III. — LE SALON
Si le musée est à l'artiste ce que la bibliothèque est au savant, le salon est aux œuvres de son pinceau ou de son ébauchoir ce que l'imprimerie est à l'écrivain. Grâce aux expositions annuelles, tableaux, statues, plans et dessins d'architecture se produisent au grand jour, affrontant les regards de la critique et cherchant dans les suffrages d'un public éclairé la consécration de leur valeur. Les salons sont une des plus heureuses conséquences du système moderne de la publicité, cette garantie des peuples libres. Sous l'ancienne monarchie, il n'y avait que des membres de l'Académie de peinture et de sculpture qui eussent le droit d'y faire figurer leurs ouvrages. La Révolution effaça ce privilège avec bien d'autres; mais, s'emparant de l'idée première, elle lui donna les développements que comportait la saine application des principes de 1789.
Dès lors les expositions publiques reçurent, quant à leur périodicité et aux conditions d*admission, une réglementation générale, exclusive de toute exception. Bisannuelles jusqu'en i83o, elles devinrent annuelles sous la monarchie de Juillet, s'échelonnèrent de deux ans en deux ans avec la République de 1848, et furent rétablies chaque année par le second Empire.
La pensée qui avait dirigé le gouvernement dans son retour vers un mode plus fréquent de publicité se trouvait renfermée dans ces paroles prononcées .par le maréchal Vaillant à la distribution des récompenses pour le salon de 1868: « Grâce à cette heureuse innovation, disait le maréchal aux artistes, un contact permanent a été établi entre vous et le public, et, par une sorte de juridiction privilégiée, vous pouvez paraître à votre jour et à votre heure devant vos juges naturels. »
Les effets bienfaisants des expositions du Palais de l'Industrie s'étendirent progressivement à toute la France, faisant pénétrer jusque dans les régions les moins favorisées, avec le spectacle attachant du beau, les notions plus sensibles et plus exactes du ' vrai et du bien, qui en découlent naturellement. Plusieurs villes, prenant l'initiative, comme Lyon, Dijon, Périgueux, organisèrent de petites expositions locales, et popularisèrent ainsi, en les rapprochant de leurs compatriotes, des artistes, dont la gloire, par
le privilège de la naissance, devait rejaillir d'abord sur leur pays natal.
L'Europe elle-même devenait partie intéressée. Par le droit qu'avaient les artistes étrangers de concourir avec nos nationaux, elle se trouvait conviée aux rendez-vous fixés par le gouvernement français; et Témulation pacifique qui se dégageait de ce contact avait au moins l'avantage de ne laisser après elle aucune ruine, aucun désastre. Prenant modèle sur nous, elle organisait à son tour des expositions universelles où nous trouvions notre place, quelquefois même au premier rang.
Frappé du triomphe que remporta la France à l'exposition de Londres en i85i, le prince Albert couvrit comme par enchantement le sol de la Grande-Bretagne d'écoles spéciales de dessin pour relever le niveau artistique de son pays, et les heureux résultats obtenus à l'exposition internationale de Londres en 1862 donnèrent raison au système de la protection par PÉtat, et à l'organisation française dont le prince Albert s'était inspiré.
Une question extrêmement délicate, et dont la solution plusieurs fois essayée n'a jamais été à l'abri de tout reproche, se pose au sujet du mode d'admission au salon des ouvrages présentés par les artistes. Faut-il, comme en 1848, accepter tout sans exception, laissant au public le soin de faire lui-même justice de la médiocrité, du ridicule ou de l'incon-
venance de certains égarés? N'est-il pas plus raisonnable^ au contraire, d'exiger un contrôle préalable, attribué aux artistes eux-mêmes, et n'est-ce pas demeurer dans les voies de Péquiié et de la prudence que de faire juger chacun par ses pairs? Mais, même en se rangeant à cette dernière opinion, comment composer le jury d'examen? Sera-t-il le produit complet de Télection, ou une délégation directe du pouvoir? Adoptera-t-on, au contraire, un système mixte, et les membres du jury recevront-ils leur mandat, dans une proportion à déterminer, les uns de l'administration, les autres du suffrage des artistes? Et quelles seront les conditions du vote? La simple qualité d'exposant suffira-t-elle pour être électeur? Autant de questions, autant de difficultés.
Avant 1848, c'était l'Académie des beaux-arts qui prononçait sur l'admission des tableaux aux expositions annuelles. En 1848, suppression de tout examen; mais bientôt, en présence des graves inconvénients qu'entraînait une si complète liberté, on comprit la nécessité d'un jury d'examen, et ce furent les artistes eux-mêmes qu'on chargea de le nommer.
Aujourd'hui, l'État a repris sa part d'influence, et le jury est ainsi composé: pour les trois quarts, de membres tirés au sort sur des listes de noms choisis par les artistes, et pour le dernier quart, de
membres nommés directement par Tadministration.
Les mêmes jurés qui ont décidé de Tadmission des ouvrages sont également chargés de désigner les artistes qui se sont rendus dignes des différentes classes de médailles à décerner.
Entouré de ces garanties, le salon, tel qu'il existe aujourd'hui, demeure le vrai terme d'appréciation du mouvement artistique contemporain. Cest une sorte de thermomètre indiquant le degré de température de la région des Beaux-Arts ; et pour bien saisir les secrets de la floraison actuelle, il suffit de jeter un coup d*œil sur les deux plus récentes expositions , qui résument en elles les progrès et les défaillances antérieures.
Salon de 1874.
Quand s'ouvrirent pour la première fois, à un an d'intervalle, les portes des salons de 1874 et de 1875, on fut ébloui par la grande variété de ces œuvres dont les auteurs sont pour la plupart inconnus ou peu connus. Çà et là on retrouvait bien un Corot, un Cabanel, un Gérome, un Carolus Durand, mais perdu au milieu de tableaux d'un genre extrêmement
différent, dont quelques-uns cependant, malgré de grands défauts, recelaient des qualités de premier ordre, et méritaient par cela même, dans Tintérêt de Part, que les auteurs fussent plus particulièrement encouragés.
Reportons-nous donc en arrière, et pénétrons par la pensée, en i874et iSyS, dans les salles de l'exposition du Palais de rindustrie, fermées jusqu'au printemps prochain.
Ce qui frappait dès le début, c'était de n'apercevoir aucun tableau capital, saillant^ aucune de ces toiles qui n'admettent point la contestation^ vers lesquelles se presse la troupe d'élite, et qui font dire au public, en voyant une de ces peintures, qui sont comme une révélation : « Voilà un chef-d'œuvre! » Mais, en revanche, si aucune merveille proprement dite ne s'est manifestée, il y avait beaucoup de fort jolies choses, et un Champ de coquelicots, de Daubigny, plein de fraîcheur et d'éclat, a obtenu un succès très-mérité.
Du reste, notre école de paysage, justifiant sa nouvelle réputation, était incomparable cette fois, comme toujours. Au salon de 1874 particulièrement, nos paysagistes, tout en se faisant les imitateurs zélés de la nature, ont cependant cherché à dégager l'idéal de tous les détails pleins de convenance et d'exactitudedont ils ont enrichi leur sujet. Le Cimetière, de Daliphard, et le Clair de lune, de Corot, sont deux
charmants spécimens du genre. La précision, le fini de la composition, n'enlèvent rien à la rêverie profonde dont sont imprégnées ces deux œuvres, et Tâme du poète et de Tartiste semble vivre à travers ce feuillage d*une adorable couleur, et ces [hautes herbes qui reflètent dans les eaux transparentes leurs courbes élégantes et gracieuses.
Quant à notre école de figure, elle a paru s*étre préoccupée surtout de l'expression. La psychologie a inspiré les artistes et les a poussés dans une voie meilleure. Sans négliger la vérité, ils se sont montrés un peu moins les esclaves du réalisme, et la pensée y a gagné.
Que doit faire, en effet, le peintre de figures, tel que nous le comprenons ? 11 doit chercher à représenter une idée, et, pour cela, il faut d*abord en avoir une, ce qui n'est pas donné à tout le monde. 11 est beaucoup de gens, en effet, qui ont seulement étudié à fond Tanatomie, cette science qui nous fait connaître Tarchitecture du corps humain. Représentent-ils quelque personnage nu, quelque scène de l'antiquité grecque ou romaine, ils n'oublient aucun muscle, aucun tendon ; pour rien au monde ils ne négligeraient une veine, un pli de la peau, un de ces ourlets de la chair qui entourent les ongles. Dieu nous garde de leur en adresser le moindre reproche^ si ce soin méticuleux, si cette recherche, pour ainsi dire, de la petite bête^ ne leur fait point perdre de
vue l'ensemble ; mais malheureusement leurs figures sont froides, ne disent rien ; et pourtant tout y est d'une exactitude parfaite, il ne manque aucun détail, la couleur est bonne, le dessin correct; seulement l'âme est absente. On dirait des figures de cire. Le corps est merveilleux de réalité, mais la pensée n'y est point. C'est une belle imitation de la nature, mais une photographie plutôt qu'un portrait. Voilà ce que nous avait donné, dans une certaine mesure, l'école réaliste, les années précédentes.
Dans le Salon actuel, au contraire, les artistes se sont efforcés d'éclairer leurs physionomies de la lumière de l'intelligence; ils ont purifié la peinture; ils ont compris qu'elle devait s'adresser à l'esprit plutôt qu'aux sens; ils ont senti, en un mot, la place qu'ils occupaient dans la société, la mission qu'ils avaient à y remplir. Si quelques-uns seulement ont eu la puissance d'atteindre le but que doit se proposer la peinture, et qui est de moraliser les hommes, d'élever lame des nations par la dignité de ses spectacles, la plupart du moins ont employé tout ce qu'ils avaient de qualités, de talent, pour y parvenir. A ce point de vue donc, on peut dire, sans exagération aucune, que les Salons de 1874 et de 1875 devront occuper une place très-honorable dans l'histoire des arts.
Dans toute exposition des Beaux-Arts, le portrait
du chef de l'État est de rigueur. Au mois de mai 1 874, le grand salon du milieu au Palais de 1* Industrie était orné d'un portrait équestre du duc de Magenta, président de la République, passant une revue. Le sujet était sans doute bien choisi, mais l'exécution laissait fort à désirer. Il s'agissait sans doute d'une revue purement idéale, car aucun soldat ne se montrait à l'horizon. Il est vrai qu'un brouillard intense répandu sur toute la toile laissait à peine le maréchal se détacher sur son escorte brumeuse, et on le plaignait sincèrement d'avoir été obligé de sortir par un temps pareil. Mais quelqu'un qui méritait d'être plaint encore bien davantage , c'est ce pauvre M. Princeteau, l'auteur du tableau. Quelledrôle d'idée* il a eue de faire un cheval tel que les quatre fils Aymon s'y sentiraient complètement à l'aise! Et puis, pourquoi l'horreur de la nature l'a-t-elle poussé à fabriquer un cheval en bronze ou en zinc de la Vieille-Montagne ? A part des effets de couleur absolument manques, la figure du chef de TÉtatest assez ressemblante^ et sa pose au moins ne manque ni de naturel ni de dignité.
Tout à côté, et comme si le rapprochement eût été opéré à dessein, se trouvait la fameuse Charge du 9^ cuirassiers, de Détaille. Nous sommes à la bataille de Reichshoffen, le 6 août 1870. Le petit village de Morsbronn, à la gauche de l'armée prussienne, n'est qu'une longue rue bordée de vieilles maisons, dont
les toits qui surplombent semblent près de se rejoindre. Dans cette rue étroite, où l'on se sent étoufifer, oîi Tair manque, un régiment de cuirassiers se précipite bride abattue ; les escadrons succèdent aux escadrons, soulevant autour d'eux des flots de poussière. Des portes, des fenêtres, de chacune des ouvertures pratiquées dans les maisons, la fusillade jaillit. Mais tout à coup, au tournant de la rue, les cavaliers sont arrêtés par une barricade élevée avec des chariots renversés. Impossible de franchir l'obstacle, les chevaux, lancés à fond de train, viennent s'abattre contre cette muraille improvisée. C'est en vain qu'un des cuirassiers, placé sur le premier plan, fait signe à ses compagnons de rebrousser chemin ; il est trop tard : rien ne saurait arrêter cette trombe d'hommes et de chevaux. Sous les feux convergents de l'ennemi, ces malheureux vont tomber entassés les uns sur les autres, et le cœur se serre à la pensée d'un tel carnage.
Le tableau de M. Détaille manque peut-être un peu d'unité, mais les attitudes sont d'une vérité saisissante. J'ai songé involontairement, en regardant ce triste et brillant épisode de la dernière guerre, que ReichshofFen n'était en quelque sorte que le prologue du drame sanglant qui devait, pendant plus de six mois encore, se dérouler devant l'Europe impassible, et dont nous allions être les acteurs, et beaucoup des nôtres les victimes.
Dans ces derniers temps, les événements de la guerre ont fourni à nos artistes une série de sujets qui ont le don d'attirer la foule, car ils répondent à des émotions profondes, à des souvenirs, à des regrets i une communication intime s'établit bien vite entre l'artiste qui travaille avec son cœur et chacun de ceux qui, contemplant son œuvre avec tristesse, semblent y voir un hommage rendu à des morts chéris.
Dans cet ordre d'idées, le tableau de M. de Neuville, le Combat sur une voie ferrée (armée de la Loire 1870-71), a produit dans le public une vive impression. 11 faut avoir vu ces braves mobiles escaladant un talus qui supporte les rails du chemin de fer, et en haut duquel les Allemands disputent le terrain à un bataillon de chasseurs à pied. A la tête de nos braves enfants des départements est un jeune officier à l'œil enflammé, au geste hardi, qui montre à ses soldats la position de l'ennemi et l'efifort à faire pour le déloger. Les mobiles, la main sur la détente de leurs fusils, attentifs aux moindres mouvements de leur chef, grimpent avec ensemble sur la plate-forme du talus; aucun ne bronche, et leurs jeunes visages presque imberbes respirent le courage et l'abnégation.
M. de Neuville s'était déjà placé au premier rang des peintres militaires par sa toile Les Dernières Cartouches. Nous lui retrouvons encore les mêmes
qualités de style^ de soin dans les détails^ de finesse et d'expression. Ses figures sont d'une variété de types qui en fait de véritables trouvailles, et l'ensemble de l'épisode, peut-être un peu désordonné, n'en est pas moins traité avec beaucoup de chaleur et de passion. Voilà donc un bon tableau à tous les points de vue, et Ton doit des remercîments à M. de Neuville pour avoir fait revivre ainsi, avec sa palette, une des pages les plus touchantes de notre histoire d'hier.
La critique a placé bien au-dessous comme valeur, sinon comme intention, le tableau de M. Lançon intitulé Les Morts en ligne. Une rangée de soldats, fauchés sans doute par la pluie de balles des mitrailleuses, est étendue sur la terre, labourée par les boulets. C'est le soir, et les Prussiens viennent reconnaître le champ de bataille. 11 y a dans l'ordonnance du sujet, dans le ton général, une trop grande recherche de l'effet et une affectation de l'horrible qui froisse douloureusement le regard.
Et cependant, la foule n'est point demeurée indifférente à ce spectacle. Elle a cru voir, dans un de ces cadavres en haillons et les pieds nus, comme une protestation indirectecontre la coupable impéritie des rhéteurs qui ont eu la fatuité de vouloir diriger notre armée. Elle s est rappelée les usurpateurs qui, tranquillement enfermés dans leur cabinet de travail, pendant que nos troupes luttaient héroïquement
pour la défense du pays, se sont montrés incapables d'organiser la défense^ et n'ont laissé d'autre glorieux souvenir de leur passage aux affaires que celui de la trop célèbre fourniture des souliers à semelles de carton.
S'il est vrai que la peinture doive avoir pour but la rénovation morale des nations, M. Lançon a dû s'inspirer d'une semblable pensée. Ou je me trompe fort, ou l'impression immédiate qui se dégage de son tableau est un sentiment de profond dégoût pour tout ce qui ressemble à la guerre, dont les aspects poétiques disparaissent ici sous la hideuse réalité. Mais ce dégoût est accompagné d'une grande et terrible haine contre ces prétendus défenseurs de leur pays, exploiteurs du peuple, qui le trompent par leurs paroles vagues et mensongères, se nomment ministres, généraux, et ne rêvent d'occuper le pouvoir que pour y assouvir leurs appétits grossiers.
Pour épuiser ce que la peinture militaire offre de plus saillant et de plus caractéristique, il me reste à parler d'un Castellani, de deux Protais, d'un Dupray et d'un Du Paty.
L'épisode qui a inspiré M. Castellani est la charge d'un escadron du i" régiment de cuirassiers, qui tente de percer les lignes prussiennes après la bataille de Sedan. La composition de cette scène est très-émouvante. Trois rangs de cavaliers, ayant à leur tête le commandant d'Alincourt, et sur leurs
flancs les capitaines Haâs et Blanc^ les lieutenants de Maintenon et Garnier, autant de héros dont l'armée ne saurait perdre le souvenir, se précipitent au milieu des bombes qui éclatent^ des nuages de fumée qui aveuglent, sur des masses compactes qu'ils essayent en vain de rompre. Un lurco, monté sur un cheval dont le maître a disparu, leur sert un instant d'éclaireur. Il y a dans le feu de son regard une nuance de sauvagerie parfaitement rendue, et la rage imprimée sur son visage basané, encadré dans une barbe noire et pointue, lui donne une allure vraiment diabolique. La poitrine criblée de balles, et le sang prêt à lui sortir de la bouche, notre Bédouin cherche encore à se raidir sur son cheval, et semble défier la mort. Le dernier effort de cette poignée de braves ne peut amener, hélas ! de résultat sérieux; la bataille est définitivement perdue; le lieu tenant Théricourt et le capitaine d'état-major Mauzon de La Lande tombent grièvement blessés.
Si, dans ce tableau^ la pensée de Tauteur est dramatique et le dessin correct, les tons sont mous et la couleur négligée. Nous conseillons à l'élève de M. Yvon de s'occuper un peu plus à l'avenir du clair-obscur, s'il veut que ses œuvres trouvent une place importante dans l'histoire des progrès de la peinture moderne.
Il fallait que M. Protais exposât à son tour pour faire reparaître nos petits lignards, un peu effacés par
une abondance inaccoutumée de cuirassiers et de mobiles. Grâce à lui, les régiments de ligne se sont enfin trouvés vengés de Toubli oîi les autres peintres les avaient laissés. Ils sont toujours charmants, ces jolis militaires si coquets avec leur pantalon couleur garance, leur képi crânement posé sur Toreille, et groupés avec le soin méticuleux d*un maître de ballet. Dans son tableau Une Alerte, on ne peut s'empêcher d'admirer la bonne tenue des soldats. Propres, brillants, astiqués, ils sont prêts plutôt à la parade qu'à la lutte. Ou bien l'on attend le général qui doit passer la revue, ou l'on va se livrera l'exercice si utile de la petite guerre. C'est du moins ce que tout le monde croirait, si le livret n'indiquait autre chose, et si l'on n'apercevait là-bas, bien loin, quelques chasseurs à pied qui traversent au pas de course un petit bois, et rappellent la présence de l'ennemi dans le voisinage.
Son autre toile, intitulée Met:{^^ est une allégorie. Deux officiers contemplent la ville dite imprenable, et qui a cédé à l'effort des Prussiens. L'un, vieux, fatigué, lui jette un regard de tristesse et de découragement; l'autre, son fils sans doute, jeune Saint- Cyrien, à l'allure fière, vigoureuse, relève la tête avec énergie, et songe déjà à la revanche. Les personnages sont bien traités, avec distinction et poésie.
La Visite aux avant-postes sous Paris ^ de M. Dupray, montre des qualités sérieuses. Il y a surtout un effet de coup de vent très-réussi. Le général Ducrot et
l'amiral de La Roncière Le Noury s'avancent dans la neige, vers un cheval mort, dont la maigreur n'a d'égal que l'appétit des malheureux soldats qui accompagnent l'amiral. L'épisode est traité d'une façon très-pittoresque.
Quant aux Tirailleurs en avant ^ de M. Du Paty, ils ont une manière d'escalader un talus qui vous laisse rêveur. Que de leçons de gymnastique il leur a fallu avant de pouvoir monter ainsi sur un terrain absolument perpendiculaire ! En vérité, ces tirailleurs sont de merveilleux équilibristes!
Si, quittant les peintures de batailles, nous abordons les sujets religieux, nous nous trouvons en face d'une tendance dont il serait regrettable de voir propager les effets. Une des premières règles de l'art est assurément l'imitation de la nature, mais non cette imitation servile qui rabaisse la peinture au rang de la photographie ou du diorama. Ce qui nous intéresse, en effet, dans un tableau, c'est moins la reproduction exacte de l'enveloppe extérieure des corps que la manifestation d'une idée, d'un sentiment, qui s'adresse à notre intelligence, à notre cœur, et nous fait oublier un instant nos peines, nos chagrins, pour nous transporter, sur les ailes de la poésie, dans les régions célestes de l'idéal. Le Christ que M. Bonnat a exposé est un exemple frappant de cet oubli complet de l'idéal. Dans cette merveilleuse étude de réalisme, il y a une sorte de réminiscence de l'école espagnole des
Herrera, de Ribera, des Goya, de ces artistes enfin qui avaient, comme dit Voltaire, « le diable au corps » (mauvaise disposition d'ailleurs pour traiter un sujet religieux !). On ne peut s'empêcher, en effet, d'admirer sa touche emportée, sa brosse jeune, active, vigoureuse, les violents effets qu'il tire d'une continuelle opposition d'ombre et de lumière. Mais, s'il étonne par une fougue'de pinceau, une énergie de tons inimaginable, il n'enlève pas. Bref, il ne lui manque qu'une chose, le feu sacré. C'estTerreur d*un peintre de grand talent. M. Bonnata eu le tort de ne vouloir rien épargner à son Christ; il a représenté jusqu'aux marbrures imperceptibles de la peau, jusqu'à ces veines microscopiques qui effleurent l'épiderme. Il a dessiné les moindres articulations, les saillies, les creux, les torsades de chair rétractile qui couvrent l'omoplate et la clavicule, Pos des hanches et le crâne. C'est bien un squelette articulé et revêtu de muscles. Le corps, avec sa peau à papilles frémissantes, fait illusion; il a Tair de sortir du cadre. Seulement ça n'a jamais été Jésus crucifié. Qu'on supprime la couronne d'épines, il ne reste plus qu'un des larrons qui entouraient le Seigneur. La tête surtout, loin d'avoir l'expression divine qui convient au sujet, est d'une vulgarité choquante. Voilà assurément une fort belle étude de la chair souffrante, mais ce n'est pas le Sauveur mort sur la croix pour racheter les péchés des hommes. M. Bonnat n'a pas su extraire le caractère
dominant de son sujet; il est resté enfermé dans les liens du réalisme. Au lieu d'épurer son art pour en faire une œuvre de Tintelligence, il l'a considéré comme une œuvre de la main ; son Christ n'a été pour lui que la résultante d'un long commerce avec les cadavres, d'une dissection anatomique scrupuleusement étudiée.
On peut le voir aujourd'hui dans la salle des assises, au Palais de justice de Paris. C'est encore sa meilleure place, car il eût juré dans, une église, oîi la vue du corps d'un supplicié ne se fût guère accordée avec les idées pleines de mysticisme et de rêverie dont sont imprégnés nos dogmes religieux.
Combien je préfère les Premiers Pas^ du même auteur! Une paysanne romaine conduit, en le tenant sous les bras, son bambino tout nu. Quelle grâce naïve répandue dans ces deux physionomies de la mère et de l'enfant! Et comme cela est vrai de couleur, d'attitude, de belle humeur! La tonalité chaude et puissante de cette peinture réjouît le regard. On voudrait être le père de ce petit bonhomme, et pouvoir l'enlever dans ses bras pour embrasser sa bonne figure innocente et joyeuse.
Pour trouver à peu près l'antipode de Bonnat, il faut aller jusqu'à M. Humbert, qui a bien vu, lui, dans la Vierge (\\i\\ a exposée, la sainte femme et la mère du Sauveur. Nous sommes ici en présence d'un
tableau de premier ordre, dont le spectacle élève rame et la purifie.
Marie est assise de face, sur un trône que domine un dais élevé ; elle regarde avec fierté son fils, qu'elle tient sur ses genoux. Debout, à sa droite, saint Jean, les yeux fixés sur le Sauveur, le contemple avec une foi vive et résolue. 11 se dégage de cette toile un sentiment profondément religieux qui parle au cœur plus qu*à l'esprit. Cette physionofnie digne et réfléchie de la Vierge, la sérénité douce et angélique de ce beau front poli comme le miroir, ces yeux dont l'expression de majesté maternelle sied si bien à la mère d'un Dieu, tout concourt à nous donner la secrète intuition du beau et à nous ouvrir comme une échappée de vue sur l'infini. — La peinture religieuse aurait-elle donc enfin trouvé dans notre école moderne son apôtre?
M. Humbert, tout en s'éclairant des lumières de la Renaissance italienne^ a su rester lui-même, et il a donné à ses personnages une grandeur, une grâce, qui, unies à la précision des contours, à la gravité du style^ à la pureté du dessin, accusent des tendances spiritualistes qu'on est heureux de rencontrer par le temps d'athéisme qui court, et au milieu de l'invasion progressive du matérialisme.
Parmi les artistes qui ont aussi traité, au salon de 1874, les sujets religieux, citons M. Henner. Sa Madeleine dans le désert révèle un travail consciea<«
deux et un goût prononcé pour les études sérieuses. Elle ne rappelle en rien la Madeleine charnue de Rubens; c'est une jeune femme dont l'expression pensive, délicate et profonde vous ferait plutôt songer aux figures de Léonard de Vinci: de loin, il est vrai, car, malgré de grandes qualités, M. Henner n'a pas donné cette fois tout ce qu'on était en droit d'attendre de son talent. Le Bon Samaritain pas plus que la Madeleine dans le désert ne guffiront pour l'immortaliser, quoique le Bon Samaritain soit d'une plus grande sûreté de couleur, d'une vulgarité de types moins accentuée.
La Première Extase de saint Jean-Baptiste, de Cabanel, rompt la tradition des Zurbaran et des Lesueur, de l'école espagnole et de l'école française. Plus n'est besoin désormais de ces squelettes recouverts d'un peu de chair humaine, de ces corps maigres et desséchés des ascètes, ayant peine à comprimer leur âme opprimée et souffrante ; plus de ces yeux caves et exténués par la veille et le jeûne, de ces visages amincis et dont le ton livide semble un reflet des catacombes ! Nous avons changé tout cela ; non pas que nous soyons déjà parvenus à fabriquer des hercules en guise de saints, et des moines mendiants sous la forme de vigoureux gaillards : nous sommes encore. Dieu merci, à la période de transition. Nos saints ne ressemblent plus, il est vrai, au malheureux loup de la Fable, qui n'avait que les
08 et la peau ; la dîaphanéité des corps n'est plus de saison; la maigreur extatique choquerait trop le regard de nos gentilles demoiselles. D'autre part, ce serait faire preuve de bien mauvais goût que de les considérer dès maintenant comme les petits gommeux du passé. Mais il y a avec le ciel des accommodements, et le Saint Jean-Baptiste de Cabanel en est un exemple. C'est un beau jeune homme, le coude appuyé sur un rocher qui doit être en chocolat praliné, tenant à la main une croix qu'on prendrait pour la houlette d'un berger de Florian. Ce petit saint Jean vous a une façon de lever les yeux au ciel qui doit signifier assurément la contemplation des vérités éternelles et représenter la foi ardente du disciple de Jésus, mais qui, je le reconnais à ma honte, m*a eu Tair d'une déclaration adressée à quelque mignonne petite bergère qu'on n'aperçoit pas, et qui doit se tenir cachée coquettement derrière le rocher en chocolat. Cabanel, qui est un de nos grands maîtres, n'aurait-il pas donné dans un défaut qui s'appelle le maniéré en sculpture et le sentimentalisme en peinture?
Son pinceau, particulièrement mondain, ne s'accommode guère au style religieux^ et la belle figure de ce jeune et ardent saint Jean-Baptiste ne m'inspire qu'une confiance très-limitée dans la sincérité de ses conversions. Bonne couleur d'ailleurs^ attitude noble, toile intéressante, sinon grandiose, surtout
de la distinction, beaucoup de distinction, peut-être même trop de distinction !
M. Courtat nous a peint avec une bonne couleur, bien molle, bien flasque, dépourvue de vigueur et de fermeté, un pauvre diable attaché à un poteau, et qui figure Saint Sébastien^ martyr. Vous connaissez This toi re de saint Sébastien. Accusé d'avoir, dans plusieurs circonstances^ favorisé le culte des chrétiens, et chrétien lui-même, il fut arrêté sur les ordres de l'empereur romain Dioclétien. On l'attacha à un poteau, on lui perça le corps en mille endroits, puis on le laissa pour mort. Mais Irène, femme chrétienne, étant venue la nuit, accompagnée d'une autre femme, pour prendre le corps et l'ensevelir, le trouva vivant et le mena en sa maison, oîi il fut guéri en peu de temps. C'est là l'épisode que le peintre a voulu représenter. On est bien heureux de connaître un peu son histoire des martyrs, car, en vérité, sans cela, on n'aurait jamais su au juste si les deux femmes qui sont là, penchées sur le corps du malheureux jeune homme, étaient occupées à défaire les cordes qui le tiennent enchaîné, ou si elles ne cherchaient pas au contraire à resserrer les liens du patient. J'aurais pu ainsi porter un jugement téméraire, mais j'aurais eu pour complice M. Courtat lui-même.
Le Martyre de saint Laurent^ de M. Lehoux, est encore une œuvre qui manque d'expression et vous
laisse complètement froid. Et pourtant n'était-il pas possible de donner à cette figure un peu plus d'originalité? Tandis que saint Sébastien avait letempérement sérieux et énergique du soldat romain, saint Laurent avait Tesprit gouailleur. C'est lui qui, interrogé par le préfet Cornélius Secularis, plus idolâtre encore de l'or que des fausses divinités, et avide de savoir oti se trouvaient les trésors de rÉglise, répondit en lui amenant tous les pauvres auxquels il avait distribué des biens. C'est même à l'irritation causée au préfet par un tel affront que saint Laurent dut d'être déchiré à coups de fouet, puis étendu sur un gril de fer rouge et rôti peu à peu. Et, pendant ce supplice, demeuré incorrigible, malgré les épouvantables souffrances qu'il endurait, ne s'avisa-t-il pas de dire au préfet de la ville : a Faites-moi retourner ; » et ensuite : « Il est assez cuit, mangez-en » ?
Dans cette toile, où le martyr est un vulgaire portefaix, le peintre n'a songé qu'à étaler des corps et des attitudes. L'intérêt porte moins sur saint Laurent que sur ses bourreaux. Pour Tartiste comme pour eux, il s'agit de bien faire brûler le patient; et les bourreaux s'en acquittent d'ailleurs fort maladroitement : la fureur les égare sans doute, car ils se mettent littéralement dans le feu pour attiser les charbons ardents. Il faut également souhaiter à M. Lehoux de nous servir à l'avenir des raccourcis
qui le soient un peu plus. Qu'il aille donc, s'il en a le loisir, au Palais du Té, à Mantoue, dans cette Italie, la terre classique des beaux-arts, il y verra comment Jules Romains traitait les raccourcis! Qu'il aille surtout à Rome, dans la chapelle Sixtine, et qu'il s'inspire, s'il est possible, des œuvres de Michel-Ange, et il y apprendra peut-être la pureté du dessin, la justesse des contours; et tout le monde y gagnera, lui surtout !
Il m'est impossible d'admirer sans réserve le David tuant Goliath, de M. Delaunay. David est représenté de face, tenant de la main droite la tête énorme du géant qu'il a terrassé. Je veux bien reconnaître l'harmonie de la couleur, Thabile gradation des tons et des degrés de lumière, le goût dans l'arrangement et le groupement des personnages; mais on ne me fera jamais admettre que la figure d'un gamin de Paris soit le type idéal sous lequel nous devions nous imaginer David, poëte et roi. M. Delaunay a mal choisi son modèle; c'est un communard en herbe qu'il nous a déshabillé. Avec un peu plus de costume et un peu moins d'Israélites au second plan, nous aurions un épisode tiré d'une quelconque de nos révolutions : car elles ont eu toutes ce triste privilège d'attirer par l'odeur du sang et la vue du carnage, en même temps que les corbeaux en troupe, des femmes et des enfants, c'est-àdire la cruauté dans ceux chez qui elle épouvante le
plus. — Critiques de détail : Le sabre que porte sur l'épaule le jeune vainqueur est d'une longueur un peu démesurée. Il ne faut pas qu'on puisse croire, dans l'espèce, qu'il a emprunté le sabre de son père. De plus^ le malheureux Goliath est ramassé sur lui-même dans une attitude qui n'a rien de natureL Je sais bien qu'il est là étendu mort, mais n'est-ce pas précisément après la mort que la nature reprend ses droits ? Après les critiques de détails, les éloges du même genre : au lieu de nous montrer la plaie sanglante du géant, et de nous offrir le spectacle d'un décapité avec des chairs pantelantes, M. Delaunay a enveloppé son Philistin dans une immense couverture. Ce n'est peut-être pas ainsi que les choses se sont passées, mais je ne déteste pas de voir les répugnances d'un artiste à nous représenter des images pénibles au regard et à spéculer sur le sentiment d'horreur qu'elles inspirent.
Je n'en dirai pas autant du Massacre des AbencérageSy de M. Clairin. C'est une vilaine peinture,, toute remplie de notes criardes qui s'entre-choquent et laissent une impression malsonnante et désagréable au possible. Qu'on se figure une espèce de nègre, grand gaillard, placé au milieu de la toile dans une attitude assez belle d'ailleurs, et qui d'un geste nonchalant essuie le sabre dont il vient de se servir pour trancher la tête à plusieurs Abencérages, les insurgés de ce temps-là. Près de lui, dans un
sac^ sont entassés pêle-mêle les crânes, couleur pain <i*épîce, de ces malheureux, que la chronique désignait sous répithète de beaux, de discrets, de gentilshommes galants et bien élevés. Quelle transformation depuis la mort ! Combien ils sont affreux les tristes débris de cette puissante famille de Grenade, dont rinfluence portait ombrage aux Musulmans, et qui fut massacrée au palais de TAlhambra, à la suite de la fâcheuse découverte des amours d'un Abencérage avec la sœur du roi Abou-Hassan. Le sang ruisselle partout dans ce tableau, et un sang déjà décomposé.
Que de groupes se sont arrêtés devant cette toile, poussés par un sentiment de curiosité malsaine, mêlé d'effroi, assez semblable à celui que ressent le public des quatrièmes galeries lorsqu'il voit le poignard s'enfoncer dans la poitrine du traître!
D'aucuns disent que l'avenir appartient à la peinture à la façon de Regnault. Je n'y crois pas, depuis Clairin, pas plus que je ne crois à la musique de l'avenir, d'après Wagner. — On a appelé Clairin le clair de lune de Regnault. L'idée, juste au fond, ne me paraît pas exacte dans l'expression. Un clair de lune a un je qe sais quoi de doux, de vaporeux, de sentimental; c'est une rêverie charmante, un thème délicieux, sur lequel Corot a su composer un motif plein à'humour. La peinture genre Clairin, n'est plus cela; elle tire l'œil et le lasse; on est étonné dès
l'abord, mais fatigué bien vite. C'est un crépuscule aux lueurs rouges et sanglantes, qui n'est que la décadence du soleil et l'annonce de son agonie.
La part des critiques une fois faite, il convient de signaler certaines qualités. Le fond du tableau est d'une richesse de couleurs, d'un brio incomparable ; toutes les merveilles de l'architecture mauresque y sont adorablement rendues. Il n'est rien, en effet, qui inspire davantage le poëte ou l'artiste que ces délicieuses émanations du génie oriental, qui brille par la variété infinie des ornementations^ par la coloration violente mais harmonieuse des mosaïques, par la symétrie même au milieu de l'enchevêtrement, capricieux en apparence, des colon nettes, des rinceaux, des fleurons, des volutes et de ces mille figures fantastiques qui sont un des traits marquants du style arabe, en tant qu'il se distingue de l'art byzantin.
Dans un ordre d'idées différent, le Stabat Mater^ de M. Lazerges, a beaucoup plus de valeur. La composition en est très-émouvante, et l'expression de la douleur chez la mère du Christ y est parfaitement rendue. Voyez cette grande vierge, debout, enveloppée d'une draperie bleue, le front pâle, appuyée contre le corps de Jésus crucifié. Elle semble près de s'évanouir, et pourtant reste debout par Un effort suprême. L'auteur ne s'est-il pas inspiré de cette Romaine dont parle Corneille, qui tombe d'un
seul mouvement, comme une statue, et sVcrie:
Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.
Seulement la vierge vise moins à l'effet théâtral, sa douleur est plus chrétienne que stoïcienne. C'est une mère qui pleure son enfant, mais dont l'angoisse et le désespoir restent empreints d'une majesté divine, telle qu'il convient à la mère d'un Dieu.
En résumé, voilà une œuvre assez dramatique, toute moderne, il est vrai, mais qui agit profondément sur la sensibilité, comme certaines toiles d'Ary Scheffer.
A part quelques efforts louables, la plupart des sujets religieux que traitent des peintres sans conviction n'ont de religieux que le titre.
Ainsi, le Bon Pasteur ^ de M. MazeroUes, qui dénote une science suffisante de la couleur et du dessin, pèche par d'autres côtés, et particulièrement par le ton général: c'est lavé, léché, nettoyé, propret, délayé, uniforme et monotone. On n'aperçoit que des roses tendres, des bleus tendres, des jaunes tendres; toutes les teintes se fondent dans une tendresse de coloris insupportable. Il y a, entre le faire de M. MazeroUes et la grande peinture, la différence qui existe entre les vers de Siraudin et la vraie poésie. Cela sent le confiseur d'une lieue; et l'on cherche instinctivement si l'on n'a pas déjà vu des réductions
de ce Bon Pasteur sur les boîtes de dragées qu'on distribue pour les baptêmes.
M.J. P. Laurens n'était pas un inconnu quand il exposa au salon de 1874. Déjà il s'était fait remarquer par des œuvres qui dénotent une profonde entente de la peinture. Le Jésus guérissant un démoniaque^ qu'il a envoyé au salon de 1869, son Saint Ambroise et ses Vendeurs chassés du temple (1870), la Mort du duc d'Enghien^ si dramatique, si puissamment exécutée (1872), la Piscine de Bethsaïda^ de 1873, toutes ces toiles allient à la vigueur et à la sévérité du dessin la puissance et la justesse du coloris.
Dans le Saint Bruno refusant les présents de Roger, comte de Calabre^ exposé au salon de 1874, M. J. Paul Laurens se montre encore en progrès sur lui-même. L'idée morale contenue dans cet épisode, d'une grande simplicité d'ailleurs, avait déjà fourni un tableau de maître, dont tout le monde a dû voir au moins les reproductions. Il n'est personne, en effet, qui ne connaisse VHippocrate re- /usant les présents d'Art axer ces, La même pensée de désintéressement qui avait fait naître VHippocrate de Girodet, devait se retrouver dans la physionomie et dans l'attitude de saint Bruno. Seulement, le milieu venant à changer, le monde chrétien ayant remplacé le monde païen, il fallait, sans enlever de la fermeté à l^ensemble de la composition, lui don-
ner un tour moins âpre et plus onctueux. L'auteur n'était plus en présence d'un Grec à l'austérité théâtrale, et dont les mouvements sentaient la tragédie d'un Corneille ou d'un Racine ; il avait à nous représenter un moine au cœur plein de charité, dont le front devait refléter la bonté et sourire au suppliant, dont la bouche ne pouvait laisser échapper que des paroles de bénédiction, dont les yeux enfin devaient exprimer par la paix du dehors le calme intérieur. Il y avait là un nouveau sujet d'étude, une nouvelle manière de figurer le désintéressement. Dans VHippocrate de Girodet, on sent l'homme qui fait un effort sur lui-même pour résister à quelque mauvais désir ; son geste dramatique et quelque peu outré indique une lutte entre la belle et la bêtey entre l'âme et le corps, entre la soif des richesses et le patriotisme qui lui défendait de les accepter. Le refus de saint Bruno, ayant un tout autre caractère, exigeait du peintre des qualités spéciales. Comment M. J. P. Laurens s'y est-il pris pour rester dans la vérité du sujet? Le saint est entouré de ses religieux, debout sous le portail du monastère ; il rejette loin de lui jusqu'à la pensée même de pouvoir se laisser séduire par la vue des présents de Roger. L'habitude de la continence et la fermeté avec laquelle il a déjà refusé l'archevêché de Reims et toutes les dignités qui lui furent offertes par le pape Urbain II, qu'il avait aidé de ses travaux et de
son intelligence, il les retrouve dans la circonstance ' présente, sans lutte, sans efforts, et comme une chose toute naturelle et presque d'instinct. Les mains étendues en avant et la tête légèrement tournée de côté, le moine semble donner l'absolution aux envoyés du comte de Calabre et leur pardonner d'avoir osé venir troubler Thomme de Dieu.
Ce tableau brille surtout par l'harmonie et l'unité de la composition^ que Ton embrasse aisément d'un regard. Les figures des chartreux sont peintes avec une force et une réalité surprenantes^ et l'attention est bien attirée sur le personnage principal, sur saint Bruno, merveilleusement éclairé. On retrouve dans cette belle tête ascétique un sentiment religieux tout aussi profond que chez Lesueur, quoique le Saint Bruno de ce dernier, reproduit dans vingt-six sujets, soit plus incorporel, plus immatériel que celui de J. P. Laurens, qui est bien en chair et en os, et qui cache sous une robuste enveloppe une âme aussi ferme, aussi vigoureuse que la matière qui la retient prisonnière. Sec, nerveux, durci par la bise des Apennins et la brûlure de son soleil, ardent d'un feu intérieur, son visage respire cependant la placidité et la piété monastique. Les draperies qui couvrent les envoyés du comte Roger ont un peu de cette largeur et de ce jet abondant qui caractérisaient en Titien le peintre à la fois le plus riche et le plus simple. La clarté du ciel bleu illumine
le fond du tableau et concourt encore à faire ressortir les personnages et à leur donner un relief saisissant. Derrière une muraille pleine d'ombre, la cour développe au second plan ses files de colonnettes surmontées d'arcades et de petits toits en vieilles tuiles. Quand on regarde longtemps ce tableau, on croit avoir suivi les ambassadeurs du comte de Calabre dans ce lieu de recueillement et de silène:, et l'on a franchi à peine en imagination les portes de la Chartreuse, qu'on éprouve déjà une sensation toute nouvelle; on entre dans le détachement et la douceur de la vie abstraite; H volonté se détend, le tumulto intérieur s'apaise, on se sent devenir moine comme saint Bruno et ses religieux, et l'on comprend qu'au bout d'une certaine période de cet isolement, on soit comme le révérend père, et qu'on ne songe plus à l'existence d'un autre monde en dehors de ce petit nombre d'êtres également recueillis et silencieux au milieu desquels la vie s'écoule, comme un beau fleuve, dans le calme et la retraite.
Le Jeudi Saint de M. Pils, le regretté professeur de l'Ecole des beaux-arts, nous rappelle par la gamme très-douce des couleurs que cet artiste de talent s'est surtout illustré dans des grandes compositions traitées à la façon des aquarelles. La peinture n'a malheureusement pas montré à M. Pils tous ses trésors cachés; il ne lui a pas été plus facile d'en découvrir les secrets qu'il n'était facile aux Athéniens, apô-
très fervents du culte de Cérès, de pénétrer les mystères d'Eleusis. Néanmoins on ne peut trop critiquer l'œuvre d'un homme qui a eu d'aussi beaux états de services que M. Pils. Prix de Rome au concours de i838, il obtint des médailles de deuxième classe en 1846 et i855, des médailles de première classe en 1861 et 1867, la médaille d'honneuren 1861. L'empereur le nomma chevalier de la Légion d'honneur en 1857 et officier en i867. Enfin il devint membre de rinstitut^en 1868 et dirigea un atelier à TÉcole des beaux-arts.
Les têtes de ses moines dans le Jeudi Saint^ plus douces, plus élégantes que la tête de saint Bruno de J. P. Laurens, ne laissent pas que d'impressionner vivement par un grand caractère de mélancolie; et les physionomies de ces enfants du peuple à qui les moines sont en train de laver les pieds, selon l'usage reçu dans les couvents d'Italie à pareille époque, expriment bien Tétonnement mêlé de reconnaissance.
Il existait au Salon de 1874 une Judith de M. de Gironde que je n'aime pas beaucoup. On est rebattu des Judith, des Holopherne, des Jahel, des Sisara et de tant d'autres personnages fort peu intéressants et qui ne servent que de prétexte pour chercher dans les contrastes, dans de brusques oppositions de couleur, des effets souvent manques. Si encore M. de Gironde s'était inspiré d'AUori Cristoforo, élève de Cigoli, imitateur du Corrége, qui, ayant à peindre
le même sujet, en profitait pour exprimer avec le pinceau les malheurs et les tracasseries qu'il éprouvait dans son ménage, et qui donnait à Judith les traits de sa propre femme, à la suivante, cachant dans un sac la tête du général assyrien, la physionomie de sa belle-mère, et ne craignait pas de se représenter lui-même sous les traits d'Holopherne décapité! Peutêtre la plaisante idée de l'auteur m'eût-elle alors arrêté un instant. Mais il n'en a rien été : ce sont bien toujours les mêmes personnages ; seulement Judith est si peu jolie, si peu agréable au regard, qu'on ne s'explique guère l'idée qu'Holopherne a eue, dans son aveuglement, de la retenir à dîner sous sa tente. Quand on se laisse prendre aux-charmes d'une juive, au moins faut-il qu'elle en ait; et la veuve de Manassès, loin de figurer ici l'ange de l'assassinat, comme dirait Lamartine, ne ressemble qu'à une affreuse mégère au type bestial et commun. Maintenant, il faut le reconnaître, Holopherne n'était peut-être pas très-délicat dans ses goûts. Quant à la négresse qui jouait chez Cristoforo le rôle de sa belle-mère acariâtre, je l'ai déjà rencontrée aux Champs-Elysées, remplissant les fonctions de bonne d'enfants et promenant les petites filles de quelque original gentlemen.
Un autre artiste qui a également la spécialité des sujets tirés de l'Ancien Testament, M. Thirion, l'auteur, lui aussi, d'une Judith plus estimée que ne le
sera jamais celle de son confrère en peinture, a remonté jusqu'aux sources delà Genèse et nous a exhumé un autre épisode également usé^ celui de Rébecca à la fontaine. Tout le monde connaît cette simple histoire : Abraham, voulant marier son fils Isaac, âgé de quarante ans, envoie en Mésopotamie, le pays de ses parents, Eliézer, son intendant, pour tâcher de lui ramener une bru. Le vieux serviteur d'Abraham quitte donc son maître. Mais, harassé, fatigué à la suite d'une longue marche à travers les sables brûlants de l'Asie, il s'arrête dans une oasis, non loin de la ville de Nachor, et rencontre auprès d'une fontaine une jeune fille qui puisait de Teau. Cette jeune fille, qui n'était autre que Rébecca, descendante de Bathuel, et petite-cousine d'Isaac, apercevant le pauvre voyageur, prend pitié de lui et lui offre de boire à même son vase. Éliézer accepte, et, tout en étanchant sa soif, il considère avec attention les beaux yeux de Rébecca et trouve qu'elle serait un parti très-honorable pour le fils de son maître. Or, comme les choses se passaient à cette époque fort convenablement, quoiqu'on en fût à peine à renfancederart,levieux serviteur d'Abraham fait une demande en règle, parlant au nom de son maître, obtient une réponse affirmative, et emmène Rébecca ; huit jpurs après, Isaac épousait en légitime mariage, avec l'agrément des grands parents, sa charmante cousine; et il en eut deux enfants, Ésaû et Jacob, rendus célè-
bres par Thistoire d'un plat de lentilles. Dans cet épisode, si simple et si rabâché, M. Thirion a eu le mérite de rajeunir les types sans cependant s'écarter de la vraisemblance et des traditions admises. C'est bien un peu la Judith de 1873, qui est redevenue la Rébeccade 1874. Mais j'aurais tortdem*en plaindre, car j'aime mieux voir deux fois le même joli visage, la même grande et svelte personne, que de regretter la première en regardant la seconde. Les poses, les gestes sont très-gracieux, Éliézer est bien ce vieux domestique si attaché à ses maîtres, qui fait presque partie de la famille, comme on en trouvait encore quelques-uns dans l'ancien régime, comme on aurait bien de la peine à en découvrir aujourd'hui. Enfin, le fond est très-soigné et complète bien l'ensemble. Les chameaux, les cactus, les palmiers, le ciel d'un bleu profond, tout est habilement disposé et placé de façon à faire valoir la perspective et les dégradations de lumière. C'est le tableau d'un peintre d'imagination.
Parlerai-je de la Fuite en Egypte^ de M. Vetter ? Sa' très-petite toile, avec des personnages microscopiques et un horizon sans bornes, figure assez bien l'immensité des sables du désert, s'étendant à perte de vue. Il y a un clair-obscur très-réussi, et un degré général de clarté sur lequel se détachent en ombres légères les petits personnages de la Vierge, de l'Enfant Jésus et de saint Joseph.
Un bon point à M. Cordîer, pour son Baptistère de sainte Justine, à Padoue. Des détails bien rendus, une touche fine et délicate. Les murailles blanches, les reflets bruns des boiseries, les plis tombant des capuchons et des robes de moines, le bruissement des pas que l'on croirait entendre, tout cela éveille dans Pâme des sensations vagues, indistinctes, qui ne manquent pas d'un certain charme.
M. Cleyre, le célèbre artiste, « le peintre-poëte », comme on l'appelait, mort si brusquement, il y a un an, de la rupture d'un anévrisme, en visitant l'exposition des Alsaciens-Lorrains, nous a laissé quelques bons élèves, parmi lesquels il faut citer en première ligne M. Monchablon, l'auteur des Quatre Evangélistes. On retrouve dans ses cartons pour fresques la simplicité et la variété des attitudes, la noblesse du style, l'élégance du dessin, toutes les qualités enfin qui distinguèrent les Funérailles de Moïse, exposées en 1869, et qui en firent un des meilleurs spécimens de la peinture religieuse de cette époque.
L'ampleur, la largeur d'exécution, par lesquelles brillent les Quatre Evangélistes^ nous ont rappelé de fort beaux panneaux exécutés par la même main aux Camaldules d'Yerres, dans le délicieux cottage de M. Henri Chevreau. Les constants efforts de l'artiste pour se rapprocher de la manière de Michel-Ange lui ont valu une deuxième médaille, et la critique tout entière s'est associée à cette marque d'encouragement
décernée par le jury, se félicitant de voir les rares défenseurs de la grande peinture trouver encore un appui tutélaire chez leurs maîtres naturels.
Il y a en peinture, comme en littérature, des classiques et des romantiques. Si M. Monchablon peut être rangé parmi les classiques, M. Gustave Doré doit être considéré comme un des chefs de l'école romantique. Il y a peut-être des peintres qui savent mieux varier les couleurs, mais il n*y en a guère, à coup sûr, qui aient plus d'imagination. C'est une qualité rare chez les artistes que l'invention; elle est rare même quelquefois chez les grands maîtres. Or M. Gustave Doré a précisément cette qualité; son esprit est essentiellement souple et inventif, et s'il est par moments tombé dans la bizarrerie et Texcentricité, il a toujours fui cette plaie, capable d'engendrer le spleen, la banalité.
Plein d'indépendance et de passion, il est l'opposé de M. Blanchard, peintre correct, sans aucune originalité, et qui, dans son tableau d'Hylas entraîné par les Nymphes, semble avoir peint à peu près comme le perroquet parle, répétant des mots appris, mais sans leur donner les inflexions de voix qui animent le langage, les accents qui partent de Pâme pour s'adresser à l'âme, sans leur donner, en un mot, l'expression. M. Gustave Doré, au contraire, ne ressemble à personne. Ses qualités comme ses défauts sont bien à lui. Il ne les a point emprunté^
ig.
à autrui; il les a créés lui-même. Dieu me garde d'en faire une des gloires les plus complètes de l'art contemporain : ses tableaux sentent beaucoup plus le dessinateur que le peintre, et ses plus belles inspirations sont souvent entachées de mauvais goût; mais il est de ceux qui pourraient bien dire avec le poëte, en ayant le sentiment de leur personnalité :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
Or c'est par le temps qui court un titre sérieux que d'être soi, et j'avoue, pour ma part, qu'il m'est impossible de ne pas admirer la toile intitulée Les Martyrs chrétiens, qui m'a parue superbe d'effet, de poésie, de grandeur. Nous avons devant nous l'amphithéâtre de Flavien. C'est le soir, les gradins sont vides ; l'empereur, les sénateurs romains, vêtus de leurs augustes laticlaves, les prétoriens, le peupleroi, ont quitté le cirque. Tout est rentré dans le silence. Les matrones, et jusqu'aux Vestales^ qui se délectaient tant du spectacle du crime et de la mort, ont déjà, depuis longtemps, regagné leur demeure. L'air ne retentit plus du cri poussé par les païens forcenés : Toile impios ! Seul le grondement sourd des lions rassasiés résonne dans l'arène. Au milieu du cirque, entassés pêle-mêle, sont les cadavres des malheureux chrétiens, livrés
— ij5 —
comme une proie vivante aux bêtes féroces^ et dont la courageuse agonie a dû soulever^ pendant tout le jour, des tempêtes de gaieté et exciter les convulsions du rire de Gisar et de ses affranchis. Les lions s'agitent au milieu de ces lambeaux de chair humaine. Les uns non rassasiés, non assoupis, mais furieux, atroces, avides, cherchent encore quelque chose à déchirer; les autres, alourdis, repus, soûls du sang des chrétiens, s'étirent sur le sable humide et bâillent effroyablement. C'est un spectacle saisissant d'horreur, qui fascine. Mais, oti la réalité cesse et où la poésie commence, c'est dans cette descente des anges de la mort, qui s'abaissent sous un ciel brillant d'étoiles, et viennent recueillir les âmes des martyrs.
Il est difficile de concevoir d'une façon plus grandiose un sujet plus émouvant. Au point de vue de la couleur, M. Gustave Doré a peut-être un peu trop abusé du bleu. Mais il ne faut pas le chicaner pour si peu de chose. Guide a bien adopté la teinte blanche, le gris argenté, le gris ardoisé, peignant tout en pleine lumière ; Caravage avait bien la spécialité de faire noir, brun, charbonneux, terreux, peignant tout dans l'ombre opaque; il nV a rien d'étonnant que Gustave Doré ait aussi sa manière, et qu'il ait épuisé dans son tableau toute la gamme des bleus, variant à l'infini, et très-brillamment, les tons et les degrés de lumière.
— tyô —
En résumé, c'est une toile fort intéressante, qui nous sort du rabâchage, de la mode et du convenu.
Les peintres de décadence ont leurs fanatiques. Il existe de Tautre côté de l'Océan un peuple d'amateurs qui se passionnent pour les Bouguereau. Au Salon de 1 874, ils avaient le choix entre ï Homère et son guide, la Charité, les Italiennes à la fontaine.
Ce doit être un bien aimable homme que M. Bouguereau^ si Ton en juge par sa peinture. Tout ce qu'il fait a un suprême cachet d'élégance. C'est brillant, lustré, lavé, et d'une coquetterie pleine de séductions. Est-il possible de montrer sous un jour plus charmant l'image de la Charité? Imaginezvous une adorable femmequi allaite deux chérubins. Beau jeune homme, méfiez-vous de cette délicieuse Napolitaine. Je ne sais pourquoi, mais je ne crois pas beaucoup à une charité m'apparaissant sous des dehors aussi mondains. Je ne vous conseillerai pas non plus de vous attarder trop longtemps près de la . fontaine où puisent ces ravissantes jeunes filles italiennes. Prenez bien garde : le premier pas, hélas! se fait sans qu'on y pense.
Quant au grand poëte Homère conduit par son guide, j'avais bien envie de lui dire : « Passez, mon bonhomme, on vous a déjà donné; » mais les beaux yeux de la Charité, qui me regardaient mélanco-
liquecnent, m'ont empêché de commettre cette irrévérence.
Les révolutions qui ont labouré le sol de la France ont bien affaibli le sentiment des beautés de Tantiquité historique et religieuse II importe cependant d'arrêter les progrès rapides de Tindififérence pour la grande peinture; et c'est à diriger vers les sommets que doit tendre principalement l'enseignement de rÉcole des beaux-arts.
Nous sommes loin, en effet, de ces temps pleins d'une foi ardente, oti les maîtres de la peinture religieuse s'enfermaient, comme Fra Angelico, dans un couvent, pour vivre en communion plus intime avec les divins modèles dont ils cherchaient à s'inspirer. A cette époque, la peinturé n'était pas un moyen d'arriver à la fortune ; on payait moins l'artiste, mais on l'honorait davantage, on ne s'étonnait pas d'entendre un souverain s'écrier : « Le Titien mérite d'être servi par César. » Heureux âge, oli l'artiste, loin de faire du métier, travaillait par vocation, sans se préoccuper des succès personnels et des critiques du public ! C'était un croyant qui mettait toute son âme dans ses tableaux ! Peut-être avait-il moins de coloris, moins d'habileté de pinceau, moins de savoir-faire; il pouvait moins bien connaître la réalité, mais il devinait mieux l'idéal. Le doute n'avait pas encore couvert le monde entier, comme une tache d'huile, pénétrant jusque dans les
replis cachés de notre cœur. Voltaire n'était point né. Le soleil, un instant éclipsé dans les âges de barbarie, répandait sa lumière féconde sur notre pauvre argile. Une aurore d espérance et d'avenir venait de se lever; le monde avait une seconde Jeunesse, et cette seconde jeunesse, si brillante de vigueur et de poésie, ce siècle qui enfanta tant de merveilles, on Pappelait par cela même la Renaissance. On rencontrait alors des hommes comme le Pérugin, comme Raphaël, comme le Vinci, comme Michel-Ange, qui, croyant à quelque chose, cherchaient à atteindre les plus pures visions mystiques; leurs œuvres n'étaient point destinées à quelques riches Anglais, collectionneurs par mode plutôt que par goût. Les peintres ne se servaient de la matière sensible et des formules admises qu2 pour purifier Part en Tembellissant. Leur langage ne s'adressait pas seulement à ce monde au milieu duquel ils vivaient; s'élevant au-dessus des misères de l'humanité par l'indépendance du cœur, par l'émancipation de l'intelligence, ne reconnaissant d'autres liens que ceux de leur inspiration et de leur conscience, ils s'efforçaient partout et toujours de figurer l'insondable et ineffable au delà. Aujourd'hui, que nous reste-t-il? la ferveur et l'enthousiasme se sont envolés comme de blanches colo-iibss, vers les régions éthérées d'où elles nous étaient venues. Il n'y a plus qu'une croyance, qu'un culte qui ne soit pas près
de s'éteindre^ le culte du veau d'or. Appelez-vous Cabanel, Pils, Bonnat, ou simplement Lazerges, Mazerolles, vous avez perdu les traditions du style pieux. On ne voit plus jaillir l'étincelle divine de vos vierges, de vos christs. Vous avez cherché votre Dieu^ vous ne l'avez point trouvé.
Pour aller jusqu'aux citux il vous fallait des ailes ; Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.
Il n*est personne qui ne connaisse ce qu'on appelle dans les lycées Télève fort en thème : c'est un garçon attentif, studieux, la tête bourrée de formules latines dont il sait faire son profit à l'occasion. Malheureusement, la conséquence d'une si grande force en thème est souvent une insigne faiblesse pour les vers latins. L'imagination, « cette folle du logis », quand elle n'est pas tout à fait absente, n'apparaît guère qu'au second plan. Ce qui frappe tout de suite, c'est la correction. Ce qui fatigue, c'est qu'il n'y a rien à admirer ou à critiquer. C'est d'une régularité qui donne froid; l'élégance même, s'il y en a, est de commande. On dira bien d'un élève qui réalise de telles qualités : a voilà un piocheur », mais on ne songera jamais à l'éclosion d*une belle intelligence.
Qu'on n'aille pas croire d ailleurs qu'il n'y a que les lycées pour avoir le monopole des élèves forts en thèmes; l'École des beaux-arts a aussi les siens^ et
M. Blanchard en est un exemple frappant. Voyez son Hylas entraîné par les Nymphes. Si vous n'y trouvez pas le plus petit oubli des règles de l'école, vous n'y découvrirez pas non plus l'étincelle qui tranforme et qui idéalise tout. Il faut faire ici un grand effort sur soi-même, pour arriver à se figurer Hylas étendu sur la rive du fleuve Ascanius et doucement attiré par les naïades à l'œil glauque. Pendant longtemps j'ai cru être en présence d'un garçon boucher se laissant gauchement glisser d'un arbre dans les prés fleuris qu'arrose la Seine, au milieu de jeunes demoiselles, légèrement vêtues, qui n'ont jamais joué le rôle de naïades que le soir, dans quelque féerie des théâtres de la Gaîté ou du Châtelet. A l'heure qu'il est, je ne suis pas encore bien sûr du contraire. En tous cas, si j'en juge par ce que j'ai éprouvé moi-même, je ne conseillerai jamais à mes amis de regarder trop longtemps ce tableau^ . sous peine d'être pris, au bout de quelques instants, par un de ces sommeils lourds et profonds tels que savent en donner les tisanes de pavot.
En résumé, si M. Blanchard ne veut pas s'élever plus haut dans ses conceptions artistiques, je lui prédis à son tour le sort d'Hylas. Semblable au compagnon d'Hercule^ il se laissera entraîner, aussi maladroitement, par des nymphes de troisième ordre, qui le noieront cette fois dans les eaux du Léthé ; et ce ne sera plus Hercule qui le pleurera, mais bien tout
le monde des amateurs, quî avaient le droit de mieux attendre des qualités sérieuses de son esprit, et de se montrer difficiles pour un jeune artiste que chacun sait doué d'excellentes qualités.
Le portrait du Jeune*** ^ du même auteur, est bien naïvement et bien gentiment posé. Quant à son Hérodiade, c'est, assurément, la sœur des nymphes de tout à l'heure par l'ennui qu'elle vous cause.
Etes-vous embarrassé pour le sujet d'un tableau, faites comme M. Bin, l'auteur d'une Vénus qui semble obtenue par le procédé de la décalcomanie.
Ouvrez un volume quelconque de poésie, les œuvres d'Alfred de Musset, par exemple, et lisez dans Roi la ces tro's vers si connus :
La Vénus Astarté, fille de l'onde amène, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.
Immédiatement vous prenez votre pinceau, et vous charpentez une jeune fille « dans le simple appareil d'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil ». Comme il s'agit d'une déesse, vous n'avez pas à vous préoccuper de l'équilibre, et vous faites, de par droit divin, tenir votre Vénus debout sur une vague qui déferle. Ayez soin d'accuser à peine les teintes pour donnera votre apparition les nuageuses apparences du rêve. Enfin, arrondissez légèrement les bras audessus de la tête de la déesse, et laissez glisser entre
les doigts les nattes épaisses de ses longs cheveux blonds : vous obtenez ainsi une Vénus Astarté, qui secoue les larmes de sa mère. Ce n'est pas plus difficile que cela. Après quoi, vous me direz peut-être que les chefs-d'œuvre ne se font pas ainsi. Je vous répondrai que je suis de votre avis, et que ce qui m'a surtout paru beau dans cette toile, ce sont les vers qui Tont inspirée, si l'on peut encore voir de l'inspiration dans cette grande fille, blonde des pieds à la tête, et froide comme Tonde amère d'oîi elle vient de sortir.
Cependant, et pour rester dans la vérité des appréciations, je ne demande pas mieux que de reconnaître une certaine souplesse dans les lignes, de la simplicité dans les couleurs, et cette largeur de pinceau qui fait de l'œuvre de M. Bin une des plus satisfaisantes expressions de l'art décoratif. Mais c'est tout, et je ne trouve rien de plus à en dire.
« Salut, souveraine déesse à l'arc divin, qui, montant lentement dans le ciel étoile, répands autour de toi ta blanche clarté ! »> Cette prosopopée, s'adressant à la lune, autrement dit à Séléné, est tirée de l'Anthologie grecque. Quant au délicieux tableau qui représente la chaste déesse et dont ces lignes de TAnthologie sont, en quelque sorte, l'épigraphe, il est tiré tout entier du cerveau rêveur et studieux de M. Machard. A la bonne heure, voilà bien ma déesse, telle que je la vois en rêve, impalpable et nuageus", pâle
comme la lune, qu'elle personnifie, vaporeuse comme le nimbe qui l'enveloppe. Assez longtemps on avait contemplé la sœur d'Apollon sous les traits de Diane chasseresse avec ses grands lévriers; il était donné à un jeune artiste plein d avenir, pensionnaire de Rome^ d'avoir la hardiesse et le talent de rompre la tradition, et de nous figurer l'amante d'Endymion allongeant son beau corps courbé en forme d'arc, et dont les teintes à peine nuancées rappellent les ravissantes apparitions de l'astre nocturne. On a reproché à M. Machard, précisément, ses couleurs effacées, et on a prétendu que sa Séléné ressemblait à une peinture sur faïence. Aurait-on mieux aimé, par hasard, quelque déesse flamande, à pulpe lymphatique et sanguine, au tempérament vigoureux, la figure nourrie de roses, comme les têtes de Rubens, plus femme que déesse, plus courtisane que vierge? M. Machard n'a pas été de cet avis, il a préféré le rêve mystique, la sensibilité fine à la force active, au targe épanouissement des sens, la poésie du sentiment intime à la Jouissance extérieure. Il lui a semblé que la blancheur délicate d'une chair légèrement imprégnée de lumière rentrait mieux dans son sujet que s'il s'était complu à peindre une carnation splendide et des chairs toutes frémissantes de la rouge ondée du sang qui monte et descend dans les veines. Et puis, qui sait s'il n'a pas été le premier à croira à la divinité de sa Séléné, et s'il n'a pas craint de la faire trop
femme, de peur d'en devenir amoureux, comme Pygmalion de sa Galatée. Il s*est défie de « cet être ondoyant et divers » et il n'a pas voulu animer par trop son ébauche. Aussi s'est-il contenté d accuser quelques courbures pleines d'une douceur et d'une grâce vraiment divines^ et il a donné à Séléné le ton sobre et presque terne de la fresque, pour la rendre plus chaste encore.
Telle qu'elle est, la Séléné de M. Machard nous plaît infiniment, et nos yeux ne peuvent se lasser d'admirer ces formes si pures, si délicates, d'un co loris si tendre et si exquis. Il ne se peut rien imiginer, en eff^t, de plus suave ni de plus délicieux que cet adorable sujet de plafond, plein à la fois de naturel et d'originalité. Je voudrais connaître le boudoir oti viendront s'épandre les lueurs mystérieuses qui servent d'auréole à la blonde Phœbé^ et ressembler au berger carien à qui les regards de la déesse devaient donner l'immortalité.
Pour réaliser, dans une certaine mesure, son révc d artiste, M. Machard a peint dans une gamme très-douce la Séléné, qui s*élève dans les cieux, laissant flotter aux vents des nuits ses beaux cheveux pâles, tenant d'une main le disque de la lune, dont la partie lumineuse dessine un arc, tandis que de l'autre main, repliée sur la tête, elle vient de lancer une flèche dans l'espace éthéré. Encore une fois, cette œuvre dénote un sentiment profond d.* l'art,
et qui sait si M. Machard ne sera pas un de ces amants de la peinture dont parle Michel-Ange, quand il dit que la peinture est une muse jalouse, voulant qu'on se livre à elle sans réserve, sans partage?
Le monde païen était d'une richesse et d'une fécondité vraiment extraordinaires. A côté des dieux et des déesses, il y avait les demi-dieux, tels que les faunes, les satyres, et la troupe folâtre et légère des nymphes, telles que les naïades, les dryades, les napées, les ménades, etc. Parmi les demi-dieux, les satyres, qui ne figurent, paraît-il, que des orangsoutangs idéalisés, venus des Indes à la suite des conquérants, sont encore les personnages sur lesquels les légendes asiatiques nous ont laissé le plus de notions. Ainsi , on les représentait comme de petits hommes velus, avec des pieds de bouc, la tête ornée de cornes de chèvre, et les oreilles pointues, aures acutas y selon l'expression d'Horace. D'une grande agilité, forts autant que violents et lascifs, ils passaient leur vie à danser, à boire ou à poursuivre les nymphes. Aucune contrariété , pas de préoccupation, sachant se gouverner tout seuls, ils vivaient ainsi au nombre de trois mille (d'après Hésiode) et pendant des milliers d'années. Jamais la moindre révolution ne venait troubler leur quiétude, ils avaient même les uns pour les autres certains égards, et on n'en voyait pas maltraiter leurs
collègues. Telles étaient leurs qualités. Leurs dé^ fuuts (car ils en avaient) consistaient surtout à tourmenter les pauvres nyinphes, qu'ils rencontraient au bord des flots murmurants, aux sources verdoyantes des fleuves. Néanmoins ils se constituaient quelquefois en famille^ et se reposaient alors dans un nid d ombre et de feuillage, comme d'honnêtes bourgeois, élevant leurs enfants dans le respect des habitudes établies, et les menaçant, s'ils ne voulaient s'y conformer, de les faire descendre au rang des humains, cette race mauvaise et pervertie, qu'ils considéraient comme des êtres déchus, descendant du grand révolutionnaire Prométhée. Bref, ceci se passait dans Tâge d'or, et cet heureux temps, qui ne dura, hélas! que trop peu, a inspiré un jeune peintre de Técole moderne et lui a fourni le sujet d'un tableau intitulé : Une Famille de satyres.
Le père, un vigoureux satyre, tient sur ses genoux son fils, qui souffle dans une double flûte, pendant que sa mère, langoureusement étendue sur des peaux de béte, ronde et rieuse, regarde avec joie son fils, qu'elle trouve beau, et dont les manières enfantines et la bonne humeur la rendent toute fière. Le jury a décerné à M. Priou une première médaille pour ce charmant tableau ; et c-était justice.
La Bacchante jouant avec un Satyre^ d'une touche pleine de finesse et de grâce, a également valu une médaille à M. Gervex, son auteur. Dans
une solitude champêtre, le satyre et la bacchante se tirent mutuellement les cheveux. C'est peutêtre une distraction un peu enfantine, mais la mignonne petite nymphe, aux formes arrondies, onduleuses et régulièrement épanouies, s'abandonne d'une façon à la fois si mutine et si tendre qu'on n'a vraiment pas le droit de s'en plaindre, et personne du reste ne s'en est plaint, ni parmi le public, ni parmi les jurés.
On a trouvé hardi M. Pousan-Debat d'avoir ose, après les grands maîtres, peindre Adam et Eve prosternés devant le cadavre d'Abel. Peu de couples ont été aussi mal assortis. Adam a vingt ans de plus que sa femme, et Eve n'a jamais été la mère de ce jiune homme, qui a trouvé moyen, en mourant, de prendre une pose des plus gracieuses. Eve est fort touchante d'affaissement. On ne voit pas son visage, plongé sous ses cheveux blonds. Le dessin du corps est un peu rond, mais souple et moelleux. L'ensemble révèle un pinceau assez élégant, un vif sentiment de l'harmonie des couleurs. Enfin, d'une belle matière à mettre en vers latins, M. Pousan-Debat a su tirer un agréable tableau.
Un jour, sur les coteaux boisés qui avoisinent la capitale, M. Carolus Duran rencontra quelque jeune Parisienne à qui il dut tenir à peu près ce langage : a Jeune fille, vous êtes charmante; vos beaux cheveux, ardents comme le soleil en plein
miJi , encadrent ddlicieusement votre mignonne figure. Laissez-moi vous contempler à loisir, car vous êtes la ravissante créature que je cherchais depuis longtemps, et dont j*avais absolument besoin pour compléter la femme que j'avais rêvée, et qui possède déjà un torse^ des jambes, des bras, tout^ sauf la tête. Vous serez cette létc chérie, et je vous appellerai la Rosée, parce que vous êtes fraîche comme elle, et que vos yeux, limpides et mouillés comme la prairie par les vapeurs du matin, semblent le miroir d'un cœur à peine cclos. Je veux que ma Rosée, s'inspirant de votre gentille personne, respire les naïves émotions d'une aube naissante, et que ses joues aient, comme les vôtres, Téclat printanier des fleurs illuminées par les premiers rayons du jour. » M. C. Duran lui dit sans doute encore beaucoup d'autres choses que notre plume est infidèle à reproduire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il rentra chez lui plein de mélancolie, saisit son pinceau, ses couleurs, sa toile, son chevalet, et se mit au travail. Le lendemain chacun pouvait admirer debout, au bord d'un peut ruisseau^ sur un fond d'un vert tendre et plein de franchise, l'adorable petite Rosée, dessinant avec une élégance souveraine et raffinée les lignes ondulcuses de son beau corps.
Peut-être la composition tout entière manquet-elle de style et ne donne-t-elle pas l'idée bien précise d'une déesse, d'une nymphe; peut-être l'attitude
est-elle un peu gauche, les épaules et les bras un peu grêles? Quoi qu'il en soit, on ne peut méconnaître beaucoup d'esprit dépensé dans cette physionomie délicate et fine, dans ce galbe distingué et mondain. Et, tout en critiquant le défaut de simplicité qui met l'œuvre de M. C. Duran si loin de la Source d'Ingres, on n'en est pas moins frappé par la sûreté du dessin, par la vigueur du coloris, et par cette recherche et ce culte de la grâce féminine, tantôt suave et pénétrante, tantôt mignonne et mutinée, qui est bien la marque des génies de notre époque, sacrifiant tout au plaisir des yeux.
Un autre jeune peintre d'un grand talent est M. Henri Lévy, Après avoir exposé en 1873 son Christ au tombeau, qui impressionna si vivement le public, M. Lévy a voulu, en 1874, faire profiter le monde païen des trésors de sa palette. Le Sarpédon est une nouvelle étape glorieusement franchie.
Il est peut-être indifférent de savoir que Sarpédon
était fils de Jupiter et de Laodamie, qu'il régnait
dans cette partie de la Lycie que le Xanthe arrose,
et qu'il rendait son État florissant par sa justice
autant que par sa valeur. Mais ce qu'il faut que l'on
connaisse pour bien saisir le sujet du tableau, ce
eont les derniers épisodes de la vie de ce héros. A
l'époque de la guerre de Troie, Sarpédon vint au
secours de Priam avec de nombreuses troupes ; mais
il fut tué par Patrocle, revêtu des armes d'Achille.
— igo —
Alors Jupiter donna à Apollon TorJre d'enlever luimême le corps de Sarpédon du champ de bataille. Apollon s'empara immédiatement du cadavre du malheureux jeune homme; il le lava dans les eaux du fleuve, le parfuma d'ambroisie, le revêtit d'habits immortels, et le donna au Sommeil et à la Mort, qui le portèrent promptement en Lycie, le pays de son peuple. Seulement, et c'est ici que se place le rêve poétique de l'artiste, le Sommeil et la Mort, avant de transporter en Lycie leur précieux fardeau^ s'élevèrent jusqu'à l'Olympe, et vinrent présenter à Jupiter le corps inanimé de son fils. Cette petite ascension n'est pas authentique, du moins au point de vue des mœurs grecques, et avec les seuls renseignements que nous fournit VIliade. Mais j'avoue n'avoir pas le courage de chicaner pour si peu M. H. Lévy, et j'aime mieux, au lieu de m'ai tarder à discuter si l'artiste est ou non resté dans la tradition homérique, admirer sans réserve cette œuvre émouvante et grandiose, oti la beauté de l'expression ne le cède point à la tendresse du sentiment, et qui brille surtout par une fraîcheur de coloris qui rappelle le Corrége. Rien de plus académique et de plus vrai que le mouvement ascensionnel du Sommeil et de la Mort qui enlèvent Sarpédon et s'envolent en raccourci horizontal, les ailes déployées. Jupiter, qui arrive du haut de l'Olympe et se penche sur le cadavre de son fils pour lui donner le baiser
suprême, indique bien, par sa physionomie, la douleur du père unie à la majesté du dieu. Une puissance sans bornes, une jeunesse impérissable, semblent faire rayonner cette face à barbe blanche. Enfin il y a de l'aisance, de la grâce, de la force et de l'ampleur dans la structure du corps de Sarpédon, à qui les ciseaux de la Parque n'ont rien enlevé de sa beauté, et dont la pâleur touchante, sans avoir rien qui puisse affecter péniblement le regard, ne laisse à l'esprit qu'une profonde impression de tristesse et de langueur.
C'est une chose curieuse, comme la vogue pour certains tableaux varie suivant le public qui visite Texposition ! Est-ce un des jours de la semaine, excepté le jeudi et le dimanche, les porteurs de cartes spéciales ou le public payant se dirigent de préférence vers les grands sujets religieux, historiques, mythologiques : et j'ai remarqué que, dans cet ordre d'idées, les Henner, les Laurens, les Humbert, les Cabanel, les Malejko^ les Machard, les Carolus Duran, etc., avaient le don de spécialiser, en quelque sorte, l'attention des visiteurs. Est-ce au contraire un dimanche ou un jeudi, jours pendant lesquels la foule peut se ruer gratuitement dans le Palais de l'Industrie, et grouiller à son aise dans des salles poussiéreuses et absolument dépourvues d'oxygène, alors les déshérités de la veille deviennent les heureux du lendemain ; les tableaux
de genre, qui, loin de répondre à quelque sentiment général du cœur humain, peignent plutôt une époque, et n'ont souvent que l'intérêt d'une question de mode, passionnent ce que j*appellerai, peut-être sans beaucoup de respect, le gros du public. Ce n'est pas à dire que l'opinion des masses soit inintelligente et qu'il faille ne s'en point préoccuper ; j'estime, au contraire, que la foule a pour elle le monopole du bon sens, et que, n'appartenant à aucune secte, à aucune école, venant à Texposition sans parti pris, sans idée préconçue, elle jugera d'une façon plus saine, et assurément avec plus d'indépendance et plus de liberté dans les appréciations^ que beaucoup de critiques, qui ne se peuvent dégager de certaines préférences, de certaines impressions forcées. En effets le tempérament, la nature d'esprit, l'influence des milieux, des études dirigées vers un but spécial et déterminé, il n'est rien qui ne concoure à renfermer le critique dans un cercle de pensées favorites auxquelles il lui est très-difficile^ sinon impossible, de s'arracher, et tout maintient sa faculté de juger dans une servitude d'autant plus grande qu'elle est plus inconsciente et plus involontaire. La foule n'admire qu'une chose : la peinture qui l'intéresse par le côté anecdotique; elle aime voir l'artiste lui rappeler un fait de notre histoire, soit moderne, soit contemporaine, ou bien lui représenter un des mille petits événements qui agrémentent notre vie de cha-
que jour et réveillent un peu nos sensations endormies. Mais, dans des siècles d'ici» toutes ces peintures ne vaudront que par la signature de leur auteur, tandis qu'aujourd'hui elles attirent surtout par un très-vif caractère d'actualité.
A la tête des privilégiés du dimanche et du jeudi il faut placer M. Gérome. Après avoir peint d'assez grandes toiles, l'illustre artiste a restreint sa manière^ il a voulu imiter Terburg; mais, je dois l'avouer, malgré la médaille d'honneur qu'il a gagnée à la sueur de son front, car il y a eu cinq ou six votes successifs et un ballottage très-peu flatteur. M. Gérome m'a paru rester au-dessous de celui qu'il semble avoir pris pour modèle.
Il y avait au salon de iSyS trois tableaux de lui, qui sont fort agréables à voir. UÉminence grise, autrement dit le Père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, est représentée descendant l'escalier du Palais-Cardinal et lisant avec attention son bréviaire, pendant que les courtisans, qui passent près de lui^ font des courbettes et des salutations à n'en plus finir. Si je ne traitais un sujet sérieux, je crois que je /redonnerais ce charmant petit refrain d'Offenbach dans Barbe-Bleue :
Faut qu'un courtisan s'incline, Qu'il s'incline, qu'il sMncline, etc.
La. tête du moine est très-expressive, malgré 3a
petitesse, et toute sa personne révèle un violent orgueuil et un profond mépris de ses semblables sous le froc humble et modeste d*un pauvre religieux.
La Collaboration nous montre Corneille lisant à Molière le troisième acte de Psyché. Les deux poètes sont assis chacun aux deux bouts d'une table^ et la simplicité de costume du grand Corneille contraste avec les habits brillants et lustrés de Molière. Que de choses disent ces deux physionomies, et combien de surprises se dévoilent insensiblement à mesure que l'on regarde avec attention cette toile, si intéressante et si touchante à la fois !
Le ReX'Tibicen me plaît beaucoup moins. Frédéric II revient de la chasse, et, sans prendre le temps de se débotter, il est rentré tout droit dans son cabinet de travail. Avec une ardeur juvénile il s'empare de sa flûte, son instrument favori, et souffle dedans avec passion, répétant sans doute quelque passage difficile qu'il voudrait venir à bout d'exécuter convenablement. Au-dessus de sa tête se trouve le buste de Voltaire, grimaçant et railleur. Voltaire m'a paru bien vieux pour Tépoque. C*est, Je crois, le même buste que celui du Théâtre-Français. Il y a là une grosse erreur chronologique. Faudra-t-il donc renvoyer M. Gérome lui-même, membre de l'Institut, qui a pourtant la réputation de ne négliger jamais aucun détail, et qui est remarquable par l'exactitude et le fini de ses compositions, faudra-t-il
— igb —
le renvoyer à VArt de vérifier les dates? Et ce n*est pas tout (on m'excusera de m'attacher à de si minces détails, mais j'attaque un homme qui brille justement par ce petit côté) ; il y a, au fond du cabinet de Frédéric II, une mappemonde qui s'obstine à rester dans la boiserie, et ressemble beaucoup plus à un grand pain à cacheter qu*à une surface sphérique. Enfin, je n'aime pas qu'un artiste mette autant de soin à peindre des lévriers prenant langoureusement leur ébats qu'à représenter le personnage principal, sur qui devrait se concentrer particulièrement Tattention. Soignez les accessoires, cela est naturel et même nécessaire, mais qu'on se s'aperçoive pas que vous avez eu autant et même plus de plaisir à peindre un chien, un chat, un bouton de porte, qu'à figurer avec votre palette une des plus grandes personnalités de l'histoire.
Je suis peut é:re en train de commettre une hérésie; mais, bien que Tart soit cosmopolite et qu'il faille faire ici abstraction de toute pensée de chauvinisme, je trouve au moins bizarre qu'on ait récompensé, en lui donnant la médaille d'honneur, un peintre français ne trouvant à nous offrir, parmi tant d'événements intéressants de Thistoire, qu'un roi de Prusse ennemi de la France, et qui n'eut jamais d'autre préoccupation que de ruiner notre pays, qu'il détestait cordialement, bien qu'il s'entourât de ses philosophes et de ses poètes pour s'en faire une cour
— igô —
de plats courtisans. En tous cas, le moment m'a paru mal choisi.
Combien les jurés ont eu pour la sculpture une inspiration plus heureuse, en décernant la grande médaille à un tout jeune homme^ M. Mercié^ auteur d*une œuvre grandiose intitulée : Gloria victis! Je parlerai plus tard et non sans une certaine émotion de ce groupe très-remarquable, qui n'a rencontré chez tout le monde qu'un même sentiment d'estime et d'admiration, et qui fait honneur à Tartiste, autant par le choix du sujet que par la perfection et la grandeur de l'exécution.
« Heureux les peuples qui n'ont pas d*histoire, » a dit je ne sais plus quel penseur. Us ne souffrent pas, en effet, des traditions du passé gênant leur marche progressive à travers les idées de Ta venir, et ils n'ont pas à craindre de voir quelque illustre fabricant de croûtes picturales caricaturer et salir les événements glorieux qui auraient pu marquer leur existence, et les eussent signalés à l'attention, le plus souvent malveillante, de leurs voisins, c'est-àdire de leurs ennemis.
Mais alors combien sont à plaindre aussi les nations qui, ayant par certains faits mémorables, tenu pendant de longues années le flambeau de l'humanité, ne possèdent plus aucun artiste capable de prolonger en quelque sorte les gloires de leurs pays, en leur donnant l'immortalité par l'empreinte de leur
génie ! Qu'aurait été pour nous Alexandre le Grand , sans l'historien Q.uint-Curce ? Et que serait Etienne Bathori, roi de Pologne, sans le peintre, Polonais d'Autriche, Matejko ?
La grande machine militaire de M. Matejko rappelle un des glorieux épisodes de l'histoire polonaise. Bathori est assis sur le devant de sa tente, couverte de magnifiques étoffes. Son attitudeest celle d'un homme habitué à faire beaucoup de besogne sans bruit. La figure ne révèle aucune altération dans les traits, dans les couleurs, dans les muscles. Son regard fixe et sombre, sa bouche dédaigneuse, rappellent bien rhomme habitué à vaincre et à recevoir la soumission des vaincus. Cette fois il est près de Pskovvr, et les envoyés d'Ivan le Terrible, l'empereur moscovite, qu'il a terrassé, viennent lui apporter le pain et le sel. Le nonce apostolique Antonio Possevini joue le rôle d'introducteur desambassadeurs. Il est vêtu d'un costume noir qui contraste singulièrement avec les médailles, les grades, les rubans, les broderies, les costumes chamarrés d'or des princes polonais. Ces derniers sont de robustes gaillards de six pieJs, tous faits pour rendre jaloux un Patagon. Les Moscovites présentés par le légat ont aussi la physionomie de vigoureux forgerons tracés à grands traits et par grosses plaques de couleur, comme une tapisserie. C'était alors l'époque des muscles, de même que nous sommes aujourd'hui à Tépoque des nerfs, et il ne
déplaît point de voir une certaine rudesse de pinceau, qui convient d'ailleurs assez bien au sujet. Je ne détaillerai pas les attitudes de chacun des envoyés d'Ivan le Terrible. Les uns, en vrais Tartares indomptables, se courbent à peine devant le vainqueur ; l:s autres, au visage servile, aux formes vulgaires, se prosternent littéralement, et ressemblent plus à cîes esclaves par leur bassesse qu'à des guerriers vaincus. Quant au roi de Pologne, Bathori, il contemple ce spectacle avec un orgueil mal dissimulé; la gloire et le triomphe resplendissent dans ses traits, comme un lever de soleil sur les eaux du Danube. Enfin, le fond du tableau représente l'incendie de la ville de Pskow, et les flammes ceignent l'horizon d'un nuage de feu.
Au total, le Bathori de Jean Matejko, cet élève de l'école de Cracovîe, est une toile brillante, fièrement brossée et oîi Ton sent Tœuvre d'un peintre d'une véritable puissance, possédant une grande habitude de la mise en scène, et ayant du pittoresque et de la richesse dans Texécution. Peut-être seulement y a -t-il un peu trop de détails, et les personnages du second plan ont-ils tout au plus l'excuse de boucher des trous. Mais il n'en reste pas moins une impression large, énergique, qui permet de placer cette nouvelle toile sur le même rang que V Union de Lublin, si remarquée au Salon de 1870. Enfin, nous n'avons pas le droit de nous montrer bien difficiles pour les peintres
d'histoire étrangers, quand nous songeons à notre pénurie.
Il ne se peut rien imaginer de plus insignifiant en effet que les Funérailles de Pompée, de M. Vignon. Un régisseur ferré sur les règles aurait mieux disposé ses acteurs dans une sccnc de tragédie; et ce tableau est même au-dessous de la traduction d'une
version de Tite-Live faite par un mauvais élève de quatrième.
Nous n'avons vraiment qu'un peintre d'histoire, M. Puvis de Chavannes. Lui seul a su s'inspirer des premiers événements de la vieille Gaule. Son Charles- Martel, peinture murale destinée à 1 Hôtel de ville de Poitiers, a ce ton mat et harmonieux que revêtent les fresques des anciens maîtres de 1 école italienne. M. Puvis de Chavannes est une individualité artistique complètement à part, et il convient de regarder avec respect ses œuvres, d'une conception si élevée, bien qu'elles manquent de cette communicabilité pénétrante que donne la couleur et qui attire la foule inexpérimentée.
Un tableau d'histoire devient un tableau de genre lorsque les personnages qui le composent diminuent dans leurs proportions et se réduisent à l'état de jolis petits pantins, le plus souvent charmants, coquets, agréables, rarement grandioses, majestueux, imposants. On peut citer, comme exemples, la toile de M. Mélingue intitulée : Messieurs du Tiers avant
la séance royale du 23 juin 1789; la Forge de Louis XVIy de Fichel; le Cheval de Troie y de Motte; Af^^^a/me insultée par la populace, de Hennebicq^ etc. Il y a beaucoup de talent répandu dans ces différentes œuvres, et il n'a pas dû manquer d'amateurs pour les acquérir. Néanmoins la peinture de genre n'occupera jamais qu'une place très-secondaire dans les Beaux -Arts. Il est du reste facile de constater les causes qui la font prédominer de nos jours. A une époque oti l'enthousiasme a disparu pour faire place au métier, la peinture de genre demande à l'artiste plus d'esprit que de génie; elle amuse davantage celui qui s'y consacre; enfin elle est pour lui d'un meilleur placement: d'oîi cette avalanche de petits tableaux anecdotiques, épisodiques,dont s'emparent la photographie et la gravure, pour en prolonger le souvenir en les multipliant à l'infini.
Parlons des plus intéressants. Dans sa toile Les Carpes de Fontainebleau^ M. Comte se fait toujours remarquer par une grande élégance; mais que nous sommes loin du Henri III et le duc de Guise^ que possède le Luxembourg, et qui donna à cet artiste une réputation que ses derniers envois semblent vouloir amoindrir !
Un nouveau venu, M. Maignan, a exposé une page d'histoire bien trouvée et bien composée. Son Départ de la flotte normande pour la conquête de
r Angleterre di un certain caractère archaïque qui ne déplaît point. Les types sont très-étudiés et les personnages habilement groupés.
M. Lobrichon, le peintre des enfants, avec son Bagage de Croquemitaine, a obtenu comme double résultat d'égayer les mamans et d'effrayer les enfants méchants. Ses figures de bambins sont très-drôles, et l'expression en est suffisamment variée.
Un peintre étranger, M. Cermah, révèle son talent et son habileté de coloriste sous deux formes originales: Une jeune fille de VHer:[égovine menant des chevaux à l'abreuvoir, et le Rendez-vous dans la montagne (Monténégro). Il y a peut-être quelques pariies qui laissent à désirer pour le modelé.
htRetourdeRotten-RoWy de Jean-Maxime Claude, nous montre des jeunes filles anglaises qui reviennent à cheval de la promenade, et saluent d*un baiser une de leurs compagnes. Des laquais, également à cheval, se tiennent à distance. Tout cela est fait d'une façon simple, distinguée, britannique, de mœurs paisibles, heureuses, à Tabri des troubles et des agitations de la rue. Deux autres tableaux de cet auteur, La Conversation et La Promenade à Hyde- Parck, reflètent le même caractère.
La Hongrie était représentée au salon de 1874 par M. Munkacsy. Son Mont-de-piété et ses Rôdeurs de nuit sont d'une touche énergique et puissante. Mais pourquoi donner à ses ombres un degré de force qui
les porte souvent jusqu'au noir? Que M. Munkacsy se méfie un peu de cette tendar.ce, il a devant lui un exemple qu'il ne faut pas suivre, c'est M. Ribot. Depuis qu'il a adopté sa seconde manière, M. Ribot met du cirage partout. S'il espère fonder sa renommée sur les ruines de l'école espagnole, il a tort. I orsque les Ribeira et les Velasquez faisaient noir, c'est qu'ils étaient d'un pays oîi les ombres sont d'autant plus épaisses que le soleil est plus ardent. Ce qui s'expliquait chez les maîtres espagnols par la raison tirée de l'influence des milieux, ne se comprend plus chez M. Ribot. Il y a là un parti pris regrettable, contre lequel nous devons protester de toutes nos forces, et prémunir M. Munkacsy, qui pourrait être tenté de s'y laisser malheureusement entraîner.
Parmi ce que la jeune école compte d'esprits fins et distingués, il faut nommer, en première ligne, M. Billet. Le salon avait de lui deux belles toiles : Les Fraudeurs de tabac et Les Ramasseurs de bois. Ce sont deux œuvres très-personnelles, la seconde surtout, et qui promettent beaucoup pour l'avenir.
Un autre artiste qui brille aussi par la distinction, c'est M. Feyen-Perrin. Dans son Retour de la pêche aux huîtreSy à Cancale^ on ne peut lui reprocher que d'avoir fait de trop jolies femmes de pécheurs, et c'est un reproche dont on ne se plaindra assurément pas à Cancale, pas plus qu'on ne s'en plaindrait à Paris. M. Feyen-Perrin a reçu une médaille du
jury, pour son très-beau Portrait du docteur Z...
Il n'est pas possible d'avoir plus d'esprit que M. Vibert. La Réprimande est un tableau charmant. Figurez-vous une jeune fille espagnole que sa mère conduit auprès de M. le curé pour que celuî-ci lui fasse des réprimandes. Il s'agît, sans doute, d'un bien gros péché, car le bon abbé, qui vient à peine de terminer un copieux repas, paraît fort embarrassé. Quant à la belle Andalouse, elle vous a un air de résignation qui semble dire: « Quand tout cela serat-il fini?» Voilà une peinture parfaite comme exécution et très-agréable à regarder. Ce sont de ces toiles qu'on devrait mettre dans le salon d'attente d'un dentiste, pour faire patienter le client et peut-êrre lui permettre d'oublier son mal. Lq Moine cueillant des radiSj et le Portrait de l'acteur Coquelin dans le rôle de Mascaiille, sont également pleins d'attrait et de gaieté.
Le Prétendu^ de M. Berne-Bellecour, n'est que la reproduction d'un vieux cliché. Une jeune fille et son fiancé, capitaine aux gardes-françaises, qui a sans doute fait la campagne d'Amérique avec La Fayette et Rochambeau, sont assis aux deux extrémités d'un banc de jardin. La jeune fille dévide un écheveau de laine que tient le beau militaire, tout tremblant, comme s'il voyait le feu pour la première fois, et les parents contemplentavec attendrissement cette scène, qui leur rappelle leur jeunesse, ce printemps de la vie.
Les plus minces détails sont traités ici avec élégance et finesse; maïs M. Bernc-Bellecour aurait dû choisir un motif moins usé.
M. Bonvin est toujours un excellent coloriste. L'École des Frères^ YÉcureuse, et le Portrait de Af^^ L. de -^...dénotent un artiste sérieux, ennemi de tout tapage extérieur et faisant de la peinture par conviction, qualité fort rare aujourd'hui.
Quel homme étrange que ce M. AlmaTadéma ! Son exposition de 1873 se compose de deux excentricités. \jx Dixième plaie d* Egypte^ Mort des premiers néSy et le sujet indiqué dans le catalogue sous la rubrique : Sculpture, portraits commandés^ sentent la boutique de bric-à-brac. Il y a, je veux bien le croire, des difficultés de couleur vaincues, mais c'est d'un effet trop cherché et le plus souvent manqué. Toutes les études ethnographiques auxquelles a pu se li\Ter M. Aima Tadéma ne me feront pas trouver bien ce qui est si disgracieux, et j'avoue qu'à la place des deux titres que l'artiste a donnés à ses tableaux, j'y aurais mis simplement celui-ci, qui résume bien ma pensée : Beaucoup de bruit pour rien.
Combien je préfère, également tirée des mœurs romaines comme la toile Sculpture, portraits commandés, la Vestale Tuccia, de M. Leroux. « Puissante divinité, dit Tuccia, si j'ai approché de tes autels avec des mains pures, accorde-moi de remplir ce crible de Teau du Tibre, et de la porter jusque
dans ton temple! » La Vestale est debout, sur les bords du Tibre, dont les ondes jaunâtres viennent presque lui baigner les pieds. Elle élève avec un geste plein de noblesse le crible au-dessus de sa tête, et jette vers le ciel des regards inspirés. D'autres Vestales descendent les degrés du temple et s'approchent pour assister au miracle. Sur là rive opposée du fleuve, le peuple contemple Tuccia avec respect. Il faut reconnaître ici beaucoup de poésie dans les attitudes, dans le groupement des personnages et jusque dans celte teinte pâle d'une mélancolie si profonde. M. Leroux s'est montré un autre Pétrarque, un contemplatif qui suit son rêve et ne se lasse pas de l'exprimer.
Pour compléter à peu près la liste des meilleures productions comme tableaux de genre, à part la Falaise, de M. Jules Breton, qui demande une plus grande attention, il reste à citer : Adam et Eve, sujet vieillot, rabâché, que M. Compte-Calix a cherché à rajeunir en représentant Adam sous la forme d'un jeune paysan à cheval, et ayant derrière lui Eve. Debout sur la croupe du cheval, la première femme est en train d'arracher la pomme fatale à un des arbres qui bordent le chemin. C'est agréablement peint, voilà tout.
Citons encore des petites toiles de Toulmouche,le peintre de la moire antique, fades et ennuyeuses; Dans les blés et Fait-il froid ^ de Nittis, très-coquets et très-piquants; des épisodes de la Vie algérienne,
de M. Fromentin, qui marche toujours à la tête de la caravane des orientalistes, mais qu*on finira par abandonner dans le désert; la Plage de Scheveningue, de Kœmmerer, fatiguant la vue par l'abus d'un blanc qui recouvre tout le tableau d'une teinte crayeuse; la Voie Appia^ de Bellanger, scène de la vie romaine, fort peu authentique. Enfin, en dehors de Roméo et Juliette, de James Bertrand ; d'une petite toile assez amusante, de Duverger ; de quelques Episodes d histoire en miniature, de Gide; du tableau de M. Duez, Splendeur et Misère^ me'daillé sans doute pour la moralité qu*il renferme et le bon sentiment qui a dirigé le peintre ; en dehors du Repos et de V Amour rebelle^ de Perrault; de la Rixe au cabaret et àw Marché aux fleurs, de Dansaert, élève de M Frère, d'Écouen, il ne reste guère de tableaux de genre à examiner. Seule la Falaise^ de M. Jules Breton, mérite une plus grande attention.
Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires? O flots, que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds, redoutés des mères à genoux I Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!
Ces vers, de Victor Hugo, du véritable Hugo, celui des premiers jours, me sont revenus à lesprit en considérant la Falaise de M. J. Breton. Une paysanne est couchée sur un rocher qui surplombe
la mer, la tête appuyée sur sa main et les yeux fixés sur la ligne extrême de l'horizon. Peut-être rêve-elle, en contemplant l'immensité, ou bien, anxieuse, cherche-t-elle à découvrir au large les petites voile de la barque qui porte ses affections et sa fortune !
La pose est simple et naturelle. On reconnaît bien la femme robuste des côtes de Normandie, dont la carrure massive et vigoureuse nous change un peu de toutes les grâces languissantes et affinées, de tout le frou-frou élégant et mondain de nos jeunes filles qui fréquentent, pendant la belle saison, les plages aristocratiques du Nord, La robe de bure a autant de valeur artistique que ces amas de jupes emplumées et enguirlandées qui étouffes nos dames du monde, et nous devons remercier M. Jules Breton de nous avoir ramené, ne fût-ce que pour un instant, au sentiment de la vraie nature. Seulement, car il y a toujours un seulement, nous lui reprocherons de ne pas être resté dans les proportions d'un tableau de genre, de même que nous avons reproché, en sens inverse, à M. Géromc, d'avoir diminué ses personnages dans la taille, ce qui les diminue aussi dans l'esprit. Le tableau de M. Jules Breton ne comportait pas la grandeur naturelle. Lorsque Raphaël à fait la Vision d'É^échiel, sujet vaste, compliqué, grandiose, il ne s*est servi que d'une tavola d'un pied carré. Dans ce
petit tableau si fini, si précieux, Raphaël a prouvé victorieusement que ce n'est point d'après la dimension du cadre, mais d'après la mesure du style qu'il faut juger une œuvre. Poussin aussi a fait de grandes compositions sur de petites toiles, et il aurait dû être pris pour exemple par de certains peintres de nos jours qui font sur des toiles de vingt pieds des tableaux de chevalet à la flamande. Pour apprécier sainement les Gérome, et la Falaise, de Breton, il faudrait donc regarder les uns avec le côté grossissant de la lorgnette, l'autre avec le côté diminuant. De cette façon, on rectifierait l'erreur de certains de nos peintres, et on pourrait se livrer alors tout entier à l'admiration des beautés que renferment leurs œuvres.
Après M. Jules Breton, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle, et passer de la peinture de genre aux portraits. Nous ne serions ni sincère ni équitable si nous ne reconnaissions qu'il y a, au salon de 1874, beaucoup d'excellents portraits et d'une ressemblance parfaite. De nouveaux artistes se sont révélés, et il convient de les signaler, à côté des anciens, ù l'attention du public, le grand juge en dernier ressort.
Le portrait de vieillard, plein de naturel et d'accent, exposé par M. Bastien-Lepage, et intitulé Mon Grand-Père , est d'une réalité tellement frappante qu'elle vous saisit et, bon gré, mal gré, vous ar-
rête au passage. On reste là pensif, occupé à regarder cette bonne figure de vieux. Assis sur son banc de jardin, les jambes croisées, la tfibatière à la main, un mouchoir à carreaux étalé sur ses genoux, le grand-père semble prêt à parler, et l'on attend qu'il vous raconte les histoires du temps passé. M. Cot, Fauteur du Printemps, le grand succès de 1873, est resté, depuis, dans le domaine exclusif des portraits. Il y avait de lui, au salon de 1874, une jeune femme blonde comme les blés, en robe de velours noir, couverte de dentelles de même couleur, dont les beaux yeux bleus avaient la grâce caressante et vague de l'abandon rêveur.
Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Autre jeune fille, par M. Pérignon. Celle-ci est brune, mais encore plus jolie, si c'est possible, que la blonde charmante de M. Cot. M. Pérignon nous donne la mesure de ce que peut l'inspiration. Tandis que le Portrait de Af"® Schneider, dans le costume de la Grande-Duchesse de Gérolstein, a tout au plus les qualités des enluminures qui sortent de Ti.magerie d'Epinal. Son autre portrait, celui de M"® B .., tenant à la main une branche de lilas, est ce qu'il y au monde de plus suave et de plus délicieux. Le peintre a-t-il embelli et idéalisé l'original .'^ On m'a affirmé que la jeune M"® B... était