‹ Des beaux-arts dans la politiqueChapitre 7 sur 10 · IO · texte numérisé non relu

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très-ressemblante et pour le moins aussi jolie que Ta représentée M. Pérignon. En vérité, s'il en est ainsi, je m^explique l'engouement pour les Beaux-Arts qui s'empare tout d'un coup de certains jeunes gens : l'espérance de rencontrer un jour quelque adorable modèle doit être, en effet, un précieux stimulant!

Il faut avoir vu encore la jolie petite fille nom-^ mée Marthe, de M. J.-Paul Laurens^ l'auteur de Saint Bruno^ dont nous avons parlé. C'est une très*fine étude de la chair enfantine et moelleuse qui a toute la grâce et toute la délicatesse d'une fleur.

Que dire des deux portraits exposés par M. Cabanel ? J'ai beaucoup critiqué son Saint Jean-Baptiste ; malgré de grands défauts, je préfère largement la Duchesse de Luynes et ses en/ants,'sunoux la ravissante petite fille qui^ assise aux pieds de sa mère, vous regarde avec de beaux yeux riants, épanouis, pleins d'une naïveté charmante. La duchesse me pardonnera, mais je trouve qu'elle a un peu trop l'air de poser^ et les mille détails, bustes, meubles, tapisseries, qui encombrent le salon oU elle est majestueusement assise, sur une sorte de trône, doivent la gêner beaucoup^ et ne sont pas pour peu de chose dans cette tournure compassée qui la faisait assurément souffrir presque autant que le public.

Quant à la Comtesse Welles de Lavalette, du même auteur, elle est d'une ressemblance parfaite.

Il est malheureusement très-regrettable que M. Cabanel se mette à délayer ses couleurs, sous prétexte de fondre les teintes. Il en résulte que les blancs f trop gras, trop fondants , glissent sur les noirs, les bleus sur les verts, etc., et enlèvent ainsi à sa peinture toute fermeté, toute franchise, pour ne lui donner qu'un aspect liquoreux et coulant qui écœure.

M. Delaunay, assez faible dans le David tuant Goliath f se relève par deux beaux portraits: le portrait de M. G... B..., qui est un morceau singulièrement vivant et expressif, et le portrait de M. Legouvé,le célèbre académicien, Tillustre conférencier. Le dessin large et vigoureux du front, les ombres qui enveloppent les paupières, les lignes franches et harmonieuses de la figure, il n'est pas un détail qui ne laisse Tâme humaine transparaître sous le visage. On sent qu'il y a là l'œuvre d'un peintre d'une rare puissance, et quia su s'inspirer d'Holbein.

Af "® Marie-Anne et M"® de Pourtalès sont deux petits chefs-d'œuvre de M. Carolus Duran, Le portrait de sa fille, surtout^ est remarquable à tous les points de vue. On ne peut se lasser de l'admirer, et on a raison, car cette belle peinture place hardiment son auteur au rang des premiers artistes contemporains.

Il est un dernier portrait dont je n'ose point parler, parce qu'il pourrait m'entraîner à des disserta-

tions politiques tout à fait hors de saison ici. Il s'agit du portrait du Prince impérial^ de M. Lefebvre. Je suis de ceux qui croient que les Beaux-Arts doivent occuper une région élevée et sereine, à Tabri de toutes les agitations de la vie publique^ et c'est pour cela que j'en regarde l'étude comme pouvant être un grand enseignement toujours, une consolation quelquefois.

Depuis Paul Potter, le bétail est à la mode. Le mouton surtout^ par certains côtés si intéressant, passionne beaucoup d'artistes de goût qui en ont fait leur sujet de prédilection. Mais dans les troupeaux de moutons à l'huile que renferme l'exposition de 1874, aucun n'approche, pour le degré de la ressemblance, des bétes de M. Schenck. Fleurs de bruyères et Flocons de neige, tels sont les intitulés extrêmement poétiques de ses deux tableaux, représentant, l'un, le berger assis sur le flanc rocailleux d'une montagne d'Auvergne, tandis que son troupeau se livre paisiblement au plaisir de la pâture ; l'autre, le même berger, avec le même troupeau, surpris par la neige qui tombe abondamment. Savezvous qu'ils sont fort jolis, ces moutons, et que leur vue serait capable de conserver la vie à un mourant! Mais considérez jusqu'à quel point les hommes sont ingrats ! Je suis en présence des spécimens les plus proprets, les plus plantureux, les plus appétissants de la gent moutonnière; malgré cela, il me manque

quelque chose, — Eh! quoi donc, homme difficile ? Une petite bergère, avec des souliers de satin rose. Voilà qui ne serait peut-être pas bien d'accord avec la réalité, mais ça serait si gentil!

11 existe, non loin du cottage bien connu de Montmorency, un gracieux village, diminutif artistique de Biirbizon, et qu'on appelle Écouen. 11 s'y est établi une colonie de peintres, dont quelques-uns sont déjà parvenus à la célébrité, tandis que les autres sont en train de la conquérir.

M. Schenck est un des membres de cette colonie, qui, je le constate avec regret, s'est montrée bien paresseuse depuis quelque temps. Si j'excepte MM. Duverger, Schenck et Dansaert, Écouen n'a pas fait preuve de fécondité. M. Duverger a exposé un délicieux tableau de genre : Quand les chats n'y sont paSy les souris dansent. C'est une classe de petites filles qui s'amusent comme des gamines, pendant que la maîtresse d'école est sortie. Je reconnais, pour les avoir vus dans la rue, beaucoup de ces minois futés, éveillés, qui conviennent si bien au rôle que leur a fait jouer un des artistes les plus aimables et les plus humoristiques de nos jours. Il est facile de reconnaître les œuvres de M. Duverger, car il y a dans toutes un grain de philosophie qui en augmente le charme, et qui réveille l'attention.

La Rixe au cabaret et le Marché aux fleurs, de

M. Dansaert, sont peints dans la manière flamande. La Rixe au cabaret, surtout, est pleine de mouvement, de vie, d'animation, et il s'en dégage une impression de franchise et de sincérité faisant bien augurer du talent de cet artiste, qui commence à s'affirmer.

Mais qu'est devenu le grand maître de la colonie d'Ecouen, Couture, l'immortel génie, l'auteur de ce glorieux chef-d'œuvre qui nous représente, dans toute sa terrible vérité, la décadence romaine? Pourquoi le grand Couture, semblable à Timon d'Athènes, s'enfermc-t-il dans un isolement si douloureux pour ses admirateurs et ses amis ? Pourquoi aussi tant d'autres sont-ils restés muets ? Il faut absolument qu'Écouen se réveille de son engourdissement partiel. La colonie a des éléments de production qui ne doivent plus demeurer stériles.

Je ne m'appesantirai pas sur les peintres de nature morte: les DesgofFe, les Philippe Rousseau, les Vollon. Chaudrons ou saladiers, si merveilleux qu'ils puissent être comme exécution, et c est le cas aujourd'hui, aucun d'eux ne saurait me causer jamais qu'une émotion bien relative. Voyez-vous d'ici une exposition qui ne serait remplie que de tableaux figurant des carottes, des navets, des pommes de terre, des casseroles, des soupières et des marmites, des sardines, des homards et du jambon? Cela ressemblerait à une succursale des Halles centrales.

Dût-on m'accuser d'injustice , je déclare que le Chaudron, de M. Vollon, avec tous ses accessoires, ne sera véritablement bien à sa place qu'à la devanture d'une fruitière ou d'un marchand de comestibles !

Mais alors, peut-on me dire, si vous n*aimez pas le talent partout où il se trouve, qu'aimez-vous? Hélas ! j'aime bien des choses ! J'aime la gaieté, l'entrain; j'aime la France avec tous ses défauts; j'aime les impôts, pourvu qu'ils ne soient pas trop lourds et que je n'en supporte pas beaucoup pour ma part; j'aime la température quand elle n'est ni trop pluvieuse, ni trop chaude; j'aime bien d'autres choses encore, mais, par-dessus tout peut-être, j'aime la belle, la grande nature, joie des âmes naïves, consolation des cœurs attristés. Il disait vrai, le bonhomme La Fontaine, quand il s*écriait :

Solitude où je goûte une douceur secrète, Lieux que j^aimai toujours, ne pourrai-je jamais Loin du monde et du bruit goûter l'ombre et le frais !

Un jour vient en effet où, lassé des bruits de la ville, l'homme veut jouir dans toute son étendue du bonheur de la campagne. Aussi les peintres de paysage qui se rappellent les simples et profonds spectacles de la nature trouvent-ils un puissant écho dans les aspirations intimes du cœur humain. Et les Voilons, par exemple, n'auront plus qu'un simple

intérêt de curiosité, quand on se passionnera encore pour la peinture spiritualiste d'un Corot.

Longtemps méconnu, le paysagiste Corot a été, bien tard cependant, apprécié à sa juste valeur par ses contemporains. C'est qu'il était de ces génies difficiles à pénétrer, surtout pour une époque blasée comme la nôtre. Il faut avoir Tesprit naturellement disposé à la rêverie, le cœur encore imbu de cet enthousiasme que donne la jeunesse et qu'enlève Tâge mûr, pour saisir tout le parfum de mélancolie qui se dégage des œuvres de ce grand artiste.

La note langoureuse domine dans le Clair de lune. Les ombres épaisses de la nuit enveloppent les deux bouquets d'arbres qui longent la rivière endormie, et la lune, émergeant à peine du nuage où elle s'était amoureusement voilée, répand sa pâle lumière sur les ondes nacrées. Je doute qu'on pousse jamais plus loin le sentiment poétique, et je suis de ceux qui croient que la nature a une âme dont le poète et l'artiste ont pour mission de nous révéler les secrets.

Le Soir. — Qui pourrait décrire ce qu'il y a dans cette toile de pensées vagues et mystérieuses? J'avoue mon impuissance et je la déplore, mais oîi trouver des termes capables d'exprimer les sensations pures et délicieuses qui vous envahissent tout entier? Comment rendre ce qui n'est que rêverie ? Et, pourtant, est-il un motif plus simple que celui qui a inspiré

Corot? Une rivière, dont les eaux frissonnent à peine sous les baisers discrets de la brise, se laisse glisser capricieusement au milieu d'une double rangée de saules et d'oseraies. Un homme coiffé d'un bonnet rouge conduit une barque et produit, uniquement par son relief, toute la perspective du tableau. Rien de plus, rien de moins, et c'est tout simplement un chef-d'œuvre.

Enfin, le dernier tableau, au salon de iSyS, 5omvenir d*Arleux du No^d, est un paysage en plein jour. La masse des rayons ardents traversent les arbres; une chaude évaporation lumineuse enveloppe, comme d*un voile blanc de femme, les prairies piquées de fleurettes : la nature est en éveil; elle étale de tous côtés sa joie et ses richesses. Et le pauvre vieux Corot a, toute sa vie, attendu la médaille d'honneur, et la médaille d'honneur n'est point venue! Pourquoi? Que de réflexions à faire sur ce sujet!

Si le beau est la splendeur du vrai, comme a dit Platon, il est peu de choses plus belles que le Champ de Coquelicots, de Daubigny. La vigueur des teintes rouges du premier plan va s'amoindrissant jusqu'à l'horizon bleuâtre. De loin en loin, dans le crépuscule, des moissonneuses marquent leur tache. Une lumière tendre et presque éteinte couvre d'un réseau de vapeur ardente les blés endormis. Ce spectacle, il est vrai, n'a rien d'imposant ni de grandiose; mais comme on doit vivre heureux dans cette pai-

sible campagne, et coaibien sont purs les plaisirs qu'on y doit goûter!

M. Daubigny Bis a aussi exposé des paysages pleins de verve et de fraîcheur, et on ne peut que lui souhaiter de persévérer dans cette bonne voie.

L'exposition de M. Emile Breton était également fort intéressante. Il y avait surtout Une rue de village cachée sous la neige, d*un effet saisissant, et dont la vue, comme celle de la mort, laissait dans Tâme une vive et douloureuse impression.

Le Cimetière f de M. Daliphard, avec ses pommiers en fleur, est l'œuvre d'un artiste qui aime à chercher les oppositions, mais n'en rencontre pas toujours qui satisfassent ou qui plaisent. Cette foisci, M. Daliphard a complètement réussi, et sa toile est fort habilement conçue et aussi habilement exécutée.

Sculpture et Architecture.

Quand on a eu le loisir de voir l'Italie, et plus particulièrement Florence; quand on a ressenti les joies artistiques que donne la vue de la Loggia, oti se trouvent réunies les suprêmes beautés de la statuaire de la Renaissance, on devient extrêmement difficile pour la sculpture contemporaine, et l'on ne

peut se défendre d^un sentiment de comparaison assez défavorable au présent. Q.u*y a-t-il, en effet, qui surpasse le fameux Persée, en bronze, de ce Benvenuto Cellini,qui sut prouver, en cette occasion, que le plus habile des orfèvres pouvait devenir, à son heure, un des grands statuaires de Tltalie? Où trouver un groupe plus hardi d'imagination, de mouvement, que YEnlèvement de la Sabine, de Jean Bologne? Q.u*y a-t-il de plus adorablement joli que la Vénus de Médicis, au palais des Offices, et oîi rencontrer parmi les œuvres de notre époque quelque chose qui vaille cette gracieuse création du ciseau grec, pour laquelle seule on devrait faire le voyage de Florence, comme on allait jadis au temple de Gnide, pour y admirer la Vénus de Praxitèle? Et le Rémouleur? Et le Faune dansant, dont la tête et les bras sont de Michel-Ange ! Et tant d'autres merveilles dont les auteurs sont, hélas ! inconnus.

En vérité, ce n'est qu'en faisant un vigoureux effort sur soi-même, et en se dégageant, autant que possible, des souvenirs et des impressions du passé, qu'on peut juger avec impartialité les œuvres de nos sculpteurs d'aujourd'hui.

J'ai déjà parlé incidemment d'un groupe d'une forme magistrale, le Gloria victis, de M. Mercié, et le bien que j'ai pu en dire, je suis loin de le regretter. On ne saurait trop louer, en effet, la con-

ception grandiose et touchante d'actualité de cette œuvre éminemment patriotique.

Gloria victisi ccsi le renversement de la formule haineuse et barbare: Vœ victis! Une défaite, quand elle n*est que la conséquence de la faiblesse matérielle, quand elle laisse 1 honneur sauf, a certes aussi sa grandeur et son auréole de gloire.

Gloria victis! c'est la devise de ceux qui ont su faire simplement leur devoir, et qui, dégagés de toute pensée d'égoïsme ou de conservation personnelle, sacrifiant leurs affections, leurs préférences sur lautel de la patrie, n*ont eu qu'un but : défendre leur pays, et ont courageusement versé leur sang pour lui.

Gloria victis! c'est ici une femme, la Gloire enlevant dans ses bras un soldat vaincu, et l'emportant, d*un vol audacieux, au-dessus des misères de ce monde, dans les régions divines de l'immortalité. La pose élancée de la Gloire est superbe à la fois de force et de grâce. Les lignes, légèrement courbées, qui dessinent le corps renversé en arrière du jeune vaincu, sont d'une pureté de style presque antique ; enfin la composition entière révèle un grand caractère de fierté, de noblesse, qui en rehausse encore la puissante originalité.

L'œuvre la plus remarquable, après le Gloria victis ! de M. Mercié, est assurément le Narcisse, de M. Paul Dubois: charmante statue, dont la beauté

un peu féminine n'a cependant rien de cette mignardise de la forme qu'on reprochait tant au Bernin. Elle est, au contraire, d'un caractère très-pur, et on y sent le souffle intérieur, la poésie de l'inspiration. Debout, au bord du ruisseau où se reflète son image, le jeune Olympien rejette avec gravité les draperies qui lenveloppent, et ses yeux semblent prendre plaisir à contempler la beauté harmonieuse des formes de son corps. La facture de cette œuvre dénote un sentiment artistique très-développé, et l'on devine qu'il y a chez M. P. Dubois l'étoffe d*un grand maître.

L'architecture contemporaine a trouvé son type le plus achevé dans une œuvre charmante, dont les plans exposés au salon de 1874 ont valu à leur auteur une médaille du jury. C'est bien la plus ravissante chose qui se puisse construire, la plus originale, la plus conforme aux idées actuelles, la meilleure image enfin de cet esprit français, rempli à la fois de tant de sérieuses qualités et de si aimables défauts.

L^œuvre date de 1872. Il y avait alors (je commence comme dans les contes de fées, mais mon exorde se trouve justifié par les choses très-extraordinaires que je vais dire ), il y avait à Paris, près de la porte Saint-Martin, en juillet 1872, un terrain nu d'une surface de cinq cent seize mètres, qui avait autrefois porté un restaurant, brûlé depuis par la

G>inmune. Un jeune architecte, M. de Lalande, avec une hanliesse qui frisait Timprudence, quand on songe à la stagnation complète où étaient alors les affaires , acheta le terrain , et résolut d'y construire un théâtre. Cest ici que commence le tour de force. En huit mois et sur une toute petite surface, en forme de fichu, notre nouveau Gusman, agitant, sans doute, quelque baguette magique, fit surgir de terre le délicieux théâtre, si spirituellement appelé, après les incendies de la Commune^ la Renaissance, et trouva moyen d'y installer mille places, vingt loges d'artistes et toute sorte de dépendances. Les gens du métier vous diront encore qu'il était extrêmement difficile de découvrir, dans un espace relativement restreint, la place d'un très-beau vestibule en rotonde, avec un escalier à double révolution, et d*un foyer pour le public^ tout à fait galant et coquet. Eh bien, la difficulté a été résolue. Comment? N'étant qu'un profane, je ne saurais l'expliquer. Je ne puis d'ailleurs qu'admirer sans réserve la décoration intérieure et extérieure, dans le style Louis X VI^ les ornementations placées sur les galeries et rehaussées d'or, sur fond blanc, avec filets verts et roses d'un très-heureux aspect. Quoi de plus riche, et de plus élégant que les six colonnes d'ordre corinthien qui. supportent toute la construction ? Les frises, les corniches, sont d'une grande finesse de détails, et la feuille d'acanthe se développe gracieusement jusqu'à

l'entablement qui termine fièrement les larges chapiteaux.

Les galeries intérieures s'enlèvent légèrement sans le secours de ces colonnes en fonte qui alourdissent toujours l'ensemble^ et gênent la vue des spectateurs. Les avant-scènes sont peut-être un peu monumentales pour les proportions moyennes du théâtre. Le rideau est un petit chef-d'œuvre, et M. Carrier Belleuse a sculpté des cariatides d'un goût très-délicat.

En résumé, la Renaissance est essentiellement française comme physionomie générale : Tauteur n'a pas servilement copié les moJèles qu'il avait sous la main, il a fait une œuvre toute personnelle, qui a apparu un beau jour, comme le bouquet d'un feu d'artifice, avec le même entrain, le même brio, le même esprit. Tout le Paris intelligent a applaudi à cette création et je ne fais que suivre l'exemple donné par tant d'autres, en disant à mon tour à M. de Lalande : Bravo !

Salon de 1875.

Les salons ne sont pas comme les jours, ils se suivent et se ressemblent. Cette année encore, point

de Raphaël, ni de Vinci, ni de Michel-Ange, et, en vérité, cela ne nous étonne guère, notre époque brillant plutôt par la quantité que par la qualité, mais une pléiade d'heureuses médiocrités , relevées par infiniment d'habileté, de souplesse, d'intention.

En matière de beaux-arts, comme en matière criminelle, il faut compter pour beaucoup l'intention. Le fait ne vaut, comme crime ou comme œuvre d'art, que s'il est la résultante d'une pensée. L'intention, la bonne volonté, c'est un sentiment qui honore la nature humaine en général, et nos artistes en particulier. Nous connaissons bien tel peintre que la puissance du procédé dispense d'avoir des idées. Devant celui-là, nous nous inclinons^ pleins de respect pour son talent manuel, mais c'est tout. Tel autre, au contraire, qui n'a su qu'imparfaitement broyer ses couleurs, qui ne connaît pas encore tout le parti qu'on peut tirer des contrastes en peinture, et qui noie dans un ton presque uniforme les diverses parties de soi tableau, nous arrête et nous séduit pourtant davantage. Pourquoi? C'est que nous croyons avoir découvert en lui une idée encore fruste, sauvage, incomplète, rudimentaire, mais qui, avec un peu plus de travail et d'efforts, pourra devenir une œuvre accomplie de l'intelligence, une expression profonde du beau. A cet artiste-là, nous crions : courage! nous le soutenons dans ses débuts et nous l'exhortons de notre plume à cultiver les dis-

positions naturelles et vivaces qu'il nous a semblé deviner et sentir en lui.

Dieu nous garde cependant de pousser notre recherche de ridée jusqu'à supprimer la couleur, le dessin, et préférer, comme Tœpffer, l'originalité de petits bonshommes crayonnés sur un mur par quelque malin enfant au faire délicat et habile de certains maîtres de Técole actuelle. Pour être juste et impartial , nous rendrons à chacun sa part. Aux uns, les maîtres, la patience, le soin, le fini, l'exécution parfaite, poussée même à un point qui défie tout progrès; aux autres, du mauvais goût, des inégalités, des faiblesses, soit; mais, au milieu de tous ces défauts inhérents à la jeunesse de leur art, quelquefois l'étincelle intérieure qui éclate, la flamme ardente qui brûle, l'enthousiasme qui saisit à la vue des belles choses, des grandes scènes émouvantes, h faculté créatrice qui enfante une physionomie, un geste, un ensemble original et personnel, ce je ne sais quoi enfin, révélateur du génie , qui donne l'élan du cœur et vous fait pousser le cri du Gorrége : « Et moi aussi, je suis peintre ! »

L'œuvre du critique est de ne négliger personne : sa tâche est assurément bien difficile et bien ingrate. Il lui faut la double vue de Janus pour embrasser d'un même regard ceux qui arrivent et ceux qui sont arrivés. Que dans ses appréciations surtout il n'aille point perdre son sang-froid et s'abandonner,

SOUS ritnpression du moment, à toutes les extravagances d'une admiration sincère , car alors on le regarderait comme un esprit naïf, enfantin , et le peuple parisien, si plein d'urbanité, de sel attique et parfois même de gros sel, le traiterait de paysan, de rural, qui revient de sa province, qui ne sait rien, qui n'a rien vu. Est-il au contraire d'une grande sévérité dans ses jugements, quelque peu enclin au découragement et au scepticisme, immédiatement on le trouve ennuyeux et morose, et le lecteur, fatigué, se détourne de lui. Que faire ? La curiosité du public a besoin qu'on l'émousse. Comme on n'a plus le temps de penser par soi-même, on cherche dans son journal des idées toutes faites ; on demande au critique des aperçus nouveaux sur des sujets qui ne le sont plus^ des réflexions ingénieuses et fines sur des choses qui n'en révèlent ou n'en inspirent souvent aucune. Et si le fournisseur breveté de l'esprit des autres reste au-dessous du programme que lui trace l'exigence du bourgeois de Paris, on crie à la trahison, au mensonge, on déclare qu'il n'entend rien aux questions d'art, et chacun de se dire avec un air moqueur :

Le critique n'est pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute sa science.

Mais qu'importe, malgré les nombreuses attaques dirigées contre elle, la critique n'en conservera pas

moins son rôle de redressement, d*encouragement. Seule dépositaire du bon goût, rien ne saurait Tempêcher d'exister conjointement avec l'ouverture du salon et de conserver son indépendance vis-à-vis du pouvoir, dont elle est le puissant et utile contrôle.

On l'a dit sur tous les tons : ce n'est pas l'esprit qui manque aux Français, c'est quelquefois le naturel, la simplicité, le bon sens. De l'esprit 1 Mais il y en a à revendre, et à revendre même très-cher, si l'on consulte les prix exorbitants qu'atteignent, à la salle Drouot, les petits tableaux de chevalet fabriqués par la plupart de nos peintres d'aujourd'hui. Que recherchons-nous d'ailleurs avant tout? Les qualités prime-sautières, la délicatesse, l'élégance, la coquetterie, le fini. Nous savons goûter le talent, mais ne comprenons pas toujours le génie. Nous préférons Chamfort à Pascal, Voltaire à Bossuet. Nous nous extasions devant les Trois Grâces, la Phrynée toute moderne de Pradier, de cet habile sculpteur qui partait, disait-on, tous les matins pour Athènes, et n'arrivait le soir qu'à Bréda; et c'est la raison, bien plus que le sentiment, qui nous pousse à admirer la statue de Milon de Crotone^ due au ciseau vigoureux du Puget. Les délicieux motifs de valse dont Johann Strauss a parsemé son çpérette de la Reine Indigo, charment cent fois plus nos oreilles que la musique puissante de la Juive ^ pleine du

souffle inspirateur d'Halévy. Nos yeux, eniSn, se portent avec plus de plaisir sur une Bergerie de Boucher y de Watteau, un sujet mythologique et mondain de Fragonard, que sur un Saint Bruno, de Lesueur, ou le Déluge, du Poussin.

Il ne faut donc plus s'étonner si la tendance à l'esprit est le trait caractéristique de la peinture contemporaine. C'est le public des amateurs qui forme ou déforme le goût des artistes, comme c'est l'homme qui fait la femme ce qu'elle est. Ce sont les jugements en dernier ressort des Américains et des marchands de tableaux, c*est la sanction de leurs gros sacs d'écus qui impriment à l'art une direction déterminée, et changent de place cet objectif qu'on appelle le succès.

Comme il ne nous servirait guère de joindre nos lamentations sur la décadence de la grande peinture à celles de plusieurs de nos confrères, soyons de notre siècle, et, étant admis le genre dit de la peinture spirituelle, fille légitime de Tillustration et de la vignette, usurpatrice parfois du domaine de la littérature, voyons ceux qui se rapprochent le plus de cette perfection relative, et étudions leurs œuvres à ce point de vue.

On nous pardonnera néanmoins si, rencontrant sur notre passage quelques pauvres diables assez hardis, assez imprudents encore pour ne point sacrifier au goût du jour, pour s'enfermer dans leur culte

souvent à peine ébauché, mais au moins sincère, du vrai beau , et se draper majestueusement dans leur abnégation et leur courage, comme un gueux castillan dans son manteau troué, on nous pardonnera, et peut-être même nous imitera-t-on, si nous nous apitoyons sur le sort de ce malheureux que la foule dédaigne, et si nous lui tendons la main.

Voulez-vous d'abord des types très-réussis de la peinture à la mode ? première qualité, prix élevé, très-demandée. Voici trois Bouguereau d'une justesse merveilleuse d'exécution. Quoi de plus joli que La Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jean- Baptiste ! Comme cela flatte l'œil ! Cette vierge est une adorable créole, et les deux enfants qui se jouent sur ses genoux, en se donnant le baiser mystique, sont gentils à croquer : ce sont de vrais chérubins. En vérité, s'il y a des gens qui se plaignent encore des austérités de la religion, qui rêvent de Tenfer et des tourments éternels, qu'on les mène au plus vite devant la Sainte Famille de M. Bouguereau. Ils chasseront bientôt de leur âme les tristes pensées qui l'assiègent et ne songeront plus désormais qu'à la béatitude, aux félicités... terrestres, en attendant les autres. Le seul dogme qui se dégage de cette toile, si agréable dans sa teinte de cire molle, c'est le dogme de la mondanité. Mais s'il se rencontre des croyants que les grands principes de la religion ne

Utsfcnt point froids et insensibles, pour qui les révélations de la foi ne sont pas des lettres mortes» qui cherchent jusque sous l'image de la vierge la pensée divine qui faisait rayonner le front de la mère du Crucifié, ah! ceux-là, qu'ils s'éloignent aussi vite que les autres sont venus, qu'ils retournent à Raphaël, au G>rrége ; ils ne trouveront rien ici qui puisse les leur faire oublier.

La seconde toile de M. Bouguereau, Flore et ZéphirCf a du moins ce mérite de ne point viser au style religieux, ici le peintre est bien plus maître de son pinceau ; il se sent chez lui, ne force pas la note^ ne cherche pas à dépasser les limites de son domaine: la grâce. Ce n'est un secret pour personne qu'un certain vent de printemps, le zéphyr pour les poètes, le fœn pour les naturalistes, en caressant de son souffle fécondant la terre et les plantes^ fait germer les moissons et s'épanouir les fleurs. Zéphyr, c*est le bien-aimé qu'attend, au sortir des frimas de rhiver^ la nature engourdie, pour chanter ensemble l'hymne de la jeunesse et du renouveau. Ce duo d'amour est aussi ancien que le monde, et l'on ne se lasse point de l'entendre et de le regarder. C'est si bon la jeunesse! 11 est bien évident que, dans le rendez- vous que leur permet le peintre, Zéphire et Flore n'ont rien de mieux à faire que de s'embrasser^ et ils s'en acquittent d'ailleurs fort bien. Le sujet est traité avec une délicatesse un peu précieuse. C'est une imitation de

la Psyché recevant le premier baiser de l'Amour^ de Gérard, mais plus contournée, affadie, édulcorée, presque sucre d'orge.

La Baigneuse, du même auteur, est une de nos élégantes habituées des bains de mer. Je l'ai vue à Trouville, non avec le costume dans lequel elle se présente, c'est-à-dire sans costume ; les simples touristes n'ont pas, Dieu merci, les privilèges des peintres. Je l'ai vue avec de grandes boucles tombantes, une fine taille^ amincie par l'usage ou l'abus du corset, comme vous voudrez, prise dans une ceinture d'une douceur de nuance infinie, avec des gerbes de feuillage jetées çà et là sur un nid moelleux de dentelles; je l'ai vue quittant la plage, après l'apaisement des lueurs embrasées du soir, quand le premier coup d*archet annonçait la valse entraînante ; je l'ai vue dans les grands salons bourrés de monde, se glisser comme une petite panthère à travers le flot pressé de ses adorateurs. C'est toujours la même femme ironique et dangereuse. Mais, cette fois, le peintre Ta brutalement déshabillée. Eh bien, avec ce regard qui rappelle la race féline, nue comme Eve à son premier péché, elle trouve encore moyen d'être à l'aise, et la grâce ne l'abandonne point. Elle est là de trois quarts, se prenant le pied, et, dans cette attitude que rien n'autorise^ elle demeure agaçante et piquante.

Ces trois tableaux, malgré la variété des sujets, ont

un grand point de ressemblance: ils sentent la manière, le convenu. Rien n'est vrai, pas même le coloris, mélange de neige et de roses. Mais que de brio dans l'exécution, que de souplesse dans la touche ! M. Bouguereau est un merveilleux artisan^ mais ce n*est pas, à proprement parler, un artiste. Si une fois, cependant, rinspiration lui venait, quel chef-d'œuvre nous aurions !

La Chloé it M. Jules Lefebvre est peut-être la plus réussie des figures nues exposées au salon de cette année. Sous de verts ombrages^ au milieu des Heurs et des roseaux, elle est là, seule, pensive^ rêveuse. La tête légèrement inclinée vers le feuillage, la jeune fille écoute si Tair qui gémit dans les bois ne viendra pas apporter à son oreille le son de voix du berger Mnazile. Elle s'adresse aux arbres, aux plantes, leur demande oti est son amant. Impatiente, nerveuse, elle le trouve bien long à venir.

Ah l s'il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui !

Comme son regard respire la jeunesse, le désir! Toute tremblante d'émotion, elle n'en est pas moins prête à se laisser aimer. Que Mnazile paraisse, il n'aura pas grand'peine à goûter son bonheur. L'œil suit amoureusement les ondulations virginales de ce corps charmant d'une enfant de seize ans. Comme tout ce qui l'entoure semble frais et suave 1 Si André

Chénier revenait en ce monde, il ne désavouerait pas l'image de sa Chloé. C'est assurément une des têtes les plus ravissantes que j'aie rencontrées, d'une naïveté, d'une douceur, d'une tendresse de coloris qui font de M. Lefebvre le vrai peintre de V éternel féminin.

J'aime presque autant son Rêve (POssian. Cette femme, à peine entrevue au sein des vapeurs rosées du matin, aux traits calmes et limpides, à la pose langoureuse et légère, semble une de ces apparitions diaphanes, comme celles qui hantent souvent le cerveau nuageux des hommes du Nord. Encore un instantj et le rêve se sera évanoui. Le visage déjà devient plus indécis, et les blonds cheveux de la vierge du Morven commencent à s'effacer; déjà s'épaissit le voile transparent qui enveloppe, sans les altérer, les lignes sinueuses de son beau corps. Ce tableau ne veut être qu'une ébauche, mais c'est poussé très-loin comme exécution. La couleur, un peu empâtée, y est relevée par un dessin d'une extrême pureté.

Enfin, le portrait de M"® la princesse de C..., si plein d'élégance et de distinction, n'est pas inférieur aux deux autres toiles de M. J. Lefebvre. C'est peutêtre la réalité du rêve que nous avons eu tout à l'heure.

Un tableau dont on a parlé et dont on parlera beaucoup, parce qu'il émane d'un homme qui cherche souvent l'effet, et rarement le rencontre, c'est la

Couleuvre, de M. Beaulieu. c S'il 11*7 a que du corps dans ton œuvre, et qu'elle ne parle qu'aux sens, tu n'es qu'un ouvrier sans âme, et n'as d'habile que les mains. » Cesobservations,queJoubert adressait aux peintres en général, seraient ici fort à leur place.

Cette couleuvre, c'est la courtisane farJée, avachie, aux chairs molles et flasques, les yeux cerclés de noir, se vautrant sur le tapis usé de quelque hôtel garni. Rien n'intéresse dans cette créature, produite par la fermentation d'une société en décadence. Rien ne rappelle même la malheureuse que plaint le poète :

Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe !

Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe 1

Il n'y a prise ici pour aucune émotion. Bien loin de ressembler à la Madeleine repentie à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé, et dont M. Beaulieu a fait le sujet de son second tableau, comme pour s'excuser du premier, la Couleuvre qu'il nous étale n'a jamais aimé, c'est « la meule du pressoir de l'abrutissement. » Les amateurs du réalisme grossier n'ont qu'à se réjouir; ils ont trouvé quelqu'un qui les a compris. Mais, en vérité, il faut être bien à court de pensées nobles et généreuses pour en arriver à exposer de semblables types. Triste peinture, à notre avis, aussi décevante que malsaine ! L'idée est mauvaise et l'exécution imparfaite. Les tons delà chair, les draperies vieilles et sa-

lies qui l'enveloppent sont d*une couleur vineuse : la couleur du gros bleu de barrière. Cela porte à la tête et fait mal au cœur. L'impression qui m'est restée de cette peinture se résume dans un profond ennui, mêlé de dégoût.

Regardons, pour nous consoler, les portraits charmants de M. Cot:de délicieuses têtes de femmes encadrées dans de magnifiques cheveux blonds. Il nous faut bien ce spectacle -là pour nous dédommager de toutes les couleuvres que voudraient nous faire avaler MM. Beaulieu et consorts.

Puisque les maîtres se reposent sur leurs lauriers, puisque les Couture, les Fromentin, les Diaz, les Rosa Bonheur, les Meissonier, les Gustave Moreau désertentla lumière, force nous est bien de demander aux jeunes ce que les vétérans ne donnent plus, et notre sévérité vis-à-vis de la nouvelle génération vient un peu du désappointement que nous cause l'ancienne.

Ainsi, nous éprouverions une véritable joie si rélève Lehoux, grand prix du salon, cherchait à mieux justifier les espérances de ses protecteurs ! Une première observation, qui n'engage en rien le talent de l'artiste, mais qui rectifie une singularité de son jugement : M. Lehoux paraît avoir un goût trèsprononcé pour la simplicité, une horreur extrême pour la recherche, le clinquant et toutes les ficelles qu'enseigne le procédé, et nous serions les derniers

à Tcn blâmer. Mais d*oti vient cette préférence marquée pour les cadres en bois noir et mat, dont il en* toure ses tableaux? L'usage des cadres dorés, qu'il dédaigne, a, je crois, sa raison d'être. On a remarqué, en effet, que si l'on plaçait au même point un objet brillant à côté d'un objet relativement terne, il se formait en quelque sorte sur chaque rétine de Tœil deux images d'une intensité différente, et que cette diversité, en faisant ressortir davantage l'objet brillant, donnait la sensation du relief, de l'épaisseur. Les cadres dorés et en saillie ont donc comme but trèsdéterminé de faciliter pour Tœil, par rapport à des figures situées sur le même plan, l'illusion de la distance et des profondeurs. Quel peut bien être maintenant ce gros garçon que M. Lehoux, cette année, nous a envoyé de Rome en droite ligne, et qui pose pour le torse comme un hercule de foire? Je consulte le catalogue, et je lis : Samson rompt ses liens. Ah! si le peintre pouvait imiter son modèle et rompre, lui aussi, avec les habitudes fâcheuses qu'il a contractées ! M. Lehoux, déjà nommé, a une manie, je me trompe, il en a plusieurs, mais une plus forte et plus accentuée que les autres : il mêle volontiers de la poussière à toutes ses couleurs, ce qui leur donne une teinte terne et crayeuse, très-désagréable à voir. Reconnaissons, cependant, que son œuvre ne manque pas de mouvement. Les deux ou trois gaillards, fort bien taillés ma foi, que Samson vient de précipiter à terre,

ont eu le bon goût d*y prendre des attitudes qui permettent au peintre de nous offrir un nouvel échantillon de ces raccourcis dont il a le secret, et qui pourraient lui faire dire, comme Tacteur Arnal, servant, dans le Petit Voyage, le fameux macaroni au gratin: «C'est le triomphe delà maison! » La gloire de M. Lehoux est tout entière en raccourcis!

On en pourrait dire autant de M. G. Doré, avec sa toile immense, la plus grande du salon de iSyS : Dante et Virgile visitant la septième enceinte :

E poi mi fu la bolgia manifesta ;

E vidivi entro terribile stipa

Di serpenti ; et di si diversa mena

Che la memoria il sangue ancor mi scipa.

Au milieu d'un fourmillement de bras, de jambes, de têtes, au sein d'une masse compacte d'hommes, de femmes et de serpents entrelacés, dominant de toute leur hauteur cette marée humaine, Dante et Virgile se détachent en silhouette noire sur un fond gris roux d'une tristesse indéfinissable. On ne peut refuser à M. Gustave Doré un tempérament profondément dramatique^ une facture originale et puissante, une grande fougue de composition qui va même parfois jusqu'à la précipitation dans les détailsj une certaine étude de l'anatomie et des musculatures. Mais il ne faut rien dire de la couleur; à proprement parler, elle n'existe pas. Enfin, ici, dans

que, se reflétant dans ses yeux émerillonnés, donnait à tout son être une apparence de bonhomie prudhommesque. Véritable épicurien, qui connaissait par avance le sort qui Taitendait, et, loin de se préoccuper outre mesure d'une destinée qui a sa grandeur et son utilité, laissait paisiblement s'écouler des jours dont quelques grognements sourds osaient parfois rompre la monotonie !

La boucherie non plus n*a pas à se plaindre. Il y aurait de quoi nourrir pendant plusieurs jours la population d'une sous-préfecture de première classe, rien qu'avec les troupeaux de bœufs et de moutons qui paissent mélancoliquement dans le salon de 1875. M. Schenck est assurément le peintre qui réussit le mieux l'animal qui nous donne le gigot, ou, si l'on préfère une formule plus pastorale, le compagnon favori des bergères Louis XV. Il faut admirer ses dix ou douze jolis moutons distribués dans deux tableaux, dont Tun surtout représente l'effarement de ces malheureuses bétes que poursuit un parapluie chassé par louragan.

Et les chats de M. Lambert! et les chiens de Jadin ! et les chevaux de J. Lewis Brown ! et tant d'autres enfin oîi le sentiment artistique ne le cède en rien à Thabileté de la main!

Néanmoins^ si intéressantes que puissent être toutes ces œuvres, elles ne sauraient nous faire oublier que la représentation de la figure humaine est

le but le plus élevé que puisse se proposer le peintre, le modèle le plus noble dont il lui soit donné de saisir et d'exprimer les lignes si pures et si belles. Aussi, préférons-nous toujours aux chefs-d'œuvre des peintres d'animaux ou de nature morte des toiles, peut-être incomplètes, mais révélatrices à coup sûr d'une plus haute et plus vaste pensée, comme celles de MM. Cabanel et Becker.

Thamar, grand sujet tiré de l'histoire de l'Ancien Testament, semble avoir été, parmi les trois tableaux qui composent l'exposition de M. Cabanel, celui de ses prédilections. L'artiste y a mis tout ce qu'il avait d'énergie, de puissance créatrice, et vraiment il y a là une oeuvre intéressante, sinon parfaite. ^ Thamar, fille de David et de Maacha,sœur germaine d Absalon, séduite et outragée par Amnon, vient se réfugier chez son frère. A demi couchée sur ses genoux, elle se cache la tête dans ses- mains. La pose, un peu allanguie, ne manque cependant ni de naturel ni de souplesse. La figure d'Absalori, vue de profil; est d'un dessin très-vigoureux. Le bras droit étendu et la main crispée en signe de menace, il contient de l'autre les battements de son cœur en courroux. On trouvera peut-être l'expression de sa colère trop académique et pas assez nettement accusée. Mais, qu'on y songe bien, la vérité historique exigeait qu'Absalon ne manifestât pas trop vivement le wourroux qui, intérieurement, Tagitait. Ce ne fut, en

effet, que deux ans plus tard qu'il mit à exécution ses projets de vengeance, et que, dans un grand festin auquel il convia tous les fils de Saûl et où se trouvait Amnon,il le fit assassiner à la fin du repas. Les esprits syste'matiquement hostiles trouveront peut-être encore qu*il y a ici des contrastes choquants de couleur, des tons malheureux et forcés. Malgré tout, je ne crains pas de l'avouer, c*est là un bon tableau, intéressant à voir, et que ses défauts, quels qu'ils soient, n*empécheront pas les gens vraiment sincères d'admirer. « Laissons nous donc^ comme dit Dorante, dans la critique de YÉcole des femmeSy laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir. »

Le Portrait de M^* la baronne de G.... n'est pas indigne de son auteur. C'est une commande bien réussie.

Je n'en dirai pas autant du dernier tableau de M. Cabanel, Vénus^ ou plutôt je n'en parlerai pas, pour n'en point mal parler.

La grande composition de M, Becker, Respha protégeant les corps de ses fils contre les oiseaux de proie, donne la mesure d'un tempérament profondément dramatique. C'est encore l'Ancien Testament qui fait tous les frais du sujet, et, de même que dans la Thamar de M. Cabanel, le thème est em-

prunté à l'époque de David, A la suite d'une famine qui dura trois ans, le roi David consulta l'oracle du Seigneur, et l'Eternel lui répondit que cette famine avait été envoyée comme punition du meurtre des Gabaonites par Saûl et sa maison de sang. Voulant conjurer le fléau, David alla trouver les Gabaonites et leur demanda ce qu'ils exigaient pour venger l'injure qu'ils avaient reçue. « Sept des enfants de Saûl, dirent-ils, pour les mettre en croix et donner satisfaction au Seigneur. » David prit alors cinq fils de Mérab, fille de Saûl, deux fils de Respha, sa concubine, et les livra aux Gabaonites, qui les crucifièrent. Et Respha se tint le jour et la nuit, pendant six mois, pour empêcher les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel de déchirer leurs cadavres! Debout, l'œil hagard, comme une bête fauve luttant contre une autre béte fauve, dressant dans les airs un bras décharné, elle repousse d*un geste de suprême énergie un énorme vautour qui cherche à s'abattre sur les corps de ses enfants que le vent agite derrière elle. Cette peinture, un peu exagérée, un peu fausse dans certaines parties, mais nerveuse, originale et poignante, semble de l'école de Géricault, et, malgré plusieurs traces de mauvais goût, assurément très-regrettables, elle révèle dans son ensemble un louable effort vers la grande peinture, une tentative hardie que l'impartialité nous fait un devoir de reconnaître et d'encourager.

Rien n'est fatigant conrime d'entendre dire continuellement autour de soi : Nous ne sommes plus bons à rien, le peuple est dégénéré^ notre époque tombe en décadence, la peinture est perdue en France, Tart est mort et ne revivra plus ; nous sommes au siècle précédent ce que l'empire byzantin était à la république romaine, ce que la Grèce moderne est à la Grèce antique, ce que la monarchie d'Alphonse XII est à l'empire de Charles-Quint. D'abord cela n'est point exact, et puis, en tout cas, à quoi bon les jérémiades sans fin, les récriminations désolées ? Depuis quand a-t-on converti quelqu'un avec des sermons ?

Eh! mon ami, tire-moi du danger, Tu feras après la harangue.

Est-ce donc simplement avec des regrets superflus qu'on se relève d'une défaite, si défaite il y a? Est-ce ainsi qu'on répare ses forces et qu'on se corrige de ses fautes, si l'on en a commis ! Et, remarquez-le bien, ce sont toujours les mêmes personnes qui, loin de rechercher par quels moyens il conviendrait de réchauffer ce cœur qui se glace, de ranimer ce dernier souffle qui s'éteint, croient avoir tout fait quand elles nous ont bien démontré que nous ne valons rien. Laissons donc les pleureurs de côté, et tâchons de sonder un peu mieux l'avenir, au lieu de nous abîmer sans cesse dans la contemplation platonique

et maladive du passé. Et, qui nous dit que dans cent ans d'ici les productions artistiques que nous critiquons, parce qu'elles troublent nos habitudes et dérangent notre routine, qui nous dit que nos succèsseurs ne les admireront pas, comme nous admirons aujourd'hui la gravité prétenrieuse, mais sévère et grandiose du style Louis XIV, le genre mièvre, efféminé, mais élégant et gracieux de la peinture Louis XV ? On ne juge jamais convenablement son époque ; la passion, le découragement obscurcissent les yeux. Il en est des appréciations sur les faits d'actualité comme ces objets que baignent les clartés diffuses du soleil de midi, et qui, noyés dans un ton de lumière uniforme et jaunâtre, sont pour l'œil ébloui d'une perception sans netteté, sans franchise. Mais que le soleil tende à se rapprocher des frontières de l'horizon, que les lueurs du jour commencent à s'apaiser, et chaque chose apparaîtra telle qu'elle est, avec sa couleur relative, sa forme bien déterminée et des contours d*un dessin plus précis et plus ferme. Le caractère, le cachet d'une époque échappent de même le plus souvent au jugement impartial des contemporains, et la vérité, qui- est femme, met toujours une certaine coquetterie à ne sortir que très-tard de son puits. Concluons : la critique ne saurait avoir la prétention ridicule de rendre des arrêts ; elle a simplement pour mission, et sa

part est déjà assez belle, d'éclairer l'opinion par-

fois indécise du public, en lui confiant ses impressions motivées.

Ainsi, quel que soit le sort réservé dans l'avenir à la Fête de la Saint- Jean, de M. Jules Breton, il est certain qu'elle remue, dès à présent, ce petit coin de poésie que le plus déshérité d'entre nous possède au fond de son cœur. Je ne puis résister au plaisir de citer quelques-unes des stances que M. J. Breton, quittant un instant le pinceau pour la plume, a jetées, comme par distraction, dans un petit recueil ( Les Champs et la Mer ) , dans lequel on devine déjà son merveilleux talent de paysagiste, et dont le tableau cette année n'est que la traduction pittoresque :

Tandis que dorment les faucilles Aux hangars, vers la fin du jour, Autour des feux, les jeunes filles Dansent en rond au carrefour.

Dans le crépuscule que dore Un dernier rayon incertain, Sur rhorizon où vibre encore La brume chaude du lointain,

On voit leurs silhouettes sombres, Que baigne un reflet azuré, Dans le mystère exquis des ombres, Décrire leur pas mesuré.

Ces joyeuses filles de la campagne, qui sautent en cadence autour de la flamme ardente des fagots

embrasés, sont d*une grâce naïve et harmonieuse, qui rappelle les danses sacrées des jeunes Lacédémoniennes. Restez quelques instants devant ce petit tableau, et vous vous sentirez bientôt pris d'un irrésistible désir de quitter au plus vite la poussière étouffante des villes, pour aller respirer aux champs la saine odeur des foins coupés, et oublier, comme Horace, tous les tourments de la vie agitée et tumultueuse :

Ducere sollicita jucunda oblivia vit ce.

Si Ton excepte l'école hollandaise, les Ruisdael, les Hobbema, les Berghem, les Karel du Jardin, qui ont su pénétrer profondément les secrets de la grande âme qui anime la nature, aucune autre époque que la nôtre n'a poussé à un plus haut degré d'expression la peinture de paysage. Jamais on n'a mieux senti et rendu la vie cachée des champs, la douce mélancolie des plaines, la majesté tranquille des fleuves, la rêverie flottante des vallées, le sourire naissant de Taurore, le mystère des grands bois, la sublimité de la mer, l'épanouissement du printemps.

Qui ne connaît les œuvres de Corot, de cet artiste sympathique, dont la mort a été entourée de tant de regrets ? Qui ne sait avec quel amour, quelle secrète et sincère émotion il peignait ses paysages si simples et si vrais ? Un bouquet d'arbres, un ruisseau mur-

murant, quelques hautes herbes, il n'était rien qui n'eût pour lui son langage. La nature, chez Corot, n'était peut-être pas celle de tout le monde, mais c'était la nature telle que seul il la devinais Soit qu'il lui plût de représenter les clartés indécises du matin, ou les pâles reflets de la lune, il ne comprenait pas qu'on pût préciser les lignes d'une prairie, d'un cours d'eau, d'un feuillage, comme on trace les contours d'une physionomie, d'un portrait. Il trouvait de la dureté, de la sécheresse dans la reproduction exagérée des moindres détails, et les nuances molles et délicates dont il estompait ses fonds d'une rare beauté, en les baignant tantôt dans les vapeurs humides du matin, tantôt dans les ombres croissantes de la nuit, semblaient correspondre aux pensées douces et rêveuses de ce cœur si bienveillant. Sa puissante originalité apparaît dans les trois derniers tableaux que possède de lui le salon de 1875 : Les Bûcherons ,- Les Plaisirs du Soir ; Bi- Mis : autant de pages délicieuses et touchantes, comme savait en écrire son merveilleux pinceau ! Corot avait le culte de son art, et jamais il ne le rabaissa au rang d'un métier. Il y voyait comme un don de la Divinité, et se considérait comme un modeste traducteur, chargé d'interpréter toutes les idées qu'elle faisait éclore et bourdonner dans son cerveau. Enfin, dans ses suprêmes entretiens avec ses élèves, jusqu'au moment oh la mort vint le sur-

prendre au milieu de ses amis, il leur enseignait à aimer cette nature, qu'il avait prise bien souvent pour son institutrice et sa confidente, et auprès de laquelle, parfois triste et découragé, il avait trouvé en même temps la consolation et la gloire.

Si Corot est assurément une des plus puissantes originalités qui aient remis en faveur la peinture de paysage, il faut avouer qu'à côré et derrière lui, marche toute une caravane de brillants paysagistes, et que le culte de la vraie nature ne paraît pas encore près de s'éteindre.

Peut-on rien imaginer, en effet, de plus délicatement rendu que les dessous de bois de César de Cock? A travers une double rangée d'arbres capricieux frissonne un délicieux petit cours d'eau, dont la transparence reflète les teintes variées des feuillages entrelacés qui forment au-dessus de lui comme un berceau de verdure. Un rayon discret de soleil ose à peine pénétrer ce buen retira, et l'impression de joie, de fraîcheur, qui se dégage de cette solitude heureuse, justifie amplement le titre que le peintre a donné à son oeuvre, Le Printemps,

Il y a aussi beaucoup de poésie dans le' Vieux Moulin de Normandie, du même artiste. Le moulin, à demi caché dans un massif ombreux , la rivière légèrement carminée par les derniers jets de lumière qui annoncent le crépuscule, cette barque attachée au rivage, tout est disposé avec infiniment de

goût, d'harmonie, et révèle un talent très-fin et trèsdélicat.

Les Bords de l'Èbre, dans leur sauvagerie apparente, ne manquent pas non plus d*une certaine saveur; mais on voudrait un peu plus de cette sincérité, de cette franchise, de cette simplicité, je dirai presque de cette naïveté qui place les ChaumeSy de M. Ségé, parmi les meilleurs paysages du salon de cette année.

Le sujet était pourtant bien modeste et semblait prêter difficilement aux effets pittoresques. De quoi s'agissait-il, en effet? de représenter dans sa physionomie monotone une de ces longues plaines du pays de Beauce. Un berger et son troupeau occupent le centre de la toile. Dans un second plan, assez éloigné, un village presque endormi et silencieux dessine sa noire silhouette. Nous sommes à la fin d'une chaude journée d'été. Déjà les teintes violacées du soir s'emparent de Thorizon, et Ton entrevoit vaguement dans le lointain, noyées dans de chaudes évaporations bleuâtres^ les flèches élégantes et audacieuses de la cathédrale de Chartres. La perspective est fort belle, et quelques arbres élancés, jetés çà et là pour rompre la monotonie de la plaine, permettent en même temps d'accuser les lignes fuyantes et d'augmenter encore le sentiment de la profondeur. Ce tableau, d'une exactitude et d'une réalité parfaites, ne peut qu'être un objet d'éloges sans restric-

tion de la part des idéalistes, car il joint au naturel et à la pureté des lignes la poésie forte et profonde de la campagne. M. Ségé, en nous offrant un échantillon des contrées si peu accidentées de la Beauce, et qui ne paraissent guère faites pour exciter l'imagination des peintres, a voulu nous montrer, et y a pleinement réussi, que tout est beau dans la nature pour qui sait bien la regarder.

Des trois peintures exposées par M. Emile Breton, V Effet de neige dans un village d* Artois en hiver est certainement celle que je préfère; encore faudraitil qu'on fît disparaître, en la badigeonnant, cette voiture de saltimbanque, dont la carcasse vert oseille est d'une crudité qui choque et détonne.

Le Canal de CourrièreSy en automne, baigné dans une teinte rousse Irès-fatigante pour le regard, sent le paiti pris d'un peintre qui cherche les difficultés pour avoir le plaisir de les vaincre. Il serait d'ailleurs à désirer que le triomphe fût moins bruyant. Certains rouges, très-montés en couleur, sont tout ce qu'il y a au monde de plus discordant.

Enfin, VÉtoile du Berger, prairie vue le soir, est tellement sombre et brouillée, qu'on a bien de la peine à distinguer le pasteur et ses brebis rentrant dans la bergerie. Pour peu que M.Em. Breton continue sur cette voie des dégradations de lumière, il nous donnera, l'année prochaine, un efl'et de nuit, et Ton ne verra plus rien du tout. Nous sommes, du

reste, très-excusable de nous montrer sévère pour un artiste qui nous avait habitué à plus de spbriété dans rinspiration, à plus da naturel et de vigueur dans l'exécution.

La Mélancolie^ de M. Daliphard, paysage lourd, épais, écrasé, serait plus exactement iniitulé : VOppression^ à cause du manqué d'air qui le caractérise. On étouffe dans ce milieu d*arbres épais, charbonneux, plaqués, où règne Tabus de la tache et des ombres noirâtres. On n'y retrouve pas le moindre effort de perspective aérienne, et tout y est d'une couleur bitumineuse qui rappelle les effets de Tasphyxie. Combien je préférais le Cimetière^ au salon de 1874! Peut-être, cependant, voyait-on poindre déjà chez M. Daliphard ce besoin d'exagération de la pensée dominante qui doit être, il est vrai, exprimée d'une façon saisissante pour donner du ton au tableau, mais qu'il faut bien aussi se garder d'outrer^ sous peine de n'arriver à produire qu'une monstruosité. Ce qui n'était alors qu'une tendance fâcheuse est devenu, je le crains aujourd'hui, un véritable défaut.

Plus heureuse que mon PérigorJ, dont je n'ai pu entrevoir la moindre vallée, la plus petite rivière, parmi les centaines Je pages arrachées au livre de la nature qui s'étalent plus ou mjins pompeusement sur tous les murs de l'exposition, la Franche-Comto a eu au moins celte bonne fortune d'être parcourue

par un peintre dont la réputation est assurée. M. Français, en galant homme qu'il est, a voulu nous communiquer un peu de la satisfaction que lui a fait ressentir la découverte du ruisseau du Puits-Noir, et il nous le montre sous deux aspects opposés : le matin surtour, c'est la fête des yeux ; les arbres qui se penchent, le petit sentier qui tournoie, les eaux qui écument, sont d'une grâce infinie. Il y a dans les moindres détails une exubérance de gaieté, de bonne humeur très-communicative. Certains morceaux laissent à désirer du côté de la vraisemblance. On j.encontre des parties de feuillage qui ont les coueurs du printemps, pendant que les autres sont de l'automne. Deux ou trois coups de pinceau, et M. Français corrigera cette fantaisie plus qu'artistique.

M. Pelouze a trouvé la note juste dans sa Ferme normande. Nous sommes vraiment en plein automne, et tout concorde au même but. Les feuilles^ comme les roses, ne durent qu'un printemps; et les voilà déjà vieilles et roussies. La ferme est à droite, solitaire et morne. Le ciel est chargé de grosses nuées d'un gris d'ardoise qui présagent quelque violent orage. A gauche, un chemin «montant^ sablonneux, malaisé, j> semblable à celui dont parle La Fontaine, déroule près de la ferme un de ses rubans poudreux. Il n'est rien, jusqu'au vol rapide des oiseaux, chassés par l'ouragan, qui ne rende bien la pensée de l'ar-

tiste, et la composition est ici à la hauteur de Tex pression.

Après les maîtres, les élèves : la jeune génération se distingue par beaucoup de hardiesse^ de vérité, d'intention, et c'est ajuste titre que le jury a récompensé des paysagistes comme MM. Defaux, Rapin, Herpin, Colin, Zubert et Vayson. Mais, parmi les heureux du jour, M. Defaux est celui qui a montré le p)us de tempérament. Ce Printemps dans les bois à Anvers (Seine-et-Oise) flatte par la richesse et la vivacité du coloris. C'est une de ces peintures devant lesquelles s'arrêtent les hommes du métier, et qui leur font s'écrier : « Il y a du souffle là-dedans. » Nous croyons deviner en M. Defaux l'étoffe d'un artiste d'avenir. Fasse le Ciel que nous ne nous trompions pas!

Les autres médailles ont été accordées, en grande partie, à des peintures de genre. Nous avons remarqué, dans le nombre, U Embarquement de Manon Lescaut^ par M. Delort. La tête de Manon est tout simplement ravissante, et l'ensemble est traité dans la façon délicate et âne de Gérome.

Les Lutteurs^ de M. Falguière, qui ont eu les honneurs d'une médaille de deuxième classe, sentent bien la main du sculpteur qui lésa tracés, et si la couleur ressemble à du barbouillage, le dessin, en revanche, y est d'une énergie peu commune.

Que citerais-je encore ? Halte-là^dt M. Roll, qui

figure la lutte d'un cavalier français contre un cavalier prussien, et dont les attitudes et les gestes sont pleins de mouvement et dtfuria française ; Pyrame et Thisbéy de M. Delobbe. Qui ne connaît l'histoire de ces deux enfants de Babylone qui s'éprirent d*amour Tun pour l'autre, malgré la volonté de leurs parents, ou peut-être même à cause de cette volonté? Amour contrarié, amour doublé. Les parents leur ayant défendu de se voir, ils se donnèrent en secret un rendez-vous sous un mûrier^ aux environs de Babylone. Ce devait être, et qui pourrait s'en étonner? Mais ici finit la comédie et commence le drame. Thisbé arrive la première. Poursuivie par un lion, elle s'échappe en abandonnant son voile, que la bête déchire et ensanglante. Puis vient Pyrame : il aperçoit des traces sinistres, croit son amante dévorée et se tue de désespoir. Thisbé, entendant des cris, retourne sur ses pas, découvre le cadavre du bienaimé, et se poignarde à son tour. « C'est alors, dit Ovide dans ses Métamorphoses^ que les fruits du mûrier, teints de leur sang, changèrent de couleur, et devinrent rouges depuis ce jour, de blancs qu'ils étaient auparavant. » M . Delobbe s'est ingénié à reproduire cette fin tragique. Il est seulement fâcheux que son clair de lune ressemble tant à ceux que l'on obtient au théâtre au moyen delà lumière électrique. La facture de ce tableau n'a du reste rien de personnel, c'est une réminiscence incorrectedePrudhon.

Lorsque l'on examine avec soin la toile de M. Courtat, on n'est point surpris que le jury lui ait décerné une première médaille. La Léda se reposant du bain sur les rives de TEurotas et écoutant d'une oreille attentive les discours amoureux que lui tient Jupiter, sous la forme d'un cygne, indique des qualités de facture très -remarquables. Conçue dans une gamme atténuée et délicate, caressée par une douce diffusion de lumière^ elle ne fait pas trop regretter la Léda de Paul Véronèse, de Michel-Ange, ou du Corrége ; et la morbidesse des chairs, la suavité des contours reposent agréablement les yeux.

Quant aux médailles accordées à M. Goupil pour sa peinture de mode : Une Femme en 1795, et à M. Jacquet, pour sa Rêverie^ œuvre tourmentée, maladive, contentons-nous de nous incliner. Sans doute il existait des motifs de haute convenance pour récompenser ainsi ces deux artistes. Mais, comme nous ne sommes pas dans le secret des dieux, nous imiterons de Conrard le silence prudent.

Aucun peintre n'a été jugé digne, à l'exposition de 1875, d'obtenir la médaille d'honneur. Mais le grand prix du Salon, institué par M. de Chennevières, a été donné à M. Cormon, pour son tableau intitulé : La Mort de Ravana. La critique a modérément apprécié ce choix. Cependant on a dû reconnaître en M. Cormon de précieuses ressources à

cultiver^ et sa réminiscence du Massacre de ChiOy de M. Delacroix, a fait espérer qu'un séjour prolongé à Rome, développant certaines qualités vigoureuses dont il avait déjà fait preuve, le rendrait plus propre à la peinture d'histoire, vers laquelle il semblait vouloir diriger ses efforts. Mais l'Ecole des beauxarts, qu'on dépouillait en cette circonstance d'une de ses importantes prérogatives, a contesté l'autorité du directeur des Beaux- Arts pour choisir le lauréat du prix du Salon, et une rupture s'est opérée entre plusieurs professeurs de TÉcole et le pouvoir central. Pendant que ce nouveau conflit d'attributions passionnait les intéressés, le public indépendant s'écartait d'une question trop actuelle pour être utilement discutée, et reportait toute son attention sur la Naïade délicieusement modelée de M. Henner, et sur les Baigneuses ^ un peu froides, de M. Carolus Duran. En même temps, la Jeune Fille hollandaise^ en costume du XVI*» siècle, de M"« Ferrère, recueillait les suffrages des amateurs délicats. Enfin \t ^Marché du Ponte di Rialto^ à Venise, de M. Pascutti, et la Fille du Barbier, de M"® Dubos, élève de M. Chaplin, méritaient, par une grande dépense de bonne volonté, d'être sincèrement encouragés. De son côté la sculpture, assez pauvre cette année, possédait trois belles choses, mais rien de plus : La Jeunesse, de M. Ghapu, lauréat de la médaille d*honneur, le buste expressif de Monseigneur

Darboy, par l*honoraIe directeur de l'École des beaux-arts, M. Guillaume, et La Jeunesse (TAris^ tote, par M. Degeorge, œuvre de talent et d'avenir. Le reste n avait qu'une valeur relative, et faisait comprendre la nécessité d'une protection plus efficace, plus active, de la part du gouvernement.

La sculpture, en effet, pencherait bientôt vers son déclin si elle ne trouvait dans TEtat l'appui dont elle a besoin. Moins heureux que le peintre^ le sculpteur ne se voit jamais enrichi par une nombreuse clientèle, et M. le comte d'Osmoy, dans son rapport sur le budget des beaux-arts (exercice iSyS), exprimant le désir d'une plus large dotation en faveur d'un art d'une si haute importance, remarquait avec raison que le prix élevé des œuvres sculpturales ne permettait qu'à l'Etat seul de faire des commandes considérables.

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