LES EXIGENCES DE LART ET CELLES DU CULTE
Monotonie de* tableaux de sainteté. — Sujets impossibles, ridicules, cruels, indécents. — Michel-Ange el le Jugement dernier. — Une messe cardinalice h la chapelle Stxtine. — Détérioration des objets d'art qui deviennent objets de culte. — Images couronnées.— Tableaux mal exposés : la Descente de croix de Daniel de Volterre. — Décoration des églises pour les fêtes. — Les Musées.
Il serait absurde de nier que l’Église catholique ait rendu aux artistes d’éminents services, ne fûtce que par l’appel quelle fait à la fécondité de leur talent. 11 est évident que sous le point de vue tout matériel et industriel de ce qu’on appelle vulgairement la demande, la consommation, le culte romain a ouvert aux adeptes de tous les arts la carrière du travail, du gain et de la’ réputation. Que
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ce soit souvent au détriment de la religion, nous n’en doutons pas; mais ce n’est pas ce que nous voulons prouver aujourd’hui. Nous pensons que c’est au grand dommage des arts eux-mêmes, et nous demandons la permission d’insister sur ce point, rapidement indiqué dans nos lettres précédentes. C’est par des faits et des preuves, non par des raisonnements abstraits, que nous appuierons notre assertion. Et cette assertion, la voici résumée en deux mots : le culte catholique et l’art ont des intérêts opposés, des conditions d’existence et de succès qui s’excluent. Ce qui est indispensable à l’un des deux est souvent nuisible, quelquefois mortel à l’autre.
Nous avons cité quelques peintures de Raphaël, de Giotto, de Fra Angelico, où des sentiments religieux simples et vrais sont exprimés avec une élévation rare. D’autres noms pourraient être ajoutés à cette liste. Mais, il faut l’avouer, ce sont là de brillantes exceptions; et pour dire toute notre pensée, malgré le génie des plus grands maîtres, la peinture catholique, loin de servir la piété, loin de rapprocher les âmes des choses d’en haut, a fait tout le contraire. L’art n’a donné à la foi qu’un aliment grossier et tout terrestre; il a rabaissé l’idéal et matérialisé le ciel; il a fait vivre les âmes croyantes dans des régions inférieures qui ne sont ni lumineuses, ni pures. Du christianisme, religion d’amour, de sainteté, de simplicité
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et de paix, il a fait un catholicisme intolérant et cruel, charnel et fastueux.
Si les artistes ont mal servi l’Église, de son côté, l’Eglise a-t-elle mieux servi les artistes? Non-seulement la tradition, en consacrant les types, en stéréotypant des costumes inexacts, et jusqu’à des attitudes convenues, a enchaîné le génie, entravé la spontanéité, l’indépendance de la ferveur et de la foi ; mais on sent trop souvent, même en face d’un chef-d’œuvre, que ce qui vous parle sur cette toile animée ce n’est pas l’émotion vivante d’une âme humaine, le cœur frémissant d’un homme, d’un homme qui aime et qui adore, mais la pensée de l’Église, la tradition de l’Église, c’està-dire une pensée collective, une tradition imposée, une abstraction, un gouvernement, le style officiel au lieu des cris du cœur. Aussi, à part un très-petit nombre d’âmes d’élite, le grand peintre catholique est-il, en général, un païen dans la vie réelle. Les mœurs les plus effrénées n’empêchent pas un Raphaël de donner toute la pureté convenue, toute la piété exigée à une image de la Vierge, pour laquelle la Fornarina lui aura servi de modèle *. Cette pureté, cette piété, sont un costume dont l’Église revêt ses madones et qu’elle
* Il est impossible de citer à propos de cette profanation, tout à fait habituelle et qu’il suffit de rappeler, les censures trop libres et trop vraies de Salvator Kosa, dans sa III e Satire.
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commande à ses artistes ; heureuse imposture, née d’un art païen au service d’un christianisme formaliste. Mais ne pourrait-on concevoir un art plus libre et plus vrai?
Examinons d’abord les sujets que l’Église ne cesse d’imposer aux peintres et aux sculpteurs. Il en est un grand nombre quelle a frappés d’une banalité déplorable à force de les reproduire partout. Le fait le plus tragique ou l’histoire la plus touchante deviennent de véritables lieux communs, dont on est importuné; on les regarde sans les voir; on en détourne son attention fatiguée, que rien ne réveille. La plus douloureuse de toutes les scènes de l’Évangile, la Crucifixion , n’a-t-elle rien perdu de son émouvante horreur à force d’être représentée par le pinceau et le ciseau? Quoi de plus fatigant que de retrouver sans fin, d’église en église, ces Annonciations presque toujours si conventionnelles et si froides?
Les mêmes sujets traités d’après des règles convenues ont rendu l’art inévitablement routinier et l’invention inutile, ou presque impossible, ou même compromettante.
Il est un sujet simple et gracieux entre tous, naturellement intéressant, et qui aurait occupé bien des artistes quand même on ne l’aurait pas divinisé; la nature humaine n’a rien de plus attrayant : une jeune femme tenant un enfant dans ses bras. Il y a dans la chaste beauté de la jeune mère, heu-
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reuse, inquiète, attendrie, reconnaissante envers Dieu ; il y a dans ces premières et saintes joies de la maternité, dans l’harmonie et le contraste charmant des grâces de la jeune fille devenue femme et mère, avec les grâces différentes de l’enfant; il y a dans ce sujet si simple une grande richesse, et le sentiment chrétien est venu rendre cette source d’émotion si naturelle, plus profonde et plus douce encore. Mais l’Église en a usé et abusé de toutes les manières, variant avec effort ce thème uniforme par la présence de quelques attributs ou de quelques saints. C’est un travail fatigant que de parcourir l’énorme volume où M m * Jameson a traité des Légendes de la Madone et où ce beau sujet, éternellement reproduit d’après les maîtres, dans plus de deux cents gravures, lasse la pensée et rebute le regard. 11 existe de Raphaël cinquante-deux Madones ou Saintes-Familles dont peut-être deux ou trois sont de ses élèves et non de lui. Dans la magnifique galerie des princes Borghèse, il y a plus d’une Vierge sur onze tableaux. Dans celle du palais Barberini, quatorze tableaux sur trente représentent Marie. Tous ces chiffres accablants sont bien certainement inférieurs à la proportion des madones parmi les tableaux d’Église que l’on commande actuellement, depuis que le dogme de l’immaculée Conception a été proclamé.
Est-ce là protéger, inspirer l’art? N’est-ce pas
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l'étouffer sous une monotonie insupportable? Aussi les musées sont-ils remplis de madones qu’il ne faut pas regarder ; et Raphaël lui-même, malgré l’extrême aptitude de son génie pour les sujets de ce genre, n’a pu éviter quelque fadeur dans l’expression de plusieurs de ses Vierges *. Il est résulté de cette uniformité la nécessité de varier un thème trop rebattu , et de là mille expédients puérils ou quelquefois inconvenants. Pourquoi nous citet-on la Vierge au Sac, la Vierge au Lapin, la Vierge à la Chatte, l ’ Impannata et tant d’autres ? D’où vient que Léonard de Vinci, dans une merveilleuse peinture, a représenté la mère du Christ assise sur les genoux de sa vieille mère, sainte Anne, et se penchant vers son Fils pour l’empêcher de mon-
terà cheval sur l’agneau symbolique avec lequel il joue? L’idée se perdant sous les symboles sans cesse répétés, ils se sont matérialisés au point qu’un peintre italien, ayant représenté dans une grande composition le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe blanche, a oublié toute convenance jusqu’à représenter dans un coin du tableau un chat qui guette l’oiseau pour le dévorer.
Le catholicisme, au moins, en dehors des quelques sujets d'histoire sainte qui se retrouvent partout, a-t-il utilement servi ou la piété ou les arts
* Voir par exemple, au Louvre, le délicieux tableau surnommé la Belle Jardinière.
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dans les thèmes qu’il leur a prescrits ? 11 s’en faut bien.
Parfois ce n’est plus la monotonie qui nuit au sujet ; c’est son impossibilité absolue, c’est l’excès du conventionnel, comme dans toutes ces toiles où le peintre est chargé de montrer que Marie fut exempte du péché originel dès le commencement de son existence.
Le génie de Murillo n’a pu échapper à l’impossibilité de la donnée. Peindre un dogme, et quel dogme! c’est oublier toutes les conditions de l’art. Je reviendrai sur ce point, mais je devais l’indiquer ici, en passant.
S’il n’estpas monotone ou impossible, le sujet imposé est souvent pitoyable. Mille et mille légendes ridicules : tantôt à Milan, une Sibylle enseignant le mystère de l’Incarnation à l’empereur Auguste ; tantôt, dans l’église des Scalzi à Venise, l’hostie attirée par la foi fervente de sainte Thérèse, sortant spontanément de l’ostensoir et volant d’ellcmême jusque dans la bouche ouverte de la sainte ; ou bien encore, au Louvre, saint François d’ Assise, d’après Giotto, prêchant aux oiseaux; à Rome, le saint Antoine de Paul Véronèse, prêchant aux poissons ; à Padoue, le patron de la ville, représenté par les peintres et les sculpteurs les plus illustres du temps, faisant toute une série de miracles les plus absurdes qu’on puisse imaginer; et. par exemple, pour convaincre un athée, jetant
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du haut d’un loit un verre qui, au lieu de se briser, reste intact et fend le marbre du pavé. Je n’insiste pas sur ces puérilités, ni sur d’autres plus choquantes, que je ne citerai point. Et cependant, quel emploi des nobles dons accordés par Dieu à un artiste de génie! quel indigne abaissement des hautes facultés d’une âme supérieure !
Mais si l’on peut admettre, à la rigueur, que des talents sublimes se ravalent jusqu’à ces misères sans rien perdre de leur grandeur, que dire de ces perpétuels et hideux martyres dont on est persécuté d’église en église ?
Sainte Lucie * offrant à Dieu sur un plateau ses yeux arrachés de leur orbite, et sainte Agathe lui présentant ses seins coupés, me serviront de transition trop naturelle pour passer du ridicule au hideux. Comment le Poussin, qui dans sa Peste d’ Athènes a su peindre une scène d’horreur sans la rendre brutalement odieuse, a-t-il pu se résigner à mettre sous nos yeux l’horrible martyre de saintÉrasme, le ventre ouvert, les intestins arrachés par la main du bourreau et dévidés tout sanglants sur un cabestan ? C’est dans Saint-Pierre de Rome que cette détestable boucherie s’étale à
* Par un peintre de Brescia, qui n’est pas aussi connu qu’il le mérite, quoique le Louvre ait de lui deux tableaux admirables, Alessandro Buonvicino dit il Moretto.
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tous les regards, copiée en mosaïque, tandis que l’original est au musée du Vatican. L’horreur qui saisit les spectateurs de cette épouvantable scène les irrite à bon droit contre le clergé et l’artiste qui blessent ainsi notre imagination.
C’est peu de chose cependant auprès du dégoût et de l’abomination dont on est pénétré quand on visite l’église de SanStefanoRotondo. En lui-même, cet édifice circulaire, qu’on a lieu de croire bâti en 467, est extrêmement intéressant : trente-six colonnes de marbre ou de granit, et d’ordres différents, empruntées à des monuments antiques, entourent un cercle plus étroit formé de vingt colonnes seulement. Le tout est environné d’un mur divisé en compartiments qui répondent aux entre-colonnements et dont chacun contient deux scènes de martyre, si ce n’est plusieurs. 11 en résulte que partout autour de stà on ne voit que supplices des plus barbares, des plus raffinés, des plus hideux, rendus avec une crudité de détails insoutenable. L’œil révolté veut-il fuir le spectacle d’une torture, c’est pour tomber sur une autre, que peut-être l’imagination la plus cruelle n’aurait pas su créer. Il a fallu en effet la plus effroyable érudition pour peupler de bourreaux toute cette église, et si l’on a le malheur, le tort de regarder deux ou trois de ces fresques ensanglantées de Tempesta ou de Pomarancio, on sort de ce temple chrétien en regrettant d’y avoir mis le pied. N’est-ce pas avilir
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les arts que les souiller de ces représentations affreuses ?
Qu’on ne nous réponde pas : Il importe peu ; l’artest admirable, quelque soit l’objet qu’il reproduise. Je le nie; et d’ailleurs, il ne s’agit pas ici pour nous de ces cadres hollandais où un intérieur bourgeois, une cuisine, une écurie, sont peints avec une vérité qui surprend. C’est d’art chrétien, c’est de l’art tel que l’Église le commande et l’utilise qu’il est question ici. Je réprouve, je maudis ses pinceaux quand il en fait des instruments d’horreur. Je n’ai pu voir sans indignation dans une église des Jésuites, un très-grand crucifix, couleur de chair, où l’imagination dépravée de l’artiste s’était plu à ensanglanter largement toutes les plaies, où le corps ruisselait des blessures de la flagellation, où l’épaule rougie par le fardeau de la croix, les genoux écorchés jusqu’au vif par les chutes du supplicié n’offraient qu’une masse sanguinolente, objet de dégoût ou d’effroi. Pourquoi ces représentations ignobles et atroces ? Pourquoi ces terreurs malsaines? Elles ne peuvent servir qu’à dompter par l’horreur ou l’épouvante ceux dont elles troublent les sens ; ce^ qui est un véritable attentat contre l’humanité, un opprobre pour les arts.
Il faut le reconnaître : parcourir les sanctuaires du christianisme catholique, étudier les merveilles dont l’art les a enrichis, c’est en même temps faire
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un cours complet du métier des bourreaux ; c’est devenir savant en tous les genres de tortures imaginables; c’est se familiariser avec tous les supplices possibles et quelques-uns peut-être d’impossibles. Un poëte qu’on ne lit guère a très-justement blâmé les tableaux effrayants qui remplissent tant d’églises :
Dans ces temples de paix,
Que vois-je sur les murs? Les plus affreux objets,
Les fureurs des tyrans, l’invention des crimes.
Les gênes, les bûchers, et le sang des victimes.
Et toujours vingt bourreaux pour un héros chrétien I
Ah! qu’aujourd’hui le Ciel
A la lyre en mes mains n’a-t-il joint la palette!
J’irais, et de ce pas, j’irais dans les lieux saints Effacer sur les murs le sang dont ils sont teints,
Ces arènes d’horreur, ces barbares exemples
Faits pour l’œil des Néron et qu’on voit dans nos temples.
Peintre aveugle, en m’offrant ces féroces tableaux,
Quelle est donc la vertu qu’inspirent tes pinceaux ?*
Leniierre, après avoir flétri un pareil genre de décoration des lieux saints, développe, dans une longue note, cette pensée si vraie. 11 remarque fort bien que la représentation pittoresque de ces événements est sûrement horrible , en ce qu’elle met les bons et les méchants en scène d'une manière nécessairement plus marquée pour le crime i
* Lemiërre, la Peinture , poème, chant ni.
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que pour les vertus; et il va jusqu’à dire qu’au théâtre, les horreurs de la tragédie la plus cruelle ont moins de danger, parce que 1 z poète peut montrer les tyrans dans plus d’un moment et amener toutes les suites de leurs forfaits , tandis qu’il n'y a point de commentaires dans le tableau ; il ne peint qu’un moment , et c’est celui du crime ; et comme la peinture est faite pour parler aux yeux, je vois bien plus les fureurs des bourreaux et l’appareil des tortures , que je ne vois la patience et le courage des victimes.
Pense-t-on que l’imagination des enfants, vivement saisis par ces scènes d’épouvante et d’atrocité, les retrouvant régulièrement chaque jour sous leurs yeux, n’en reçoive aucune impression mauvaise ? Croit-on que ces impressions sans cesse répétées, se prolongeant pendant toute la durée des offices, au milieu de la solennité du service divin, dans le demi-jour des églises, soient sans influence sur le développement des caractères et les mœurs d’une nation ? Éducation malsaine, qui allie la teligion de lumière et d’amour, la religion de Celui qui était doux et humble de cœur, à ces sombres peintures qui font frissonner la chair et endurcissent l’âme. Détestable apprentissage qui, au lieu de calmer et d’adoucir les passions violentes des peuples du Midi, ne peut que les exciter. Ce ne sont pas là desjeçons d’énergie, ce sont plutôt, parla constante habitude de contempler ces inhu-
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maines horreurs dès l’enfance, des leçons de vengeance et de cruauté qui entretiennent, comme on l’a dit, celle curiosité des âmes dures pour le spectacle des supplices, qu’il serait trop odieux de satisfaire dans les temples, ou tout au moins l’indifférence pour la vue de scènes barbares. En se rappelant de quelles images la piété italienne ou espagnole est nourrie, on conçoit presque la férocité atroce de beaucoup d’inquisiteurs sincèrement fervents; on conçoit presque Benvenuto Cellini racontant lui-même dans ses Mémoires qu’après avoir poignardé son rival dans un guet-apens, il courut immédiatement rendre grâces à Dieu, dans une église, du succès et de l’impunité de son assassinat.
« Les femmes, dit encore Lemierre, les femmes sur qui les impressions sont plus vives, doiventelles être exposées à rencontrer dans nos églises ces images atroces qui donnent le spectacle de l’indécence avec celui de la barbarie, et blessent quelquefois l’imagination autantque l’humanité ? » Sur ce dernier point, il y aurait bien plus à dire encore ; et sans tomber, au sujet des beaux-arts, dans un puritanisme mal fondé, il est impossible de ne pas s’indigner à la vue des étranges objets que le clergé catholique offre parfois à la vénération des fidèles, Je ne fais pas même allusion ici à certaines exceptions révoltantes et grotesques, mais dans quelle église d’Italie n’y a-t-il pas au
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moins un Jugement dernier? A quel carrefour de village ne trouve -t-on pas une peinture des Ames du Purgatoire? Et l’on sait que dans l’un et l’autre cas, l’Église n’a trouvé, pour peindre des âmes, d’autre moyen que de peindre des corps, en prenant la simple précaution de les dépouiller de leurs vêtements comme chose trop mondaine et terrestre; ce qui, pour le dire en passant, est une idée empruntée aux païens.
Chez les anciens, l'absence de vêtements poulies figures des dieux et plus tard des hommes divinisés était la conséquence d’une opinion généralement admise. Les dieux n’avaient aucun besoin des œuvres de l’homme. Aussi leur vêtement était destiné uniquement à les faire reconnaître. 11 suffisait de donner à Mars un casque pour le distinguer aux yeux de ses adorateurs ; le pétase ailé et les talonnières désignaient Mercure ; mais des habits humains auraient fait injure à leur divinité. De là l’usage de représenter nus les dieux, puis les demi-dieux et les héros. Du reste, sauf quelques exceptions qu’on a exagérées, les anciens eux-mêmes étaient toujours vêtus.
On s’aperçut plus tard que l’expression, l’idée, le sentiment que l’on voulait représenter pouvait non-seulement rayonner sur le visage, mais se peindre sur tout le corps. Glycon veut représenter la force dans le repos : son Hercule est nu et chaque muscle concourt à donner l’idée d’une
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rude fatigue supportée par celui qui est la vigueur divinisée. Trois sculpteurs de Rhodes, Agesander, Polydore et Athénodore, veulent exprimer la douleur morale et physique dans le groupe sublime du Laocoon : il suffit de voir le pied du père expirant se crisper, sans se déformer, sous l’effort prodigieux de la souffrance, pour comprendre ce qu’il peut y avoir d’éloquence tragique et terrible dans le nu. Aussi l’étude et la représentation du corps humain sont pour l’art une rigoureuse nécessité et une richesse inépuisable. Il faut en conclure que, malgré ses inconvénients très-graves, le nu est à sa place dans un musée.
11 en est autrement dans une église *. La plupart des peintres catholiques, plus artistes que chrétiens, ne tiennent aucun compte de cette différence. Quelquefois le sujet même autorise cette indécence : tel est le martyre de sainte Agathe, l’histoire de sainte Agnès et de bien d’autres saintes dont une a inspiré à Corneille vieilli la plus singulière de ses tragédies. J’ai vu à Milan une sainte Christine de Paul Véronèse qui autrefois au-
* Il nous semble puéril qu’au Musée du Capitole une copie de la Vénus de Praxitèle soit habillée de tôle peinte. Mais nous comprenons mieux qu’on ait couvert ainsi la statue de la Justice sur le tombeau du pape Paul 111 dans l’église de Saint-Pierre, et nous nous garderons de rappeler les anecdotes dont cette statue a été l’occasion.
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rait trouvé sa vraie place dans le temple de Gnide ou de Paphos, mais qui assurément est un étrange objet de culte pour des chrétiens.
Michel-Ange est tombé plus que personne dans cette faute. La magnifique voûte- de la chapelle Sixtine et le mur du fond où il a peint le Jugement dernier étaient littéralement couverts de figures, plus grandes que nature et presque toutes sans vêtements. Cette énorme inconvenance, dans un lieu de culte chrétien, choqua dès le premier jour les spectateurs de ces fresques incomparables. Elles n’étaient pas achevées lorsque messer Biagio, de Sienne, maître des cérémonies du pape Paul IV, l'en avertit ; et la première idée du pontife fut de faire effacer le tout. Michel-Ange irrité lui fit dire que c’était la moindre des choses, qu’il n’avait qu’à réformer le monde, et que dès lors ses peintures n’auraient plus d’inconvénients. Peu satisfait de cette réponse, le pape ordonna que les figures du Jugement dernier fussent vêtues, et Michel- Ange, refusant de détruire ou de mutiler lui-même son œuvre, fut forcé de consentir à ce que Daniel Ricciarelli de Volterre s’acquittât de cette tâche prescrite parle souverain. Daniel y gagna le sobriquet de Bracchettone , et accomplit le moins possible une mission pénible à son maître, et absurde aux yeux des artistes. Michel- Ange, toujours vindicatif, punit, dit-on, Biaise de Sienne en le représentant en enfer, coiffé des oreilles de Midas, entouré d’un
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serpent, et quand Biaise s’en plaignit au pape, l’artiste eut la hardiesse de dire : « Sa Sainteté n’y peut rien, puisqu’elle a le droit de tirer les pécheurs du purgatoire seulement et non de l’enfer. » La tâche très- insuffisamment remplie par Ricciarelli ne satisfaisait pas encore aux convenances du culte. Clément XII, au dix -huitième siècle, en fut scandalisé à son tour; par son ordre Stefano Pozzi habilla un plus grand nombre des personnages de Michel-Ange, et si le travail de Daniel, sous les yeux mêmes de l’auteur, avait nui à son chef-d’œuvre, Pozzi, infiniment inférieur en talent et venant deux siècles plus tard, ne put que détériorer de la manière la plus regrettable l’œuvre primitive. Il n’en est pas moins vrai que cette double correction est encore fort imparfaite et que des figures colossales en pied représentant des saints et des saintes sont encore entièrement nues. Quant à la voûte, on n’y a pas touché, et nous ne pouvons assez nous en féliciter dans l’intérêt de l’art. Mais il est assez étrange de voir, en ce lieu peuplé d’une multitude de figures sans aucun vêtement, le pape et les cardinaux dire la messe en grande pompe.
J’ai rapporté ces faits, auxquels j'aurais pu en ajouter bien d’autres, empruntés à un grand nombre d’églises de Rome et d’Italie. Mais l’exemple de cette seule chapelle suffit; cette série de corrections si nécessaires pour le culte, et à jamais