelques établissemens où l'on voit plusieurs espèces de métiers choisis au hasard , appliqués à la fois, souvent par les mêmes sujets. Ne pensez pas qu'on s'occupe le moins du monde de la valeur réelle de ces produits, et du fruit que les aveugles pourront retirer un jour de cette industrie. Les articles sont taxés à un prix tout R fait arbitraire et très élevé, de manière qu'ils ne peuvent être acquis que par des étrangers, qui veulent conserver quelque souvenir de leur visite ou laisser quelque trace de leur passage dans l'établissement. Il est assurément impossible de faire de rindustrié d'une manière moins intelligente , et

c'est dès lors pour ces jeunes gens un apprentissage la plupart du temps sans objet , qui dure beaucoup trop , coûte fort cher, et nuit au véritable objet pour lequel a été fondé rétablissement qui leur est ouvert , à savoir Téducation et l'instruction ; car tel est en effet, on ne doit pas le perdre de vue , le véritable but d'une institution d'aveugles. Il sagit bien moins ici d'initier ces enfans à la pratique de quelque métier, ce qui pourrait se faire partout ailleurs , en peu de temps et à moins de frais , que de les instruire , de former leur moral, de développer leur intelligence, enfin de les tirer autant que possible de cette situation misérable où ils lan« guiraient tristement toute leur vie, dans les doubles ténèbres auxquelles ils se trouveraient condamnés.

L'industrie se fait actuellement à la course, s'il est permis de s'exprimer ainsi. De pays à pays , souvent de ville à ville, c'est à qui arrivera le plus vite à la production , c'està-dire , en définitive , à qui donnera le produit à meilleur marché. Telle est la conséquence de l'emploi des machines perfectionnées, emploi qui prendra de jour en jour plus d'extension, à mesure que tomberont les barrières commerciales qui séparent encore les consommateurs de toutes les nations. « Il est aujourd'hui peu d'industries, dit M. Howe (1), auxquelles l'aveugle puisse se livrer avec avantage, et le nombre doit en être réduit d'année en année. » En présence de ce mouvement industriel , il est clair qu'une règle à observer soigneusement, à l'égard des aveugles, c'est de ne choisir pour eux que les métiers dans la pratique desquels la mécanique ne devient pas une rivale nécessairement victorieuse; sans quoi , vous leur donnerez un jouet , un passe-temps , plutôt qu'une occupation véritable ; tôt ou tard il leur faudra y renoncer, et ils seront alors sans ressources.

(1) Fourieenth annual Report^ etc., Boston, 1846.

Il est encore quelques observations générales dont il est essentiel de tenir compte dans le choix des métiers à donner aux aveugles : il faut d'abord préférer toujours ceux ou ils peuvent presque rivaliser de vitesse avec les clairvoyans ; ensuite ceux où ils peuvent se passer de l'aide d'autrui dans le montage des machines, la mise en œuvre et le choix des matières premières ; enfin ceux qui s'adaptent le mieux aux goûts et aux usages des paj'S qu'ils doivent ultérieurement habiter.

Entrons maintenant dans quelques détails sur ce point si intéressant de la question.

L'initiation des aveugles aux arts mécaniques offre souvent de grandes difficultés. C'est ce qu'on reconnaîtra sans peine, si l'on réfléchit comment se fait, dans la plupart des cas, l'éducation industrielle des personnes qui jouissent de la vue. Elles voient opérer, et saisissent sur-le-champ l'ensemble du travail ; puis elles en apprennent successivement les procédés de la même manière : presque tout est routine dans une telle marche. Pour l'aveugle, qui ne peut voir l'ensemble , ni démêler tout d'un coup les détails , il faut que diaque procédé soit distinct, qu'il puisse le saisir et le comprendre séparément , qu*il marche ainsi synthétiquement , recomposant les élémens d'une analyse qui a été faite par le midtre. Autre difficulté , ce maître qui est la plupart du temps sans culture, et qui a appris son art machinalement , est peu en état de faire cette analyse , de choisir et de graduer les élémens du travail qu'il veut enseigner à l'aveugle. Ne doutons pas que ce ne soit souvent une cause du peu de succès qu'on obtient dans cette partie de l'instruction.

Un point qu'on ne saurait donc trop recommander dans l'instruction technologique des aveugles , c'est de commencer par établir un ordre distinct et méthodique dans les

procédés du travail qu'on veut leur enseigner, et de les faire

494 DES AVEtraLSS.

connaître euccessivement ; ce qui n'exclut pourtant pas l'idée générale qu'ils doivent prendre ^ autarttque possible, de l'ensemble) au moyen du toucher. Observons encore qu'il faut, dans l'exécution » ne guider que rarement la main de relevé^ et plutôt la laisser agir en toute liberté ^ en s'attachant simple^ ment à ce qu'il ne pr^ne pas de mauvaises habitudes qui de» viendt'aient ensuite très difficiles à détruire. Les explications vertmlës doivent aussi être données à mesure qu'il exéeuté. Il faut qu'elles soient succinctes et propres surtout à donttéif ft rélève l'intelligehce entière de ce qu'il fait, à l'ertïpNier de passer trop vite d*une partie du trttvail à Urtè autre , Ce k qurti il est eh général t^ès |)orté, et te qui jpourralt, 6otntaie oft doit le Voir par les considérations ci-dessus , l'empêchei' de réussit*.

Un procédé qui réussît trës souvent au maître dans cette instruction, laquelle exige en somme de sa part beaucoup de {)atîertcë et de discernement , Consiste à exécuter le travwl qu'on Veut lui apprendre lentement, pour sa main, de ihaftière à ce qu'elle puisse suivie Tôpératton dans ses détails (1).

En résumé, disons qu'il faut généralertient, pour faitié dé Taveugle tin ouvrier capable et laborietix , beaucoup de :Aléet d*inteîlig€nce ; il y ft souvent à Vaincre de sa part une repu* gnatice persistante qui pJtrrteht de (je que , dans les établis^ semëns où oh l'élève , les bravatix mftnuels sont quelquefois secondaites et dépréciés. H n'y voit pas toujours un btlt directement utile, et le gwât qu'il résident pour s'occuper de musqué, même quand ses facultés musicales sunt peti prohoncéeâ , feit ici une diversion nuisible. Puis il faut dire aussi que , dans l'état de cécité , les mouvement sans cesse répétés d'une industrie dont le travail est peu coUipHqué, font éprouver une fatigue morale que ne ressentent pas au rtéme

(I) Kaie» JtnhtUm^^ etc.» y^ 30.

TRAVAUX MANUBLS. 4^5

degré les voyans, récréés qu'ils sont par les impressions de la vue. Voilà pourquoi , selon toute apparence , les aveugles livrée aux occupations mécaniques « préfèrent bien souvent celles qui présentent de« difficultés d'exécation à surmotit^, dt dMiandent à l'esprit de venir en aide aux mains. Des lectures pendant le travail produisent un excellent effirt, m eorrigeaht cet inconvénient de la cécité»

Quant aux outils ou instrumens dont il peut avdf à se servir dans la pratique des divers métiers , remarquons en général que Taveugle , ayant presque toujours besoin qu'une mdin suive Tautre dans Topération, ils doivent être disposés dans ce but , c'est-à-dire recourbés au lieu d'être droits » marqués d'un signe au côté non tranchant, afin qu'il ne se blesse pas, etc. Il est inutile d'ajouter que le plus grand or* dre doit toujours régner dans l'atelier d'un aveugle, et que chaque objet doit constamment s'y trouver à sa place propre, et dans la position la plus convenable pour qu'il puisse le saisir sans rien briser ni déranger.

Je passerai maintenant en revue les divers travaux auxquels ont été consacrés jusqu'à ce jour avec plus ou moms d'avantage les aveugles , en nous occupant d'abord de ceux qui sont plus particulièrement propres aux personnes du sexe féminin.

Parmi les travaux qui exigent des outils ou instrumens quelconques , le tricot se présente en première ligne. C'est le travail par lequel on commence à donner aux doigts de la jeune fille aveugle une dextérité convenable. S'il lui est bien enseigné,elle peut y parvenir à une vitesse égale à celle des voyans. Malheureusement ce genre d'occupation est peu productif. On a calculé que, dans la plupart des contréesd' Allemagne, le produit moyen d'une journée dans ce genre de travail ne pouvait guère dépasser 40 centimes. En Angleterre, pu presque tous les genres de tricot sVflFectuenl au métier >

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"T^ltf ne participent pas des misères de cette situation so-

jjj. Barei"^*» donc, leur travail sera suffisant pour les faire

j^^ Sfais après tout, si faible que soit le gain qui doit en

^glter, de même que les autres personnes de leur sexe il

j^ qu'elles travaillent. Par conséquent , il importe de re-

ijtiercher avec soin quels objets seront accomplis avec moins

de désavantage par leur activité industrieuse.

On croirait au premier abord que la couture devrait être vn travail inaccessible aux aveugles. Il n'en est rien pourtant, et l'expérience prouve que les aveugles peuvent fort bien arriver à coudre régulièrement et dans les divers points, pourvu que les ouvrages ne soient pas trop délicats (2|. On

(1) Let onirage* diti iricotiani alguillt, leU que bounea, wic», elc., iodI loTt bien exécutés par Us jeunes Glles de l'iDitilulion de Paris et de plusieurs élablisiemens d'AllemBgne, au moyen d'un métier spécial importé de cdm contrée. Mai* rei articles de fantaisie ac Muraient coiisliluer une indualrie lucralive.

(î) Sappan lur In étahliiumens pour hi attuglu m Aa^leltiTr, \iH

enseigne ce genre d'occupation dans quelques instituts d'Allemagne et d'Angleterre, et plusieurs jeunes filles aveugles deviennent ainsi capables d'ourler le linge , de raccommoder les habits, de poser des boutons , etc. Quelques procédés ingénieux y sont en usage pour habituer les jeunes ouvrières à enfiler leur aiguille , à assujettir leur ouvrage afin d'aller droit, etc.

\jd filage du lin, du coton ou de la laine au rouet ou au fuseau, n'offre aussi que peu de ressources en général, de même que le tricot,mais ne doit pas toutefois être entièrement dédaigné, surtout pour les jeunes filles destinées à habiter la campagne. Un travail qui s'effectue par le même procédé peut devenir avantageux : c'est la fabrication des diverses sortes de cordonnets, dont l'emploi est si fréquent dans la confection de la plupart des vêtemens de l'un et de l'autre sexe.

Parmi les articles propres aux deux sexes nous trouvons d'abord :

Le filet de toute espèce, qui est un travail fort bien adapté à la condition des aveugles; ils peuvent en varier la forme et la maille. Plus l'ouvrage est grossier et plus ils y deviendront expéditifs (1). Ce sera dès-lors pour eux une ressource aussi avantageuse que pour les clairvoyans. On sait que dans nos départemens un grand nombre d'individus appartenant à la classe agricole, consacrent à des filets de divers genres les journées d'hiver où il n'y a rien à faire aux champs. Un aveugle pourrait partager avantageusement ce genre d'occupation. Observons en général qu'il est bon de l'instruire

l'abbé Carton, p. 57. M. Guillié dit {Essai , etc., p. 97) qu'il a vu à Paris un atelier de coulure où des jeunes filles aveugles, dirigées par une maîtresse clairvoyante, faisaient des robes et autres ouvrages de linge.

(1) Cette industrie, qui n*a été que dans ces dernières années introduite à Tinslitution de Paris, y a obtenu un plein succès; plusieurs élèves, qui n'avaient pu réussir dans aucun autre atelier, ont acquis en peu de temps dans celui-ci une véritable habileté.

dans plusieurt» travaux, parce qu il ne pourrait pas toujours trouver de Toccupation ni se défaire de ce qu il aurait produit, s'il ne connaissait qu'un genre d'industrie. Il faut qu'il puisse remplacer, suivant les saisons et les besoins du lieu où il travaille, un genre d'occupation par un autre.

JJ empaillage des chaises est un état tout à fait à la portée des aveugles de l'un et de l'autre sexe ; le travail en est peu lucratif, cependant comme ils peuvent arriver presqu'au même degré de vitesse que les voyans, ce sera pour eux, dans certains cas, une assez importante ressource. Toutefois, il faut dire que ce métier exige une certaine force, et ne saurait être utilement enseigné à toute jeune fille aveugle de complexion débile, puisqu'elle serait ultérieurement obligée de rab&ndonner. Il en est tout autrement du travail de la trtsse eu paille de riz, de seigle, etc. , wsm bien que des panierg« chapeaux, dessus de table, etc., confectionnés avec ces tresses. Les jeunes filles aveugles cousent elles-mêmes les pailles et leur donnent la forme régulière du modèle qu'on a mis entre leurs mains. Elles produisent ainsi des objets variés conformément aux usages des contrées qu'elles habitent» et qui y sont toujours d*un débit £EU^ile. Quelquefois on substitue à la paille les racines de sapin, les filamens de Taloès ou du coco, ou toute substance flexible analogue. On a également substitué ces substances, en Angleterre.et aux Ëtats-Unis, avec avan^^ tage, au jonc ordinaire, pour la fabrication de nattes et tapis, d'un débit facile et beaucoup plus lucratif que celui des produits de notre sparterie française.

Tuà vannerie 6ne, seule, est accessible aux doigts des jeunes filles aveugles, dont les forces ne comportent guère que l'emploi de ces tiges d'osier délicates ou fendues, qui se plient à toutes les formes et sont, au goût du jour, coloriées de manière à produire des ouvrages agréables à l'œil et assez recherchés.

TRAVAUX MANUKLS. m

Ia trojtserie a plus d'importance ; ce n'est que daiia om derniers temps» que cette industrie a été mise, en France, A l'uiage des aveugler, et quelques établissemens étrangers l'ont adoptée. On peut dire que cette innovation a eu un plein succès. Un ciseau mécanique imité d'un semblable appareil qui avait été introduit dans l'Institut des aveugles deGmiind en Wurtemberg » permet à nos apprentis de couper euxmêmes sans danger les soies qu'ils ont préparées et placées daps les trous* Cet instrument attend sans doute encore des perfectionnemais ; dans son état actuel il serait trop rude pour les forces d'une femme. Les élèves de l'un et de l'autre sexe peuvent, du reste, confectionner toutes sortes de brosr ses, qui ont la valeur commerciale de ces sortes de produit^ et doivent amener les plus habiles à gagner un prix de jour* ]oée inférieur de peu de chose à celui qu'obtiennent les our vriers brossiers ordinaires.

Enfin , à la fabrication des chaussons de lisière à la forme, qui était trop peu productive pour un aveugle, a été ^bstituée celle des chaussons de tresse au métier , qui est beaucoup plus avantageuse. Au moyen du métier, inventé dans ces derniers temps par le sieur Foucher, qui a obti^ui un brevet, le clairvoyant peut confectionner de dix à douze paires de chaussons par jour et gagner jusqu'à deux francs cinquante centimes. Réduisait dans une forte proportion la production de l'aveugle , qui ne saurait égaler la vitesse de son concurrent jouissant de la vue , il restera toujours pour lui un prix de journée appréciable , et dont une jeune fille surtout trouvera difficilement l'équivalent dans un autre métier.

Parlons des métiers exclusivement réservés aux aveugles du sexe masculin.

Il est facile de comprendre qu'au fur et à mesure que s'étend l'instruction parmi les aveugles, la fabrication des objets spé-

ciaux, destines à seconder cette instruction, doit offrir à plusieurs d'entre eux des moyens plus abondons de travail. Ils font par exemple, eux-mêmes, les livres dont ils se servent; mais ce n'est pas du reste à l'imprimerie en relief seule qu'ils peuvent être consacrés ; Haiiy avait eu l'idée de faire de l'imprimerie ordinaire une profession à leur usage, et dès 1786 nous voyons une commission d'imprimeurs certifier avoir vu ses élèves composer ^ justifier la ligne et la page , imposer^ marger, sentir la presse^ distribuer les caractères ; de jeunes apprentis voyans lisaient la copie aux aveugles (1 ). Cette imprimerie continua de fonctionner; il en sortit des ouvrages assez considérables, entre autres ceux du médecin Bélot; pendant les mauvais jours de la révolution, elle donna du pain aux babitans du pauvre Institut, auquel manquaient toutes les ressources qu'il puisait précédemment dans la protection de l'État. Elle fut définitivement supprimée en 1812 ; rien n'empêcherait donc que les aveugles instruits devinssent compositeurs dans une imprimerie ordinaire. Le prix de la journée serait réduit pour eux de la dépense de l'aide voyant ; mais il serait encore plus élevé que celui qu'ils peuvent espérer dans la plupart des industries.

Il est difficile que les travaux de tissage puissent être, généralement parlant, une ressource réelle pour les aveugles. Tout au plus, le métier de tisserand peut-il être exercé sans trop de désavantage par quelque aveugle qui, retiré dans sa famille en une province reculée, aura sous la main la matière première et la mettra lui-même en œuvre. On sait que c'est ce que font dans nos campagnes un certain nombre d'individus de la classe agricole. Là, le produit pour l'ouvrier est environ de trois à quatre sous par mètre. On voit que l'aveugle

(J) Rapport de V Académie des sciences, p. 15.

pourrait ainsi arriver à une journée moyenne de soixantequinze centimes. Mais il faudrait , qu'il eût un autre genre d'industrie, parce qu'il n'aurait pas toujours de la toile à faire.

La principale difficulté dans ce genre de fabrication, consiste à rattacher les fils qui se cassent. Tous les aveugles ne parviennent pas à pouvoir le faire eux-mêmes avec promptitude ; et l'on conçoit que, s'il leur fallait l'assistance d'un enfant voyant, les avantages du travail seraient sur-le-champ considérablement diminués (1).

La Tjannerie, dont j'ai parlé relativement aux jeunes filles, convient aux aveugles qui doivent habiter la campagne. Ce genre de travail, bien qu'il offre des difficultés, leur est tout à fait accessible et ils en exécutent en entier les articles les plus variés. Dans quelques institutions d'Angleterre ce métier devient très lucratif pour les aveugles qui y travaillent comme ouvriers. A Glascow, les salaires s'élèvent quelquefois à 16 fr. 50 cent, par semaine (2).

Le cartonnage f peut être par divers procédés rendu praticable aux aveugles. Mais en général il offre peu d'avantages, à cause du bas prix auquel une grande concurrence met, en France surtout, la plupart des articles de ce genre. C'est ce qui fait que cette occupation peut être considérée comme plus convenable aux aveugles jouissant d'une certaine aisance, et qui veulent simplement occuper leur temps par un travail à la fois agréable et utile.

La briqueterie et même la poterie grossière^ peuvent être exécutées par des aveugles ; toutefois, le salaire de ces sortes

(1) M. Knie de Breslau a fait exécuter un métier à ruban dont le mécanisme, en fonctionnant, avertit l'ouïe de l'ouvrier qu'un fil s'est cassé. Sur un de ces métiers, qui est portatif, on fabrique des rubans de fil, de laine, etc., et de la frange, fabrication qui peut devenir plus avantageuse que celle de la toile.

(2) Rapport, par l'abbé Carton, p. 51.

de imvaux est «i général trop peu élevé pour qu'ils puissent i y livrer avec beaucoup d'avantage.

L'art du ^ourrt^Kr n'a non plus, rien qui ne soit à la por» tée des aveugles. La préparation des bois qui doivent âtre appliqués au tour peut seule offrir des difficultés , et est en général faite par un voyant. A Vlnstitution des aveugles de Paris, toutefois ce sont les apprentis eux-mêmes qui ao coœplissent cette préparation. L'introduction assez récente de cette industrie dans l'établissement y a été suivis da reste d'un succès complet, grâce aux soins intelligens d'un tourneur habile (1 ) qui, après avoir été longtemps le maître des sourds-muets, a voulu consacrer la fin de sa carrière a leurs confrères d'infortune. Sous sa direction se sont formés de jeunes ouvriers , des mains desquels sortent joumelle* ment des ouvrages fort délicats et dont l'exécution ne laiaie absolument rien à désirer. Capables d'exécuter des travou qui excitent l'admiration des visiteurs de rétablissement, ces jeunes gens sont assurés de pouvoir, plus tard, tnmvef des moyens d'existœce dans l'adoption d'articles d'une exiécnitioB plus facile et plus prompte, tels que les barreaux de chaise, les cannes à parapluies, etc. Ajoutons, au surplus ^ que toos les aveugles ne réus&raient pas dans ce genre de travail, qsi exige une dextérité naturelle toute spéciale ; la même obser-' vation s'applique à la menuiferiê ou èbémsterie. L'usage d'une foule d'outils tranchans rend cet art diffi<»Ieaient accessible à la généralité de&i aveugles ; mais quelques-uns peuvent arriva, l'expérience l'a prouvé, à en exécuter, d'une manière très satisfaisante, la plupart des articles. Cet art est introduit dans plusieurs établissemens étrangers, comme le

(1) M. S«llier. L'admioistratiou lui a 4écemc une médaille d'argent , eo récompense du zèle honorable avec lequel il a généreuiement dirigé pendant plusieurs années renseignement de Tart du tourneur, introduit à rinttiiolion par 5i>s soins.

tour, il a également été admis dans ces derniers temps à Tln^ stitution de Paris. L'atelier est dirigé par un ouvrier intelligmt, M. Beaucage, qui, devenu aveugle vers Tâge de vingt ans, contrairement à ce que font la plupart des ouvriers at* tànts de cette infirmité , voulut continuer l'état dans lequel il avait &it son apprentissage, et trouva le moyen de gagner sa vie en fabriquant du parquet pour les magasins du fau* bourg Saint- Antoine. J'eus connaissance de ce fait et j'en fus frappé.Qualques essais tentés çàet là à l'Institution, avaient démontré la possibilité de l'initiation de quelques aveugles aox procédés de cet art. Un atelier fut donc définitivement organisé et confié à M. Beaucage. Cette innovation a eu un plein succès. Beaucage a inventé successivement divers appareils ingénieux, au moyen desquels il peut employer, avec «ne parfaite régularité, la scie et le rabot, chantourner et peroer droit, accomplir enfin toutes les opérations que comporte son état. Il a formé de jeunes ouvriers fort habiles. Cet atelier accomplit les planches a écrire en points saillans, dont il a été question précédemment, et récemment il s'est chargé du placage des brosses qui sortent de l'atelier voisin ; des meubles divers, tables, lits, etc., y ont été complètement confectionnés pour des marchands du dehors, et circulent dans la commerce, sans que souvent vendeur ni acheteur en sachent la véritable origine , connaissance qui les déprécierait peut-être. Ceci veut dire, on le comprendra sans peine, que l'atelier est au compte de son chef, qui fournit lui-même les matières premières et les outils, et reçoit simplement une indemnité pour le temps qu'il perd en enseignant les procédés si délicats de son art à de jeunes apprentis.

Cette expérience paraîtra décisive pour démontrer qu'il est tel aveugle qui , même sans le secours des appareils inventés par M. Beaucage, pourrait ainsi gagner sa journée chez un mdtre qui aurait simplement la bonne volonté de ne

lui confier que les pièces qu'il pourrait exécuter sans risque de blessure pour lui ou de dommage pour la besogne.

La corderie peut , dans certaines localités , devenir très avantageuse. Elle n'a pas de procédés qui ne soient praticables pour des aveugles : ici ils font vite et bien. Ce métier a été introduit avec de grands avantages dans plusieurs établissemens d'Angleterre. Le manque seul d'une allée couverte afin que les jeunes gens puissent travailler dans toutes les saisons et dans tous les temps, empêche qu'il le soit partout. A York, le surintendant de l'écok, M. Taylor, a cherché à y suppléer en inventant une machine très simple, qui met l'ouvrier à même de filer des cordes dans sa chambre (1).

La corderie n'a pas encore été mise à l'usage des aveugles en France. Il y a lieu de croire que ce pourrait être une utile innovation, notamment pour ceux qui sont destinés à habiter nos départemens maritimes.

La fabrication de la sangle pour lits , hamachemens, etc., devient quelquefois très lucrative. Ce genre de travail est adopté dans les établissemens d'Allemagne et d'Angleterre. On acalculé à Berlin, qu'un aveugle, s'il avait toujours du travail, pourrait facilement ainsi gagner chaque jour, l'un dans Tautre, jusqu'à cinq francs de notre monnaie. L'introduction du métier spécial qui est adapté à York à cette fabrication, et qui est également dû à M. Taylor, la rendrait accessible aux aveugles de France, où la pratique n'en serait pas moins avantageuse que chez l'étranger.

Dans quelques contrées, en Hollande notamment, des aveugles sont avantageusement occupés à tresser le fil de fer en grillages de toutes sortes, dont l'emploi est là assez multiplié.

(1) Rapport^ par M. l*abbé Carton, p. 56.

L'art du cordonnier^ bien qu'il semble opposer de grands obstacles à la cécité , peut toutefois , l'expérience Ta prouvé, être abordé par elle. Au moyen de quelques précautions dans la coupe de la semelle , afin que l'empeigne ne soit pas endommagée , l'aveugle parvient à exécuter en entier cet artide d'un besoin général, et qui peut partout lui offrir un moyen de gagner tout au moins sa subsistance.

Ajoutons toutefois que dans les établissemens d'Angleterre ce genre de travail, d'abord introduit, a été à peu près abandonné comme n'offrant pas des résultats assez avantageux. En effet , comparant le produit de cette fabrication avec les frais d'achat des matières premières et d'enseignement, on reconnut que , tandis que d'autres étaient en peu d'années amenées à présenter un bénéfice , on réalisait dans celle-là une perte d'environ ^5 pour 100. On y a donc renoncé pour donner la préférence , soit aux divers travaux qui viennent d'être signalés, soit à quelques industries qui se composent d'élémens divers, et pour lesquelles est nécessaire le concours d'ouvriers vojrans. Nous en parlerons dans la troisième partie.

Telles sont les principales considérations que présente l'application des aveugles-nés, aux diverses occupations manuelles. Ces occupations , ils peuvent souvent les exercer, comme on vient de le voir, isolés et retirés au sein de leurs ftmilles ; mais ces cas sont exceptionnels, et Vavantage de leur réunion sur certains points et dans un même local ne saurait être contesté. C'est ce qu'il est facile de démontrer.

n est d'abord évident que l'aveugle , rendu à sa famille indigente avec un métier, se trouve dans une position bien plus défavorable qu'un clairvoyant pour l'exercer. Il est en effet bien plus embarrassé pour trouver constamment du travail , se procurer les matériaux nécessaires , faire réparer et entretenir les instrumens dont il se sert, etc. En

mutent dans les sciences positives, et à l'égard desquelles il n*y a plus lieu à examen .

Une conséquence rigoureuse de cet exposé, c'est que tout individu, par cela seul qu'il a reçu la vie au sein de l'association, peut légitimement y revendiquer une place oii lui soit loisible le libre développement des facultés physiques et intellectuelles dont la nature Ta doté , où puisse s'exercer au profit de tous son activité, comme s'exercera à son profit l'aotivité de tous ; où il ait enfin les moyens d'accomplir son rôle d'être social, qui se combine du droit qu'il a de vivre avec l'obligation où il est de travailler.

Si nos institutions civiles sont encore loin d'être une déduction rigoureuse de ces principes, il est toutefois manifeste que nous tendons chaque jour vers leur complète application; tel est le mobile réel qui étend et perfectionne chaque jour, depuis cinquante ans surtout, nos établissemens si bien nommés de bien public , et leur imprime un caractère d'importance qui promet un plus heureux avenir aux classes pauvres et laborieuses; voilà T origine de cette vive et constante sollicitude qu'inspirent à la société de notre époque tous les genres d'infortune ; elle croit, en marchant dans cette voie, n'obéir qu'à une impulsion généreuse; mais c'est une vue sociale toute nouvelle qui l'anime , et lorsqu'elle pense ne faire qu'acte bénévole de philanthropie , c'est en réalité un véritable devoir qu'elle accomplit.

Assurément, s'il est une classe à laquelle puisse rigoureusement s'appliquer cette théorie sociale, qui met de toute nécessité dans cette vie la souffrance à la charge du bonheur^ c'est celle des aveugles indigens. L'expérience l'a démontré: sauf quelques rares exceptions , entièrement abandonnés à eux-mêmes , ils ne peuvent guère se mettre en position de subvenir à leurs besoins, et dès-lors la mendicité, cette lèpre des états modernes, devient pour eux, comme elle est encore

à présent en effet dans une foule de localités, Tunique moyen d'alléger le poids dont leurs familles se voient ainsi surchargées ; par là ils se trouvent condamnés à un état de d^adation contre lequel (quelques-uns ont ensuite à lutter , et qui ajoute de nouveaux obstacles à tous ceux que Tinfirmité ellemême leur oppose dans le monde. Il est donc de Imtérêt lien entendu comme du devoir de la société, d^adopter en quelque façon les aveugles ; de considérer ceux qui sont dans l'infortime comme des enfans adoptifs à qui elle doit éducor- Uon et asile ; de voir en eux enfin des infirmes dont il faut qu'elle accepte le fardeau et délivre les familles, comme elle le fait à Tégard des aliénés ou de telles autres classes d'êtres affligés d*une infirmité naturelle , qui les rend incapables de soutenir sans son secours le fardeau de Texistence.

D'après ces vues, je poserais en principe que tout ai^eugle indigent est charge de la communauté , et est en droit de réclamer délie à ce titre un moyen quelconque (T existence ; oe serait la base d'un système dont je vais offrir le développement, et qui, en changeant complètement la condition des aveugles partout, n'imposerait à la société, en définitive que des sacrifices plus légers que ceux qu'elle a à supporter dans l'état de choses actuel, puisqu'il transformerait en membres Utiles et productifs, des êtres condamnés pour la plupart à une improductive et dégradante oisiveté. Au lieu de vivre uniquement sur le capital de tous, ils y ajouteraient de leurs propres fonds quelques parcelles ; ils coûteraient moins et seraient plus heureux : ce serait donc tout profit pour eux et pour nous.

n suffit de jeter un simple coup-d'œil sur ce qui a été fait jusqu'ici dans les divers états civilisés en faveur des aveugles, poor reconn^tre que les vues que je viens d'indiquer sont loin d'avoir obtenu une réalisation satisfaisante. En France, par exemple, je vois que le seul moyen qu'on ait trouvé de

)I0 DES AVEUGLBS.

venir en aide, scms divers rapports , à cette classe d*êtrei , consitteen deux établissemena gérés par Tétai, dont l'un élève environ œiit soixante^juinze ènfans, et l'antre admet trois cents avengleii Agés , indépendamment de petites peiisiens viafëree dont il dote un certain nombre d'individus qd hdUtsDt hors do son enceinte. Nous allons revenir sur cei étabUssemens ; bornons-nous simplement à remarquer id oombieti, si împortans qu'il» soient, restent insuffisantes IM ressottfces qui en résultent pour les av^gles. En effln, sur la masse totale des aveugles du pays, qui doit , ainsi qu*ôil va le voir y dépasser vinglKÂnq mille individus dont le phis grand nombre sont itidigens, on instruit moins de deux centi enfans et on secourt envimn six cents adultes ! La propos tien est, dans d'autres contrées, plus fevoraUe» surtout léS établiseemens sont mieux combinés pour approcher le plus près possible du but » qui est de rendre ces infortunés HS mrins à charge qu*il se peut à ht communauté qui les adopté. Néanmoins , je ne vois nulle part un système complet et propre à amener des rAultats satisftiisans sous tous tes rapports ; en aucun pays on ne s^est placé, en s^occupant ded aveogles, au point de vue exact et vrai que j'ai développé ci^ dessus ; partout ils ont été simtièeinent considéra cotntte matière de Uenfaisance inéMelaetle , tantôt de la part dû goQvemement * tantôt de la part d^associations charitables. Ici) on les a regat^dés eomnie n^ayant d'autres ressources que la memiicilé, et en leur a oavert des hospices ; là, reconnaissaut les hautes faeuUéf dont ils sont quelquefois doués, on s'est occupé de les instruire, mais sans s'inquiéter si leur infirmité ne met pcûkt esisuite obstacle à ee qu'ils tir^t parti de leur instruction ; ailleore enfiii on n'a scmgé qu'à en Sûrs des ouvriers , et on a négligé entièrement cette inatniction qui, moyennant qu^ue appui , peut devenir pour eux une acmoe si pure de ^heu^r» de fortune, (]ia»lq«i^fim mêmdi

STATISTIQUE DE LA CÉCITÉ. fit

gloife. n me {^raît qu'en nul pays on n'a bien eompris e»^ fom qu'il fallait Ica envisager sous ce triple aepect ; il suffirai pMr le {ttvuver, de jeter un ooup-d*œil rapide sur lee pnneî^ ptta élabliseemens ouverts aux aveugles qui existent attaflt^ lanieni; niMus essayons auparavant de constater aussi rigoa*^ reoseinent que posable le nombre d'individus que doit cohi» prendre le système àonX les bases viennent d*être indiqiiéesi !t auxquels devrait en être appliqué le bienfait. Comme oq s*SBt peu oeeupé des aveugles jusqu'à ce jour dans notre paysf t statistique française n'a sur ce point que des dbimées asèèk laguea à nous fournir. Les cartons de nos ministères, où sont enfouis un si grand nombre de tableaux minutieux , sollicités en JKffiérens temps des administrations départementales» n'offrent point de renseignement» complets à cet égard ; et , dans lé département même cbargô de la haute direction des deux éisbiisaemens ouverts aux aveugles français, on a vainement enayé à diverses reprises de recueillir ces renseignemens, si néeewaires toutefoisi à l'administration pour qu'elle puisse se rendre compte de ce qu'elle fait et savoir au juste ce qu'elle ai faire. (1)

Il serait donc du plus grand intérêt que le gouvernement parvint à réunir tous les matériaux indispensables pour dresser

(1) En 1844, le chef du bureau des établissemens généraux de bienfaitaBee(!VI. Marquiset], voulut bien se faire autoriser à me donner communiïalion d'états statistiques parvenus de divers départemens, et relatifs aui lourds-muels et aux aveugles. Le nombre de ces documens, presque tous issez récens, concernant les aveugles, s'élevait à vingt seulement et il y avait I)ea dfi irrité dans les notions qui y étaient contenues. Espérant de les com* pléter par l'intermédiaire du ministère de l'agriculture et du commerce , 3Ù sont dirigés avec tant de zèle et d'iiabileté les travaux de statistique par M. Moreau de Jonnès, et dans les attributions duquel ont été en outre incienoement compi is les établissemens d'aveugles, M. Marquiset fit écrire par le ministre de l'intérieur à son collègue, qui répondit à la date du IS mai 1844^ qu*à la suite de recherches faites dans se& bui'eMX^ on u'avait trouvé aucun document relatif à robjet de œltedeiaaiide.

fit DffS AVEUGLES.

le tableau de nos aveugles, avec l'indication de Tâge auquel la cécité est advenue, de la cause qui l'a amenée , de la condition de chaque individu , des localités où la cécité semUe être le plus fréquente, etc. Une société de bien public (1) , devançant le vœu que j'exprime ici, avait en 1832, par l'organe de son honorable président , M. de la Rochefoucanldliancourt, sollicité des préfets les renseignemens nécessaires pour dresser un semblable tableau , et j'avais moi*mème, vers cette époque, transmis au ministre de l'intérieur le modèle d'une feuille qui eût pu être envoyée aux maires des diverses communes , et où il n'y aurait eu qu à remplir des colonnes par quelques indications précises et uniformes. Le temps et des circonstances plus favorables permettront sans doute de donner quelque jour suite à ces démarches.

n faut remarquer, au surplus , que si le dénombrement exact de toutes classes d'individus offre de grandes difficultés, difficultés suffisamment attestées par les erreurs où la statistique tombe chaque jour, ces difficultés sont plus grandes encore lorsqu'il s'agit d'une catégorie spéciale d'êtres telle surtout que celle des aveugles. Ce n'est pas déjà chose bien fiacile, quoique au premier abord l'assertion paraisse étrange, que de déterminer d'une manière positive ce qu'on doit entendre par la dénomination d'aveugle, que de donner du mot une définition telle, que tous ceux qui doivent réellement être appelés de ce titre, y soient compris et qu'il ne soit pas attribué à d'autres auxquels il serait faussement appliqué (2). La cécité a des degrés infinis, et depuis l'individu privé absolument de la vue jusqu'à celui à qui les objets paraissent à une certaine distance comme recouverts d'un papier transparent ou d'une gaze, combien d'individus qu'on réputera aveugles

(1) La Société de la morale chrétienne.

(2) Lachmann, etc., p. 9 et suit.

dans un pays tandis qu'on les exclura de la liste dans un autre ! Souvent aussi, dans le dénombrement des aveugles, il arrive que les déclarations des familles sont erronées , parce que cette infirmité n*étant pas complète, l'individu qui en est atteint s'est graduellement rendu propre à tous les actes de la vie domestique, à tel point qu'on finit par ne {dut le considérer comme aveugle. Il arrive encore que tels individus sont en cours de traitement, et que leur état laissant de l'ei^rance, on les omet ; enfin de petits enfans , dont les yeux s'enflamment presque avant de s'ouvrir, et dont l'état visuel restera ensuite quelque temps indécis, sont parfois aussi laissés à V^ art dans les relevés officiels. On voit par ces détails quelles précautions doit observer l'administration, pour obtenir à cet égard de ses subordonnés des reor seignemens tout à fait satisËEÛsans et propres à l' éclairer.

A défaut de documens positifs dans notre pays, nous interrogerons l'étranger, où les recherches de ce genre sont plus avancées, et nous arriverons de la sorte pour la France à des données qui approcheront de la certitude. Le royaume de Prusse est l'état où les recensemens paraissent avoir été faits avec le plus de soin ; ils ont été renouvelés à trois reprises différentes, et leurs résultats, qui différent peu entre eux, se prêtent un mutuel appui ; voici ces résultats :

A n/m Nombre Population RApport

Années. ^^^ aveogles. totale. à la population.

1831. 9,212 13,038,960 1 av. sur 1.415 hab.

La moyenne du ré;>ultat de ces trois

recensemens est 1 av. sur 1,401 hab.

En Belgique, fut fait en 1831 un recensement très exact,

tîi DES AVEUGLES.

du()ttel il réfeulta quon comptait dans ce royaume, encxdvant prèa d'un millier de soldats qui avaient été atteints d'une épidémie ophthalmique alors régnante dans Tarmée, 8|167 aveugles de tout âge, ce qui, sur une population de 4454,922 individus , présentait le rapport de 1 aveugle •or 1,816 habitans. Dans quelques états principaux d'ÂUemagne, il résultait de recherches &ites vers la même époque, mais qui ne paraissaient pourtant pas offrir la mente ganoitie d'ttactitude, un rapport i^proximatif ; on le voit générale* tuent Hrarier de 1 sur 1,300 à 1 sur 1,400 habitans.

(Si umintenant nous tirons une induction pour notre pays des résultats obtenus dans ces de^^x contrées limitrophes de la Pranoe, nous trouvons, en prenant pour base la population ^ddlede 19S», qui était de 33,540,910 individus, que si le nombre des aveugles y était égal à oeM que présentait la PrUÉse, il devait s'âever à 98,863, et à 25,487 «'il égalait «ehli des aveugles belges, et en moy^me à 94,675.

Parmi lé» docam^s statistiques incomplets relattfe à nos départ^HnmiB, dont j'ai parlé (^-dessus, il «emble que celui q<ai se rapporte à la Seine^Inférieure a été fait avec plus de fidin 4^ mérite par coneéquent plus de confiance. Eh bien ! je veie que datis ce département, l'un des plus oonsidérablet de la France , on comptait en 1882 , eut une populati<»i de 720,525 individus, 531 aveugles , ce qui donne le rapport de 1 sujr 1,857. Or, si le nombre des aveugles présente dans toutes les autres parties du territoire la même proportion que dktiÈ ce département, moyen par sa situation, et qui est à la fois industriel et agricole, il doit s'élever à 24,718, nombre qui coïncide, à quelques individus près , avec celui auquel nous sommes arrivés par un autre rapprochement ; de telle sorte que ce second résultat devient confirmatif du premier. La population s'étant accrue depuis cette époque d'environ un dix-^huitième, le nombre total s'élèverait en chiffres ronds

À 86,000. Ce nombre devrait £lre plutdt inférieur que iUpéikwr à Ia vérité, ti Ten donne créance h la règle d'après Ift* quelle le Bombre dee aveugles, aanes âevé dans \eé (lâHiea lea plus septenlriàiialee da gicibe, irait ^^yÉalIffisiÉni^à^^ dans les zones tempérées» pilis Reprendrait un aceroiisenieiit pl^s rapide au fïir et à mesure qu'on avanderait ver! la région équatoriale où il atteindrait eon maximum. CTelt à M. Zeune qu'est due cette observation qu'il fcul oonwlértr oomme généralement vraie, efiaîa à laquelle tul examen atten* tif de la question fait voir qu'il ne faut paa donner ttrté valeui^ trop absdue.

M. Zeune établit en nombres ronds las n^f^rto ni*

20^ i SO** doUtitude. laVâug^aor lOOmdtvidua.

30—40 — 1*^ sur 800

40^50 ^ l*-^iar800

60—60 — 1 — •url,400

60 70 ^ 1 ^ 8ttrl,000

Recueillons pour la région septentrionale les données suivantes , qui résultent de reuseignemens très exacts tdlati& aux deux parties principales de ia monarchie suédoise^ En ee qui eonceme la Soède^ qui s'étend* du 66 au 68° parallèle, nn état détaillé, dressé département par département, porte pour Tannée 1840 le nombre des aveugles et aveugles sourdsmuets à2,7d0, ce qui, sur une population totale de3, 054,726 habitans, établit le rapport, inférieur à T évaluation cinlessUS, de 1 aveugle stir 1 ,091 habitans (2). Au contraire, en ce qui concerne la Norwège, qui s étend du 68 au 7P parallèle, un

(1) Relisar, p. 14.

(2) tinnales de l'édttcat'ioii des sourds^muels et des aveugles ^ t. m, p. 57.

état également officiel (1 ) pour Tannée 1835, porte le nombre des aveugles à 2,111/ ce qui, sur une population totale de 1,194,827 habitans, présente le rapport de 1 aveugle sur 666 habitans , de l^eaucoup supérieur à celui qui résulterait de Téchelle proportionnelle de M. Zeune.

La France ; dont la situation répond à peu près exactement à la troisième catégorie de cette échelle, devrait d'après ces données contenir environ quarante-trois mille aveugles, évaluation qu'il y a lieu de croire de beaucoup exagérée (2j; la corrélation devient au contraire parfaitement exacte dans la catégorie où se trouve le royaume de Prusse. Quant aux régions équatoriales il n*y a point de données positives à produire , mais tout prouve que le nombre des aveugles y est très considérable. M. Zeune, cite à cet égard des témoignages intéressans. En Espagne, dit-il, suivant le rapport d'un voyageur américain qui a visité récemment cette contrée en observateur attentif, les aveugles sont nombreux; les mendians de Madrid, et il y en a beaucoup , sont pour la plupart atteints de cécité ; dans les provinces centrales ce n'est pas seulement dans les classes inférieures, mais parmi la population aisée qu'on rencontre fréquemment des aveugles (3). Au dire du docteur Wolmar, après une résidence de quinze ans dans le royaume de Maroc et dans les contrées adjacentes , on devrait compter un aveugle sur cent voyans. Dans les rues du Caire, dit le savant Volney ( Voyage en

(i) J*en dois la communication à la bienveillance de M. de la Roquette, alors consul de France à Christiania.

(2) Parmi les statistiques départementales que j'ai sous les yeux, je dioîsis celle d'un de nos départemens de l'extrémité méridionale de la France (Var) , c'est-à-dire appartenant à la région où, d'après le système de M. Zeune, le nombre des aveugles devrait être le plus élevé. On y comptait en 1842, sur 323,40 î habitans, 323 aveugles, ou i sur 1,001 individus, ce qui ne donnerait pour toute la France qu'environ 33,500 aveugles!

(3) Belisar, p. 94.

Egjrpte et en Syrie) la moitié des personnes qu'on rencontre sont aveugles, borgnes ou malades des yeux. En Nubie, selon quâques voyageurs, on voit très souvait réunis sur les places des troupes d'individus aveugles ou sur le point de le devenir, faute de soins curatifs.

Le fait d'un accroissement inégal mais toujours notable du nombre des aveugles dans la région polaire et équatoriale, par^t mis hors de doute par les données qui viennent d'être produites. L'origine en est généralement attribuée à l'action sur les yeux de la liunière, réfléchie par un sol ardent au midi et par des neiges éclatantes au nord ( 1 ) ; cette action amène une inflammation de l'appareil visuel à laquelle on pourrait sans doute porter remède dans un grand nombre de cas, mais qui s'aggrave promptement par l'incurie des populations ignorantes qui en sont attemtes. U semble évident que si telle est en réalité la cause d'un grand nombre de cécités dans ces contrées, les cécités congéniales ou bien celles qui proviennent dans l'enfance, soit de la petite vérole, soit des affections cérébrales , soit de la constitution scrofuleuse, doivent être dans une plus faible proportion. Je trouve effectivement qu'en Prusse en 1831, sur les 9,212 aveugles de tout âge on en comptait 846 , c'est-à-dire près d'un onzième de l'âge de 1 an à 15 ans, tandis qu'en Suède en 1840 sur le nombre total des 2,790 aveugles, on n'en comptait que 138 ou un vingtième, appartenant à cette catégorie, résultat qui vient à l'appui d'une observation intéressante.

(1) Les mêmes obsenrateurs ont cru remarquer que la population noire, en Afrique , est beaucoup moins atteinte que la population blanche par les affections ophthalmiques ; il en serait tout autrement en Amérique, d'après un document statistique relatif aux États-Unis, et dressé par M. de la Sagra pour .rannée 1840. (Voir Annales de l'éducation des sourds-muets et des aveugles^ t. vi, p. 56.) Il résulte de cet état qu'on comptait, en moyenne, i aveugle sur 2,824 habitans parmi la population blanche et 1 sur 1,465 parmi la population de couleur, c'est-à-dire près de moitié plus.

ftlt DES AVEU0^B9.

Une autre «bsemitiaii non moins intéreS8aiite« el ^ui le jrattadic à qvdques égardë i cdle*eîi nous «st foamie fu la proportion trës diffiérente du nombre des aveugles im les régions basses ou élevées. En 1837, comparatit sur le recensement fait par province dans le royaume de PmsMi, la Prusse orientale contrée plate, avec celle de Juliers, Clèves et Berg , l'une des plus montagneuses de cette monarchie, le rapport s'établissait ainsi : 1 sur 1 ,094 habitans dans la première, et 1 sur 1,808 habitans dans la seconde. C'est-à-dire qu (m comptait dans cette dernière un nombre d'aveugles inférieur de près de moitié. En somme sur les dix provinces, sept réputées plates contenaient 7,869 aveugles; ce qui établissait le rapport de 1 aveugle sur 1,308 habitans, tandis que dans les trois régions montagneuses on ne comptait que 3,866 aveugles, ce qui donnait le rapport moins élevé de U 1^613.

Ces résultats scmt confirmés par quelques observaliotts cdnformefi obtenues dans d'autres oontrées ; ainsi dans le oanton de Berne, en 1840 » des neoensemetis feiln avee fasia* eoup de soin otit constaté qu'on comptait seulemetit 961 aveugles sur me population de 409,013 individus, ou 1 sur I467O» Au tontraire on y comptait 1 ,966 sourds^mueli, ou 1 sur 909 ! Tandis qu'en Prusse et dans lès difEénentes régions moyennes de l'Allemagne le n^iport gâiéral du nombre dts toundii««Emets à la population, di£ftre cm de odui que présente le rapport relatif au noodire des aveugles^ Lea crétins ou idiots s'y trouvaient dans une proportion à peu près semblable< On voit combien les conditions de la région Alpestre sont favôrablèà au développetnent de ces deux cruelléâ bflN mités , qui se réunissent au surplus quelquefois chez les mêmes individus. Dés observations analogues ont été faites dans le canton de Zurich.

Dans les conditions nmrmales^ ainsi qu'il vient d'eira dit,

le nombre des aveugles et des sourds-muets s'équilibre à peu ée ohoee près, toutes les fois qu'on fait lé fecenisemetit. lilaia ii y a cette diffîrence notable que pour les sottrds^fnuets rinflrmtté eèt presque toujours congéniale , tandis quW de* tient aveugle à tous les âges , de telle sorte que par la tiaiilAi des dioses , il doit se trouver beaucoup plus de itotlrdsmuets que d'aveUgles dans la première période de r«tis^ tence. Les faits viennent ici à Tappui du raisonnement, comme le prouvent les données suivantes relatives au recensement &it tn Prusse en 1831 :

De 1 à 15 ans 846 3,433 De 16 à 30 ans 1,332 3,702 Âu-dess. de 30 ans 7,034 2,710

On voit que le nombre des enfiuis aveugles ne forme que te quart de celui des sourds-muets du même âge ; tandis que (Selui des individus atteints de cécité au-dessus de trente ans dépasse de près des deu)c tiers ceux de la période correspondante pour les sourds - muets. H résulte de ces données si intéressantes que les institutions des sourds-muets doivent être, pour répondre aux besoins des populations, beaucoup {){ud multipliées que celles qui sont consacrées aux aveugles.

D'après les chiffres établis ci-dessus, on voit que la France diehrait, en comparant le total de sa population avec celle du royaume de Prusse en 1831, compter 2,116 aveugles au-dessous de 15 ans» entre lesquels, d* après des calculs Irèè précis qui se rapportent à une autre contrée (1) un peu

(1) Dans le duché de Brunswick il est résulté , de recherches faites avec tout le soin dont j'ai fait mention, qu'entre les années 1830 et 1842, on comptait moyennement 14 enfans aveugles d'un à sept ans, et 18 de huit à quinze ans. Le ■ombre des aveugles dans tout le duché était en moyenne, d'après les divers recensemens, de 106 ; il suit de là 4|ue les entans de la première catégorie

plus de moitié pouvaient être âgés de sept à quatorze ans accomplis, c'est-à-dire se trouvaient dans la période la plus favorable pour recevoir l'instruction. La population s'est accrue dans ces deux états , mais la proportion est sans doute restée la même. Si l'augmentation a été proportionneUe, on doit actuellement compter en France en chiffres ronds 2,200 aveugles âgés de 1 an à 15 ans, soit 1,200 âgés de 7 à 14 ans accomplis.

Sous le rapport du sexe, il y a lieu à quelques remarques curieuses. Bien que dans la plus grande partie des États de l'Europe il naisse plus de garçons que de filles, toutefois, après la quatorzième année, le sexe féminin reprend en général la supériorité numérique en ce qui concerne les aveugles; c'est le fait contraire que présente la statistique, au moins dans les contrées intertropicales. Ainsi en Prusse, sur les 12,224 aveugles du recensement de 1837, 5,422 appartenaient au sexe masculin et 4,802 au sexe féminin. En Belgique la proportion entre les deux sexes était, en 1835, de 1,668 pour les hommes et 1,489 pour les femmes. Dans quelques autres contrées moins importantes, telles que les duchés de Brunswick et le canton de Berne, où les recherches ainsi qu'il a été dit ont été faites avec beaucoup d'exactitude, la même différence s'est présentée (1) au contraire dans

formaient le vingtième, et ceux de la seconde le quinzième du nombre total ; d'après ces données, on devrait compter en France 1,300 aveugles de la première catégorie, et 1,730, en chiffires ronds, de la seconde ; en sonune^ 8,000 aveugles environ au-dessous de quinze ans ; mais il faut remarquer que, par des circonstances sans doute toutes locales, le nombre des aveugles du duché est proportionnellement plus élevé que celui que présente la Prusse. Le rapport est là de i sur 950 habilans. Tout permet de croire que le nombre des aveugles est en France proportionnellement plus faible, et que par conséquent les chiffres produits ci-dessus doivent approcher de la vérité.

(1) Le même fait doit exister en France , si Ton en juge par le nombre infiniment moindre d'enfans du sexe féminin journellement présentés de toutes les parties de la France pour l'admission à Flnstitution de Paris.

les régions septentrionales où, comme on Ta vn , le rapport général du nombre des aveugles à la population devient plus élevé , les termes de la proportion changent et ce sont les femmes qui l'emportent. Ainsi en Norwëge, en 1839, on comptait 1 ,021 aveugles du sexe masculin et 1 ,090 de l'autre sexe; en Suède vers la même époque les mêmes données étaient représentées par les nombres 1,219 pour les hommes et 1,420 pour les femmes. Les travaux généralement plus pénibles , auxquels sont livrés les individus appartenant au sexe masculin, et les chances plus fréquentes d*accidens auxquels ils sont exposés, expliqueraient partout cette supériorité numérique du sexe masculin sous le rapport de la cécité , mais on ne saurait rendre raison de la différence que présente à cet égard l'autre sexe dans le nord de l'Europe. Sans doute de nouvelles recherches éclairciront plus tard ce point , aussi bien que plusieurs autres sur lesquels je ne pourrais dans ce rapide examen que présenter quelques notes incomplètes et conjecturales, qui n'auraient que l'apparenôe de la vérité.

Un de ces points essentiels sur lesquels doivent se porter spécialement les recherches, c'est la transmission héréditaire de la cécité. Cette transmission est un fait manifeste. Dans chaque institution d'aveugles on a recueilli des observations qui le mettent hors de doute ; mais comment agit la loi de transmission, dans quelles proportions affecte-t-elle les familles; quelles sont les conditions naturelles ou sociales qui favorisent leur développement? voilà ce que la science aurait à déterminer. D'après un document émané de l'Angleterre le nombre de cas de transmission héréditaire de la cécité parait de quatre pour cent, mais tout faitprésumer que la proportion doit être plus élevée ( 1 ) .

On pourra également établir d'une manière positive par

(1) The Perkins Institution, etc., ^nnual Report, hosion^ 1842, p. 6.

%n DES AVEUGLES.

des recherches statistique» bien entendues, dam quelles pro* portions concourent à la production de la cécité les viltes et les campagnes , les districts industriels et agricoles , les terrains secs et marécageux.

On n'oubliera pas enfin de fixer avec précision de la même manière le degré de la cécité, l'fige auquel elle est sunre« nue ( 1)| la condition de foKune des individus, etc. , points si importai» pour déterminer la nature et la mesure des secours qui doivent leur être affectés.

Je passe maintenant à Texamen des établissemens spé» daux cçnsacrés aux aveugles. Us peuv^t être rangés dans deux catégories : 1^ ceux qui sont destinés à T éducation; ^ ceux qui sont destinés au travail . Mais il ftuit ajouter qm pinsleurâ présentent un caractère mixte par suite de Tadjonc» ticm ou de Texclusion des adultes. Parfms aussi dans les établissanens de la première classe, c'est T élément intelleo* tuel qui domine; ailleurs Tinstructton technologique effiM r autre ; la France et T Allemagne présentent {dus particuMè* rement les premiers, TAngleterre et les Etats-Unis les seconds. Nous parlerons d'abord de ceux qui ont pour objet direct et développer chez l'en&nt aveugle le cœur et l'écrit.

(1) Dans Itt dudié de Branswiek , en îWi , sur les ?77 atengltt exisuml, d Sv««it nn qui mé^ioere, 6 jeutstnieat A*um vue confine, 51 aviôest m ^'m appelle un point de vue, U cécité des 2^7 antres était complète.

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