N A PI. F S
moyen âge. C’est ce qu’on voit à Naples mieux qu’ailleurs ; mais cela est vrai partout.
Un dernier mot avant de finir. Ici la nature est admirable, et plus sublime qu’il n’est possible de le dire ; mais l’homme est bien petit. Il l’est même si on le cherche dans l’antiquité. On y trouve, il est vrai, les merveilles que produisit l’union delà forme grecque avec la pensée romaine. Pompéi en est une magnifique et perpétuelle démonstration ; mais on souffre à voir la servilité d’une civilisation assez abâtardie pour se laisser lâchement ensanglanter et souiller par la tyrannie monstrueuse de ce Tibère, dont les échos de Caprée répètent encore le nom exécré. Cette île délicieuse mais profanée,- qu’on aperçoit sans cesse au milieu du golfe qu’elle semble fermer, fascine le regard et ramène la pensée sur les plus affreux souvenirs du paganisme. C’est laque les enchantements de la syrène antique et les enivrements du pouvoir absolu ont jeté un homme, maître du monde, dans les derniers égarements de l’abjection et de la férocité. A Naples, tout semble dire que Dieu est bien grand, mais que l’homme, quand il se dégrade, peut tomber au-dessous de la brute, et qu’il a infiniment besoin de chercher sa force en Celui qui seul la possède et qui ne la refuse à personne. Dans cette île de Caprée, si poétique et si riante, on a le cœur serré d’horreur et de dé-
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goût par des souvenirs trop réels, qui ailleurs ne semblaient qu’un rêve immonde et sanglant, et l’on a besoin dé se rappeler que le règne de Tibère fut l’époque où vécut et mourut Jésus-Christ, l’ère de la régénération et du salut.
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Lonc motliui of dcail empires.
lîïliOS.
L'art iiiodcruc. — Le Panthéon.
Home, Ij juin l8j(J.
La nature humaine a peu de privilèges aussi nobles et aussi féconds (pie la faculté d’admirer, c’est-à-dire de jouir du beau. Rien de pareil n’existe chez les êtres inférieurs à nous. Les animaux ne font que convoiter leur proie, et leur avidité brutale ne ressemble en rien à l’admiration. Aussi les anciens, qui ont défini l’homme l’animal qui rit, auraient pu l’appeler l’animal qui admire; car ces facultés opposées n’appartiennent qu’à lui et marquent pour ainsi dire les deux points extrêmes de la longue série d’impressions diverses que peut recevoir notre esprit.
L’éducation de l’enfance, et cette autre éducation qu’on se doit à soi-même pendant toute la vie,
ROME
manqueraient leur but si elles ne développaient en nous cette puissance d’admirer. L’art, la morale et la religion en ont besoin. Aussi est -ce un devoir envers nous-mêmes que de vaincre toute prévention qui nous empêcherait de comprendre et de sentir le beau, partout où il se trouve. Huguenot de cœur et de conviction, j’aurais honte de moi-même et je croirais faire honte à mon Église si j’hésitais un seul instant à reconnaître ce qui est beau dans l’Église de Rome ; c’est avec ce sentiment que j’ai parcouru la ville des Césars et des Papes, toute pleine des monuments de son double règne sur le monde.
Quant à la Rome catholique, ma première impression a été un profond désappointement. Cependant la vue de la coupole de Saint-Pierre, aperçue des hauteurs de la voie Aurélienne, m’avait fasciné. J’attendais ce moment. Je me rappelais que Michel-Ange, lorsqu’il se fut chargé d’élever le dôme, était lui-même tourmenté de sa grande entreprise, et, selon son étrange habitude d’adresser la parole aux chefs-d’œuvre qu’il admirait, disait à la coupole d ç. Santa- Matin, del Fiore , àFlorcnce :
« Faire comme toi, je ne le veux pas; mieux que toi, je ne le puis. » 11 calomniait son génie, le maître septuagénaire ; il n’a pas copié Brunelleschi, et il a mieux fait encore. A la vue de cette coupole immense qui s’élève si haut, légère et majestueuse, on devine un symbole de la prière, le mouvement
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puissant et calme d’une âme qui s’élance d’ici-bas vers Dieu, pénétrée de grandes et sérieuses pensées. C’est bien ainsi que devait s’annoncer de loin une capitale religieuse.
Mais une fois entré dans Rome, on est saisi par un sentiment pénible de mécompte. Le faux goût qui me poursuivait à Naples et que naïvement j’espérais y laisser, règne ici en souverain, avec moins de frivolité , mais d’une façon plus pénible encore, parce que souvent l’artiste a l’air d’avoir cherché ce qu’il a manqué déplorablement. Rome est remplie de statues qui datent du Bernin et de son école. Les vêtements et les chevelures y sont tordus et soulevés en tous sens, comme si le personnage représenté était en pleine mer pendant une tourmente et subissait le choc de tous les vents déchaînés. Quant aux attitudes, il semble que le sculpteur ait choisi pour modèles des acteurs de mélodrame ou quelques mauvais chanteurs faisant des gestes déclamatoires et prenant des poses théâtrales, parce qu’ils sont embarrassés de leur contenance pendant une ritournelle. Cela est d’autant plus pénible à voir que les proportions de ces statues choquantes sont colossales. *
* Ce que j’ai vu de plus scandaleux en ce genre, c’est la chapelle de Sainte-Thérèse dans l’église Santa-Maria delta Viltoria. Bernini a représenté la Sainte se pâmant dans une sorte d’extase, à l’instant où un Ange, qui, en réalité, n’est qu’un amorino , vient toucher Thérèse au
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Quelle série d’anges inconvenants, joufflus, retroussés, les jambes et les bras en l’air, décorent le pont Saint-Ange ! Qu’en penserait le constructeur de ce pont, l’empereur Ælius Hadrianus, quoiqu’il n’ait vu que la décadence des arts?-ll en parlerait comme Louis XIV des paysans de Téniers, et avec plus de raison. Dans la basilique de Saint Jean-de-Latran, mère cl chef de lotîtes les églises de la ville cl du monde , une longue suite de colosses représente les Apôtres, et ces figures ne valent guère mieux que celles du pont. A Saint- Pierre , c’est pis encore; il y a une multitude de statues de ce genre, et elles ont 16 pieds de haut. Est-ce adiré qu’on ne trouve point à Rome de bonnes statues modernes? Il en existe, mais une peutêtre sur cinq cents, et parmi les cinq cents il en faut compter quatre cents au moins, non pas connue médiocres, mais comme détestables.
Rien de plus désagréable à l’œil que de voir au sommet des édifices, une rangée de ces figures
cœur avec une flèche dorée. L’attitude abandonnée de tout le corps et l'extase qui anime les traits défaillants de la religieuse rappellent beaucoup trop une langueur, une ivresse grossièrement sensuelle. Aussi l’ensemble de 1 œuvre est d’une choquante indécence : c’est un emblème de la dévotion do sainte Thérèse et non de sa mort, comme on le pense quelquefois. Mais jamais monument n’a mieux mérité le reproche de Beyle contre certains tombeaux modernes qui lui paraissaient « le plus cruel des pamphlets contre le défunt qu’on prétend y honorer. »
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d’énergu mènes se détacher sur l’azur foncé du ciel, agitant leurs grands bras à droite ou à gauche ; souvent les lourds instruments de leur martyre, qu’ils portent on ne sait trop comment, ou même qu’ils élèvent au-dessus de leurstêtes, leur donnent l’apparence de bateleurs, pétrifiés tout à coup au moment où ils sedémenaient sur leurs tréteaux. Et que représentent ces indignes simulacres? Les plus saints personnages et des êtres divins.
Vous passez à l’angle d’un carrefour; tout à coup vous voyez au-dessus de votre tête les longues jambes de quelque ange en stuc, en marbre ou en plâtre, qu’on a accroché là, dans une position violente et impossible, pour porter du bout des doigts une madone enfumée; le tout, sous un énorme baldaquin pointu destiné à préserver de la pluie ce malencontreux chef-d’œuvre. Gomme je ne m’occupe en ce moment quede l’art religieux inspiré par le catholicisme , je ne dis rieû des grotesques dieux marins de la place Navone, qui entourent un obélisque planté sur une montagne de rochers haute de kO pieds, et percée à jour. C’est l’accord du monstrueux et du ridicule.
Malheur à ce goût bâtard et tourmenté , quand il a l’audace , très-commune ici, de se mettre en présence du goût des anciens ! Sans doute il s’en faut que l’art antique soit toujours irréprochable dans toutes ses œuvres, mais elles ont presque toujours une simplicité auprès de laquelle le fracas