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ÉCOLE DE ROME

Prenons donc aujourd'hui l'artiste au début de sa carrière, et suivons-le dans ses différentes étapes à travers l'organisation actuelle. De TÉcole des beauxarts et du Concours pour le prix de Rome à l'Académie et au Musée, la route est longue, mais glorieuse et belle.

L'École fournit à l'élève le bâton de voyage. Dans ses premières haltes aux expositions annuelles, il rencontre, à côté du tribunal du jury, un public de connaisseurs capable de diriger son goût par la critique et de réformer parfois la décision des premiers juges. Puis viennent les commandes du gouvernement, la richesse, les honneurs et enfin le Musée, qui sert de bibliothèque aux jeunes et de panthéon aux anciens. C'est la terre promise oîi bien peu entreront; c'est le couronnement de l'édifice dont chaque pierre devrait être un chef-d'œuvre; c'est le droit à l'immortalité.

L'École des beaux-arts n'apparaît indépendante, réellement détachée de la souche maternelle, l'Aca-

demie fondée par G>lbert, que vers Pan 1793, Mais jusqu'en 1819 elle languit presque inutile. L'absorption des élèves dans les ateliers de David et de Guérin maintient la solitude autour d'elle. Seule l'ordonnance du 4 août 1819 lui donne une constitution : rÉcole acquiert le droit de se recruter elle-même, et l'assemblée des professeurs pourvoit à sa direction.

Un tel isolement du pouvoir transforma bientôt rÉcole en coterie. La trop grande liberté conduit vite à la tyrannie. Au lieu d'un vaste temple, ouvert à toutes les intelligences^ il se forma une petite Église^ hors de laquelle il n'y avait point de salut. Partout s'élevèrent des doléances, et le monde des artistes engagea la lutte contre un régime essentiellement nuisible à ses intérêts. Imitant la conduite des communes, qui demandaient à Louis VI de les défendre contre les exigences vexatoires de la noblesse féodale, il se rapprocha du pouvoir central, et chercha en lui une protection efficace. Le décret du 1 5 novembre i863 intervint alors, établissant le système de nomination directe parle gouvernement. Satisfaction était ainsi accordée aux artistes, qui avaient eux-mêmes reconnu l'utilité d'une haute intervention, et recherché l'appui de l'État comme un bienfait. Dès lors le personnel administratif, les professeurs, le conseil supérieur de l'enseignement, dépendent du ministre des Beaux-Arts, dont ils

reçoivent leur délégation. L'autorité venant d'en haut, l'École n'en acquiert que plus d'influence et d'extension. Vingt cours gratuits sont organisés pour la peinture, la sculpture, l'architecture, l'anatomie, la perspective, l'histoire, etc.

L'ancienne Académie Colbertine, privéedesa partie enseignante, n'a plus qu'une importance honoraire. Réunion d'hommes éminents, elle est, comme l'Aréopage du temps de Périclès, une assemblée sans prépondérance et sans force. L'hcole des beaux-arts est la grande innovation du XIX* siècle. L'Académie, au contraire, voit ses attributions s'égrener successivement. Son rôle militant est terminé. Dépouillée du droit de juger les concours pour les grands prix de Rome, dont l'avaient investie le décret de la Convention du 3 brumaire an IV, la loi du 1 5 germinal de la mémeannéeetledécretconsulairedu 3 pluivôseanXI, l'Académie protesta énergiquement, mais sans résultat. Son esprit de routine, d'inertie, la résistance qu'en maintes circonstances elle avait opposée aux sages idées de réforme^ son antipathie mal déguisée pour tout enseignement libéral créé en dehors de son sein, la plaçait vis-à-vis du ministre des Beaux- Arts dans une situation évidente d'infériorité. Elle avait contre elle une puissance à peu près invincible : l'opinion publique. Chacun sentait la nécessité du décret signé par l'empereur sur la proposition de son ministre des Beaux- Arts, et le commentaire

qu'en donnait le maréchal Vaillant, dans sa réponse à la protestation de l'Académie, rencontrait une approbation générak : « Le décret du i3 novembre i863, écrivait le maréchal, détruit le monopole d enseignement et de distribution de récompenses laissé trop longtemps entre les mains d'une compagnie se recrutant elle-même, rCayant aucune responsabilité et ne croyant dévoir compte à personne de la direction quelle donne aux études ou de leur affaissement. L'Académie des beaux-arts réclame pour le maintien du monopole qui lui était attribué, cela est naturel; mais l'intérêt des arts doit passer avant les privilèges plus ou moins bien établis d^une compagnie. Or l'expérience d'un demi-siècle, les demandes de réformes sans cesse repoussées, l'état même de l'enseignement des arts à l'École, notoirement insuffisant, font assez connaître que les intérêts de l'Académie et ceux de l'enseignement étaient incompatibles et ne devaient pas être plus longtemps confondus

« U enseignement, en France, appartient à PÉtat,

et non à un corps, si respectable quHl soit

Si l'Académie se refuse au progrès, il n'y a qu'un moyen laissé à l'Etat, c'est d*accomplir ce progrès à côté de l'Académie, et même, au besoin, malgré ses réclamations. »

L'Académie restait encore un foyer d'activité intellectuelle. Mais en même temps était conjuré le

danger d'une instruction émanant d'une aristocratie élective. L'Ecole s'élevait à côté de TAcadémie des beaux-arts, comme F Université à côté de l'Académie française, comme TÉcole des chartes à côté de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Cette révolution fut le signal d'une série de progrès et d'améliorations. En i865, on adjoint à l'École des ateliers de peinture, de sculpture, d'architecture, de gravure en taille-douce et de gravure en médailles. De nouveaux cours sont fondés. L'enseignement prend dès lors un caractère plus encyclopédique, et la prévoyance de l'administration apparaît dans la création d'une chaire spéciale de droit pour les élèves de la classe d'architecture. Les difficultés que rencontrera l'architecte dans l'apprentissage de la vie pratique se trouvent, pour ainsi dire, résolues d'avance par l'étude si intéressante de la législation des bâtiments.

Tant de réformes utiles fortifient l'École des beaux-arts et la rendent presque inexpugnable. La querelle de 1864 entre l'Académie mutilée et l'Ecole naissante est apaisée; leurs rôles respectifs semblent définitivement déterminés, et, dès iBiS, l'honorable directeur, M. Guillaume^ parlant des services que doit rendre une École des beaux-arts, adresse à son passé des éloges destinés à cimenter Tunion de deux pouvoirs désormais parallèles. « L'Ecole des beauxarts, dit-il, a sa mission à remplir : celle de conser-

ver aux études leur gravité et d'en rendre le cercle de plus en plus complet. Depuis deux cents ans qu'elle existe, TEcoIe a toujours mérité d'être considérée comme une institution féconde. Placée comme un conservatoire classique à la base de nos arts nationaux et de tout ce qui s'y rattache, elle a nourri de sa sève les rameaux divers de Técole française. Elle n'a cessé de fournir à Tart pur des représentants illustres^ et à notre industrie ces inépuisables artistes qui soutiennent invinciblement sa renommée. Les services qu'elle a rendus sont considérables, et par là elle s'est toujours montrée digne des privilèges qu'elle tient de son origine et des accroissements qu'elle a reçus du temps. »

Tout était donc oublié : M. Guillaume usait de clémence après la victoire, et voulait effacer le souvenir des discussions antérieures, en faisant remonter jusqu'à l'origine même de l'École, inhérente à l'Académie, la source des progrès qu'avait stimulés l'application du nouveau système inauguré par le maréchal Vaillant.

Mais que serait l'École des beaux-arts si le jeune artiste d'avenir n'entrevoyait au delà, comme le but longtemps rêvé de ses efforts, son admission à la villa Médicis? Destinée à perfectionner l'instruction des lauréats du grand prix institué chaque année dans les différentes branches des arts, l'École de Rome subit aussi des vicissitudes. Son incontesta-

ble utilité l'avait feît respecter même en 1793 ; seule Torganisation de Colbert avait reçu le contre-coup de Tesprit révolutionnaire de la Convention. Mais quand la tourmente eut cessé, PEmpire, plus équitable, revint au système centralisateur. La direction, enlevée à l'agent de France à Rome, fut confiée de nouvèïiu à un artiste nommé par le gouvernement. Ce retour vers ce que l'ancien régime nous avait laissé de bien excita certains mécontentements de la part de la quatrième classe de l'Institut. On craignait que les œuvres des pensionnaires placés sous la tutelle d'un maître éminent ne restassent des pastiches sans verve et sans originalité. Les critiques prirent surtout de l'intensité lorsque , plus tard, M. Ingres fut nommé directeur. M. Raoul Rochette Paccusa d'imprimer à ses élèves un tour d'esprit uniforme, et se plaignit très-haut de sa personnalité absorbante. Ces reproches, qui dans des cas particuliers pouvaient avoir leur raison d'être, d'une manière générale n'étaient pas fondés.

« Il faut que celui qui apprend croie », écrivait, il y a deux siècles, François Bacon. Profonde vérité, sans laquelle l'art n'existerait pas. Q.ui pourra donc être initié s'il n*a la foi : la foi dans la nature qui inspire, la foi dans le maître qui enseigne ? Il faut que la parole vivifie les intelligences, qu'un souffle assez pénétrant réveille le génie qui s'ignore. Qu'estce donc qu'un chef d'école, sinon un prophète?

M. Ingres a prêché la croisade du dessin contre la couleur, et, parmi ses disciples, le plus grand de tous a été un croyant : Simart, qu'une mort rapide a enlevé dans toute la force de son talent, a parcouru bien des ateliers et profité des leçons de bien des maîtres, tant peintres que sculpteurs; mais aucun n'a exercé sur lui une influence comparable à celle de M. Ingres. Les œuvres en sont-elles pour cela moins éloquentes? Est-ce un plagiaire celui qui, dans un élan de conviction, s'écriait un jour? « Là oli Tâme n'entre pour rien,' je ne sais que faire? » Est-ce manquer d'originalité que de sentir son cœur profondément ému à la vue des immortels chefsd'oéuvre de Phidias, l'auteur du Jupiter olympien^ de la Minerve^ des Divinités du Parthénon ? L'école est-elle donc de trop, et ne faut-il plus apprendre ? Ou bien l'indépendance de l'artiste ne peut-elle s'accommoder que de médiocrités enseignantes? En ce temps sans égal dont le souvenir remplissait l'âme enthousiaste de M. Ingres, le Pérugina-t-il étouffé le génie de Raphaël ? Michel-Ange est-il resté l'esclave du Ghirlandajo?

La villa Médicis est le sanctuaire des futurs initiés. Au contact des chefs -d œuvre de la Renaissance et de l'Antiqui é, toute fraîche et riche imagination s'entr'ouvre comme une fleur aux rayons de la lumière du jour, et respire le parfum de beauté qui s'en échappe. A Rome, l'art eSt un sacerdoce

dont le directeur de TAcadémie est le grand prêtre, et Ton sacrifie en commun devant le Jugement dernier de Michel-Ange ou la Transfiguration de Raphaël. On y conserve avec un religieux respect les traditions des grands maîtres, et les plus célèbres artistes du siècle y ont révélé leur vocation.

Trêve donc aux critiques plus ou moins intéressées des esprits hostiles. Les excellents résultats qu'a donnés l'École de Rome ont amené l'établissement d'une nouvelle station artistique dans une contrée également favorisée. Sous le ministère de M. Rouland, une section des beaux-arts vint s'ajouter à rÉcole littéraire d'Athènes, et la Grèce compléta Rome.

Un dernier pas reste encore à franchir dans la voie des améliorations extensives. A côté de T Italie, de la Grèce, il y a d'autres étapes intéressantes à parcourir. La Belgique et la Hollande méritent assurément qu'on s'y arrête et qu'on les admire; il ferait bon vivre quelque temps en compagnie de Rubens et de Rembrandt. Qu'on fonde de nouvelles écoles à Anvers, à La Haye; un tel soin est laissé à l'avenir pour continuer l'œuvre du présent.

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