HOUE
Ce que n’ont pas fait les barbares, les Barberini le font*. »
Une autre inscription, digne, pendant de la précédente, loue Urbain , non plus pour ce qu’il a ôté au Panthéon, mais pour ce qu’il y a ajouté, c’est-à-dire deux clochers nains qui déshonorent le magnifique portique d’ Agrippa. Pie IX, dont la sollicitude pour l’art a délivré le Panthéon des boutiques dont il était enveloppé, aurait dû en même temps faire justice des hideux campaniles de son prédécesseur.
Il y aurait bien plus à faire. Dans ce Panthéon si grandiose, le catholicisme est mesquin. Il a, lui aussi, sa grandeur d’un autre genre, et on peut l’admirer dans la basilique de Saint-Pierre. Il devrait laisser l’antiquité maîtresse chez elle. Il est vrai qu’en l’an 607, Boniface IV, en faisant du Panthéon Sainte-Marie-des-Martyrs, a sauvé l’édifice de la destruction, puisqu’ alors les catholiques démolissaient par piété les temples païens. On dit même que ce pape fit porter dans la nouvelle église la charge de vingt-huit charrettes en ossements de martyrs.
Je voudrais voir toutes ces reliques placées ailleurs. Je bannirais sans hésiter du temple d’A-
* Il est prodigieux qu’après tant de mutilations, le Panthéon fasse encore l'effet d’une œuvre admirablement achevée. Byron a exprimé ce contraste avec une grande vérité et eu deux mots : Uespoil'd , yet perftd.
!l'2 ROME.
grippa un grand crucifix colorié , de cire ou de bois peint, qui a autour des reins une étoffe de soie cramoisie à franges d’or.
J’en ôterais aussi une multitude d’oreilles et d’yeux, debras et de jambes, suspendus en ex-voto autour des autels. Je n’oublie pas qu’il a dû s’en trouver autour de ces mêmes Ædiculœ, du temps où Jupiter y était adoré, avec Mars et Vénus ; mais il ne faut pas en tout copier l’antiquité :
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler,
et non en conservant ses superstitions sans être fidèle à son goût sévère et pur.
Je laisserais dans la Rotonde une seule statue moderne, une Vierge de marbre, la madone del Sasso. 11 est vrai que je la dépouillerais de son collier de corail et de ses affreux bracelets ou chapelets bleus. Il est vrai encore que j’ôterais à l’enfant qu’elle porte le ridicule jupon blanc rayé d’or ou d’argent dont on l’a travesti, et à tous deux leurs énormes couronnes de métal qui ressemblent à des moules de pâtisseries. Tout cela n’est pas de l’art, c’est le contraire.
Derrière cette statue, dans un sarcophage antique, scellé dans le mur, sont les restes mortels de celui qui commanda cette image à l’un de ses élèves préférés. La M adonna del Sasso indique le tombeau du plus parfait de tous les artistes mo-
ROME
dernes, de Raphaël *. Le grand peintre y est entouré des lombes de plusieurs de ses meilleurs disciples. Que de poésie, que de gloire, que de souvenirs réunis dans ce lieu, et que ce beau génie a bien su se choisir une sépulture digne de lui! Mais au nom de Raphaël, si ce n’est au nom d’ Agrippa, que les mauvaises statues de carton découpé et peint en grisaille, les oripeaux, les lambeaux de soie, les galonsd’or,ettoutcetappareilde théâtre disparaissentde cette enceinte vénérable! Si l’intérêt du catholicisme etcelui de l’art sont ici en contradiction, c’est l’art, c’est l’histoire, c’est l’antiquité qui doivent prévaloir dans le Panthéon d’ Agrippa. Heureux si cette opposition ne se rencontrait que là!
Dans une prochaine lettre, je dirai quelques mots de Raphaël et de ses chefs-d’œuvre.
* Il m’est impossible de mettre Michel-Ange au-dessus de lui. Michel-Ange a la fougue du torrent qui se fraye un passage de vive force. L’art, tel qu’il le pratique, est une révolution nécessaire, irrésistible, sublime, contre les œuvres guindées et roides du moyen âge ; mais c’est une révolution violente, et parfois exagérée. Avec Raphaël, l’art est arrivé à cette dignité, à cette sobriété, à cette grâce parfaite, à ce repos dans la vie et la force, qui supposent le progrès accompli. J’admire en lui l’homme, l’artiste, parvenu au tranquille et majestueux exercice de quelques-unes des facultés les plus merveilleuses que le génie puisse recevoir de Dieu. C’est l’impression que laissent dans l’àme des œuvres telles que la Transfiguration, ou les Sibylles de Santa-Maria delta Pace.