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notre intelligence et de notre cœur les œuvres de Dieu dans la nature, mais admirons aussi ces créations non moins directes du même Père, ces œuvres non moins merveilleuses de sa puissance, le génie d’un Homère ou d’un Newton, d’un Michel- Ange ou d’un Raphaël. Dieu a donné à l’humanité ces grands esprits, ces maîtres de la pensée ; non pour être parmi nous les stériles ornements de l’histoire, non pour que le vain bruit de leurs noms retentissants soit écouté et propagé par la foule, mais afin que de leurs œuvres, des monuments féconds qu’ils nous ont laissés, le sentiment de ce qui est éternellement bon, beau et vrai, passe en nous, pour y vivre et se transmettre à d’autres. Ces grandshommes, pour employer une image de saint Paul, sont des vases d’honneur, dans lesquels Dieu a allumé le feu sacré du génie. Que tous viennent s’y réchauffer! malheur à celui qui voudrait eB priver les autres, et honte à celui qui en ayant reçu lui -même la moindre étincelle, la laisse éteindre! Ils en rendront compte à Leurs frères qui sont eu ce monde et à leur Père qui est au ciel.
La Théologie Melon Raphaël
En 1508, Jules II fit venir Raphaël à Rome pour décorer les salles du Vatican. Comme la plupart des actes de ce pape, c’était une mesure de politique profonde. Grand homme d’État, et eu même temps homme de guerre, ce pontife qui d’aillenrs n’avait rien d’évangélique, n’était pas, comme son successeur Léon X, artiste de naissance et par nature. Mais Guicciardini a pu dire de lui, à bon droit, qu’il se serait couvert d’une gloire impérissable s’il avait porté toute autre couronne que le trirègne. Il savait se servir de tout pour arriver à ses fins. Jamais le catholicisme n’eut plus de puissance et de sécurité que sous son pontificat. Luther était encore un moine inconnu. Rome était encore la capitale du monde civilisé tout entier, et le Va-
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tican devait réaliser les plans gigantesques de Nicolas V, devenir le centre des affaires et du gouvernement de l’univers chrétien. Le souverain des souverains devait tenir sa cour dans ce palais, le plus vaste et le plus magnifique de tous. L’enceinte immense de cet édifice unique devait réunir autour du pape, non-seulement les bureaux, mais aussi les logements de tous les fonctionnaires de l’Église universelle *.
Déjà Sixte IV avait mérité de donner son nom à lafameuse chapelle Sixtine, encore inachevée; son neveu, Julien de la Rovère, devenu Jules II, mit toute son énergie et toute l’impétuosité de son caractère à poursuivre les travaux. Ces papes, et plus . tard Léon X, comprenaient l’incalculable empire que les arts de leur époque allaient prendre sur l’esprit humain et devaient exercer sur l’avenir. Entourés d’une foule d’artistes éminents, contemporains de Michel-Ange et de Raphaël, ils se firent de leur génie des instruments de domination, et la rivalité même de ces grands hommes, comme peintres, sculpteurs, architectes et ingénieurs, fut habilement mise à profit.
* Les plans de Nicolas V resteront à jamais inachevés et abandonnés; mais les Romains prétendent sérieusement que tel qu’il est aujourd’hui, le Vatican contient vingt cours, deux cents escaliers et onze mille chambres. Rien de plus irrégulier et de plus informe que cet ensemble do constructions de toutes les époques.
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Glorifier le pouvoir papal, alors le premier du monde, faire de la demeure des souverains pontifes le centre de la pensée humaine et le chef-d’œuvre des beaux-arts, telle fut la mission confiée à ces deux maîtres de l’art moderne. Il ne s’agissait pas de peindre des sujets isolés. La Divine Comédie du Dante, les Triomphes de Pétrarque et bien des poëmes oubliés aujourd’hui avaient répandu partout le goût de ces allégories gigantesques où mille personnages divers venaient jouer un rôle, où le ciel, la terre et l’enfer étaient mis à contribution comme dans une vaste épopée. Ainsi la chapelle Sixtine, dont les peintures ne furent jamais terminées, devait représenter l’histoire entière de l’univers, depuis la chute des anges rebelles et de leur chef jusqu’au jugement dernier, œuvre effrayante et colossale de Michel-Ange; entre ces deux drames célestes représentés aux deux extrémités de l’édifice, se déroulaient, le long de la voûte et des parois latérales, toute l’histoire religieuse de ce monde : la Création, l’Ancien Testament, l’Évangile, et enfin l’établissement de l’Égl ise par le don des clefs à saint Pierre.
De même, au Vatican, dans l’habitation plus que royale de cette divinité vivante qu’on appelait le vicaire de Jésus-Christ, toutes les gloires de l’esprit humain, toutes les grandeurs de l’histoire devaient faire cortège à la papauté et lui rendre hommage.
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C'est par cette partie de l'œuvre que Jules II eut soin de commencer; et Raphaël, dès son arrivée, fut chargé de peindre sur les murs de la Caméra deüa Segnatura , la Théologie, la Philosophie, la Poésie et la Jurisprudence. Toutes ces fresques sont des chefs-d’œuvre. Tout le monde ’ connaît la Philosophie sous le titre d 'École d’Athénes, et la Poésie sous le nom de Parnasse. Sur les voûtes, dans des cadres circulaires, quatre figures allégoriques représentèrent ces quatre domaines de la pensée. A côté de la Théologie, un cadre secondaire qui la sépare de la J urisprudencc reproduit la chute de l’homme, sujet qui relève à la fois de la religion et de la justice ; au dessous, tout le mur est consacré à l’œuvre capitale qui fut le début de Raphaël au Vatican, vaste composition qu’on appelle à tort la Dispute du Saint- Sacrement, et où toute la théologie catholique est mise en scène avec une incomparable grandeur. Sous les quatre sujets principaux, des peintures en chiar-oscuro (monochrome) complètent la pensée du maître. Au bas de la Théologie, Pierino del Vaga a représenté d’après un dessin de Raphaël le Christ enfant qui apparaft à saint Augustin sur le bord de la mer, et lui conseille de renoncer à comprendre la Trinité *.
* Ce sujet a été traité souvent, surtout aux seizième et dix-septième siècles. Van Pyck, Rubens, Garofalo, Mu-
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La grande fresque où se trouve résumé le catholicisme tout entier mérite d’occuper longtemps l’attention du penseur; non-seulement l’exécution en est admirable, mais il est très-curieux de voir comment la papauté triomphante représentait, dans sa propre demeure, la doctrine chrétienne. On a contesté que l’idée de ce tableau fût de Raphaël. On a eu raison en un sens. Il est certain que le sujet lui fut donné; mais on sait par une de ses lettres à l’Arioste qu’une part de liberté lui était laissée. Il est certain aussi que cette fresque est l’expression de la pensée catholique, telle que
rillo, ont peint avec amour cette scène mystique et gracieuse. On regrettera longtemps de ne plus voir au Louvre l’admirable tableau de Murillo, qui appartenait au musée espagnol du roi Louis-Philippe. La figure du petit Jésus, son regard, son attitude réunissaient la naïveté à la profondeur; à première vue, ce n’était qu’un enfant jouant au bord de la mer et un évêque le regardant avec attention ; aussitôt après, on découvrait dans la gravité significative de l’enfant une sorte d’autorité pleine de charme, et chez l’évêque la docilité d’un disciple éclairé et convaincu .Quant à llaphaël, il a eu l’idée assez étrange de représenter Augustin à cheval, et l’animal saisi d’une terreur instinctive à la vue du Christ- 11 est permis de différer sur les conséquences à déduire de cet ingénieux apologue qui pourrait donner lieu à une double interprétation, mais il aurait dû au moins adoucir la rigueur audacieusement affirmative de bien des théologiens et l’àpreté des querelles qui ont désolé longtemps toutes les Eglises^
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la cour romaine la formulait alors, un pape de génie et le plus grand des artistes convenant ensemble du programme à exécuter. On sait enfin que le tableau terminé, le fougueux pontife en fut enthousiasmé à tel point, qu’il fit détruire à coups de marteau les fresques déjà achevées par d’autres peintres, et que Raphaël eut peine à sauver de la destruction une œuvre du Pérugin, son maître et son ami *. De cette création capitale, date la faveur inouïe dont ce jeune homme de vingt-cinq ans jouit à la cour de Rome; dès lors une foule d’artistes distingués se firent ses disciples. Il exerçait sur eux avec grâce et bienveillance, une souveraineté hautement reconnue.
La Dispute du Saint -Sacrement est importante àétudier sous un autre point de vue, beaucoup plus essentiel qu’il ne le semble au premier instant. Elle marque la transition entre la seconde et la troisième manière de l’auteur. D’abord le jeune Sanzio n’avait été autre chose qu’un élève éminent du Pérugin. Tout était encore compassé, symétrique et gêné dans ses figures. Dans sa seconde manière, il s’affranchit peu à peu de la roideur conventionnelle des vieux maîtres. Les poses et les mouvements deviennent plus libres, mais la symétrie des groupes et souvent des gestes subsiste encore. C’est ce qu’il est impossible de ne pas
* C’est la voûte de la salle dite de la Victoire d'Oslie.
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remarquer à Milan dans le Sposalizio (mariage de la Vierge), à Rome dans la Théologie , tandis que ce défaut si grave n’existe plus dans les admirables peintures dont il orna, immédiatement après, les autres murs de la même salle. Il y a dans ce fait quelque chose de plus que le progrès de l’âge et du talent, tout prodigieux qu’ait été ce progrès chez le peintre d’Urbin. Raphaël, en maintenant laborieusement dans cette fresque une symétrie qui rappelle les lois de l’architecture, se conformait au véritable style catholique ; il en donnait à la fois le dernier et le plus bel exemple. C’est ce qu’indique encore l’emploi des auréoles et des ornements dorés auxquels il renonça dès cette époque. L’exécution des détails, trop achevés en quelques parties pour ne pas nuire à l’ensemble, prouve du reste que le maître n’avait pas encore toute la largeur d’effet et la puissance d’exécution qu’il acquit bientôt après, et qu'il ne cessa de développer. -
À tous ces titres cette curieuse composition peut donc être considérée comme le dernier, en date, des tableaux catholiques par excellence.
Elle représente non pas l’Église romaine, mais le dogme chrétien tel que cette Église l’enseignait en 1500. L’idée fondamentale, c’est l’idée de la Divinité; elle est quatre fois représentée, trois fois au ciel en la personne du Père, du Fils et du Saint- Esprit, et une fois sur la terre dans l’Hostie. Autour
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de ces qtiatre personnifications divines se groupent leurs adorateurs : c’est-à-dire les anges, les saints et les hommes.
Le tableau réunit donc deux mondes distincts, le ciel et la terre. Au sommet, qui est en plein cintre, l’artiste, suivant la déplorable habitude de son Église, a peint à mi-corps un vieillard absolument isolé, portant le globe d’une main et bénissant de l’autre. Sa tête se détache sur un triangle doré; des rayons l’entourent de toutes parts; à travers ces lignes de feu, on entrevoit la multitude des chérubins, et à distance, de chaque côté, vole un groupe de trois anges.
Cette figure dominante est en réalité étrangère à l’action, reléguée au-dessus et en dehors de tout l’ensemble ; plus bas, le Christ est assis dans une gloire de rayons et de Chérubins. Ses deux mains élevées et ouvertes portent les marques de la crucifixion. Sa mère assise à droite l’adore, et à sa gauche, Jean-Baptiste le désigne du geste et du doigt comme l 'agneau de Dieu. Des deux côtés du trône de nuages où siège le Sauveur, sont assis en hémicycle les personnages les plus illustres de l’Ancien et du Nouveau Testament, placés alternativement : saint Pierre est à droite, comme le premier pape ; Adam, le premier homme, vient immédiatement après ; on distingue ensuite saint Jean, David, saint btienne, Moïse, Abraham, saint Paul, etc.
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Aux pieds du Christ plane une colombe qui représente le Saint Esprit, et quatre enfants ailés portent tout ouverts les quatre Évangiles. Ces dernières figures forment comme une zone inférieure et très-étroite, tandis que le Christ et les saints occupent un large espace.
Au-dessous de cette vaste scène à trois degrés, une assemblée terrestre remplit tout le bas du tableau, Un autel sans ornements, placé exactement au centre, ne porte que l’ostensoir où l’on distingue l’hostie. Les quatre Pères de l’Église latine, Jérôme et le pape Grégoire, les évêques Ambroise et Augustin, sont placés aux deux côtés de l’autel. Ils sont environnés, à droite et à gauche, d’une foule de théologiens parmi lesquels on remarque plusieurs papes, Thomas d’Aquin, Scot, le Dante, et, ce qui est plus étrange, un moine brûlé pour hérésie à la requête du pape, peu d’années auparavant : un martyr et presque un réformateur, Savonarole.
Peut-être en ceci, Raphaël fut-il surtout guidé parles sentiments que lui avait inspirés Fra Bartolomeo (Baccio délia Porta), l’un des peintres qui ourent le plus d’influence sur son talent. C’était un disciple si dévoué de Savonarole, qu’ après la mort de son maître, il se fit dominicain pour se retirer dans le monastère où son ami avait vécu, et quatre ans se passèrent avant qu’il eût le courage de reprendre ses pinceaux. Au reste, une sorte de culte fut longtemps voué au réformateur florentin
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par bien des âmes pieuses, et la papauté qui exigea son supplice, eut ensuite l’habileté de canoniser ceux de ses plus zélés sectateurs qu’elle ne fit pas périr avec lui. Fra Silvestro etFraDomenico Buonvicini furent exécutés en môme temps que leur chef, mais Philippe de Neri et Catherine de Ricci ont été canonisés et reçoivent encore de nombreux hommages.
Après s’être rendu compte de cette composition grandiose et théâtrale, on ne peut que s’étonner de ce qui manque dans une pareille conception du christianisme.- Ce n’est pas l’éclat, l’ampleur, la pompe. Il y a de la poésie dans ce môme culte célébré par les chérubins autour du Père, par les bienheureux aux pieds de Jésus-Christ et par les grands hommes de l’histoire ecclésiastique devant l’ Eucharistie.
Mais combien il est curieux de voir entre ces trois larges scènes se réduire presque à rien l’importance des Évangiles et l’action de l’esprit divin ! Des enfants, à demi cachés sous les nuages qui servent de marchepied à Jésus et aux saints, tiennent ouverts au-dessus de leurs têtes des livres dont nul ne s’occupe. La colombe rayonnante remplit seule le centre de ce groupe étroit et presque imperceptible. Voilà toute la place donnée au Livre et à l’Esprit. Il est vrai que quelques-uns des apôtres entourent leur Maître ; mais ces austères et simples figures y paraissent bien moins lcsraar-
tyrs et les témpins des vérités de l’Évangile que les colonnes de l’édifice papal.
Le sentiment chrétien, la vie chrétienne , l’amour et le devoir, les méditations et les efforts d’une conscience sévère ou d’un cœur fervent n’ont point de place ou n’en ont guère dans cette théologie officielle, dans cette foi d’apparat. Rien d’individuel etd’intime; tout est éclatant, mais tout est en dehors. Les cieux et la terre ne sont plus qu’un magnifique théâtre où Dieu et l’Église apparaissent devant le peintre et devant scs admirateurs.
Aussi l’artiste lui-même représente-t-il Dieu comme étranger à toutes ces choses, et comme en dehors de la réalité et de la vie. Le Christ y est un roi du ciel et serait presque semblable aux divinités suprêmes des païens, si les sanglantes empreintes de ses mains ne rappelaient seules le Crucifié. Quant à notre monde, personne n’y lève les yeux vers le ciel ouvert et rempli d’êtres supérieurs à la terre. C’est vers l’hostie que tous ont le regard tourné ; ce Dieu matériel, ce Christ physiquement présent est le vrai Dieu et le vrai Sauveur pour cette foule de Pères, de papes, d’évêques et de fidèles.
Voilà pourquoi l’esprit est si peu de chose dans cette conception du christianisme. Il y est remplacé parl’hostie. Elle est Emmanuel , elle est Dieu avec nous, elle suffit, elle doit suffire du moins au monde catholique.
À nos yeux cette magnifique représentation de la foi de Home, commandée par Jules II, conçue et exécutée par Raphaël, offre la plus grave de toutes les lacunes. L’essentiel du christianisme en est absent. 11 ne suffit pas de contempler Dieu ou Jésus-Christ, et encore moins d’adorer le pain de la communion ; il faut que le chrétien s’applique les vérités et les sentiments chrétiens, les fasse passer dans sa propre vie, en nourrisse son propre cœur. Ce que Rome étale en un splendide spectacle, il s’agit de le concentrer dans le développement intérieur de la foi, dans le drame secret de la sanctification.
Ajoutons une dernière remarque. Ces manifestations solennelles du catholicisme officiel ont pour lui-même cet inconvénient inévitable, qu’elles fournissent le moyen de constater ce qu’était le dogme à une époque donnée. Or, l’immaculée Conception, en 1508, était loin d’être proclamée. Aussi Raphaël, qui dans cette composition place les quatre images de la Divinité, le Père, le Fils, la Colombe et l’Hostie, en droite ligne, l’une audessus de l’autre, au centre même du tableau, n’a point donné place à la mère du Sauveur parmi les personnes divines.
C’est en dehors de cette ligne médiane qui coupe la fresque en deux parties égales ; c’est à côté de son Fils, comme le Baptiste, que l’artiste a placé Marie, aux applaudissements du pape et de sa cour ;
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et la seule différence qui marque la supériorité de la Vierge à l’égard du Précurseur, c’est qu’elle occupe la droite. Du reste, elle adore et n’est point adorée.
Nous ne prétendons nullement qu’aux yeux du pontife ou des catholiques d’alors, la Vierge ne fût qu’une simple mortelle : depuis onze siècles elle était appelée la Mère de Dieu; mais évidemment, si elle eut été aussi complètement une divinité qu’elle l’est aujourd’hui, elle n’aurait pu, sans scandale, être reléguée au rang que lui assignait Raphaël, au Vatican, dans un symbole officiel du dogme romain. Croit-on qu’ aujourd’hui la cour de Rome se contenterait de cette part faite à la Vierge au nom de l’Église ? Il faut en convenir, le dogme a changé et la fresque est restée.
Elle est restée, monument sublime d’un art qui approchait de la perfection. Jamais un système chrétien, très-imparfait du reste, n’a été revêtu de formes matérielles plus splendides. Mais quant au christianisme lui-même, il suffit de demander si une pareille œuvre, avec son luxe imposant de décoration et de pompe, rappelle celui qui dit un jour à une femme de Samarie : « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. »
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P. S. — Je ne puis résister au désir de citer ici, en confirmation de tout ce qui précède, le témoignage d’un esprit aussi élevé qu’indépendant. M. J. -J. Clamagéran, docteur en droit, auteur d’un ouvrage couronné par la Faculté de Paris, a porté sur l’art catholique, et en particulier sur cette fresque de Raphaël, un jugement tout à fait analogue au mien. Et il a bien voulu me l’écrire, en m’autori" saut à publier son opinion dans le Lien (1856, p. 15). Ce suffrage si bien motivé a été pour moi un précieux encouragement dans ce travail.
Voici un fragment de sa lettre :
« C’est une noble et belle tâche de faire pénétrer
la lumière du protestantisme dans le domaine des beauxarts. Que d’aperçus nouveaux, que d’enseignements profonds nous révèle l’étude consciencieuse des grands chefs-d’œuvre du seizième siècle ! Oui, vous avez raison de le dire, le catholicisme a exploité le mouvement artistique des temps modernes, mais il ne l’a pas créé; c’est là une idée à la fois juste et féconde. Comparez avec la Théologie la fresque de YÉcole d’ Alhcnes. Malgré toutes les splendeurs d’une exécution merveilleuse, la première est froide ; c’est le christianisme officiel, extérieur, formaliste ; ce n’est pas le christianisme vivant , celui qui
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jaillit du fond du cœur comme une source inaltérable et bienfaisante.
« L'École d'Athènes au contraire émane directement du génie de la Renaissance ; aussi quelle grandeur, quelle poésie, quelle inspiration ! quelle harmonie et quelle unité dans l’ensemble ! quel charme, quelle animation dans les moindres détails ! On y sent vraiment le feu sacré. Ces vieillards qui enseignent avec tant d’éloquence et de majesté, ces jeunes gens qui se précipitent avec ardeur aux sources de la science, ces groupes divers excités par l’esprit de découverte, enflammés par l’amour du beau et du vrai : voilà le tableau de la Renaissance. L’antiquité qui renaît, mais qui renaît rajeunie, purifiée et pour ainsi dire transfigurée : voilà le sujet qu’il fallait à Raphaël pour se montrer dans tout son éclat. Ici ce n’est plus seulement un grand peintre, c’est un grand poète, un grand penseur ; je ne sais si je me trompe, mais la noble et imposante figure de Platon montrant le ciel d’un geste sublime, la physionomie si belle et si mystérieuse de Pythagore, l’invincible fermeté du vieux Zénon, me paraissent empreintes d’un caractère religieux plus élevé et plus vrai, j’oserais dire môme plus conforme au christianisme évangélique que la plus belle tête des docteurs et des saints dans la fresque de la Théologie. C’est que la religion veut avant tout une atmosphère vaste et libre ; elle étouffe et se rétrécit dans le cercle étroit des doctrines officielles, imposées au nom de la force. Raphaël, abandonné à lui-même, crée le Christ et le saint Jean de la Transfiguration , le Platon de l 'École d'Athènes ; Raphaël, contrôlé par le pape, fait la fresque de la Théo logie. «
Dans un article qui a été fort remarqué et qui, le méritait, le même écrivain a appliqué avec bonheur ces principes à la critique des cartons de Raphaël , conservés à
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Hampton-Court (Voir lo Lien, 1856, p. 189), et qui ont pour sujet la PSchc miraculeuse, la Insurrection et les premiers récits du livre des Actes.
Un consistoire publie. — l.e chapeau porté h un nouveau cardinal. — Lu tète de saint «fcan-Huptiste.
La Ville éternelle aurait droit à ce nom si le passé pouvait garantir l’avenir. Nulle part comme à Rome on ne subit l’impression de la durée. Le passé semble s’y éterniser. Il est vrai que bien des édifices admirables ont disparu, et bien des institutions plus glorieuses encore. Mais les monuments qui ont échappé à la destruction semblent avoir acquis le privilège de ne plus vieillir; tout conspire à les conserver; pour ces heureux débris, le temps semble s’être arrêté, et les ruines restées debout demeurent, immuables témoins d’un passé qui ne sera jamais oublié. Au Forum, au Panthéon, au Colisée, la Rome antique subsiste, actuelle et en apparence au moins indestructible. A
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ce point de vue, la création la plus merveilleuse du génie romain, c’est la première de toutes, le Cloaque Maxime. Il y a vingt-cinq siècles, un roi de ce village qui deviendra plus tard la capitale du monde, veut dessécher le vallon marécageux qui sera le Forum, et qui sépare le mont Palatin,- où la cité naissante s’est formée, du Capitole où elle a sa forteresse ; il bâtit un égout, qui existe encore et n’a pas cessé un instant de porter au Tibre les eaux qui feraient de Rome un marais.
Mais Rome païenne n’a pas le monopole de cette perpétuité posthume; la Rome du moyen âge vit et règne encore. Ces mots Curia Romana, dans leur sens de basse latinité, désignent un fait de notre époque, et ce fait va se montrer à nous dans sa pleine réalité.
Il s’agit de remettre, en consistoire public, le chapeau à trois nouveaux membres du Sacré-Collége. Nous sommes au Vatican, dans une salle dont la voûte est peinte d’arabesques, imitées des maisons de l’époque impériale. Un trône de pourpre et d’or est au bout, adossé à une tapisserie qui représente la Religion sous la figure d’une femme, et deux lions qui veillent aux côtés du siège pontifical. Contre la tapisserie sont debout deux gigantesques éventails de plumes qui donnent à cette décoration un aspect oriental. La salle, qu’on appelle Sala Ducale , beaucoup plus longue que large, est coupée en deux, vers sa moitié, par une travée or-
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née d’affreux rideaux d’étoffe blanche et or, lesquels sont en marbre, ainsi que les enfants bouffis qui les écartent; cette lourde décoration est répétée de l’autre côté de l’arcade, et le tout est surmonté d’un écusson démesuré, aux armes du pontife à qui l’on doit ce luxe pitoyable. Le reste de la salle est somptueux et simple. En dehors de la travée est le public, et sur le côté, la tribune des femmes toutes en noir et en voile, costume de rigueur en présence du pape, ce qui nous paraît très-convenable.
Les Suisses font la haie ; leur uniforme est resté le même depuis quatre siècles. Rien au monde ne produit un effet plus grotesque. Leur haut-dechausses et leur justaucorps sont à larges raies verticales, jaunes et bleues, mêlées de quantité de galons rouges ; leur fraise blanche, leur casque de cuir et de cuivre inondé de crins blancs, leur hallebarde enfin, tout vous avertit que vous êtes au quinzième siècle, et que tout ce qui va se passer vous fait reculer de 300 ans au moins. Les camèriers de cape et cC épée , habillés comme au temps de Henri IV ou même de Henri II, en manteau court de velours noir, le collier d’or au cou, ajoutent à l’illusion. Enfin, aujourd’hui comme aumoyen âge, un prince romain, unique héritier du grand nom de sénateur de Rome, porte le même costume suranné, comme si le portrait d’un de ses ancêtres était descendu de son cadre pour répondre à l’appel
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du maître des cérémonies *. C’est du reste l’impression fantastique et vague que font ici tous les personnages officiels en habit de cour ; seuls , les gardes-nobles ont un uniforme sérieux. Quant aux costumes ecclésiastiques et monacaux, toutes les nuances du rouge, du violet et de la pourpre, toutes les combinaisons du blanc, du noir, du brun, quelquefois même du vert, du jaune et du bleu, s’y rencontrent de toutes parts. Les ambassadeurs, en costume moderne, chamarré et couvert de cordons, sont à leurs places ; les cardinaux commencent à arriver, un à un, chacun suivi du caudataire (prêtre habillé de violet) qui lui porte sa longue robe traînante. Je les ai vus dans d’autres solennités, en grand costume, entièrement pourpre. Ici, comme il ne s’agit point d’un acte de culte, les soutanes seulement sont rouges ; le manteau est violet et les souliers sont noirs. Seuls, les récipiendaires sont chaussés de pourpre, avec des boucles d’or. Il est assez étrange de voir les cardinaux, en arrivant à leurs places, attendre, debout, que
* Ce sénateur a partout, sur ses écussons et ses voitures, les fameuses lettres SPQR : voilà pour l’antiquité. Quant à ses livrées, elles sont du moyen âge le plus pur. Ce sont des pourpoints et des hauts-de-chausses jaunes garnis de rouge, avec un long manteau rouge et un chapeau très-bas, en forme de tromblon, à grand panache également rouge et jaune. 11 est difficile d’imaginer rien de plus ridicule.
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leurs caudataires aient relevé la longue queue du manteau, rabattu le devant qui était retroussé sous la cape, et enveloppé soigneusement leur maître tout entier. Cette toilette publique se renouvelle chaque fois que le dignitaire change de place. Le cardinal se coilfe de sa calotte rouge, et le caudataire s’assied à ses pieds sur le degré.
Ces princes de l’Église romaine sont imposants, et lorsque, tout couverts de leur pourpre éclatante, aux simples et larges plis, ils sont assis en longue ligne, il y a en eux, comme le disait Saint-Simon de Fénelon, du grand seigneur, du prêtre, et j’ajouterai du sénateur, ne pouvant dire du grand écrivain. Il y a parmi eux de nobles et sévères têtes, qui ont de la grandeur et où en même temps la vivacité de la volonté et de la pensée sont empreintes. Il y en a d’autres, beaucoup moins distinguées -, mais en général ce costume magnifique relève admirablement la dignité des cheveux blancs; quelques têtes plus jeunes, à la chevelure encore brune, se distinguent dans le nombre, et plus qu’aucune autre, la figure soucieuse et dominatrice du plus puissant de tous, le'premier ministre, un des plus jeunes cardinaux-diacres.
Enfin paraît la cour ; une foule de robes blanches, écarlates ou violettes, se rangent des deux côtés du trône ; un porte-croix précède le roi-évêque ; . tous les cardinaux se lèvent, et Pie IX, la mitre d’or en tête, vêtu d’amples étoffes brodées de rouge
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et d’or, monte sur son siège pontifical. Alors commence l’obédience. Chaque cardinal se lève à son tour, chaque caudataire allonge de nouveau la queue du manteau, et toutes les Éminences vont baiser Y anneau du pêcheur que porte le pape. Après l’obédience, les avocats consistoriaux, laïques vêtus de soutanes violettes et rouges, lisent en latin (prononcé à l’italienne et peu facile à suivre pour les oreilles françaises) des pièces officielles auxquelles le pape donne son approbation et qui concernent diverses affaires.
Ensuite six cardinaux vont deux à deux chercher solennellement chacun des nouveaux élus. Ceux-ci s’arrêtent un instant à l’entrée, puis s’avancent, s’agenouillent, baisent le pied et l’anneau du pape, qui leur donne l’accolade et tient un instant le chapeau rouge au-dessus de leur tête. Pie IX prononce d’une voix très-claire et forte, avec dignité et sans emphase, les paroles liturgiques. Mais si courte que soit une liturgie, l’infaillibilité elle-même risque de se tromper en la répétant trois fois de suite. Elle en est quitte pour se reprendre, et c’est à peine si la majesté du pontificat et les exigences de la pourpre répriment un sourire furtif sur les lèvres des cardinaux. Chacun des nouveaux admis va ensuite em- • brasser sur les deux épaules tous ses collègues. Le serment a eu lieu auparavant dans la chapelle Sixtine. On assure qu'en devenant princes, élec-
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teurs, héritiers éventuels d’un trône, ces prélats prêtent serment de renoncer au monde. Mais évidemment ceci ne doit pas être pris trop à la lettre.
Les récipiendaires sont tous arrivés au Vatican en gala , comme on dit ici, dans des voitures rouges ornées de galeries et de sculptures dorées, avec des carrosses de suite, trois laquais en grande livrée, et des valets de pied qui marchent devant, derrière et à côté. De plus, les chevaux sont caparaçonnés de pourpre; mais tant que le cardinal n’a pas reçu le chapeau, ses chevaux ne peuvent être in fiocchi. Les plumets, crépines, glands, etc., qu’on nomme fiocchi e cia fi, sont apportés à part, et pendant que le pape remet le chapeau rouge à la nouvelle Éminence, ses laquaiscoifîentses chevaux des panaches de pourpre exigés par l’étiquette, mais interdits avant ce moment. En sortant de là pour une série de visites obligées, le cardinal trouve donc son équipage dans sa tenue nouvelle, qui dès lors est de droit. Du reste ces carrosses, avec ou sans fiocchi , sont, pour la plupart, d’une magnificence extrême; les sculptures en bronze doré, les peintures allégoriques à personnages y brillent de tous côtés. Quelquefois, sur le collier des chevaux, sont agenouillés des anges d’or en ronde bosse. Les livrées sont couvertes sur toutes les coutures de galons blancs semés des armoiries du cardinal, eu couleur , et toujours surmontées du chapeau rouge.
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Ceci me ramène à ces chapeaux célèbres qui, bien que donnés de la main du pape, ne sont pas pour cela remis au nouvel élu. Ici, il y a encore tout un cérémonial. Les chapeaux sont portés à leurs destinataires, le soir, par un prélat {Monsignore ) , dans des voitures de la cour, qui ne vont qu’au pas, et qu’entoure une suite nombreuse avec des torches. Le cardinal, environné de nombreux invités et de dames en toilettes du soir, attend dans sa salle du Trône. L’usage exige que tous les grands seigneurs de Rome, laïques ou ecclésiastiques, aient dans leur palais une grande salle où se trouve un fauteuil élevé de quelques marches, sous un baldaquin orné d’un énorme écusson armorié. Le prélat arrivé, le chapeau est posé dans un plateau d’argent, sur une table tendue de rouge, comme toute la salle; le cardinal monte sur son trône, s’y assied, écoute le discours du prélat, reçoit le chapeau et répond. Après quoi un héraut crie : Extra omnes! (Tout le monde dehors!) pour qu’on ne voie pas le prélat recevoir le présent d’usage. Mais ceci encore est une forme; ce présent n’est un mystère pour personne; on fait semblant de s’éloigner un instant, mais en réalité les plus proches assistants se détournent seulement.
Je dois ajouter que j’ai entendu un de ces discours d’apparat et la réponse du cardinal, et que le tact le plus parfait y présidait. Il s’agit, pour le prélat, de louer la nouvelle Éminence en face,
et de lai rappeler toutes les fonctions qu’elle a exercées et tous les mérites qu’elle y a déployés ; il s’agit ensuite pour celle-ci de rendre la politesse, de se dire indigne, en protestant de son admiration et de son obéissance sans bornes pour lé pape, à qui seul reviennent tous les mérites qu’on a signalés. Ce programme obligé est aussi bien rempli qu’il peut l’être, avec beaucoup de dignité extérieure et une gravité élégante. En général, tout ce qui est cérémonial se fait ici avec une habileté consommée, avec un sentiment exquis du goût et des convenances. Le talent de bien jt>uer un rôle paraît universel à Rome.
Je résumerai l’impression qu’a produite sur moi toute cette solennité en disant que ces pompes, parfois ridicules dans les détails, sont dans leur ensemble magnifiques et imposantes. Ce n’est pas de la religion ; c’est de l’art. C’est une satisfaction donnée à un peuple avide de spectacles. C’est une réponse au fameux cri : panem et circenscs (du pain et des acteurs) , ou plutôt c’est une réponse à la seconde de ces demandes, caria première, après ce luxe exorbitant, ne devient pas plus facile à satisfaire.
Mais qu’y a-t-il de commun entre tout cela et l’Évangile? entre tout cela et Jésus de Nazareth, l’homme des douleurs, qui n’avait pas un lieu où reposer sa tête ? Je me le demande en vain.
J’ai vu sous la vaste basilique de Saint-Jean-
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de-Latran, toute tendue de damas de soie rouge, Pie IX porté sur les épaules de douzeliommes vêtus de cramoisi ; les deux grands éventails blancs s’ agitaient à ses côtés ; ses cardinaux le précédaient, traînant sur le marbre leurs longues robes de pourpre ; ses gardes-nobles, ses Suisses, une multitude d’évêques et de prêtres l’entouraient ; et lui, sous ses larges vêtements de soie blanche, la mitre d’or au front, passait, le long de la nef centrale, porté dans son trône au-dessus de la foule qui s’agenouillait, et qu’il bénissait en souriant, d’un air vénérable et doux. Mais ce qui me semblait infiniment curieux, c’était le but et l’occasion de ce majestueux et tranquille triomphe, préférable assurément à ceux des généraux romains. Tout cela se faisait en l’honneur de saint Jean-Baptiste, le rude prophète de Bethabara, l’indomptable martyr d’Hérodias, ce terrible prédicateur, nourri de miel sauvage et de sauterelles desséchées, et qui, vêtu de laine de chameau, une courroie autour des reins, criait dans le désert : Race de vipères , , qui vous a appris à fuir la colère à venir ?
Si tout à coup, me disais-je, il sortait vivant de ce somptueux tombeau où l’on conserve quelquesunes de ses reliques et marchait, dans l’église qui lui est dédiée, à la rencontre de ce vieillard souriant et de son fastueux cortège, que leur dirait-il?
Il leur reprocherait , tout au moins, avec une redoutable sévérité, de changer les choses les plus
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saintes, les plus austères, les plus puissantes, destinées à amender nos vies et à sanctifier nos cœurs, en spectacle pour nos yeux et en amusement pour nos sens *.
* On garde dans cette église les têtes de saint Paul et de saint Pierre, celle de Zacharie, père de Jean-Baptiste, celle de saint Pancrace, avec une multitude d’autres reliques. Chaque fois qu’on montre les têtes des deux apôtres, il y a 3,000 ans d’indulgences pour les assistants venus de la ville même, 6,000 pour ceux des environs, 12,000 pour les étrangers, et autant de quarantaines, avec remise d’un tiers des péchés commis. L’église est dédiée aux deux saints Jean, le Baptiste et l’Évangéliste.
Fête de eaint Pierre. — Culte protestant à Meme. — • Ce Manliaaimo Baïublno. — Sermon d’un moine au Colisée — Trois aspects du catholicisme.
Rome, dimanche 29 juin 1856.
La solennité de ce jour est la fête spéciale du catholicisme, et par conséquent celle de Rome et de son souverain. Aussi est-elle entourée de toutes les splendeurs de l’Église papale et annoncée avec le plus grand éclat. Hier, vigile de la fête, Pie IX est venu en grande pompe à Saint-Pierre, au son des cloches et du canon, assister au chant des vêpres et y prendre part; puis a eu lieu l’illumination la plus féerique assurément qu’on ait jamais imaginée, celle de la basilique entière, et surtout de la coupole de Michel-Ange. Il est impossible de décrire l’effet magique de ce dôme de feu élevant majestueusement à une immense hauteur la croix
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enflammée qui domine l’édifice et la ville. De bien loin dans la campagne on aperçoit, au milieu de la nuit, ce merveilleux signal, qui tout à coup, à un moment convenu, devient plus resplendissant encore. Ce ne sont plus alors des lampions, ce sont de larges flammes allumées de toutes parts, qui dessinent les lignes de l’architecture, la forme du dôme et tous ses détails.
J’ai commencé cette journée de dimanche en allant au Capitole rendre à Dieu, en esprit et en vérité , notre simple culte protestant. C’est dans la chapelle domestique de l’ambassade de Prusse que se réunissent nos coreligionnaires. Le gouvernement pontifical ne s’y oppose point, d’après cette règle partout suivie, que dans la demeure d’un ambassadeur, on est censé se trouver dans le pays qu’il représente. Mais ici le gouvernement feint d’ignorer ce qu’il tolère. Le' culte se célèbre en allemand ; la liturgie, qui est celle de l’Église évangélique unie, se compose en grande partie d’emprunts souvent heureux faits aux livres de prières luthérien et anglican. Les chants sont fort beaux. Un cantique du seizième siècle, contemporain de la Réforme elle-même, écrit en vieux langage et chanté sur une mélodiejantique, me parut, à Rome, plus touchant encore que partout ailleurs. Après les psaumes et la prédication, M. le pasteur Heintz, aumônier de l’ambassade, a lu un rapport très-modeste, mais plein d’intérêt, sur son minis-
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tère pendant l’année qui vient d’expirer. Le 29 juin est l’anniversaire de l’ouverture delà chapelle, et ramène chaque année ce compte rendu, aussi simple que substantiel et édifiant.
Je ne puis dire combien ce culte, si plein de réalité austère et pieuse, d’appels directs à la conscience et à l’amour, m’a paru solide, vrai, saisissant, après toutes les pompes sans vie et sans efficace auxquelles j’ai assisté cette semaine. La force qui régénère, l’amour qui console, l’esprit qui vivifie, sont là, dans l’Évangile lu et médité, dans la prière, dans la confession des péchés à Dieu même, dans l’union des adorateurs en un même sentiment ; elles ne sont pas, ou elles sont infiniment moins dans toutes les splendeurs réunies du rituel romain.
Du Capitole je dus me rendre à Saint-Pierre par un long détour, le pont Saint-Ange étant réservé aux carrosses de gala. La basilique immense est toute décorée à l’intérieur. De longues bandes de soie cramoisie, rayée d’or terni, enveloppent les pilastres et dessinent les frises. La statue de saint Pierre, qui n’a jamais été un Jupiter, comme on l’a dit, et qui a toute la roideur et la gaucherie d’une image des premiers siècles, est habillée en pape. Elle a sur la tête un trirègne d’or et de joyaux, et on l’a couverte de vêtements pontificaux très- riches. Le visage, la main qui bénit, le pied qu’on ne cesse de baiser apparaissent
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seuls au dehors, et la sombre couleur du bronze fait le plus étrange effet sous la soie blanche, les broderies d’or et la pourpre. Un dais splendide s’élève au-dessus de la statue , entourée de cierges allumés dans des candélabres d’or à reliefs d’argent.
Le maître-autel, tout en or, ainsi que tous ses ornements, est étincelant de feux et paré de bouquets massifs où sont rassemblées les fleurs les plus belles et les plus rares. La Confession de saint Pierre, tombeau des deux apôtres Pierre et Paul, placée en avant de l’autel, est décorée de même. Au milieu du chœur un trône de velours rouge et d’or attend le pape, ainsi qu’un autre trône plus simple placé à droite de l’autel.
Quand le pontife entre dans l’église, c’est avec le plus pompeux appareil, porté comme à Saint- Jean-de-Latran, sur un fauteuil élevé ; mais de plus il est sous un dais d’or et de pourpre. Un long cortège le précède : ce senties cardinaux couverts d’or, la mitre en tête, précédés eux -mêmes par une longue série d’évêques, de prélats et de chanoines, par la noble antichambre du pape, comme on dit ici officiellement, et par toute la cour. En tête du cortège on porte trois mitres d’évêque et trois tiares papales. Un prêtre m’explique le sens de ce symbole ; il signifie que le pape est l’évêque et le chef des trois Eglises, la Chiesa militante sur la terre, la Chiesa par gante au Purgatoire, et la
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Chiesa trionfante au ciel. Étonné d’entendre dire qu’un homme qui n’a renié ni Dieu ni Jésus-Christ, et qui prétend avoir eu 269 prédécesseurs, est le chef de l’Eglise au ciel, je demande en quel sens ; on me répond : en ce sens qu’il en a la clef.
Pie IX porte le trirègne en tête ; trois couronnes d’or, où scintillent les diamants et les rubis, entourent sa tiare blanche que surmonte la croix. Tous les membres du clergé, de la cour et de l’armée, sont en costume d’apparat. Les Suisses ont un casque de fer ; ils portent par-dessus leur jaquette jaune, rouge et bleue, une armure du même métal qui couvre tout le buste, les épaules et les bras. Pour les officiers, cette armure est damasquinée, noire et or.
Les trois mitres et les trois tiares sont posées sur l’autel, et le pape s’assied d’abord sur le trône latéral, où l’on change avec beaucoup de cérémonies plusieurs de ses vêtements contre ceux avec lesquels il doit officier. Il prend place ensuite sur le trône élevé au fond de l’église, et après des chants et des rites assez longs et compliqués, il monte à l’autel, où il dit la messe, non pas en tournant le dos àlafoule selon l’usage, mais debout derrière l’autel qui est isolé : toute l’assemblée voit donc entre les statues et les chandeliers d’or, et au pied des cierges couverts d’armoiries de couleur, la figure digne et bienveillante du pape. On peut suivre tous ses mouvements. Un moment fort singu-
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lier est celui où le pape communie ; il aspire le vin consacré, au moyen d’un chalumeau ou tuyau d’or qu’il plonge dans la coupe, et après lui le cardinal-diacre achève ce qui reste, mais en portant la coupe à ses lèvres. C’est une exception insigne; car un diacre, fût- il cardinal, ne peut communier sous les deux espèces. J’ai en vain demandé, même à plusieurs prêtres instruits, de m’expliquer ces subtilités étranges.
Mais ce qui est profondément choquant, c’est l’absence complète de recueillement et même de silence. La foule, quoique énorme, a infiniment trop d’espace dans cette vaste église. Presque tout le monde circule ; presque partout on parle haut ; on s’aborde en riant; au milieu d’une multitude de promeneurs, on voit de distance en distance quelques personnes à genoux sur le pavé et qui y restent, ou se lèvent bientôt et prennent part au mouvement universel. Ce sont des gens de tout costume : moinesdetoutescouleurs,dontquelquesuns fort imposants et d’autres sordides; prêtres en manteau court, en soutane, en robe rouge ou violette ; officiers en grand uniforme ; bourgeois endimanchés; villageois des environs avec leurs vêtements pittoresques et variés, aux vives nuances; paysans halés, chaussés de sandales, et s’inquiétant peu de montrer leurs genoux et leurs poitrines bronzés par le soleil ; puis les gentilshommes des cardinaux, en noir, et l’épée au côté; les mas-
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siers tenant en main leur lourde masse d’argent à plaque d’or; les porteurs du pape en damas cramoisi des pieds à la tête, et une infinité de laquais portant sous le bras leurs tricornes bordés d’or, vêtus de livrées bizarres et galonnés sur toutes les coutures aux armes de leur maître. Toute cette multitude bariolée s’agite, se promène, cause pendant que le pape, leur premier prêtre et leur roi, est à l’autel, célébrant l’acte le plus solennel de leur culte, cet inconcevable mystère, ce redoutable sacrifice où, selon la doctrine établie, l’officiant change le pain en Jésus-Christ, en Dieu lui-même, et ensuite le sacrifie en le mangeant ( manducando sacrificat) .
Il y a pourtant un moment très-solennel et qui se prolonge quelques minutes, c’est celui de l’élévation. Le pape n’élève pas l’hostie au-dessus de sa tête comme un simple prêtre. Il la présente tour à tour vers les quatre points cardinaux, et fait à chaque fois, en la tenant des deux mains, le signe de la croix ; il en est de même pour la coupe, magnifique calice d’or ciselé. Pendant ce temps, tout le monde dans l’immense église est à genoux, immobile et muet, y compris les soldats qui font la haie le long de la grande nef et autour de l’autel. Les chants cessent, et l’on n’entend plus que les notes lentes, douces et très- solennelles d’une seule trompette. Cet instant, qui du reste est à nos yeux celui où se manifeste l’erreur la plus ab-
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surde et la moins évangélique, cet instant est aussi celui d’une adoration universelle. Il est évident que pendant quelques minutes une foule de ces âmes prosternées prient et adorent avec sincérité, avec ferveur. Je ne doute pas que Dieu n’accepte ces mouvements vrais de la foi la plus erronée. Mais ce moment, et celui où chacun entre dans l’église et s’agenouille, sont les seuls où l’on semble s’édifier ou même y songer. Le reste du temps chacun a l’air de se dire : que les choristes chantent, que les cardinaux psalmodient, que le pape officie pontificalement, tout cela ne me concerne pas.
Peut- être est-ilimpossible qu’il en soit autrement dans un édifice tellement vaste, que malgré tous les artifices de l’architecture, toute l’habileté des décorateurs, malgré l’accumulation des lumières et des ornements sur un seul point, ce qui s’y fait, ce qui s’y dit, et même ce qui est chanté par des chœurs nombreux, accompagnés d’un orchestre, est à peu près imperceptible aux trois quarts des assistants. Les anciennes basiliques des païens étaient beaucoup moins vastes que celles de Rome catholique et d’ailleurs ne servaient nullement de lieu de culte. C’est aussi le défaut de Saint-Paul de Londres. Ces temples gigantesques deviennent des promenades publiques, parce qu’ils en ont l’étendue. Le culte s’y renferme nécessairement dans les limites que la nature elle-même a imposées à
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l’ouïe et à la vue humaines. J’avais cru que le catholicisme pouvait mieux vaincre cet obstacle que le protestantisme anglican. Il n’en est rien. Sauf l’instant de l’élévation, le public de Rome entend le pape dire la messe à peu près comme une assemblée politique écoute lire le procès-verbal de la veille, quand tout le monde sait qu’il n’y aura pas de réclamations.
Je dois rendre ce témoignage à la vérité : les magnificences romaines dont je ne conteste ni l’éclat, ni la solennité, la présence même du pape dont j’admire l’attitude vénérable, pleine d’aisance et d’aménité, les cérémonies les plus éclatantes de l’église catholique dans son plus digne sanctuaire, tout cela n’est point édifiant, n’est point un culte. C’en est l’ombre, la représentation théâtrale, le fastueux symbole, mais non la réalité. La gravité extérieure n’y manque nullement, mais le sérieux des choses, ce qui pénètre, ce qui touche, ce qui convertit y fait défaut.
Et que dire de ce même culte quand il tombe au dernier degré de la superstition ? Les Romains du paganisme étaient infiniment superstitieux, mais ceux du catholicisme le sont à peine moins. On ne consulte plus les poulets sacrés ; mais le SantissimoBambino les a remplacés au Capitole où les moines de Saint-François le gardent dans leur église ÜAra-Cœli. 11 est la propriété de cet ordre, auquel il rapporte annuellement des sommes irès-
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considérables. Le Bambino a son équipage, ses laquais, sa toilette, ses bijoux nombreux et de grand prix, et il va en ville, dans sa voiture, avec ses gens, pour guérir les malades et consoler les mourants. Je l’ai vu. Les moines ont allumé des cierges en plein jour, avant d’ouvrir pour moi l’armoire où il est gardé ; puis, avec force génuflexions et baisers, on a tiré d’une boîte, où il était caché sous des étoffes de soie brodées d’or, l’objet de cette déplorable folie. Ce n’est pas même une statuette : c’est une fort laide poupée en bois peint, qu’on n’oserait offrir qu’à l’enfant d’un pauvre qui n’en aurait jamais vu de plus belle. Cela doit avoir 1 pied à 18 pouces de long. C’est du bois d’olivier, dit-on, et la tradition croit qu’un saint pèlerin Franciscain le tailla dans un morceau de boisprovenantdu mont des Oliviers, s’endormit en faisant ce bel ouvrage et à son réveil le trouva peint par saint Luc ! Mais la tradition , modeste et véridique, ne garantit rien de tout cela et se contente de certifier les miracles innombrables que fait sans cesse le Bambino. En contemplant ce jouet hideux et les moines qui le vénéraient à genoux en le baisant dévotement, il m’a pris un dégoût qui allait jusqu’à l’horreur. Je devais avoir l’air effrayé, et comme je me tenais à distance, les moines me disaient d’un ton rassurant que je pouvais approcher et voir de plus près. Je me hâtai de payer cet humiliant spectacle et de sortir.
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Je me retrouvai sur le Capitole, où je respirai plus à l’aise ; mais tout le reste du jour j’ai été en proie au sentiment amer de la dégradation où la superstition jette l’homme, et de l’avilissement où elle a plongé le christianisme.
Est-ce à dire que l’élément chrétien n’existe plus dans l’Église romaine? On aurait tort de le croire, et je vais en donner la preuve.
Entrons au Colisée un dimanche ou un vendredi ; il est six heures du soir et déjà un auditoire, presque entièrement composé de gens du peuple, s'est groupé autour d’une chaire basse et fort simple devant laquelle est dressée une double barrière de quelques pieds de long. L’heure sonne et bientôt des chants lentement prolongés se font entendre à distance. Us approchent. C’est une confrérie précédée de quatre pénitents gris, qui ont la cagoule baissée, ne laissant voir que leurs yeux à travers deux trous ronds. Ils portent chacun au bout d’un bâton une lanterne où brûle un cierge. Un autre saccone , ou pénitent, marche au milieu d’eux, portant un crucifix en bois, peint de couleurs naturelles, ce qui blesse tout à la fois le sens religieux et celui de l’art. Derrière la croix marche un moine de Saint-Bonaventure (une des fractions de l’ordre des Franciscains). C’est un prédicateur célèbre, qu’on appelle le P. Joseph de Rome. Une troupe d’hommes le suit. Surviennent les femmes ; les premières, voilées de noir et l’une d’elles por-
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tant une grande croix. Tout cet appareil, je l’avoue, disposait assez mal mes oreilles huguenotes au sermon du révérend père Bonaventurin.
Après avoir adoré la croix érigée au centre du Colisée, tous se placèrent devant la chaire, les hommes à droite de la double balustrade, les femmes à gauche. Un des pénitents planta le grand crucifix debout dans une rainure pratiquée à droite de la chaire, et le prédicateur y monta.
Cette chaire n’ayant point de rebords, on l’y voyait jusqu’aux pieds, couvert de sa robe brune, nouée avec une corde.
Il annonça son texte sans le lire dans la Bible; le livre s’efface toujours ici derrière le clergé. Il avait choisi cette belle et sévère parole où Jésus- Christ annonce à ceux qui ont honte de lui devant les hommes, qu’au dernier jour il aura honte d’eux devant son Père (Luc, 9, 26). Tous les péchés que l’on commet par respect humain, voilà le vaste et utile sujet traité par l’orateur. Il le fit avec un talent très-remarquable, sans emphase, sans grands gestes ; sa diction était très-nette, sa voix belle et sonore, son style simple, énergique, populaire et plein de répétitions, non d’idées, mais de mots. Il disait sans cesse : tes maudits égards qu'on a pour le monde , et autres expressions analogues qu’il adoptait pour ainsi dire et affectait de reproduire sans fin. Ce parti pris d’ignorer les synonymes est peut-être plus populaire, mais a quelque chose de
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fatigant pour les esprits cultivés. Le fond de sa prédication était plein d’appels à la conscience et d’applications à la vie journalière des auditeurs.
Son exorde, calme et bref, fut excellent ; il y exposait cette idée : être chrétien, c’est suivre Jésus-Christ {essere seguace di Giesü-Cristo); c’est cela, rien de plus, rien de moins. Puis il déclarait mot chrétien identique à celui de catholique, sans qu’il se donnât la peine d’insister un moment sur cette identité, incontestable pour lui. Le sujet proposé aux auditeurs fut l’examen de leur conduite : êtes-vous, oui ou non, de ceux qui suivent Jésus -Christ, ou bien avez-vous honte de lui?
Vous devez le suivre; car au baptême, et plus tard à la confirmation {crcsima) , vous avez déclaré le vouloir, et pour cela vous avez juré de renoncer au monde ; ce que prouvent les demandes et réponses du catéchisme et les paroles sacramentelles. Etes-vous fidèles à ces serments? Ici, trois portraits vivement tracés du père de famille, chrétien, maisqui n’a pas le courage détenir sa maison sur un pied conforme à ses propres convictions ; de la chrétienne, mère de famille, qui permet à sa fille des toilettes immodestes, un luxe coupable, et la met ainsi elle-même sur le chemin de l’enfer; du jeune homme chrétien qui a peur d’être appelé bigot, et se laisse corrompre par fausse honte. S’échauffant très à propos, le prédicateur s’est
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permis ici une exégèse plus éloquente qu’exacte d’un verset de l’ Apocalypse*. Saint Jean, dit—
* Apoc. xvii, 5. 11 y avait pour moi quelque chose d’assez piquant à entendre citer en chaire, à Rome, par un prédicateur catholique , ce texte trop souvent appliqué par les protestants à la ville et à l’Église des Papes. Cette femme symbolique, la grande prostituée , ivre du sang des saints et des martyrs de Jésus-Christ, vêtue de pourpre et d'écarlate, couverte d'or, de perles et de pierres précieuses, et portant sur son front ce nom qui est un mystère : la grande Babylone, mère des prostituées et des abominations idolâtres de toute la terre, c’est Rome au temps de Néron, Rome considérée comme la capitale du monde païen, comme le centre de l’empire corrompu et persécuteur qui s’efforçait alors de noyer l’Église dans le sang; aucune de ces images de cruauté et de dépravation, de grandeur et de haine, n’est exagérée pour désigner la lutte à mort du paganisme expirant contre le christianisme.
On voit que le Père Joseph se trompe en interprétant ce passage comme si le mot mystère était le nom écrit sur le front de la femme. Il pourrait invoquer, à l’appui de son opinion, non pas le texte assez peu clair delà Vulgate, qui d’ailleurs prouverait contre lui, mais des théologiens de toutes les Églises et même des protestants de notre temps, entre autres Hengstenberg et Tischendorf. On a très-clairement démontré que leur interprétation est inexacte. Le poète sacré a soin de dire qu’elle porte un nom mystère, un nom énigmatique et à double entente, qui en réalité n’est pas le sien. Il ne veut pas qu’on s’y trompe, et il avertit lui-même que Babylone est un pseudonyme; il veut qu’on devine qu’il parle, à mots couverts, de Rome, la grande ennemie des premiers chrétiens.
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loi
il, eut une vision, où lui apparut une femme vêtue d’une manière déshonnête, qui portait écrit sur son front un seul mot : mystère. Et vous aussi, s’écriait-il, chrétiens, qui, par une inconséquence inexplicable, voulant suivre Christ, ayant juré de renoncer au monde, sacrifiez cependant à ces maudits égards que l’on a pour le monde, Christ, votre serment et votre salut, je lis sur votre front un mot, et ce mot, c’est mystère !
Dans une seconde partie plus animée, l’orateur en est venu à dire que si Jésus-Christ avait eu égard au monde, l’œuvre du salut ne se serait pas accomplie. Ici un vif tableau des Juifs (cette damnée canaille ) , criant au Crucifié de se sauver lui-même et le défiant de "descendre de la croix. S’il avait eu égard à leurs provocations, la rédemption ne s’accomplissait pas ! « Vous, ses disciples, qui manquez à vos devoirs envers lui par respect pour le monde, vous n’avez espérance de salut que parce qu’il ne l’a point respecté. Voulezvous un exemple contraire ? Qui de vous, mes chers auditeurs, doute que Pilate en ce moment ne brûle en enfer, et pour jamais? Certes, il l’a mérité ; mais comment ? pourquoi a-t-il envoyé crucifier Jésus-Christ, lui qui le déclarait innocent? Parce qu’il avait, lui aussi, comme vous, ces maudits égards pour le monde, pour son intérêt, sa réputation, sa puissance! Vous qui, étant chrétiens, péchez par égard pour le monde, vous n’êtes donc
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pas les suivants (scguacî) de Christ, mais de Pilate. Vous vous rangez avec tous les ennemis de Jésus- Christ, vous le crucifiez de nouveau, autant qu’il dépend de vous, et il est juste que, comme Pilate qui a agi par les mômes motifs, vous brûliez éternellement en enfer. Mais vous n’avez pas eu l’intention de l’offenser, dites-vous? Vous n’avez pas cru que vous eussiez cessé d’être ses imitateurs, dites-vous? Comme si on peut être son suivant en cessant de le suivre et en suivant ses ennemis ! Maintenant, au moins, confessez-lui votre péché, demandez-lui qu’il vous le pardonne et vous préserve d’y retomber, en vousfortifiantpar sa grâce. » En disant ces paroles, le moine arracha le crucifix placé à sa droite et auquel dans le cours de son sermon il en avait souvent appelé, comme à Jésus-Christ lui-même. Aussitôt toute l’assemblée se jeta à genoux ; il était facile de voir que bien des gens étaient fortement saisis et que leur conscience, suivant l’expression du Bonaventurin, les mordait au vif. Debout, tenant le crucifix, le moine s’écria : « Oui, mon Sauveur, je vous confesse pour moi et pour ce peuple, que nous vous avons offensé par amour pour le monde... » Il continua ainsi à confesser les péchés de l’assemblée et finit par se jeter à genoux lui-même en demandant le pardon d’en haut, récita une sorte de confession que le peuple répéta à haute voix mot pour mot : puis, se releva et bénit son auditoire en faisant
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trois fois le signe de la croix avec le crucifix.
Dans tout ceci, l’enfer d’un côté, et le crucifix de l’autre, avaient beaucoup trop de part; le christianisme y étaitbien réduit à l’état de catholicisme, c’est-à-dire matérialisé, mais il y était. Le fond était excellent, le sentiment vrai et fort, le ton rarement déclamatoire, tant il était sérieux.
Le sérieux, voilà en effet l’essentiel. Voilà ce que j’avais cherché en vain dans les somptuosités des fêtes romaines. Et par moments en écoutant cette prédication, je sentais que ce moine, comme Nathan le prophète, me criait : Tu es cet hommelà , et en avait le droit. Je voyais que d’autres, et beaucoup d’autres, étaient saisis par la réalité chrétienne de cette morale. Et comme Dieu parle par tout homme qui dit la vérité, je ne me révoltais pas, moi ministre de l’Evangile, contre le moine Bonaventurin ; et passant par-dessus tout l’attirail catholique de damnation, de saint-chrême, de pénitents et de crucifix, je me disais : Au fond, il a raison ; et je demandais à Dieu qu’il me fît la grâce de profiter du sermon de ce Franciscain.
Après le sermon, prédicateur, pénitents et fidèles firent le tour du Colisée, pour chanter, devant les douze stations de la croix, des litanies assez lugubres et parfois belles ; cette pratique, quoique toute matérielle, paraissait répondre chez cette foule à l’émotion du moment. Mais le formalisme y était, pour moi, trop manifeste, et le chant de
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Y Ave Maria perpétuellement répété achevait de m’attrister. Je tâchai d’oublier ces regrettables accessoires, pour m’en tenir à l’idée salutaire du respect humain et des lâchetés auxquelles il nous provoque, et je sortis du Colisée en me disant : Le catholicisme a eu beau troubler la source vive de la vérité, il en jaillit encore par moments un flot pur et vivifiant, dès que l’âme s’avoue sa propre soif et en cherche le soulagement auprès de Dieu, par Jésus- Christ.
Il y a trois catholicismes : celui du faste extérieur, c’est l’inanité même ; celui de la superstition, c’est l’avilissement de l’esprit humain ; celui de l’enseignement moral et religieux où s’est conservée une étincelle vivante de la clarté d’en haut, c’est l’esprit, l’âme qui fait survivre à luimême ce grand corps de l’Eglise romaine dont une partie est déjà atteinte du froid de la mort et une autre de sa corruption.