INTRODUCTION
[(ouT le monde s'accorde à reconnaître ujourd'hui que les Beaux-Arts jouent |un rôle considérable dans les progrès de Eïla société, et que loin d'être, comme cer* tains esprits le craignaient autrefois, une cause d'énervation et de décadence, ils ont au contraire une mission essentiellement civilisatrice et morale. Mais oU la divergence apparaît, c'est lorsqu'il s'agit d'examiner leurs rapportsavec cet être coUectifqu'on appelle l'Etat, et dont ils sont un des ornements et quelquefois même l'instrument et la puissance.
Les Beaux-Arts doivent-ils être protégés par les gouvernements, et s'ils doivent l'être, dans quelle mesure est-il opportun que cette protection s'exerce ? Telle est la double question qui divise encore le monde des artistes et ne semble pas près d^étre résolue. Une telle étude demanderait assurément, pour être menée à bonne fin, du calme et de l'impartialité; et on ne l'a jusqu*à ce jour abordée qu'avec passion et parti pris.
Les uns, dominés par des raisons politiques d^une incontestable valeur, mais entraînés par leur admiration exclusive pour le rôle prépondérant de TÉtat, se montrent partisans d'un mode de tutelle administrative qui maintiendrait les Beaux-Arts dans un perpétuel état de minorité, et risquerait ainsi, par une sorte d'accaparement progressif, de tarir les sources de l'inspiration du beau.
D'autres se jetant tête baissée dans l'excès contraire, pour réagir contre ceux qu'ils seraient tentés d'appeler les protectionnistes à outrance, n'admettent en aucune manière l'intervention gouvernementale, et, sous le faux prétexte dMn libéralisme apparent, voudraient qu'on laissât les artistes complètement abandonnés à eux-mêmes, semblables à ces plantes sauvages qui naissent, grandissent, se développent toutes seules, sans le secours de la main de l'homme, et par la seule force de leur vitalité.
Entre ces deux extrêmes : les défenseurs absolus
du principe autocratique et les partisans de la doctrine insouciante et dangereuse du laisser fairCy n'y aurait-il pas un terme moyen, une opinion médiane, également éloignée de la tyrannie et de TindifTérence ? Ne pourrait-on, en effet, se représenter l'État solidaire, dans une certaine mesure, du progrès des artistes, ménager de sa volonté, de ses ordres, mais prodigue de ses encouragements, de son appui, comme le centre éclairé, le robuste soutien de nombreux rameaux s'épandant à l'entour, et qui lui devraient en grande partie leur croissance et leur verdeur?
Tel est l'idéal auquel il faut tendre, et dont on trouve le germe dans les effets bienfaisants de la protection aux différentes époques de la floraison des arts.
Depuis que le monde existe, il y a des artistes et des œuvres d'art. Dès le jour où Thomme a été créé, il a créé à son tour; et les pensées qui soulevaient sa poitrine n'ont pu rester longtemps enfermées dans la prison de son âme. fiientôt elles se sont échappées au dehors pour affirmer son existence, et les hommes ont commencé par écrire dans cette langue de pierre, la plus ancienne de l'humanité, la seule peut-être qui ait arraché au néant les premières générations du globe. Le monde a d*abord été architecte, et ce n'est que progressivement et par une sorte d'enfantement naturelqu'il est devenu plus tard sculpteur et peintre. Mais suivant les siècles, ces manifestations, informes
et rudimentaires, au début, se sont sensiblement rapprochéesde l'exemplaire divin, au point d*acquérir peut-être, à certains jours de l'histoire des arts, le seul degré de perfection qu'il soit jamais donné à Thomme d'entrevoir.
Certes le climat, l'influence des milieux ont dû jouer leur rôle dans ces transformations successives. Mais les institutions, la religion, ce qui constitue en un mot l'organisation primitive des sociétés n'a pas été non plus indifférent à la prédominance de caractères particuliers dans l'ensemble des œuvres d art d'une même période.
Ce serait une étude intéressante que d'examiner à fond, dans les différents pays, et aux différentes époques, les rapports parfois secrets, souvent déterminés, qui relient la Politique et les Beaux-Arts. L'Inde, l'Egypte, la Grèce, Rome, Constantinople, ritalie moderne, la France, l'Espagne, la Hollande, sont autant de mines inépuisables ouvertes à Texploration des critiques d'une plume plus exercée que la nôtre.
Contentons-nous, en ouvrier modeste, de jeter les premières pierres de l'édifice que d'autres plus habiles construiront, et parcourant le monde à la lueur de ce double flambeau, l'Histoire et le Bon, Sens, ayons au moins, pour excuse de notre hardiesse, notre bonne volonté.
L'Inde. — Brahma.
Aussi loin que l*on veuille remonter le courant .des âges écoulés, jusqu'aux sources mêmes du monde, dans ces arcanes mystérieuses de l'Orient oîi l'intelligence humaine se dégage à peine des liens qui la retiennent enchaînée à la terre, on voit déjà apparaître, avec spn énergie presque brutale, l'influence de l'état social sur les manifestations artistiques de l'individu.
Uhomme seul, isolé, sans défense, au milieu des forces de la nature, se sent d'abord pénétré d'une religieuse terreur. La foudre avec ses torrents de feu qui inondent des forêts entières, la mer avec ses vagues mugissantes qui s'élancent sur la grève aride comme des cavales en furie, et secouent bruyamment leur blanche crinière, les éruptions volcaniques avec leurs soubresauts qui soulèvent et déchirent la croûte terrestre, ce concours de phénomènes produits par des puissances occultes jette dans son âme encore neuve un trouble profond.
Et pourtant n'est-il pas le roi de la création ? Les êtres vivants qui l'entourent ne sont- ils pas ses in-
struments ou sa proie? Le monde entier est sa demeure, tout lui appartient.
Qu*importe? ses richesses même lui font peur. Le dernier venu, il se sent comme dépaysé sur les hauts plateaux de TAsie, au milieu de ces nombreux matériaux que la Providence lui a si libéralement donnés pour son usage, et oti il ne voit au contraire que des épouvantails. Il tremble et se prosterne : de la terreur naît l'adoration de ces forces insondables, qu'il envisage bientôt comme des êtres surnaturels; et cette adoration, d'abord muette et intime, se traduit à mesure par des paroles^ des gestes^ tout un ensemble d'actes que comporte l'exercice d'un culte naissant. Les rites, les formules, dans le principe simples et grossiers, se modifient, se compliquent, se subtilisent^ et deviennent, entre les mains des plus intelligents et des plus habiles, un sûr moyen de domination, une arme pour diriger et conduire doci« lement la masse ignorante et crédule.
Car, dès que les hommes sont en nombre suffisant pour constituer une famille, une agglomération, une tribu, on les voit se séparer en deux camps bien tranchés : les petits et les grands, les humbles et les forts, La démarcation, insensible et modeste au début, va chaque jour s'accusant davantage. Ce qui n'était qu'une sorte de protection et de tutelle devient une suprématie très-caractérisée et tourne quelquefois même à la tyrannie. D'un côté le mensonge et l'as-
tuce, de l'autre la faiblesse et l'ignorance* L'inégalité des intelligences entraîne ainsi l'inégalité des conditions sociales. Des castes s'organisent : prêtres, guerriers, marchands, artisans; autant de degrés de cette échelle symbolique que Jacob verra plus tard en songe. Au sommet est Brahma , sorte d'être immatériel^ nom donné à cette harmonie préétablie des choses que l'homme a trouvée en venant sur la terre et qui subsiste après sa mort. Lui, le maître, peut venir^ grandir et disparaître; le monde n'en suit pas moins son cours naturel. Il ne gêne en rien la marche éternelle des choses ; il est comme ces brillants météores qui traversent la nue; le ciel n'en devient ni plus agité, ni plus sombre, et conserve sa sérénité absolue: ils s'évanouissent, et l'éternité demeure. Lorsqu'au contact perpétuel des choses l'intelligence s'affine, se développe, lorsque la reproduction quotidienne des mêmes phénomènes donne aux disciples de Brahma et de Bouddha une idée de la durée de Téternité, la comparaison de leur misère présente avec la grandeur des êtres inanimés qui les entourent, de la fragilité de leur existence avec la stabilité de l'univers, du ciel, de la terre et des ondes, les poussent alors insensiblement jusqu'à concevoir l'âme immortelle, mais sans la dégager complètement de l'enveloppe terrestre dont elle n'est pour eux qu^une émanation. Leur conception ne prend guère de forme précise ; ils n'ont pas encore construit un
paradis. Les lois particulières de leur être se noient dans les lois générales qui régissent Thumanité, et la mort reste pour eux comme une absorption du grand tout éternel et immuable^ dont ils onjt été un instant arrachés par la main puissante de Brahma pour se concentrer dans une individualité active, mais passagère.
Les dernières castes, d'esprit plus lourd, plus épais, ne peuvent atteindre à ces idées élevées, et les prêtres en profitent pour asseoir leur domination, offrant à la caste redoutable des guerriers de partager avec eux le pouvoir, La tyrannie trouve facilement à se glisser par les fissures de cette religion primitive, et, enveloppant dans quelques formules abstraites et incompréhensibles la prétendue explication des phénomènes dont les causes restent encore voilées, quelques-uns, les plus hardis, se considèrent comme bien au-dessus de leurs semblables, comme les pontifes nés de la divinité, et imposent, en guise de lois sacrées, leurs caprices et leurs volontés à la masse grossière qui se reconnaît si inférieure aux brahmes.
Le gouvernement des Indous est donc une oligarchie théocratique et guerrière, dans laquelle les dépositaires de la science, interprètes des Védas, tiennent la première place. Leur autorité est sans bornes; ils délaissent l'agriculture pour se réserver le monopole de toutes les connaissances et maintenir le gros de
la race dans une ignorance favorable à la dépendance, à la soumission servile, et qui engendre parfois même les superstitions les plus ridicules. Inconséquence d'un semblable état^ c'est le fatalisme : on verra beaucoup de ces malheureux, jeunes ou vieux, se faire tuer sans hésitation, sans regret, s'ils croient ainsi pouvoir être agréables à leur dieu. Â la fête de Djaggernath, ils se précipitent en foule au-devant du char du dieu, se jettent sous les roues pesantes, trop heureux de trouver dans ce dernier supplice le droit de prétendre à Téternelle félicité.
Mais il faut occuper ce troupeau humain, si docile et déjà si nombreux. Ce n'est point assez que d'avoir des maximes à méditer, des préceptes à suivre, il lui faut de réelles images. Le sentiment religieux d*un peuple a besoin de se manifester au dehors par des œuvres matérielles. Qui leur dira jamais, à ces enfants de la lumière, le mystère de l'âme immense qui a créé le monde, cette féerie triomphale ? Quand leur soleil se lève derrière les cimes neigeuses de l'Himalaya, leur jeune cœur ne peut se défendre d'une impression de ravissement profond et craintif; ils demandent des temples pour y épancher les âots de leur émotion qui déborde, et adorer en tremblant l'apparition lumineuse qui les éblouit. L'art indien est né de là. Mais ici encore la puissance brahmanique apparaît. Ces longues cavernes creusées sous la terre, dans le roc vif, comme le palais d*Indra,
dieu de Téther, les grottes de Carli et de Mhar, près de Bombay^ sont bien le reflet du rêve panthéiste des brahmes, de cette imagination empreinte de mysticisme qui a écrit le Ramayana. Les grands architectes de cette époque, ce sont les prêtres ; seuls, dans les dernières classes , se recrutent ouvriers et maçons. 11 y a plus que des encouragements donnés aux arts, c'est le pouvoir qui , lui-même, se fait artiste. On s'explique aisément cette unité de type qui caractérise l'architecture indoue : partout de nombreux piliers, des colonnes pyramidales que soutien* nent d'énormes éléphants de pierre, et au fond d'une immense galerie, ornée des fleurs du lotus en basrelief, s'élève la statue monstrueuse de la divinité. Comment espérer, en efifet, la variété, le progrès^ là oîi manque Pémulation résultant de l'indépendance individuelle, soutenue par une protection éclairée? Les bras qui ont édifié ces temples gigantesques n'ont fait que suivre le plan venu d'en haut. Hors les prêtres, personne ne comprenait les principes de la ligne et des proportions; mais tous avaient un esprit de dévotion qui faisait d'eux de merveilleux
instruments, d'une sûreté, d'une vigueur incalculable.
Aujourd'hui même , à des milliers de siècles de
distance, les œuvres de ce temps, produit des efforts
de plusieurs générations successives, ne cessent de
nous étonner par leur, grandeur mystérieuse et les
larges effets de l'ensemble. Mais il y a absence de vie dans lesdétails; c'est une vigoureuse ébauche^ mais ce n'est qu'une ébauche : l'artiste n'a pas appris le secret de faire jaillir le souffle de la pierre. Le soleil sera long à dissiper les pâles vapeurs de la brume qui obscurcit les premières manifestations de Tactivité créatrice du genre humain. Bien des jours s'écouleront encore avant qu'on puisse trouver l'application de cette épithète dont Ludovic Sforza gratifiait un des architectes employés à la cathédrale de Milan : Magister de vivis lapidibus.
L*Égypte. — Les Pharaons.
Si nous quittons les vapeurs moites et obscures qui enveloppent les sombres vallées du Gange, pour les rayons plus ardents mais plus vifs qui dévorent les déserts de la haute Egypte et fécondent la riche vallée du Nil, nous rencontrons d'abord la même direction religieuse et dominatrice. Lorsque Sésostris employa des tribus entières de captifs à construire ses montagnes de granit, lorsque se dressèrent vers le ciel, comme un défi du Prométhée égyptien à ce Jupiter que sa faiblesse l'oblige à adorer, les hautes pyramides de Ghizeh et de Memphis, les obélisques de Karnac et de Luqsor, Tart égyptien était à son apogée^ il avait conquis Tàspect grandiose et triste que rappelle assez bien aujourd'hui Taccablante majesté àfi ses ruines, et la pensée serve et naïve de ce peuple enfant se lisait jusque dans ces colosses effrayants , dont les fragments , retrouvés çà et là, membres épars d'un corps mutilé, attestent, par leurs proportions gigantesques , lesprit autoritaire des prêtres d'Isis et d'Osiris.
D'oîi vient que, des Pharaons aux Ptolémées,
l'art ne se renouvelle plus et demeure stationnaire? La puissance qui Ta créé est en même temps celle qui l'arrête dans ses développements : effet naturel des gouvernements dont l'absolutisme , comprimant l'explosion des fantaisies individuelles, écrase sous le lourd niveau des castes quiconque, par son originalité ou son intelligence, tenterait d'en sortir. Si Tart n'est pas une âeur sauvage, il n'est pas non plus une plante de serre chaude, et rien n'est plus éloigné du caractère essentiel de la protection que l'exercice destructeur de la tyrannie. De l'air, de la lumière, voilà ce qu'il lui faut, et non l'oppression, les ténèbres.
Mais si pourtant l'Egypte, malgré son tempérament apathique, apparaît dans l'histoire^ relativement, comme un des pays les plus éclairés de Tantiquité , c'est qu'en dehors de son régime d^exclusivisme, elle était déjà dotée d'un premier essai d'organisation administrative. Entre tes peuples pasteurs de TAsie et la cité g^ecque^ elle est le trait d'union. Plus hardie que l'Inde, qui n'a produit que des ouvrages curieux, il est vrai , mais d'un type vague et uniforme, l'Egypte marque un pas fait en avant dans la voie de la précision et de la netteté. Monarchie héréditaire, elle puise dans la succession de ses rois quelque chose de limité, de défini^ très-favorable aux idées de civilisation, et dont elle imprègne fortement ses palais et ses temples. Nous sommes tou-
jours assez loin, il est vrai, du régime national des Grecs , si propre à Téclosion spontanée des belles œuvres, mais l'Inde est dépassée. A travers ses forêts mystérieuses, les monuments abondaient en lignes fuyantes, en profondeurs terribles; en Egypte, les temples ont quitté leurs souterrains pour s'élever de terre et oser se placer à la face du soleiL La largeur des bases, la solidité des assises, la justesse mathématique des aréte^, la proportion des angles, la hauteur étourdissante des sommets, tout, jusqu^à rimmobilité massive des statues et des bas-reliefs, révèle clairement, comme le cachet de Touvrier sur son ouvrage, la toute-puissance orgueilleuse des Pharaons, la continuité des efforts de leur pouvoir centralisateur.
Le mouvement est donné, et bientôt le mouvement s'arrête. Aux excès d'une autorité qui s*épuise en efforts maladroits et démesurés, et perd par trop d'impatience ce qu'une direction plus modérée et plus sage lui eût fait obtenir, se joignent^ surtout chez les dernières castes attachées à la glèbe, les effets d'une religion, encore primitive comme dans l'Inde, qui comprime et suspend Tessor général. Construits sur un type uniforme, les monuments égyptiens n'expriment qu'imparfaitement cet attribut du beau , l'unité, et le manque de variété leur donne un air de monotonie qui place Tâme dans un état involontaire de tristesse mélancolique. Et cette tristesse, n'est-^ce
des entraves de TAsie par sa transplantation sur le sol hellénique, rayonne en tous sens dans sa splendeur et sa maturité. Germant à nouveau sur une terre fraîche et bien préparée par la nature, elle produira de magnifiques rejetons, et jettera sur l'univers de telles lueurs de poésie, que l'âme humaine en ressent encore aujourd'hui la bienfaisante chaleur.
En résumé, deux forces, agissant en sens contraire, donnent la clef de l'art égyptien. D'une part, le pouvoir monarchique, avec son organisation administrative à l'état embryonnaire, produit l'impulsion, le mouvement artistique. De l'autre, l'influence religieuse prépare le mode suivant lequel se développeront les Beaux-Arts, et fixe elle-même les bornes qu'ils ne dépasseront pas.
De progrès en progrès, l'homme se perfectionne et l'ignorance des classes inférieures diminue. A l'enfance des peuples succède l'âge mûr des nations, et la conscience humaine s'alimente de toute l'expérience des siècles passés : la Grèce remplace l'Egypte, et Périclès va nous consoler des Pharaons.
La Grèce. — Périclès.
Très-heureux est le contraste de la civilisation nouvelle avec le génie oriental. Dès lors un champ plus vaste est ouvert à l'activité de chacun. Se connaître soi-même, telle est la grande maxime qui permet à l'homme de s'interroger, de s'étudier, de s'aimer au point de chercher, en idéalisant sa nature, la manifestation du type éternel du beau. La divinité chez les Grecs, c'est la beauté humaine à sa dernière puissance, et leur conception moins qu'abstraite de rOlympe trouve sa raison d'être dans le besoin qu'ils éprouvent à chaque instant d'affirmer leur personnalité. Quel but plus propice au développement des Beaux-Arts ! des statues pour représenter les dieux de l'Olympe, des temples pour les contenir. Et quelle prédisposition meilleure à l'union de la forme et de Tidée que cet ensemble de notions religieuses, figuratives, qui, conçues en dehors de toute contrainte extérieure, sont le fruit d'une imagination modérée par beaucoup de bon sens ! Si maintenant architectes, sculpteurs, peintres, se sont dès l'origine rapidement placés au rang des maîtres
de leur temps et de la postérité, oU trouver le principal motif d'un si merveilleux épanouissement, sinon dans l'estime profonde dont on entourait les Beaux- Arts, sinon dans les encouragements de toute sorte prodigués par une autorité qui, sortie des entrailles de la nation, se trouvait par cela même avec elle en communion parfaite de goûts et de sentiments ! Certes, nous n'irons point jusqu'à voir dans l'autorité le principe déterminant des Beaux- Arts ; mais, tout en reconnaissant que leur éclosion échappe à son influence, nous ne pouvons toutefois nous empêcher d'attribuer à son aide, à son appui éclairé, la meilleure part de l'éclat prodigieux répandu longtemps dans l'univers par les œuvres de la Grèce. Son histoire d'ailleurs est là tout entière pour le prouver.
Dans cette petite presqu'île coupée de montagnes, dont les côtes déchiquetées et les récifs, autant d'obstacles naturels opposés aux envahissements des barbares, lui permettent de conserver, jusqu'à la conquête romaine, sa brillante individualité, Athènes et Sparte sont les deux grandes cités qui résument en elles, pendant de longues années, l'histoire de la Grèce.
On a beaucoup parlé du libéralisme de la Grèce, et, le comparant à l'état d'affaissement des races asiatiques, on a cru y voir la source unique de son grand mouvement artistique. On a bien exagéré. A Athènes
comme à Sparte, et plus qu'à Sparte peut-être^ ce ne sont que luttes continuelles de familles rivales qui usurpent tour à tour le pouvoir; et, comme pour servir d'accompagnement à ces mesquines intrigues, l'inconstant peuple athénien, dans l'apparente attitude d*un spectateur désintéressé, applaudit les vainqueurs et siffle les vaincus. Seuls, quelques rares héros ont régné sur l'Attique, appelés parla nation elle-même, fatiguée des discordes incessantes qu'entraînaient avec elles ces monarchies éphémères ; et dans ces périodes de calme et de puissance, comme le siècle de Périclès^ aussi maître à Athènes que ^ plus tard, Auguste à Rome, les arts purent fleurir et donner les beaux fruits que nous goûtons encore aujourd'hui.
Et qu'on ne cherche pas des explications trop subtiles dans l'influence du milieu, du climat! Ioniens et Doriens sont venus d'Asie. Tribus détachées de la peuplade des Hellènes, ils ont envahi le Péloponèse, s'établissant les uns dans l'Attique , les autres en Laconie; et là, malgré leur communauté d'origine, jouissant du même soleil, ils se sont développés en sens contraire et ont produit ces deux peuples, d'un caractère si différent : Athéniens et Spartiates.
Obligés de demeurer constamment sous les armes, pour protéger leur conquête contre les attaques réitérées de leurs voisins, les Doriens, dès l'abord, s'or-
ganisèrent sur un continuel pied de guerre; et les lois dures, rigoureuses, de Lycurgue, faites sous la pression des événements, pour répondre aux nécessités d'une situation exceptionnelle, restèrent dans les mœurs des Spartiates, et subsistèrent après les circonstances graves qui leur avaient donné naisnance. Ces premiers temps, sans repos, sans sécurité, si défavorables aux beaux-arts , virent pourtant se former toute une génération de modèles. Les violents exercices du corps, que Lycurgue ordonnait aux jeunes Spartiates, eurent bientôt un autre but que celui de les préparer aux fatigues de la guerre : également exigés en temps de paix, ils devaient avoir comme efifet plus général de supprimer toute faiblesse de constitution, tout tempérament débile, délicat, et de créer une race d'hommes vigoureux, sains, et capables de réaliser, dans Tavenir, ces préceptes adressés par Socrate à son disciple Épigène : (( Ce n'est point un motif, disait le philosophe, parce <t que l'État cesse d'ordonner publiquement de se « livrer à des exercices en vue de la guerre, pour les i' négliger en particulier, et l'on ne doit pas s'y ap- « pliquer avec moins de zèle. Sache bien que, dans tt aucune autre lutte, dans aucun acte de la vie, tu « n'auras à te repentir d'avoir exercé ton corps : en a effet, dans toutes les actions que font les hommes, a le corps a son utilité, et dans tous les usages oU « nous l'employons il est essentiel qu'il soit consti-
« tué le mieux possible. Ilyaplus, dans les fonctions «c mêmes où tu crois qu'il a le moins de part, je ce veux dire celles de l'intelligence, qui ne sait que a la pensée commet souvent de grandes fautes parce a que le corps est mal disposé ? »
Cette dernière idée des conséquences morales du développement corporel ne préoccupait pas encore absolument les esprits. Ce que l'on voulait alors, c'était former de beaux corps d'hommes et de femmes. Aussi élevait -on les jeunes Lacédémonien» uniquement au point de vue de l'agilité des muscles, de l'extension complète de la personne physique, et Ton mettait, en quelque sorte, à façonner, fortifier Tenveloppe extérieure, le même soin qu'on donne aujourd'hui à l'élevage d'un cheval de course.
De tels exercices emportaient naturellement avec eux une nourriture frugahet grossière, pourempêcher les chairs de s'amollir, le sang de s'épaissir. Un jour que Denys , tyran de Syracuse , faisait la grimace en goûtant le brouet noir, et ne pouvait s'empêcher de déclarer au cuisinier combien il trouvait désagréable le mets favori des Spartiates : « Il manque vraiment quelque chose, dit le cuisinier à Denys. — Et quoi donc? demanda le tyran. — De vous être baigné dans l'Eurotas , et d'avoir fait tous les exercices de la palestre. » C'est qu'en efifet la palestre, le pancrace, le pugilat, la gymnastique et tous ses accessoires
étaient non-seulement dans les mœurs , mais dans les institutions grecques.
Bien plus, pour Thomme, qu'une simple obligation morale, il y avait, dans l'acte d'exercer ses facultés physiques, une véritable nécessité légale. Être bien fait : grave question! Lycurgue le prescrivait! Il fallait avoir une poitrine virile^ des jambes et des articulations fortes, comme les cariatides du Pandroséum d'Athènes. On mettait à mort tout enfant difforme, pour ne point encombrer l'État d'êtres inutiles, gênants, incapables de devenir, ce qui était un des premiers devoirs du citoyen, un bon soldat, un solide athlète.
La rigueur de cette législation brutale s'adoucit avec le temps. La danse, accompagnée de chants héroïques, vint compléter la gymnastique, pour donner aux membres la souplesse en même temps que la vigueur, et permettre aux jeunes garçons et aux vierges de Sparte de figurer avec grâce dans des chœurs chantés et dansés. Bientôt, l'éducation de l'intelligence marcha de pair avec celle du corps, et le goût des beaux-arts naquit au pied du Taygète lorsque la jeunesse lacédémonienne apprit à déclamer les beaux vers d'Homère et de Tyrtée en s'accompagnant de la flûte et de la lyre. Mais déjà nous nous rapprochons sensiblement des mœurs quelque peu efféminées d'Athènes, où l'on sacrifiait plus à l'élégance, moins à la force. La noblesse des atti-
tudes, l'harmonie des ensembles, préoccupaient surtout les artistes, moins soucieux de la vigueur rigide, de la froide simplicité. L'architecture, reflet fidèle de la pensée des nations, suivit ce courant, et Tordre dorique, si modéré, si sévère, transformé, devint Tordre ionique, plus délicat, plus orné, avec ses frises et ses moulures enrichies de tant de ravissants détails. Athènes fut la maîtresse à son tour et resplendit un instant comme le point extrême de la civilisation grecque. Puis le principe d'autorité, après la mort de Périclès^ commençant lui-même à s'affaiblir^ Ténervement dans les idées amena une nouvelle manière d'envisager le beau , plus éloignée de la force militante : Praxitèle fit oublier Phidias] Épicure remplaça Socrate. La Vénus de Milo, merveilleux produit de l'art hiératique , disparut devant la Vénus de Cnide , cessant d*unir à ses grâces féminines la mâle sévérité des déesses. Ainsi progressivement s'effaçait cette .conception religieuse de Tandrogyne, qui, par Tunion des caractères dominants des deux sexes, force et souplesse, avait produit les Bacchus, les Apollon, les Diane, chefsd œuvre de la statuaire grecque. A cette décroissance artistique correspondait un amoindrissement dans la puissance politique delà Grèce. Après l'absorption des convictions lacédémoniennes dans les fantaisies attiques et, plus tard, la disparition du gouverne» ment sage, éclairé, national^ de Périclès^ véritable
période de l'apogée des Beaux-arts^ les luttes intestines qui ensanglantèrent la Grèce la conduisirent^ de déchirements en déchirements, jusqu'à sa conquête par Paul-Émile, et à la réduction de son territoire en province romaine.
N'exagérons rien cependant : le génie grec persévéra longtemps encore à travers mille événements défavorables, et malgré tant de secousses qui ne purent arrêter son inépuisable fécondité. Mais avant de le suivre à Rome, dominant Tesprit de son vainqueur, avant d'étudier les altérations que des mœurs et des institutions nouvelles lui firent nécessairement subir, envisageons cette sorte de moment psychologique où rétablissement d'une autorité acceptée de tous fut comme le mot d'ordre du plus complet rayonnement artistique de l'antiquité. Nous y trouverons alors cette preuve nouvelle, ajoutée à tant d'autres, de la profonde affinité qui relie, dans l'histoire des peuples, comme l'effet à la cause , les plus grandes périodes de gloire et de puissance politiques aux siècles merveilleux de l'épanouissement des arts.
La scène où devaient se produire tant d'incomparables chefs-d'œuvre était, il faut le reconnaître, admirablement préparée : les matériaux, et des matériaux de choix, abondaient. Quelle contrée renfermait de plus grandes richesses en marbre que l'Attique ^ et qui ne sait de quelle ressource inépuisable furent les carrières célèbres du Pentélique? Aujourd'hui encore on re-
trouve des traces nombreuses de Texploitation antique, et çà et là, quelques monolithes semblables à celui qu'on employa pour élever, sur le sommet de la montagne, la statue de Minerve protectrice de TAttique.
Les modèles, nous Tavons vu, ne faisaient pas non plus défaut. Si les lois militaires de Lycurgue enchaînaient trop étroitement les Spartiates pour qu'ils eussent le loisir de s'intéresser à la sculpture, à la peinture , elles avaient au moins ce mérite de former une véritable pépinière de beaux hommes. Dans les jeux olympiques , l'œil fin et spirituel de l'Athénien ne pouvait manquer de les entrevoir et d'admirer les lignes si pures de leur corps, la vigueur grandiose de leurs muscles, la souplesse de leurs attaches, la fermeté de leur attitude, et cette faculté particulière de mouvement qui est le trait distinctif du génie dorien. D'un côté donc, toute une race pouvant servir de types; de Tautre, une nation essentiellement artiste, que le spectacle quotidien des luttes athlétiques disposait à saisir, dans ses plus intimes relations, l'harmonie profonde du corps humain.
Ainsi, tout concourait à faire du peuple athénien, doué de la perception exquise du beau , le public le plus compétent pour juger et encourager les maîtres en l'art de sculpter et de bâtir. Mais que seraient devenues ces dispositions naturelles si les institutions,
le gouvernement, n'avaient pas eu précisément pour but de les stimuler et de forcer à se révéler au dehors ce qui n'était, pour ainsi dire, qu'aspirations et instinct? Quel plus intéressant rendez- vous que ces fêtes nationales organisées par le pouvoir! que ces jeux pythiqueSj olympiques, oU Pindare célébrait les athlètes, où Phidias exposait ses statues! La démocratie athénienne , éclairée , intelligente, nourrie des poésies d'Homère, des tragédies d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide , allait se donner un maître qui, résumant en lui ses besoins, ses idées, apporterait à leur satisfaction toute son ardeur et ses forces. Le siècle qui vit la splendeur d'Athènes, dépositaire des œuvres d art du continent hellénique, institutrice de la Grèce, capitale de l'intelligence, ce siècle est celui de Périclès.
Souverain national de son pays, Périclès n'avait été d'abord qu'un soldat heureux. Une fois au pouvoir, il régna en même temps par la fermeté et la modération, et puisa dans l'alliance de ces deux sentiments une force extraordinaire. Qu'on ne s'y trompe pas, en efifet, Athènes, à cette époque, n'était plus en république démocratique que de nom. C'est Thucydide qui le dit : « Le gouvernement de Périclès était «c de npm une démocratie, de fait un empire, mais « celui du premier citoyen de la république. »
Comment le peuple athénien, d'un tempérament si libéral, ennemi des moindres servitudes, avait-il
pu accepter une pareille situation? Depuis longtemps la discorde régnait dans le camp des archontes; deux partis rivaux y démocrates et aristocrates, divisaient la cité, se disputant tour à tour le pouvoir. Restait la masse des citoyens tranquilles, placés en dehors de la sphère d'activité des partis , mais que le spec* tacle de l'agitation constante engendrée par les assauts continuels qu'essuyait le pouvoir commençait à dégoûter singulièrement de l'application du régime oligarchique. Il arriva ce qui arrive toujours en semblable occurrence : un homme apparut, capable de satisfaire le besoin d'unité, de centralisation, qui tourmentait même les plus indifférents. Périclès fut cet homme. Comprenant vite tout ce qu'on pouvait tirer d'un tel état des esprits, il s'appuya sur les masses, qui n'attendaient *qu'un chef pour (prendre part à l'action, et leur promit, s'il devenait le maître, la gloire et la sécurité. Cimon écrasé^ et le parti aristocratique avec lui, Périclès se trouva seul à la tête du pouvoir. Sûr, désormais, de gouverner Athènes s'il remplissait sa promesse, il accomplit fidèlement son mandat et mit son génie à la place de la liberté. Et qu'on ne se hâte pas trop de critiquer le peuple athénien, de le blâmer pour s'être, de lui-mpme, si facilement placé sous le joug. Les hommes, le plus souvent, se jettent entre les bras d'un maître moins par faiblesse et par lassitude que par l'ardent désir
de se décharger sur autrui du poids des affaires publiques, du souci des intérêts généraux de TÉtat, mais à la condition de conserver leur pleine indépendance dans les actes de la vie privée. Au milieu des luttes ardentes de la politique, le citoyen néglige ses propres affaires, sans grand profit pour celles de la cité. Liberté! liberté! c'est le cri naturel de l'âme humaine. Oui, mais ne vaut-il pas mieux, s'il est impossible à Tétre imparfait de jouir, dans toute son étendue^ de ce bien inestimable; ne vaut -il pas mieux, s'il doit absolument, dans l'ordre des faits, en aliéner une partie pour conserver l'autre intacte, que ce ne soit en rien celle qui touche à la personnalité de Thomme considéré eomme individu? Quand on se résout à abandonner^ dans une certaine mesure^ sa liberté politique, n'est-ce pas dans le dessein de profiter plus amplement de son indépendance individuelle? N'est-ce pas enfin dans la constitution d'un pouvoir fort et dominateur que l'homme trouvera seulement la protection et lappui qui lui sont nécessaires pour conserver cette portion de sa liberté qui correspond aux besoins quotidiens de sa vie, et tient à son cœur par des attaches si profondes et si intimes?
Périclès gouverna donc avec l'appui de la démocratie, qui lui sacrifia toutes ses franchises nationales comme au plus sage et au seul digne d'employer son autorité, sa puissance, à faire prospérer les
intérêts de la cité. Et de fait, jamais période dans Phistoire grecque ne marqua une plus grande éclosion de chefs-d'œuvre, jamais souverain jaloux de sa gloire ne couvrit d'une protection plus éclairée les arts et les lettres.
Transportons-nous un instant par la pensée dans Athènes à cette époque, un jour de vive émotion populaire ; suivons cette foule venue de tous les points de la Grèce pour se rendre à la fête des grandes Panathénées, et, nous associant en imagination aux sentiments qui Pagitentj goûtons les joies rétrospectives que la contemplation idéale des merveilles qui divinisaient la cité de Pallas fait germer dans tout cœur Impressionnable et délicat. Des murailles de Thémistocle au sommet de PAcropole, quelle suite de monuments éternels! l'Erechthéion, les Propylées, le Parthénon, et plus bas dans la ville l'Odéon, hors les murs le Lycée ! Toutes les richesses de rOrient affluaient alors à Athènes, et Périclès les versait à pleines poignées entre les mains de Phidias, de Callicrate, d'ictinus, d'Alcamène, d'Agoracrite, de Mnésiclès, de Zeuxis et de tant d'autres dont les noms ne sont point (parvenus jusqu'à nous, et qui travaillaient sous les ordres de Phidias, devenu Tartiste préféré du souverain, comme Michel-Ange des Médicis, Lebrun de Louis XIV.
Tant de statues, de temples, d'édifices, ne laissèrent pas cependant que d'exciter quelques murmures
Toute cette population de marbre qui s'élevait à côté de l'autre, comme pour en perpétuer le souvenir et en immortaliser la pensée, rencontra des esprits hostiles, et des plaintes s'élevèrent contre les sommes considérables qu'exigeaient de tels travaux. Mais Périclès connaissait trop bien le peuple athénien pour s'émouvoir de si peu, et l'on sait par quelles paroles habiles il arrêta les murmures.
« Vous trouvez donc mes dépenses exorbitantes,» s'écria-t-il dans une assemblée publique, un jour que le mécontentement de plusieurs se traduisait en violentes objurgations^ a eh bien, je les prends à mon compte ; mais, en revanche, mon nom seul sera inscrit sur chacun de ces monuments qui deviendra ainsi ma propriété. » Ce langage visait l'endroit sensible; le peuple amoureux des arts s'aperçut qu'il avaittrouvé son maître. Plutôt que de se voir dépouillé de ses chefs-d'œuvre, il aima mieux consentir à tout, offrit de nouveau ses richesses à Périclès pour y puiser à loisir et continuer des ouvrages dont il venait si adroitement de leur rehausser la valeur.
Le siècle de Périclès, comme celui d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV, nous donne un exemple triomphant de ce que peut l'alliance de Tart et de l'État. Un lien très-ferme unissait alors le progrès des arts au développement des institutions, et la nation entière s'intéressait aux artistes. Aussi une même pensée inspirait-elle les architectes, les sculp-
tcurs^ les peintres, les poètes, les politiques : la gloire de la cité.
Le gouvernement dans sa forme un peu dictatoriale, mais profondément démocratique, tout en laissant une grande liberté d'exécution à chacun^ encourageait au nom de tous, et ses récompenses acquéraient d*autant plus de prix qu'elles prenaient le caractèrede récompenses nationales. L'artiste n'était plus un manœuvre, un simple ouvrier, qui exécute les ordres des prêtres de Brahmaoud'Isis; il osait affirmer sa personnalité. Phidias, le sculpteur disciple d'Homère, contemporain et ami d'Anaxagore, ne s*absorbait pas dans Périclès ; il en acceptait la protection utile, éclairée, mais conservait pleine et entière son indépendance.
L'Attique était tranquille et prospère. La main qui tenait ses destinées semblait si délicate et si légère, qu'il ne venait à personne la pensée de s'en dégager et de secouer un aussi aimable joug. Les Beaux- Arts conduisaient aux honneurs, à la richesse ; et le peuple choisissait souvent les grands artistes pour remplir les plus hautes charges de la magistrature. Au contraire, livrés à eux-mêmes, privés de l'appui que leur prêtait l'Etat en les chargeant d'œuvres importantes, que fussent devenus les immortels auteurs de tant de merveilleux monuments ? Que d'occasions leur eussent manqué de faire éclater au grand jour leur féconde imagination! Que de
génie inutilisé! Et pour nous, que de modèles de moins à admirer et à suivre 1
Tous les grands esprits de Tantiquité soutiennent cette thèse, que l'Art est une des branches les plus importantes des institutions nationales, et que les gouvernants en doivent faire l'objet de leur constante préoccupation.
Platon, dans son livre de la République, recommande aux magistrats de veiller avec soin à ce que les villes ne contiennent point de statues capables d'inspirer le vice et de corrompre la jeunesse. Il admet donc ainsi le contrôle bienfaisant deTÉtat, et voit dans son intervention l'application d*un de ses devoirs les plus stricts.
Aristote enfin, pour n'en point citer d'autres, met certains tableaux sur la même lignje que les préceptes de morale des philosophes, comme moyen de faire rentrer en eux-mêmes, de corriger les esprits vicieux.
Ce rôle d'utilité générale, essen:iellement moralisateur, n'est-ce pas le meilleur argument contre cette atmosphère de haute indifférence dont nos adversaires voudraient envelopper les Beaux-Arts? Assurément, si l'inspiration n'existe pas^TÉtat ne la créera point. Mais si cette flamme divine, qui échauffe le cœur de l'homme et lui fait concevoir le beau, si cette étincelle, arrachée par Prométhée au feu du ciel, doit s*élancer un jour et jeter au loin ses rayons
lumineux, il lui faudra autre chose qu'un libéralisme insouciant, prélude de la froideur, sans frein, sans stimulant. La politique, au contraire, excite, dirige, guide, couronne le génie en puissance; « par les honneurs, elle Téchaufife; par les œuvres qu'elle lui confie, elle offre à son activité un vaste champ et à sa pauvreté des ressources trop souvent nécessaires. Elle peut même se charger jusqu'à un certain moment de l'éducation de l'artiste, et sa gloire est de dépenser beaucoup, dût-elle recueillir moins qu'elle ne sème. Peut-être vaut-il mieux aider sans résultat brillant vingt sujets médiocres que de manquer à un seul talent. »
Rome. — Auguste.
De la Grèce à Rome il y a l'espace d'une conquête. Lorsque le peuple romain envahit la 1 bessalie et le Péloponèse, lorsque Paul-Emile écrasa les Macédoniens de Persée sous les murs de Pydna, et que le consul Mummius livra aux flammes Corinthe et ses richesses , la Grèce n'existait plus. Les rivalités^ la désunion, en dissolvant la vieille nation des Hellènes, l'avait rendue impuissante à défendre, à conserver ses chefs-d'œuvre. On ne peut estimer les [pertes subies au siège de Corinthe. Le pillage y fut, dit-on, épouvantable ;^quelques statues seulement qu'on sauva, et plusieurs mille prisonniers, furent emmenés à Rome pour servir de cortège au triomphe du vainqueur.
lise produisit alors un phénomène curieux dans rhistoire des arts : le vainqueur fut vaincu à son tour par ceux-là mêmes qu'il tenait en sa puissance: l'esclave soumit le maître; la Grèce fut à Rome.
Grœcia capta ferum victorem ccepit, et artes Intulit agresti Latio,
Pour la première fois les Grecs allaient pénétrer dans le rustique Latium; mais Tltalie leur était connue longtemps auparavant. Disséminés depuis plusieurs siècles dans le sud de la Péninsule, le long du littoral de l'Adriatique et de la mer de Sicile, à l'abri des incursions romaines derrière les derniers contre-forts de la chaîne des Apennins, dont l'extrémité se divise en plusieurs bras avant de se perdre sous les flots de la mer, les Grecs avaient, en quelque sorte, localisé leur puissance artistique. En rapport continuel avec la mère patrie, mais séparés du reste des habitants de Tltalie, confinés à Cumes, Naples, Crotone, Sybaris, Tarente, Locres, Rhegium, ils s'étaient soustraits à toute influence étrangère et avaient laissé se développer le jeu des institutions romaines sans y apporter aucune modification.
Pendant ce temps, sous la domination des rois étrusques, des Tarquins, protecteurs des arts, la rudesse sabine et la pauvreté romaine avaient déjà fait place à une magnificence jusqu'alors inconnue. La royauté utilisait l'art étrusque et embellissait de ses^ productions la ville aux sept collines. Les premiers édifices de Rome élevaient vers le ciel leur silhouette monumentale; le grand cirque existait; on creusait le grand égout; le temple de Diane dessinait ses frises élégantes parmi les lauriers de l'Aventin} sur le mont Tarpéien se dressait, majes-
tueux^ le temple de Jupiter. Le Capitole, enfin, marquait Tapogée du règne des Tarquins.
Sous la République et jusqu'à la conquête du Péloponèse, Rome continua à s'assimiler le style sacerdotal des Toscans, déjà quelque peu transformé par l'influence du Corinthien Demarate, venu se réfugier sur les bords de la mer Tyrrhénienne, avec de nombreux artistes qu'il amena de son pays.
Mais ce ne fut vraiment qu'après la réduction de la Grèce tout entière en province romaine que la civilisation qui avait créé les Phidias , les Polyclète, les Apelles, put s'insinuer jusqu'à Rome et pénétrer l'intelligence du vainqueur. A partir de cette époque, on a pu dire avec'raison que Tart romain puisait en Grèce ses titres de noblesse. Le nombre est presque incalculable des statues^ des richesses de toute sorte qu'apportèrent de Syracuse Marcellus, d'Erétrie Flaminius, de Delphes Sylla, de Sparte Varron et Murena. Le dilettantisme de Verres valut à Rome M Amour de Praxitèle, V Hercule ei V Apollon deMyron,les Canéphores de Polyclète. Dans un seul triomphe de Paul-Emile, on vit défiler jusqu'à deux cent cinquante chariots remplis de statues et de tableaux. L'inspiration s'exhalait comme un parfum de tant de chefs-d'œuvre, et les artistes emmenés en esclavage semblaient retrouver leur milieu de gloire et d'immortalité. A Rome aussi bien qu'à Athènes, une école se formait pour continuer le style de Phidias :
les statues colossales des deux cavaliers Castor et Pollux, qui décorent la partie du Quirinal nommée pour ce fait le moit/eCava//o, ne rappellent-elles pas, par bien des côtés, le ciseau plein de fierté du maître, justifiant ces vers d'un poète moderne :
La langue que parlait le cœur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue; Les marbres l'ont apprise et ne l'oublieront pas?
Mais le gouvernement dictatorial de César et de ses successeurs, son empire sur le monde, sa domination de l'Orient à l'Occident, son esprit de conquête et d'absolutisme, tempérèrent les envahissements toujours croissants* de Thellénisme, en rimprégnant du sceau de la personnalité romaine. Là pensée mâle, ambitieuse, des Romains, en modifiant, transformant^ altérant à son tour le génie spéculatif des Grecs, à ses débuts si fin, si délicat, si libre en ses manifestations, malgré sa condition d'esclave, mais devenu insensiblement, au contact de ce peuple de guerriers, d'agriculteurs, plus épais, plus massif, plus sévère, plus utilitaire, donna naissance au style gréco-romain. Sur la colonne ionique apparurent les arcs et les voûtes remplaçant la plate-bande. Une fois dans ce courant d'idées, la transition au style byzantin sera facile. Toute ligne droite devient une ligne courbe; toute surface plane, une surface curviligne; la coupole détruit les angles. Pendant de longs
siècles Sainte-Sophie servira de modèle aux basiliques des chrétiens.
Les types de l'art gréco-romain abondèrent sous Auguste et ses successeurs. Les ruines que nous admirons encore aujourd'hui ne nous offrent qu'une bien faible idée de la fécondité de cette époque. L'empereur Auguste joua à Rome le rôle de Périclès â Athènes. On lui donnait une Rome de brique, il légua à ses descendants une Rome de marbre. Grâce aux richesses accumulées par la conquête du monde, il put transformer la capitale de l'empire et la doter de magnifiques monuments. Le portique d'Octavie, le temple de Mars Ultor, celui d'Apollon, le nouveau Forum, le Panthéon d'Agrippa, datent de ce siècle, et reproduisent la brillante ornementation du style corinthien. Et ce n'est rien encore, quand on songe aux innombrables statues qui remplissaient les maisons, les rues, au point qu'en beaucoup d'endroits les chariots ne pouvaient passer. Combien de ces statues qui se chiffraient par 100,000 ont excité l'admiration, l'enthousiasme de Winckelmann! Au temple de César se trouvait la Vénus anadyomène. Le Capilole contenait V Apollon de Calamis, présent de Lucullus. Le Méléagre du Vatican, la Vénus de PHermitage^ peuplaient primitivement les jardins de l'empereur. Le taureau Farnèse^ aujourd'hui à Naples, provenait des édifices de Pollion. Les jardins de Servilius, sur le penchant de TAventin, et tant
d'autres, étaient transformés en musées, et les chefsd'œuvre des artistes contemporains de Mécène n y souffraient pas du voisinage des Praxitèle, des Myron, des Scopas et des Lysippe. U Apollon du Belvédère, délicieuse réminiscence de Y Apollon de Praxitèle, est une des fleurs les plus ravissantes du génie grécoromain. C'est sous le règne d'Auguste que le ciseau d'un sculpteur inconnu façonna ce modèle inimitable. D'aucuns disent même que sa figure était celle de l'empereur. Quoi qu'il en soit, une telle merveille de l'art suffit à immortaliser un siècle; car c'est assurément le plus grand chef-d'œuvre qui nous soit resté de la statuaire antique.
L'exemple que donnait Auguste fut suivi, à des degrés divers, par ses successeurs. Claude fit construire les deux beaux aqueducs qui portent son nom. La maison dorée de Néron était d'une magnificence inouïe. L'arc de triomphe de Titus, le Colysée, la plus remarquable ruine de Rome, appartiennent au règne des Flaviens. Debout dans son élégance pleine de simplicité, la colonne Trajane consacre le souvenir des deux expéditions de Trajan contre les Daces : c'est une des plus fines productions de l'école gréco-romaine qui aient résisté aux invasions des barbares. A l'époque d'Adrien, amateur passionné des arts, il y eut comme une renaissance du pur génie de la Grèce. On construisit sous son inspiration tant de temples, d'édifices de
toute sorte, que ses historiens l'ont surnommé le Pariétaire. Il reste peu de chose de son œuvre gigantesque : le temple de Vénus et de Rome, dont les plans eurent l'approbation de l'architecte Apollodore, son mausolée, devenu le château Saint-Ange, et le pont Œlius. L'arc de Septime-Sévère, les Thermes de Caracalla et de Dioclétien, la basilique de Maxence, l'arc de Constantin, la colonne de Phocas, marquent la fin du vieux monde et le commencement du nouveau.
Mais une autre branche de l'art poussait en même temps ses glorieux rejetons. La peinture enrichissait de ses couleurs monochromes les lignes un peu froides de la sculpture et de l'architecture antiques. S*il faut en croire Pline, l'étude intelligente des tableaux de Zeuxis, de Parrhasius, d'Apelles, aurait formé toute une pléiade d'élèves habiles et renommés. Les fresques des artistes secondaires, que les fouilles de Pompéi ont rendues à la lumière du jour, permettent aujourd'hui à la pensée de reformer, par induction, le faisceau des ouvrages anéantis et de se représenter, à peu près, 1 état général de la peinture rapprochée de ses compagnes l'architecture et la sculpture, sous le protectorat souvent utile, mais quelquefois abusif et maladroit, des empereurs romains.
CONSTANTINOPLE. — JuSTINIEN.
A la suite du débordement successif des bordes du Nord en Italie, le défaut absolu de sécurité s'emparant des âmes^ une ombre épaisse obscurcit Fart. Non-seulement la production s'arrêta, privée d'air et de lumière, mais une période de dévastations et de ravages fit le désert et la nuit. La capitale de l'empire devint Constantinople, et Rome, abandonnée au pouvoir du goth jThéodoric, s'efforça vainement de reconquérir sa splendeur passée. En même temps un malaise général régnait sur le monde. Le Christ avait détrôné Jupiter, et la religion chrétienne, longtemps enfouie dans les profondeurs des Catacombes, se frayait un chemin à travers les inévitables difficultés d*une révolution universelle. Lorsque la puissance impériale vint en aide aux évêques, ces deux autorités réunies transformèrent la société, et sur les bases nouvelles qu'elles lui donnèrent s'éleva un art nouveau: Part byzantin. Mais ici éclate encore dans toute sa force la confirmation des rapports qui unissent la politique et les Beaux-Arts. Aux premières et
aux plus pures manifestations du style byzantin correspond le règne célèbre de Justinien. C'est sous ses ordres que les architectes Anthémius de Tralles et Isidore de Milet construisirent la magnifique église de Sainte-Sophie, dont les Turcs ont fait une mosquée. Bien d'autres monuments de cette époque ornaient Constantinople. Les invasions de Bajazet, de Mahomet le Conquérant^ n'y laissèrent que du sang et des ruines.
Lts Arabes. — Haroun-al-Raschid.
Ces peuples nomades partis des confins de l'Asie devaient à leur tour se tailler un empire dans l'immensité de leur nouvelle conquête. Pendant que les uns s'établissaient à Constantinople et formaient Pempire ottoman, d'autres se répandaient en Asie Mineure, en Egypte, en Espagne. Les Abassides fondaient Bagdad et y entassaient toutes les richesses d'un luxe oriental. Haroun-al-Raschid traitait de pair avec Charlemagne,etla brillante fécondité de la race arabe donnait un essor merveilleux aux lettres, aux sciences et aux arts. Les mosquées du Caire, avec leurs minarets, leurs colonnes à chapiteaux corinthiens, n'étaient qu'un rajeunissement et qu'un enrichissement du système architectonique du Bas- Empire. Le style mauresque lui-même, qui remplissait de ses somptueux exemplaires Grenade, Séville et Cordoue, tirait son origine de Sainte-Sophie, mais en y ajoutant un luxe d'ornements géométriques inconnu des âges antérieurs. Ce n'était partout que losanges, triangles, enlacements de rubans, d'arcades,
galeries de colonnettes à trèfle, plaques en mosaïques^ enchevêtrements d'arabesques, de lacs, d'entrelacs, combinaisons féeriques de couleurs éclatantes. Le califat de Cordoue, la domination des rois maures, eurent leur instant de prospérité. Puis les excès du despotisme étoufiTèrentcettecivilisation naissante. L'éclat jeté en Asie et en Europe par le génie arabe et mauresque ne dura qu'un temps. Semblables à ces éclairs qui sillonnent la nue, les lueurs lumineuses dont le monde fut un instant ébloui s'éteignirent presque aussitôt après leur apparition.
Art gothique. — Philippe-Auguste.
A peu près à la même époque^ en Allemagne, en France et dans les autres pays, à l'Occident et au Nord, des ruines de l'architecture gréco-romaine sortait le style roman, qui, se combinant avec des éléments indigènes, forma, suivant les peuples, l'architecture normande, lombarde ou saxonne, jusqu'au jour où ri nâuence arabe, par sa profusion d'ornementations fantastiques, altéra la rude simplicité du pur style roman, et engendra l'art improprement appelé gothique. Dès lors, l'ogive se greffa sur le plein cintre, et Talliance, le concert de ces deux styles, d'un accent si varié, trouva son expression symphonique dans Notre-Dame de Paris, qui nous en présente l'explication la plus voisine, le résumé le plus complet. Mais avant que les lourds piliers de Saint- Germain-des-Prés devinssent les élégantes colonnettes de la cathédrale de Bourges, quelle floraison de méandres, de fleurons, de rosettes ! Combien d'édifices romans couvrirent du IX^ au XII® siècle le sol encore vierge du royaume des Francs ! Leur
aspect sombre et monacal était la traduction fidèle de la ferveur religieuse qui remplissait le monde. La toute-puissance émanait de Rome, et la souveraineté guerrière des papes s'affirmait dans cet abondant concert d'églises aux solides assises, dans la création constante d'austères abbayes. L'architecture romane parvint à son apogé sous la papauté du moine Hildebrand, devenu Grégoire VII. A cette piété ferme, sévère, imposante, il fallait des œuvres simples, calmes et puissantes. L'énergie de ce caractère inébranlable transformait en quelque façon la pierre, lui communiquait pour ainsi dire un peu de sa force, de sa solidité, et son souffle religieux animait des corporations d'architectes qui se faisaient, dans la construction de leurs églises, l'instrument inconscient de ses inspirations.
En second ordre venaient la sculpture, la peinture, mises en discipline sous l'architecture. Statues et vitraux complétaient l'œuvre, comme les satellites complètent Saturne, en conservant une certaine part d'individualité. Mais la Renaissance seule rendra à chacune des branches de l'art sa pleine indépendance. Jusque-là, c'est l'architecture qui concentre tous les efforts.
Il faut aller jusqu'à Philippe- Auguste pour rencontrer un art vraiment national. Après Bouvines, en 12 14, la France se forme. Ce n'est plus la Neustrie, l'Austrasie, ce n'est plus Tempire d'Occident,
c'est la France, c'est Tunification du pouvoir, du territoire, de la langue, de la littérature, de la société; c'est le commencement d'une nationalité distincte, et Tapparition d'un art absolument original. Le style roman a vécu, le gothique étale partout au XIII *» siècle ses dentelles de pierre. La Sainte-Chapelle dresse vers le ciel sa flèche flamboyante. La cathédrale d'Amiens, œuvre de Thomas de Cormont, expose aux yeux d*un peuple plein de foi ses belles roses mystiques, ses feuilles de lierre^ de chêne, de vigne, sa luxuriante végétation de pierre.
La pensée du moyen âge est tout entière dans ces cathédrales, dues à l'expansion du sentiment religieux, au zèle des évéques, aux libéralités des particuliers, dans ces donjons, forteresses du seigneur^ prolongeant leur ombre sinistre sur les hameaux des roturiers et des vilains; dans ces hôtels de ville enfin, signe de l'affranchissement des communes et de l'extinction progressive de la féodalité. La France artistique étend ses rameaux même à l'étranger. Les cathédrales de Burgos et de Cologne, l'abbaye de Westminster, ne sont, comme le dôme de Milan, que des imitations du style ogival français.
A chaque moisson nouvelle de chefs-d'œuvre est mêlé quelque grand nom célèbre dans la politique. Rois et ministres rivalisent de zèle pour la protection des arts. Sous Louis VII, tous les travaux décoratifs de la basilicfue de Saint-Denis, de l'abside de Saint-
Saturnin de Toulouse, ont été exécutés d'après les ordres de Suger, son ministre. Charles V est le créateur de la première Académie, celle de Saint-Luc, qui fut réorganisée en iSgi et dura jusqu'au XVI 11** siècle. Il serait curieux d'observer les travaux de ces artistes, qui ont su appeler sur eux l'intérêt bienveillant du souverain. Peintres, sculpteurs, architectes, élevés tous à la même école, n'avaient qu'une faible préoccupation de la forme, de ce qui frappe les sens. Profondément imbus d'idées religieuses, ils s'attachaient principalement à spiritualiser la nature. Les peintres sur verre, sur bois, sur émail, donnaient à leurs madones, à leurs christs^ une physionomie divine. Négligeant les lignes du corps, pour ne dessiner que la tête, ils s'efforçaient de faire transparaître la pensée. Les sculpteurs imprimaient à leurs statues de saints et de saintes un caractère svelte, élancé. Leur enveloppe corporelle était assez légère, assez mince pour ne point empêcher Tâme de s'élancer d'un vol rapide vers les sphères éthérées, et leur maigreur extatique s'encadrait harmonieusement dans les arêtes longues et aiguës des cathédrales gothiques. Enfin l'architecte, soutenu par le roi, l'évêque, le seigneur et le bailli, imprimait le mouvement aux divers corps de métiers employés à l'achèvement de la basilique, et les dirigeait tous vers un but unique : l'expression d'une foi débordante. C'est vraiment un merveilleux et touchant spec-
tacle que celui de Tart français du XIII* au XV' siècle ! Sur le haut des collines^ dans tous les centres populeux, l'église est là, élevant ses tours suppliantes comme les bras d'un homme en prière. «J'aime l'art quand il fait rêver, disait Simart, quand il saisit le cœur; j*aime l'art qui fait pleurer. » Il n'est rien, en effet, qui remue profondément les fibres les plus intimes de Pâme humaine comme la vue réfléchie d'une de ces églises du moyen âge.
Pénétrez, en un de ces jours d'amertume, où l'âme endolorie a soif des célestes consolations, pénétrez dans la longue et haute nef d'une cathédrale gothique, errez au milieu de cette forêt d'aiguilles , de lancettes, de colonnettes si ouvragées, si fines qu'elles paraissent impalpables; inondez votre regard des clartés mystérieuses que répand la pourpre sanglante des vitraux aux étincelantes couleurs , et dites si vous ne vous sentez pas ému et troublé de tant de merveilles et comme saisi d'un sublime éblouissement.
Dans ce sanctuaire du silence et du recueillement, ne vous semble-t-il pas qu'une vie cachée anime ces pierres, et que l'esprit qui les habite ne les a ainsi creusées, fouillées, subtilisées, que pour diminuer la distance qui le sépare de l'infini. Toutes ces gerbes, ces flammes, ces flèches, qui montent, montent sans cesse en s'aftinant toujours davantage, ce sont comme autant de soupirs vers l'Eternel divin. La ferveur
de ces premiers siècles de dévotion expliquait les bizarreries, les étrangetés d'une architecture empreinte d'ardente piété. Mais, quand les premiers germes de rincrédulité se glissèrent au sein de la foi naïve et commencèrent à la corrompra, Tart s'abâtardit à son tour, le gothique perdit l'expression touchante et symbolique du style rayonnant pour tomber dans les exagérations et les caprices du style flamboyant. L'élégance fit place à la coquetterie , et la blanche église de Brou, surchargée de pendentifs^ de broderies, de frisures, fit regretter la beauté pure> vierge, du portail de Reims et du chœur de Beauvais.
Mais si l'architecture s^épuisait en détails incohérents et superflus, si la sculpture avait peine à s'affranchir de la raideur et de laridité dans les formes, la peinture était à la veille de fournir sa glorieuse carrière, et les agitations, le mouvement qui accompagnèrent sa naissance présageaient sa vitalité. De toutes parts s'organisaient des associations, des corporations dont l'importance croissait de jour en jour« Des sociétés de mosaïstes se constituaient même avant le XI® siècle. Vers 1060, Didier^ abbé du Mont-Cassin, ouvrait une écOle de peinture, appelant dans son abbaye les peintres les plus habiles pour y donner des leçons à la Jeunesse. Celte réunion d*artistes, suivant Missirini, forma la première académie : prima accademia délie arti. Puis le nombre des confréries s'étendit tant en France qu'en Ita-
lie. Sienne, Venise, la cita d'oro, » comme dit Pétrarque, chaque grande cité eut sa compagnie de peintres. A Paris, sous Charles VI, le prévôt des marchands aida à la création de la maîtrise de Saint- Luc. L'esprit d'association trouvait encore un aliment dans les embellissements que l'industrie demandait aux arts. Si l'on veut comprendre Phabileté des prédécesseurs de Raphaël , il faut l'étudier surtout dans les peintures des dyptiques qui couvraient l'intérieur des églises; dans celles des coffres, sièges, armoires, qui ortiaient la demeure des bourgeois opulents; dans Tiris capricieux des images qui brillaient sur les boucliers, les harnais dont se servaient les gens de guerre; dans les enluminures des missel. et des livres de légendes.
Mais, quelque nombreux qu^aient été les efforts individuels afin de sortir de l'engourdissement du moyen âge, il fallut le grand mouvement de la Renaissance pour amener un complet réveil des Beaux-Arts. L'invention de l'imprimerie, le retour vers les études antiques, les découvertes de la science, en renouvelant le milieu humain^ préparèrent la voie aux puissants génies qui firent de l'Italie la terre classique des artè.
La Renaissance. — Les ducs dk Bourgogne. — • François I®'. — Charles-Quint. — Les Médicis. — Léon X.
A partir du XV« siècle, une transformation absolue s'opère dans toute l'Europe. La féodalité s'éteint et les nationalités augmentent. Princes et rois remplacent suzerains et vassaux, héritant de leur autorité et de leurs seigneuries. En France, Louis XI continue l'œuvre de Philippe-Auguste, longtemps suspendue par des discordes intestines. En Italie, la lutte des Guelfes et des Gibelins se termine par la défaite de l'aristocratie gibeline. Les Médicis sont maîtres à Florence avec Côme et Laurent le Magnifique, à Rome avec le pape Léon X. Les Visconti, les Sforce, Louis le More, dominent à Milan. Ferrare est souè le sceptre de la maison d'Esté. Venise dépend du sénat et des doges. Il ne reste partout des républiques italiennes que le nom pour flatter les masses, maià en réalité les rênes du pouvoir sont entre les mains fermes du prince ou de son conseil. Les longues années d'un commerce assidu avec le Levant enrichissent ces nombreux podestats. En même temps, le sentiment*d'un bien-être inaccoutumé écartant des
maginations populaires la recherche quotidienne des moyens d'existence, les prédispose davantage à Tappréciation des jouissances du luxe et des beautés de la forme. Quand, après Técole byzantine de Cimabuë, le prophète de la Renaissance, Giotto, apparut, il était attendu. Le peintre qui sut le premier mettre la bonté dans ses figures trouvait une société fine, délicate, apte à le comprendre comme la société athénienne à saisir le génie de Phidias. Le bûcher était prêt, il y mit Tétincelle, et celte étincelle parcourut le monde. La renaissance, partie d'Italie, envahit les Flandres, TAllemagne, la France. Les Flandres, sous la féconde impulsion des ducs dé Bourgogne, produisirent Jean de Bruges, Mabuse etMemling; ^Allemagne, Albert Durer, qu'anoblit Maximilien^ et Holbein, TÉrasme de la peinture, le favori d'Henri VIII, dont il fut comblé de présents } la France, enfin, Jean Fouquet, Simon du Mans, Michel Colombe.
Mais le vrai moment de la suprématie italienne ne commence qu'après les descentes dans la Péninsule de Charles VIII, de Louis XII et de François I«^ Le temps des prémisses est passé; nous pénétrons dans le XV* siècle et ses chefs-d'œuvre. Grande et profonde fut l'impression que produisit sur l'esprit des rois de France leur passage à travers les cités italiennes. Cette Italiequ^ils voyaient pour Idpremière toïs leur faisait l'effet d'une terre promise. Uneabon-
dante prospérité matérielle^ une vie de mœurs faciles et brillantes, un climat d'une inaltérable douceur, k contact d'intelligences vives et variées, c'était plus qu'il n'en fallait pour laisser de cette terre bénie du, soleil un souvenir impérissable. Mais les hasards de la politique faisant du retour en France une impérieuse nécessité, les Valois, pour se consoler de quitter l'Italie, emmenèrent avec eux ses peintres et ses sculpteurs. Léonard de Vinci, André del Sarto, le Primatice, le Rosso, Benvenuto Cellini, suivirent François !«'. Dès lors l'art français se fit italien pour complaire au roi et à ses ministres. Jean Clouet s'inspira de Léonard de Vinci, Jean Cousin imita le Rosso. Déjà sous Louis XII et le cardinal d*Amboise, l'ancienne Chambre des comptes, brûlée en 1737, avait été construite sur les plans de Tltalien Fra Giocondo. Les châteaux de Blois, de Chambord, de Chenonceaux, de Nantouillet, inaugurèrent l'archi^ tecture nouvelle; la délicieuse chapelle du château d'Anet, élevée par Philibert Delorme, donna la vraie mesure du style de la Renaissance. L'ornementation, les détails étaient empruntés à l'Italie; l'ensemble conservait son cachet d'originalité.
La sculpture française qui se personnifiait, à l'aurore du XV* siècle, dans les maîtres de Rouen, de Dijon, procéda bientôt de Benvenuto Cellini^ de Paul Ponce Trébatti. Ici encore l'influence italienne est sensible, et le ciseau de Jean Goujon semble,
en bien des endroits^ conduit par la main du Prir matice.
François I*', la providence des artistes, si bien fait d'ailleurs pour les aimer et les comprendre, allait jusqu'à convier à sa cour Raphaël et Michel -Ange, et n*acceptait leurs excuses que contre l'envoi d'un chef-d'œuvre. Parmi les nombreux travaux qu'il ordonna, comme des aliments à son ardeur du beau^ la décoration du palais de Fontainebleau occupe as* sûrement une des premières places. Nationaux et étrangers y rivalisèrent d'invention et d'habileté. A côté de Niccolo d'Abate, de Pellegrini^ on vit des peintres français: Louis Dubreuil, Jean Samson,les frères Dorigni, dont le vandalisme de l'histoire n'a respecté que lés noms.
C'est dans ce même palais que le roi eut le premier l'idée d'établir une de ces collections de tableaux qu'on a depuis rassemblées au Louvre. Origine des musées, cette collection d œuvres intéressantes, acquises par les soins d'André del Sarto et du Primatice, faisait de Fontainebleau une petite Rome, oîi les peintres venaient étudier, et dont la fréquentation a formé un certain nombre de trèshabiles maîtres. Qui donc a permis au souffle italien de rajeunir cet art français que le moyen âge voyait incessamment pâlir, malgré des tentatives isolées, sinon cette dynastie des Valois, qui réussit à acclimater en France le goût exquis d'un peuple
voisin? Oseraît-on le méconnaître? la renaissance française n'a été qu'un fruit de la renaissance italienne; et si le nord, réchauffé de ce vent parfumé du sud, a cru sentir, comme dit le poète, « une odeur de paradis », Thonneur en revient tout entier à François P', digne continuateur des traditions de Charles VIII et de Louis XII.
Les temps étaient d'ailleurs très-favorables aux beaux-arts. En Italie aussi bien qu'en France, les souverains et les grands se passionnaient pour une statue, pour un tableau. Cosme de Médici^ donnait aux artistes des franchises plus considérables que celles qu'il accordait aux gentilshommes, a parce que, disait-il, la noblesse due à la naissance est un pur effet du hasard, au lieu que celle qui s'acquiert par l'exercice des beaux-arts est une récompense légitime de la vertu ».
Il considérait comme le plus grand honneur d'être membre de l'Académie florentine, et voulut être reçu académicien. C'est encore lui qui se montrait si tolérant pour un de ses peintres favoris, fra Filippo Lippi, prétendant qu'on devait traiter les hommes de talent comme des essences célestes et non comme des bêtes de somme. La peinture surtout exaltait les imaginations, et Vasari s'écriait dans son enthousiasme qu'elle tirait son origine du ciel, et qu'elle avait été inventée par Dieu même.
Autant de petits États séparés et de cours dis-
tinctes, autant d*écoles différentes. Chaque podestat avait une cour brillante, où les artistes dominaient. Dans chacune de ces principautés, les carrousels, les bals, les mascarades , tout était calculé pour les jouissances du regard, et les peintres y trouvaient à la fois des combinaisons de lignes et des harmonies de couleurs qui devaient souvent leur servir dans la composition de leurs tableaux. N'est-ce pas en effet le spectacle de la vie fastueusedes Vénitiens, de leur physionomie souriante et ouverte, qui poursuivait Paul Véronèse lorsqu'il peupla ses Noces de Cana de personnages richement vêtus, dont les costumes ne sont qu'une série d'anachronismes?
Ce n'était pas seulement les premiers magistrats des cités italiennes qui, à l'exemple de Laurent le Magnifique, encourageaient la production artistique de leur admiration et de leur fortune. Michel-Ange, en perdant son protecteur illustre, à la place de Laurent trouvait encore Jules II. La papauté, occupant aussi sa place parmi les royautés temporelles, ne demeurait pas insensible à l'efHorescence merveilleuse qui révolutionnait l'Iialie. Léon X pouvait être compté au nombre des plus fins connaisseurs de son temps. Son goût délicat, sa passion pour le beau le rendaient cher aux esprits cultivés. Tout le monde sait de quelle paternelle affection il suivit les diverses manifestations du génie raphaëlesque. Quiconque d'ailleurs appartenait à la libre profession des arts
était sûr de trouver auprès de lui bienveillance et appui. Son nom est resté attaché à la renaissance des lettres et des arts, et l'on appelle aujourd'hui son époque: le siècle de Léon X^ comme on dit : le siècle d'Auguste, le siècle de Périclès.
Plus tard, Grégoire XIII s'exprimait ainsi dans un bref célèbre, qui semblait la charte des artistes : € Nous inclinons singulièrement à protéger les beauxarts, et surtout ceux qui contribuent à l'ornement et à la splendeur de cette ville.. > Sixte V confirmait à son tour la bulle signée par Grégoire XIII.
Nous sommes éloignés, on le voit, de l'ère des dévastations des iconoclastes. Ce que des fanatiques malavisés avaient voulu détruire comme objet de corruption, des pontifes plus éclairés le gardaient précieusement comme modèles de la vraie beauté. Relevant ainsi le niveau moral de l'art, ils creusaient pour toujours un abîme entre l'artisan et l'artiste. Le beau retrouvait sa place idéale, et les princes de la religion en faisaient un attribut de Dieu même. L'exemple venant de haut, l'effet fut immense. Un tressaillement parcourut toute l'Italie. Il est peu d'époques oti le génie ait été plus honoré, peu d'époques où fut fréquenté davantage le chemin qui mène à l'infini. Ce serait une étude inépuisable que de rechercher quels protecteurs, depuis les papes jusqu'aux grands seigneurs, sut se conquérir chacun des peintres de la Renaissance, non-seulement en
Italie, mais par toute TEurope. Si les Médicis étaient fiers de lamitié de Michel-Ange, si Léon X admirait Raphaël^ Charles-Quint s'enorgueillissait de la société du Titien^les Gonzague appelaient Jules Romain à Mantoue, le cardinal Farnèse confiait aux Carrache la décoration de son palais.
L*impulsion une fois donnée, le mouvement ne^ s'arrêta plus, et passa de la Péninsule dans les autres, pays de l'Europe. Après l'Albanc et Lanfranc, Fart, faiblissant en Italie^ se releva plus puissant dans les écoles flamande, espagnole et française. La sève s*était déplacée : Rubens semblait avoir surpris le secret du coloris des maîtres vénitiens; Ribeira et Zurbaran avaient hérité de la fougue du Giorgione et du Caravage; Vouët et le Poussin se souvenaient de Paul Véronèse et de Jules Romain. En même temps^ c'était à qui des souverains posséderait ces grands génies. La gloire qui avait rejailli sur Laurent de Médicis, Léon X, François I*' et Charles- Quint, tourmentait l'imagination de leurs successeurs : ils avaient soif, à leur tour, des merveilles de cet art, qu'ils considéraient à juste titre comme un des plus beaux fleurons de leur couronne.
Il faut lire spécialement la vie de Rubens pour se faire une idée des rapports qui existaient entre les artistes et les rois. Le célèbre échevin d'Anvers jouait à la fois le rôle d'ambassadeur et de peintre. On ne se peut figurer l'accueil qu'il reçut de Philippe III,
roi d'Espagne, auprès de qui il était venu charge d'une mission diplomatique par le duc de Mantoue. La renommée de son talent le précédait partout sur son passage, et ses voyages n'étaient qu'une suite de triomphes. Tantôt Marie de Médicis le suppliait de venir décorer la grande galerie du palais du Luxembourg; tantôt Charles P"^ le choisissait pour résoudre les différends qui existaient entre l'Angleterre et l'Espagne; puis l'archiduc Albert et l'infante Isa* belle , pour le retenir dans les Flandres, le nommaient chambellan, avec une pension considérable. Cette situation privilégiée, que le chef de Técole flamande avait conquise à la pointe de son pinceau , ces honneurs que chacun lui prodiguait à l'envie, ne constituaient pas alors un fait isolé. Au contraire, l'Europe était remplie d'Augustes et de Mécènes. Emmanuel-Philibert de Savoie et Charles I**^ d'Angleterre se disputaient Van Dyck, le disciple préféré de Rubens. L'archiduc Léopold élevait Téniers à la dignité de peintre de sa cour, de directeur de sa galerie de tableaux, et la reine Christine de Suède l'affectionnait au point de lui envoyer son portrait avec une chaîne d'or. Velasquez, à Madrid, vivait dans l'intimité de Philippe IV, et ^ lorsqu'il se rendit en Italie pour acheter les objets d'art destinés à l'académie de peinture, qu'il projetait d'établir en Espagne, le pape Innocent X ne voulut point le laisser partir de Rome qu'il n'eût fait son portrait.
Ribcira, reçu au nombre des membres de TAcadémie de Saint-Luc à Rome, et décoré de Tordre du Christ par le pape, en 1644, devenait le bras droit du vice-roi de Naples et mariait sa fille à un de se^ ministres»
Le Poussin. — Le Sueur. — Richelieu.
A la fin des guerres de religion, lorsque les gouvernements eurent repris à peu près leur assiette, et que la grande effervescence fut calmée, il se fit un grand apaisement; Tart retrouva le calme nécessaire à son expansion. Le pouvoir, sortant de la lutte qu'il venait de soutenir plus fort, plus centralisé, commença à exercer sur l'art une action bien autrement directe et déterminée. La peinture particulièrement entra dans une phase nouvelle, et, tout en puisant aux sources de Técole italienne, prit un caractère plus précis, plus original, L'appui que le gouvernement prétait aux artistes aida beaucoup à cette transformation , et de même que François I*^ avait, par les importations italiennes, en excitant l'amour propre de la France, stimulé son éducation nationale, Richelieu et Colbert, par l'application de leur système protecteur aux produits de l'art indigène, dégagèrent l'esprit français de tout lien étranger, et préparèrent l'éclosion artistiquQ du XVII« siècle.
L'école française ne commence vraiment que dans
1 atelier de Simon Vouët. Quand ce peintre, pressenti par le pape Urbain et les Doria, vint à Paris en 1627, le roi Louis XIII s'inscrivit au nombre de ses élèves, et lui donna le brevet de premier peintre; une pension fort large et un logement au Louvre. Il fut bientôt chargé des décorations du Louvre, du Luxembourg et de Saint-Germain en Laye. Le cardinal de Richelieu, qui Tavait pris en grande amitié, lui confia successivement les peintures du château de Rueil et du Palais-Royal. Toutpuissant auprès du roi et des ministres, il régnait par son entourage à la cour, et les premiers seigneurs du royaume, le duc d'Aumont, le maréchal d'Effiat, s'estimaient trop heureux qu'il voulût bien distraire à leur profit quelques-unes des couleurs de sa palette.
La vogue des œuvres de Vouët était à son comble, quand parut un nouveau venu qui Téclipsa complètement : ce nouveau venu s'appelait Nicolas Poussin. Entre Mantes et Rosnî, sur les gracieux coteaux qui bordent la Seine, non loin des Andelysj s'élevait le célèbre château Gaillard. C'est là que naquit Le Poussin en 1594. Sa jeunesse fut dure, pénible, presque misérable. Il restait obscur, malgré d éminentes qualités, lorsque le cavalier Mari ni devina son talent, se l'attacha et, l'emmenant avec lui à Rome, le fit recommander aux bonnes grâces du cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII.
Maïs bientôt privé de ses deux protecteurs, il serait retombé dans la plus profonde misère, si le commandeur Cassiano del Pozzo, de Turin, amateur passionné des arts, ne s'était intéressé à lui, et ne lui avait demandé plusieurs compositions. Poussin exécuta alors une de ses œuvres les plus retentissantes-: une suite des sept sacrements. Dès ce «lo* ment son existence fut plus douce et moins exposée au hasards de la vie. Après avoir travaillé pour la duchesse d'Aiguillon et le maréchal de Créqui, il fui appelé à Paris par le surintendant des bâtiments du roi, M. de Noyers. Louis XIII même lui écrivit^ et quand il rentra à Paris, Richelieu le reçut à bras ouverts. Nommé premier peintre de Sa Majesté, il orna les chapelles de Fontainebleau, de Saint-Germain, et eut la direction générale des ouvrages de peinture et d'ornements des maisons royales.
Son ancien compagnon, Philippe de Champaigne, fut aussi choisi par Richelieu pour décorer ses palais, et remplaça Du Chesne, premier peintre de la reine.
Le cardinal, secondé d'ailleurs dans ses tentatives d'encouragement par le grand nombre de nobles, de magistrats, de financiers qui se donnaient le luxe d'avoir des châteaux, des hôtels, ouvrit la voie que suivirent après lui Mazarin, Anne d'Autriche, Colbert et Louis XIV.
Pendant que Mazarin, néanmoins, attiré sans cesse
vers r Italie par le souvenir de sa naissance, appelait^ pour peindre les plafonds de son hôtel, deux de ses compatriotes, Romanelli et Grimaldi, la reine mère chargeait l'architecte Lemuet de construire le Yalde*Grflce, et employait à la décoration de sa déli* cieuse coupole les frères Anguier, émules de Sarazin, et les deux Champagne. Elle commençait ea même temps la réputation de Lebrun à la Cour en lui faisant peindre pour son oratoire le Crucifix aux anges, et arrachait Lesueur à la protection du pré* sident Lambert de Thorigny pour confier à son pinceau ses appartements du Louvre.
Lebrun. — Colbert. — Louis XIV.
Lesueur avait déjà disparu dans la fleur de ses années, et le Poussin touchait au terme de sa carrière, quand il plut à Louis XIV de gouverner par lui-même. Ici nous entrons dans une période spéciale, une période d'action immédiate et décisive. Plus de ces encouragements isolés donnés par les rois, les ministres, à tel ou tel peintre déterminé! Plus de ces simples prédilections qu'une sympathie naturelle faisait naître! Sans répudier absolument certaines préférences instinctives, le gouvernement du roi, représenté par Colbert, préoccupé surtout des dangers que pouvaient entraîner pour les progrès de la peinture des institutions vieillies, usées, jette les bases d'une organisation nouvelle^ et rattache de plus près les arts à l'État.
On ne saurait trop admirer la haute intelligence 4e Colbert, ce ministre à qui Louis XIV est redevable de la plus grande partie de sa gloire. D'un caractère ferme, opiniâtre, assez rude d'aspect, mais prudent et habile, il arrivait au moment voulu pour
débrouiller le chaos des maîtrises et des jurandes.
Son premier acte fut sinon de créer l'Académie de peinture, ainsi qu'on lui en attribue Thonneur dans son éloge à TAcadémie, du moins de lui donner la force de s'affirmer et de vivre, qui lui manquait auparavant.
Depuis le jour oîi la confrérie de Saint-Luc, ou Société des maîtres peintres, s'était formée, sur l'initiative du prévôt de Paris, en iSpi, et avait reçu du roi les privilèges de la jurande, les inconvénients inhérents au régime tracassier et tyrannique de cette association avaient obligé les peintres qui se sentaient du génie à s'affranchir de la domination inintelligente de la coterie de Saint-Luc, pour chercher un refuge sous la protection des rois. Mais bientôt s'élevèrent de nouveaux démêlés entre les maîtres peintres et sculpteurs de Paris et les privilégiés du roi qui obtenaient trop facilement des brevets. C'est alors que certains artistes de premier mérite, désireux de se placer tout à fait en dehors de ces discussions et de ces controverses, nuisibles à leurs travaux, résolurent de s'associer entre eux. Charles Lebrun, Eustache Lesueur, Sarazin et quelques autres se réunirent chez Charmois, secrétaire du maréchal de Schomberg, et y dressèrent les premiers statuts de leur société.
Mais cette simple réunion d'amis n'avait aucun caractère viable; il lui manquait l'autorité nécessaire
à toute institution de ce genre, quand Colbert entra en scène. D'un coup d'œil prompt et sûr, découvrant les difficultés et apercevant le remède, il se déclara l'énergique défenseur de TAcadémie de peinture, rédigea lui-même les nouveaux statuts et lui fit obtenir un brevet du roi, accordant à chacun de ses membres Texemption des lettres de maîtrise, mille francs de pension et d'autres privilèges. La situation était exceptionnelle et permettait de lutter avec avantage contre la maîtrise de Saint- Luc. Quand M. Ratabon, surintendant des bâtiments, se rendit, à la tête de l'Académie, pour présenter à M. Mole, garde des sceaux, les nouvelles lettres patentes que cette compagnie venait de recevoir et qui terminaient ainsi les longues discussions qu'elle avait essuyées :
« Quoi! lui dit ce magistrat avec un rire moqueur, une académie de peintres! — Oui, Monseigneur, répondit le surintendant, une académie vraiment digne de cette noble qualité oti les beaux-arts honorés dans l'ancienne Grèce et par des empereurs romains sont enseignés sur des principes solides et d'une manière savante et lumineuse. »
Son rôle était ainsi tracé, et Voltaire, un siècle plus tard, dans une appréciation générale, en exposait dans ces termes la haute utilité : a Les académies, disait-il, sont aux universités ce que l'âge mûr est à l'enfance, ce que l'art de bien parler est à la gram-
maire^ ce que la politesse est aux premières leçons de la civilité. » Il marquait du même coup la mission respective de l'Ecole des beaux^arts et de TAca^ demie.
Le génie actif de Colbert ne pouvait s*en tenir là. En 1 664^ il achetait la surintendance des bâtiments, en faisait la direction générale des Beaux-Arts^ et y donnait l'importance d'un ministère spécial. A partir de ce moment, Colbert est le maître absolu. Véritable incarnation de Louis XIV, il hérite de Tesprit dominateur du souverain, nomme ou fait nommer Lebrun, Tancien favori du surintendant Fouquet, directeur de cette Académie de peinture et desculp-
ture, à la formation de laquelle il avait d'ailleurs tant contribué. De plus, il crée pour lui en 1667 la direction des Gobelins.
On étudiait alors l'achèvement du Louvre. Levau, qui déjà en 1664 s'était fort mal acquitté de la réparation des Tuileries, en écrasant par un dôme lourd et disgracieux les élégantes constructions de Philibert Delorme, se trouvait de nouveau chargé de relier le Louvre aux Tuileries. Quand Colbert vit le plan du premier architecte du roi, il le trouva tellement inférieur aux œuvres inachevées de Pierre Lescot et même de Lemercier, qu'il le rejeta complètement et mit la grande façade du Louvre au concours entre tous les architectes de France et d'Italie. Qu'on juge de Témotion causée par une nouveauté
si hardie I Le gouvernement ne se contentait plus d'apporter aux choses de l'art son bienveillant intérêt, il entrait de plaîn pied dans le monde des artistes et y voulait jouer aussi son rôle. Dans les deux pays, on se mît à Pœuvre; chacun avait son projet, et une avalanche de dessins s'abattit sur Colbert.
A Rome vivait alors un célèbre sculpteur qui faisait dans la cité des papes la pluie et le beau temps. Le cavalier Bernin, c'était son nom, chargé des embellissements de Saint-Pierre et de la place circulaire qui précède la basilique, s'était acquis l'amitié profonde des papes Paul V, Grégoire XV et Urbain VIII. Sa renommée était venue jusqu'en France, et Louis XIV fut bien aise de le consulter sur la grave question de la restauration du Louvre. Mais ce faux Michel-Ange, que la dégradation du goût contem- {5orain osait comparer au divin sculpteur des Médicis, ne réussit pas dans son séjour à Paris. Son style contourné, mièvre, maniéré^ ne pouvait s'accommoder avec ce cachet de noblesse, de grandeur et de véritable élégance que Louis XIV cherchait à imprimer aiux œuvres de son temps. L'école peut-être un peu fastueuse de Louis XIV, comparée à l'école sévère de Richelieu, n'était pas encore cependant devenue l'école molle et alanguie de Louis XV. L'âme du Puget respirait à Versailles dans les groupes de Milon de Crotone et de Persée. La grâce un peu apprêtée de Coysevox et des Coustou se réservait pour les fantai*
sies du siècle suivant. Les tendances du Bernin, pas plus [que celles du Borromini, ne pouvaient donc trouver d*écbo au milieu de ces œuvres des architectes du XVII* siècle, d'un style simple, austère, grandiose, comme la poésie de Corneille ou la prose de Descartes.
La Cour, devenue un foyer de lumière sous la main puissante du roi et de son ministre, repoussa ce brillant esprit italien, et le força de repasser les monts sans avoir obtenu à Paris le succès qu'il y attendait.
La France l'emporta dans ce concours pour les embellissements de la demeure de ses rois. Un homme jusqu'alors étranger à la profession d'architecte fit adopter le plan de sa façade, et Ion admire encore aujourd'hui les lignes pures, les belles pro*portions de la colonnade qui a gardé son nom* Le jugement sûr de Golbert désigna Claude Perrault, et la postérité s'est montrée plus équitable et moins chagrine que Boileau, en ratifiant le choix du premier ministre de Louis XIV.
Si l'Académie de peinture et de sculpture dut à Golbert la force et.la^vie^ l'Académie) complémentaire d'architecture lui dut la naissance, en 1671, avec le concours de Blondel, Bruant et Lepautre. Bien mieux encore, l'Ecole de Romcî destinée à perfectionner au contact des grands maîtres les jeunes artistes formés par les Académies de Paris, est une fondation nou-
velle à ajouter à l'actif déjà bîea rempli de Colbert. Tant d'utiles établissements portaient la fécondité dans la région des arts. Peintres, sculpteurs, architectes, mesurant la dignité de leur profession aux sentiments de vive sympathie qu'ils éveillaient dans les hautes sphères du pouvoir, rivalisaient d'invention et d'ardeur. La France n'était plus qu'un vaste atelier avec Paris pour centre. Lebrun dirigeait au Louvre les travaux de la galerie d'Apollon, et couvrait de peintures les plafonds et les voussures des appartements de Versailles. Mignard, ancien protégé du duc d'Orléans, devenu à la mort de Lebrun premier peintre du roi et directeur de l'Académie, travaillait à la coupole du Val-de-Grâce et dans les galeries de Versailles. Jou venet prenait place au premier rang des artistes du XVII* siècle par ses belles compositions : Esther devant Assuefus, la Résurrection de La:{are, la Pêche miraculeuse^ la Descente de la croix, et exécutait de grands ouvrages à l'Hôtel des Invalides. Coypel, directeur de l'Ecole de Rome, puis de l'Académie de peinture après Mignard, décorait l'appartement du roi aux Tuileries et dessinait des cartons pour les tapisseries des Gobelins. Le château de Meudon,la coupole des Invalides révélaient le talentdeLaFosse. LargilièreetRigaudléguaientàPhistoire les portraits des célébrités du XVII® siècle. Girardon, inspecteur général des sculptures, s'illustrait par le beau mausolée du cardinal de Richelieu à la
Sorbonne et par les groupes en marbre à^ Apollon che\ Thétis^ de Pluton enlevant Proserpine^ de PHiver dont il ornait le jardin de Versailles. Les bosquets de Marly, les Tuileries, étaient peuplés des sculptures de Lepautre et de Van Clève. Mansart achevait Versailles, le grand Trianon, la place Vendôme. L'architecture militaire trouvait son interprète aux Invalides dans Libéral Bruant. Le Nôtre dessinait des jardins et créait une nouvelle branche des arts. Audran, Poilly, Edelinck, s'illustraient dans la gravure.
Partout enfin l'État confiait aux artistes des travaux considérables, de vastes entreprises, et il utili^ sait ainsi les services des élèves qu'il avait formés dans ses Académies. C'était plus que les germes d'une organisation des Beaux-Arts, c'était cette organisation elle-même, et les additions, les changements relativement modestes que le temps devait y appor* ter, n'ont réussi qu'à mieux démontrer la solidité d'une charpente qui est restée l'inébranlable clef de Voûte des institutions actuelles. Déclarons-le donc hautement : le siècle de Louis XIV a été pour les arts un immense bienfait. On serait mal venu de blâmer cet esprit de discipline qui a contribué, pour la plus grande part, à la création d'une école vraiment nationale. Un siècle qui a produit des hommes comme Poussin, Lesueur, Claude Lorrain et Le Puget, n'a pas de reproches à se faire ni de criti-
ques à redouter. En venant puissamment au secours des artistes et les associant par ses institutions à la grandeur du pays, Louis XIV centuplait leurs forces, et le Mercure galant pouvait dire alors avec raison : « On ne doit pas s'étonner si l'on a vu sous le règne du roi de grands hommes de tous les arts. Comme ce monarque a soin de leur fortune, ils ont plus de temps pour étudier et pour se rendre parfaits dans tout ce qui peut contribuer à la satisfaction et à la gloire de la France. »
La Hollande. — ^ Rembrandt. — Les Stathouders.
L*écoIe française était dans tout son lustre et dans tout son éclat I quand jaillit, comme une source vive, du sol bas et marécageux de la Hollande, une école antagoniste et rivale. Quelle autre en effet que la peinture hollandaise marque avec les œuvres des Lebrun etdes M ignard une opposition plus frappante^ un contraste plus saisissant ! Et qu'était cette nation nouvelle, prenant subitement sa place dans le con-» cert européen? Qu'était cette dernière venue pour oser obscurcir un instant les rayons du Roi-Soleil? Sur cette bande étroite de teri*e resserrée entre la Belgique et la Westphalie, tout avait été à créer. Le sol même manquait et il avait fallu l'improviser. CLuand on visite la Hollande et qu'on considère ses canaux, ses digues, ses polders, ses villes entiè» res construites sur pilotis, on est confondu des efforts qu'a dû coûter la lutte inégale de l'homme contre la nature à cette race indomptable, aussi patiente que hardie, digne descendante de ces Bataves dont Gésar effrayé sollicitait l'alliance. Une fois le sol fa-
briqué, il s'agissait de 1 émanciper. Que de luttes, que d'opiniâtreté! Alors que Richelieu et Mazarin préparaient en France la majesté de Louis XIV, au nord des Pays-Bas un peuple misérable, peuple de gueux, s'arrachait à la domination espagnole et conquérait, avec l'indépendance, l'homogénéité. De ce jour date la puissance des Hollandais. La Provi* dence leur avait donné plus que la richesse et que les biens passagers de ce monde, elle leur avait accordé la force nécessaire pour les acquérir et les conserver. Qu'on juge à quel état de prospérité ils avaient dû parvenir, sous le stathoudérat de Guillaume III, prince d'Orange, pour porter ombrage à Louis XIV ! Une guerre était inévitable, et malgré la disproportion des forces, la Hollande, qu'une première défaite autorisait Girardon à représenter vaincue dans un des bas reliefs de Tarc-de-triomphe de la porte Saint-Denis, trouvait moyen d'imposer plus tard à la France les traités d'Utrecht et de Rastadt.
Il était donc aussi dans la destinée de cette nation de prendre le XVII® siècle à témoin de ses triomphes et de ses gloires. Établissements de comptoirs dans l'InJe, influence diplomatique en Europe, intégrité territoriale, splendeur artistique, rien ne lui a manqué, et la traînée lumineusequ'ont laissée derrièreeux Rembrandt, Paul Potter, Ruisdaël, et tant d'autres, éclairera longtemps encore le monde, avant que le
rayonnement des écoles modernes soit assez étince* lant pour la faire pâlir.
Rembrandt est un génie à part. On n'oublie pas^ quand on les a vus une fois, la Ronde de nuit du musée d'Amsterdam, la Leçon d'anatomîe du musée de La Haye, les Pèlerins d'EmmaUs et le Ménage du menuisier, qui sont aujourd'hui la propriété du Louvre. Nul n'a su mieux que lui pousser plus loin la magie du clair-obscur par Tusage com« biné des empâtements et des glacis. Plus philosophe et moins vulgaire que Téniers, il pénètre jusqu'au fond de Thumble demeure du peuple, jusque dans l'atelier de l'artisan. Ses sujets, il les prend autour de lui ; il n'est point dans la réalité de détails indignes de son talent; son pinceau ne se rebute de rien ; il se fait plus humain et plus vrai que les grands esprits de la Renaissance ou de l'école française. Il se rapproche davantage de la nature et la rend poétique à force de l'aimer.
Nos deux peintures de genre et de paysage procèdent directement des Hollandais. Ils sont nos maîtres et nous restons leurs élèves. Sous le gouvernement bourgeois de leurs stathouders et de leurs grands pensionnaires, la vie domestique, la vie réelle s'accentue et s'impose. Un modeste intérieur, une boutique de drapier, une maison des champs qu'abrite un chêne rabougri, un pâturage oîi paissent des troupeaux, une estacade pour protéger les
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habitants de la côte contre les envahissements de la nier; tels sont les modèles qui s'offrent constamment à rimagination de Metsu, de Terburg, de Van Ostade, de Potter et de Ruîsdaël.
L'esprit d'un peuple s'incarne en ses ouvrages; heureux quand il découvre des interprètes à la hauteur de ses pensées ! Heureuse donc la Hollande qui a pu se retrouver tout entière dans les œuvres de ses enfants 1 Elle leur a ouvert son âme, et ils en ont compris le sens intime et traduit l'émotion !
Mais ce qu'avait engendré une situation éminemment favorable, des circonstances moins propices le détruisirent. Comme tous les bonheurs qui tiennent en grande partie leur existence du concours des événements, le succès de la peinture hollandaise ne dura qu'un temps. Des déchirements intérieurs, l'ingérence anglaise, l'amoindrissement du principe des nationalités avaient bien diminué sa force créatrice. La patrie de Guillaume d'Orange, de Jean de Witt, d'Heinsius, n'était plus que l'ombre d'ellemême, au moment oU la France, malgré les premiers symptômes d'une décadence politique momentanée, se sentait encore assez riche et douée d'une sève assez abondante pour rajeunir et transformer sa manière.
Watteiu. — BOUCHER. — Louis XV. — Greuze.
Louis XVL
La tâche serait difficile, de trouver un terme de comparaison à la fécondité merveilleuse en tous genres du XVI I^ siècle! Q.ue d'esprit, que de finesse dans Voltaire ! Que d'impressionnabilité, que de passion dans Rousseau! Que de profondeur, que de raison dans Montesquieu ! Et les arts fleurissaient à côté des lettres! Mais, liés plus étroitement au pouvoir, ils se modelaient sur l'esprit du gouvernement et se faisaient plus féminins, comme lui. Le régime autoritaire de Louis XIV avait usé les ressorts de Ténergie française ; à sa mort, chacun cf ut pouvoir respirer librement. La Cour, sevrée de plaisirs dans les dernières années du vieux roi, s'abandonnaauxplusextravagantesfantaisies delà volupté; et dans cette tragi-comédie qui a pour prologue les folies de la Régence et pour dénoûment terrible Téchafaud de la Révolution, on vit la majesté royale déchirée en lambeaux et la quenouille détrôner le sceptre. Le roi règne, la courtisane gouverne, et les
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caprices Je la femme, s'infiltrant dans les moindres régions de Tart, chassent le beau et créent le joli. Admettez l'art cotillon , vous ne pouvez plus refu* ser à ses nombreux disciples une somme énorme d'imagination et d'originalité. « N'est pas Boucher qui veut, » disait David à ses élèves incrédules, et David avait raison. Boucher est l'expression la plus complète de cette étonnante facilité du siècle qui a rempli de ses ravissants détails les boudoirs du monde entier. Son œuvre est immense et les dessins seuls dépassent le chiffre de 10,000. Et pourtant, au-dessus de Boucher, il y avait Watteau et Van Loo! Watteau, l'étincelant coloriste, était la passion des plus belles marquises du temps. La grâce de son dessin, l'élégance de sa touche, lui conciliaient tous les suffrages. Sa promptitude d'exécution était mise à profit, et il n'y avait pas jusqu'aux éventails qui ne tirassent toute leur valeur de sa signature. Cari Van Loo, étratige mélange de fraîcheur et d'incorrection, de naturel et de fausseté, était loin encore de tomber dans les bergeries de Boucher. Son style, agréable et moelleux, manquait peut-être de précision et de franchise. Dans sa Halte de chasse, comme dans beaucoup d'autres peintures du même genre, ses figures Pompadour jurent avec la simplicité de ses fonds. C'est de l'esprit de Voltaire dans un paysage de Rousseau; mais tout cela si charmant, si aimable, que le goût des arts envahissait à
la fois souverains^ princes, ministres et seigneurs. Le régent lui-même tenait le pinceau; le burin du comte de Clermont, prince de sang royal, avait quelque valeur. M"« de Pompadour, de sa petite main délicate, gravait à Teau-forte de délicieuses estampes.
Sous l'habile direction du ministre Orry, les ta-pisseries des Gobelins^et de Beau vais, les porcelaines de Sèvres, acquirent une réputation européenne. L'Académie royale de peinture était alors si renom* mée qu'on la prit comme type des institutions du même genre foridées à Vienne, Berlin, Dresde, Copenhague, Saint-Pétersbourg, Londres et Edimbourg. Enfin, la fondation des expositions publiques devint régulière à partir de Tannée 1737 ; et dans ce Paris qu'il appelait une nouvelle Athènes, Diderot devait bientôt écrire ses premiers articles de Salons, qui sont aujourd hui encore des modèles d'excellente critique.
La sculpture à son tour glissait sur la pente de la grâce coquette et frivole. La pureté des lignes, la simplicité des attitudes avaient pour longtemps disparu. Bouchardon, nommé par le roi professeur à l'Académie, était dépourvu de force et d'élévation. Falconet et Pigalle brillaient seulement par une finesse, une habileté de main très-remarquables. Houdon était le De Latour de la statuaire.
C'était, si Ton veut, la fin d'un art qui s'éteint^
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mais d'un grand art, comme la fin d'un beau jour, quand le soleil qui disparaît répand encore au loin ses lueurs crépusculaires.
Après la mort de Louis XV, rhonnêteté de Louis XVI agit sur la peinture et l'oblige à prendre une physionomie plus sérieuse. A la licence éhontée de Boucher succèdent alors la volupté plus voilée de Fragonard et la nuance sentimentale des scènes de famille de Greuze. Vernet, le peintre consciencieux de la mer, remplace les paysagistes d'opéra-comique, fades et monotones. Oudri, dans ses chasses, se rapproche de la nature, et Chardin excelle dans le genre familier.
A dater de 1760, un commencement de réaction s'opère dans la sculpture et l'architecture. Les formes exagérées, bizarres, les sculptures fantasques de Vénus disloquées et d'amours bouffis sont répudiées avec mépris. On revient à la sévérité des monuments antiques dans l'Hôtel des Monnaies, les deux colonnades de la place de la Concorde, l'École militaire, le Panthéon de Soufflot.
David. — la Révolution.
La Révolution, qui détruisit Pancien régime, précipita davantage encore le mouvement rétrogade. Tout devint grec ou romain : la peinture, l'architecture, la sculpture, l'orfèvrerie, les meubles, l'habillement, jusqu'aux discours des orateurs de la Convention qui copiaient Démosthènes ou Cicéron. « Telle société, tel art, » dit-on. Jamais plus exacte vérité n'a trouvé une meilleure démonstration qu'au temps oh David exposait le Serment des Horaces et la Mort de Socrate, L'enthousiasme de ce puissant génie pour la statuaire grecque allait au point de reproduire fidèlement, dans son tableau de Y Enlèvement des Satines, quelques-unes des académies qu'il avait le plus admirées à Rome; et cette disposition d'esprit à demander sans cesse aux œuvres de la sculpture les personnages dont il avait besoin pour ses grands sujets historiques le poussait à ne voir dans la peinture que le dessin. C'est ce principal défaut de son école qui a déteint sur Gros, Gérard, Ingres, etc. Mais la responsabilité en revient moins
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à David qu'à cette époque pleine de réminiscences de l'antiquité, dont il n'était que l'ardent apôtre.
Chose remarquable ! Au milieu des ruines amoncelées de toutes parts, au sein d'un courant d'idées entraînant les artistes dans des régions inexplorées, subsistaient, comme des épaves échappées au naufrage, les institutions protectrices de la royauté. La tourmente révolutionnaire, qui ravageait tout sur son passage, fit plus que de respecter les fondations de Colbert, elle les étendit et les améliora. Le principe fut conservé, mais on y apporta les modifications que réclamait l'expérience. La même pensée qui avait inspiré la création de l'ancienne Académie de peinture, et que traduisaient si bien ces paroles gravées sur ses armes : Libertas artibus restituta, continua de diriger les novateurs de 89. C'est ainsi que la Convention, en supprimant le titre d'Académie royale afin de donner un semblant de satisfactions aux appétits des faubourgs, eut l'intelligence de maintenir son École de peinture et de sculpture pour continuer un enseignement dont elle appréciait la sérieuse utilité. Le 3 frimaire de l'an III, la commission executive de l'instruction publique adressait la lettre suivante au secrétaire de l'Ecole t « La loi du 28 septembre 1798 ayant conservé les écoles de peinture et de sculpture établies au Louvre telles qu'elles étaient jusqu'à parfaite organisation, il n'est pas douteux qu'il ne doive être rien iritiûvé
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dans leur régime , et que la discipline, Tordre des études et le jugement des concours soit une attribution des professeurs qui la dirigent. »
En conséquence, le lo frimaire de Tan III, un concours eut lieu suivant les anciens usages de l'Académie.
Bientôt s'organisèrent des sociétés d'artistes pour demander qu'on combattît Tesprit de routine en étendant à d'autres qu'aux seuls professeurs de l'École le droit d'examen. David proposa alors à la Convention, qui accepta, la Création d'un jury na-^ tional des arts composé de cinquante membres^ parmi lesquels on remarque à côté de Prudhon, de Fragonard, des savants comme Monge, des gens dé lettres comme Laharpe et Lebrun. L'innovation pouvait, au point de vue des résultats, laisser beaucoup à désirer. Un jury se recrutant en majeure partie parmi des personnes étrangères à la peinture n'était guère apte, en effet, à juger les tableaux qu'on lui présentait. Mais il y avait dans cette commune participation des différentes célébrités en tous genres Une tendance heureuse vers un système plus étendu de publicité, comme un appel fait à toutes les branclîes de la société pour les intéresser aux choses de l'art, véritable portion du patrimoine de la nation.
Intacte fut laissée aussi l'École de France à Rome» Un décret remplaça seulement le directeur par l'a» gent de France à Rome, pour soumettre surtout les
élèves, suivant Texpression du rapporteur, « à une surveillance morale, fraternelle et de confiance». Sur la proposition de David, une pension de 2,4cofr. par an fut décrétée au profit des lauréats de TAcadém'e.
Les membres seuls de l'ancienne Académie avaient le droit d'exposer et de prétendre aux commandes du gouvernement; un décret de l'Assemblée constituante admit tous les artistes sans distinction au bénéfice de Texposition publique. « Le 21 août 179 1, l'Assemblée nationale, considérant que, par la constitution décrétée, il n'y a plus, pour aucune partie de la nation ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception aux droits communs des Français, décrète que les artistes français ou étrangers, membres ou non de l'Académie de peinture et de sculpture, seront admis à exposer leurs ouvrages dans la partie du Louvre destinée à cet objet. » En même temps le cercle de la protection gouvernementale s'élargissait, et l'Assemblée, qui résumait alors les différents pouvoirs, cherchait, par des décisions favorables à l'extension de la publicité des œuvres d'art, tous les moyens de former un public digne de les apprécier et de contrôler au besoin les actes de l'autorité.
De plus, les expositions étaient biennales, on les rendit annuelles.
Enfin on transformait l'ancien cabinet du roi en
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musée national. Depuis longtemps déjà cette idée était mise en avant, mais elle n'avait sans doute pas acquis la maturité nécessaire pour être mise à profit, et il était réservé à l'Assemblée constituante et à la Convention de la réaliser. Déjà, sous Louis XV, un ami des arts, M. de La Font de Saint-Yenne, s'était exprimé ainsi dans son Dialogue du Grand Colbert: « Vous vous souvenez sans doute, ô grand ministre ! de rimmense et précieuse collection de tableaux que vous engageâtes Louis XIV de faire enlever à l'Italie el aux pays étrangers, avec des frais considérables, pour meubler dignement ses palais. Vous pensez que ces richesses sont exposées à Tadmiration et à la joie des Français de posséder de si rares trésors, ou à la curiosité des étrangers, ou enfin à l'étude et à l'émulation de notre école ? Sachez, ô grand Colbert, que ces beaux ouvrages n*ont pas revu la lumière, et qu'ils ont passé des places honorables qu'ils occupaient dans les cabinets de leurs possesseurs à une obscure prison de Versailles, oîi ils périssent depuis plus de cinquante ans. d
Plus tard, en ijSo, le marquis de Marigny avait organisé le cabinet du roi, contenant tous les trésors usque-là enfermés dans les appartements de la surintendance à Versailles, et en ouvrit les portes au public deux jours par semaine. Le successeur de M. de Marigny, le comte d'Angivillier, eut aussi la pensée, inspirée sans doute par les doléances de
M. La Font de Saint- Yenne, de réunir en un seul endroit tout ce que la Couronne possédait en peinture et en sculpture, et de donner à cette collection le nom de Muséum.
Mais le vrai promoteur de Pinstîtution, restée jusqu'alors à l'état de projet, fut M . Barrière de Vieusac, député à l'Assemblée nationale de 1789, qui, dans son rapport sur les domaines du roi, écrivait: a II faut que la galerie du Louvre, où sont tant de chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, devienne un musée célèbre, et qu'on y déploie les nombreux tableaux de Rubens et d'autres peintres illustres.»
Le 18 brumaire an II, le Muséum français existait, et les artistes y pouvaient venir étudier les cinq cent trente-sept tableaux des maîtres de toutes les écoles que contenait la galerie joignant le Louvre au Palais national. Précieuse institution, qui trouvait son germe dans l'ouverture du palais de Fontainebleau, autorisée par François b' pour permettre aux artistes de son temps de s'inspirer des fresques dii Primatice et du Rosso, et dans ce cabinet du roi, dont la publicité intermittente avait été organisée par M. de Marigny, à titre de premier et prudent essai.
La commission provisoire du Muséum ayant montré beaucoup de négligence dans l'accomplissement de ses fonctions, David, tout-puissant à la Convention quant aux questions qui touchaient au do-
maine de Tart, la fit remplacer définitivement par le Conservatoire du Muséum national, dont la mission était d'administrer les intérêts de cet établissement sous le contrôle vigilant du ministre de l'Intérieur.
Le nouveau conseil répondit à Tattente générale, et le catalogue descriptif dont il commença la publication le plaça très-haut dans l'estime publique, et fit bien augurer de ses actes postérieurs.
Ainsi^ cette Révolution qui dans des accès de fureur inexcusables bouleversait Tancien régime de fond en comble, portant partout la torche et la hache, et faisait presque regretter la destruction des vieux abus par les taches de sang dont elle souillait ses œuvres les plus utiles, cette Révolution, au point de vue exclusivement artistique, avait eu le bon goût au moiils^ contrairement à ses détestables habitudes, de ne point faire table rase des fondations de la monarchie. On lui doit donc cette rare justice d'avoir su réformer sans détruire, en appropriant aux progrès et aux nécessités du présent les institutions perfectibles du passé.
Et cependant, à l'exception des premiers tableaux de David et des essais pleins de promesses de quelques-uns de ses élèves, le champ stérile de Tart laissait peu à glaner. Les meilleures semences demeuraient presque infécondes. David même, pris de vertige, commençait à prostituer son génie par
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l'apothéose de Marat. Jeté sur cette pente fatale oti le poussait l'amitié de Robespierre, le conventionnel eût bientôt tué le peintre, et ses plus pures inspirations se fussent évanouies au soufHe de la Terreur, si la Providence n*eût envoyé Napoléon, Texécuteur testamentaire de la Révolution^ pour en arrêter les crimes et fixer les bienfaits. La France désordonnée respira, et nous vivons encore aujourd'hui sur les legs généreux que nous a faits le Consulat.
École de David. — Napoléok I*^
Napoléon I*' métamorphosa le génie de David et créa le génie de Gros. Le Couronnement ^ la Distribution des aigleSy ces deux tableaux commandés par l'empereur à celui qu'il venait de nommer son premier peintre, sont assurément une des plus hautes manifestations du pinceau de ce grand artiste. Le Couronnement surtout est empreint de ses plus éminentes qualités. La simplicité même de la composition est d'un puissant efiFet.
On raconte, au sujet de cette toile, une anecdote qui prouve que Napoléon, loin d être étranger aux choses de l'art, savait honorer le mérite et n'accordait sa protection qu'aux artistes qui se montraient dignes de la mériter par l'indépendance de leur talent. Lorsque le tableau du Couronnement fut achevé, l'empereur alla le visiter à l'atelier de David. Les courtisans qui l'accompagnaient, s'apercevant que le peintre avait fait de l'impératrice l'héroïne du tableau, s'empressèrent tout haut de le critiquer, et remarquèrent, avec une certaine apparence de raison, qu'il s'agissait bien plus du couron-
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netnent de l'empereur que de celui de Timpératrice, Napoléon écoutait en silence ces observations. Après avoir lui-même examiné longtemps la toile, il se retourna vers le peintre indécis de la pensée de son maître, et lui dit, au grand étonnement des personnes qui se trouvaient là : « C'est bien, très-bien, David. Vous avez deviné toute ma pensée; vous m*avez fait chevalier français! Je vous sais gré d'avoir transmis aux siècles à venir la preuve d'afifection que j'ai voulu donner à celle qui partage avec moi les peines du gouvernement. »
Puis, s' avançant vers David, il leva son chapeau, s'inclina légèrement^ et lui dit d'une voix ferme: « David, je vous salue. »
A l'école de David s'était formé un jeune homme, que ses dispositions artistiques rendirent un des peintres les plus célèbres de l'Empire, et que la critique a placé plusieurs fois même au-dessus du maître : Gros, qui n'avait jusqu'en 1796 exécuté que de petits portraits à l'huile , se révéla tout à coup. Fasciné, ébloui par cette grande destinée de Bonaparte-, il s'attacha à sa fortune et conquit son affection.
Lorsque fut gagnée la bataille d'Arcole, le i5 novembre 1796, il traça sur la toile le souvenir de cette brillante journée en représentant Bonaparte, le drapeau tricolore à la main, au moment oîi il traverse le pont d'Arcole à la tête de ses grenadiers.
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A partir de ce joury il se dévoua complètement au souverain qui resta toute sa vie son protecteur, et reçut de lui des honneurs d'autant plus mérités que la modestie de son caractère le tenait davantage à l'écart. Ainsi, quand eurent lieu les présentations pour la croix delà Légion d'honneur, le nom de Gros n'était que le dernier sur la liste. L'empereur s'en aperçut, le raya et le reporta lui-même le premier. A la distribution des décorations , qui se fit au Musée, il fut le seul que Napoléon décora de sa main, comme un brave sur le champ de bataille.
Gros était le vrai peintre des luttes, des combats. Nul comme lui ne savait^ au milieu de cavaliers emportés, de blessés mourants, décaissons en débris, de ces mille détails enfin qui sont comme les attributs de la guerre, jeter en relief un personnage saillant, un épisode, une scène touchante. Avec ses grands coups de pinceau, qui Tont fait surnommer le Murât de la peinture, il rendait avec une vérité saisissante la physionomie des batailles. Les pestiférés de Jaffa, les batailles d'Eylau, d'Aboukir, des Pyramides, sont autant de pages d'histoire, dignes commentaires de l'épopée impériale.
Le génie appelle le génie. Comme ces papillons qu'attirent les clartés de la lumière, ^autour de Napoléon, centre lumineux, se groupait tout un essaim d'immortels artistes. A côté de David et de Gros
prenaient place Gérard, Guérin, Girodct, Vernct, Isabcy, Granet et Prudhon. Ce dernier surtout devait à la protection de M. Frochot, préfet de la Seine, et de Timpératrice Marie-Louise, son élève, de connaître les douceurs de la gloire, que lui avaient toujours refusées les journées sanglantes de la Révolution.
La plupart des tableaux de l'école française d'alors furent rassemblés au concours de 1810. Napoléon, que les soucis de la politique extérieure n'empêchaient pas de donner ses soins aux questions qui intéressent les arts, avait voulu par la création des prix décennaux passer en revue toutes les œuvres achevées depuis 1800, et accorder une récompense nationale aux artistes désignés par le jugement de rinstitut. Dans ce concert des intelligences on vit surgir beaucoup d'œuvres d'une incontestable valeur, qui sont aujourd'hui Tornement du Louvre et du musée de Versailles. David et Girodet furent au nombre des lauréats.
C'était une époque oîi l'on faisait grand. Chacun réchauffait son cœur aux rayons du soleil d'Austerlitz, et tous, sentant l'attraction d'un même aimant, voulaient s'élever jusqu'aux pieds du colosse qui gouvernait le monde. Le manteau de César servait d'abri commun, et ses larges plis cachaient un peuple de géants. Mais quand l'Europe, lasse d'être éperonnée, se souleva dans un suprême effort, quand
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les rois coalisés se ruèrent comme des loups affamés sur une proie longtemps convoitée, quand les trônes renversés se relevèrent avec les débris de l'Empire, une ombre immense s'étendit sur la France, et il fallut attendre jusqu'en Tannée 1819 pour assister au réveil de sa profonde léthargie.
Gericault. — La Restauration, L'Époque actuelle. ;
Les terribles événements qui avaient signalé les premiers jours de la Restauration, dégagés de toute apparence grandiose, avaient creusé dans Tâme l'abîme sans fond des réalités. David exilé, son école, privée d'éléments de force et d'autorité, s'éteignait impuissante, ne laissant après elle qu'une succession en déshérence. Une peinture complètement nouvelle naissait des traces profondes qu^imprimait le souvenir d'ineffaçables crises. Le Radeau de la Méduscy exposé au salon de 1819, résumait la pensée d'une époque qui, ayant assisté à la chute des souverains de l'Europe entière, ne croyait guère à la solidité inébranlable des trônes, et traitait en mépris tout ce qui sentait l'officiel et le convenu. Dans cette gamme d'émotions diverses, mais symphoniques, Gericault donnait la note sensible. Cette toile où il étale avec tant de hardiesse les misères poignantes de l'humanité, c'est la préface d'un livre qu'ont écrit depuis les chefs de l'école moderne : Delacroix, Delaroche, Ary-SchefFer et Decamps.
Vrais pionniers du XIX* siècle, ils ont posé les jalons du chemin que d'autres ont parcouru. Le mouvement romantique de i83o, qu'ils ont produit et dont nous subissons le contre-coup^ a eu pour effet de donner la prédominance à la couleur sur le dessin^ à la passion sur le sentiment. Malgré la résistance passagère d'Ingres et de son école^ Rubens a fait oublier Raphaël, et le coloris a effacé le trait. Mais si les œuvres de style diminuent, la nature du moins nous est plus accessible, et nous en sentons davantage les secrètes harmonies. En nous rapprochant de la vérité dans la reproduction des êtres animés et inanimés^ nous en avons mieux compris la saine poésie. La splendeur du vrai nous a sauvés de la grossièreté du réel, et dans la peinture de portraits et de paysages nous avons conquis une place dont les expositions récentes ont été la brillante confirmation.
En même temps, la peinture de genre, répondant au goût du confortable et de Pélégance de la bourgeoisie aisée, a pris de nos jours un développement inaccoutumé. Les tendances individuelles se sont accentuées, et les types consacrés ont disparu. Plus de sentiers battus, chacun suit tant bien que mal la voie de sa propre imagination. L'école, se cantonnant dans le cercle de ses attributions, apprend simplement les procédés à l'élève, et lui fournit les instruments dont il aura besoin. Qu'il creuse ensuite
lui-même son sillon ! L*État^ du reste, est là qui ne le perd point de vue, se charge de lui aplanir les obstacles, et veille au soin de sa renommée.
Le caractère dominant dont s'imprègnent les Beaux-Arts, suivant les pays et les temps, est indépendant sans doute de la forme des gouvernements. Le climat, Tesprit d'un peuple, ses habitudes^ contractées sous l'empire d'événements dont la cause nous échappe, la température morale en un mot compose en quelque sorte le moule oti viennent se fondre toutes les intelligences d'une même époque. Le génie, d'autre part, ne se fabrique pas : c'est un don que la Providence n'accorde qu'à ses élus, et il n'est au pouvoir d'aucune force humaine de le créer là oti il n'est pas. Mais, ces réserves une fois faites, le rôle de l'État chez un peuple centralisateur est encore assez large pour préoccuper quiconque est soucieux de l'avenir des Beaux-Arts. Si féconde que soit une terre, il faut qu'on la cultive, et la région de l'art a besoin plus que toute autre d'attentions et de soins. On ne comprendrait pas qu'une nation se désintéressât de ce qui fait à la fois sa gloire et sa fortune. Aussi, nous enrôlons-nous, sans hésitation, sous la bannière de ceux qui défendent l'organisation actuelle dans son ensemble; et, bien que nous reconnaissions l'utilité de certaines reformes depuis longtemps désirées, nous croyons la question trop délicate pour la trancher d'un coup de plume.
Respectueux du principe même de Tadministration générale des Beaux-Arts, qu'il nous suffise d'en indiquer les rouages pour en faire comprendre la portée. Il sera loisible à chacun ensuite, en compa-* rant l'esprit de l'institution avec la lettre ellemême, de voir si la conformité existe entre eux, et si les abus ne proviennent pas plutôt de la fausse interprétation des règlements que des règlements eux-mêmes.
Pour nous, notre tâche sera remplie quand nous aurons montré, dans lé présent comme dans le passé, que la France doit à la protection dont les arts ont été l'objet, surtout depuis une vingtaine d'années, d*étre encore, malgré les désastres qui l'ont meurtrie, la première des nations artistiques de l'Europe contemporaine.