CHAPITRE PREMIER
ORIGINE DES MONASTÈRES t LEUR DÉVELOPPEMENT ET LEUR HISTOIRE jusqu'à l'aVÈNEMENT DES ICONOCLASTES
Les monastères n'ont pu apparaître dans l'Empire, qu'après la fin des persécutions, sous le règne de Constantin. Avant cette époque, en effet, la fondation des monastères n'aurait eu pour résultat que de fournir un aliment aux persécutions successives que subirent les chrétiens. Mais le monachisme, avant d'avoir reçu son organisation extérieure, avait jeté de fortes racines dans les esprits et n'attendait plus qu'une occasion propice pour son complet épanouissement (1). Déjà aux trois premiers siècles du christianisme, beaucoup d'adeptes de la nouvelle religion pratiquaient les règles de ce qui fut plus tard la vie monastique, tout en vivant dans le siècle et en ne se distinguant d'aucune façon du reste des hommes.
Dès la fin du m" siècle apparaissent en Egypte les
(1) Lichleûborger, E/icyclopédie des sciences religieuses, \° Moines,
premières traces de la vie monastique, dont saint Paul l'Anachorète est considéré comme le fondateur. Désireux de se soustraire aux tentations du monde, quelques chrétiens se réfugièrent dans les déserts de la Thébaïde où ils vivaient séparés les uns des autres et n'étaient soumis à aucune hiérarchie. C'est saint Antoine qui, le premier, soumit à son autorité les anachorètes de la Thébaïde et les transforma en cénobites groupés autour de lui; il peut ainsi être considéré comme le premier higoumène. Le nombre des monastères s'accrut avec une très grande rapidité, et la tradition les peuple d'un nombre infini de moines. Ces monastères acceptèrent, presque tous, la règle établie par Basile le Grand (329- 379) évêque de Césarée en Cappadoce.
La question de savoir à quel régime étaient soumis les biens de ces monastères ne se pose pour ainsi dire pas. Fondés au désert, sur des terres stériles qui n'étaient la propriété de personne, les seuls biens qui leur appartinssent véritablement, étaient des objets mobiliers de peu d'importance : les plus considérables devaient être sans doute les ornements et les vases sacrés destinés à la célébration du culte. Enfin leur nourriture était d'une frugalité telle, que les produits naturels de la sauvage nature qui les entourait, en faisaient tous les frais.
La reconnaissance officielle du christianisme et la conversion de Constantin eurent pour conséquence d'accélérer le développement des monastères (1).
(1) Les moines ne furent cependant autorisés que sous Théodose à résider à Conslantiuople.
L'empereur devient le grand législateur en matière religieuse : les évêques lui indiquent une décision, il la transforme en loi, il préside les Conciles, conduit les débats : c'est a l'évêque du dehors ». Constance déclare hardiment : Ce que je veux est « canon », appliquant aux matières de foi le principe posé par les jurisconsultes romains (i). De plus en plus, l'Eglise d'Orient sentira peser lourdement sur elle le pouvoir impérial. Les Empereurs se considèrent comme les héritiers chrétiens de ce grand pontificat qu'exerçaient leurs prédécesseurs païens, et l'Eglise les y encourage. C'est ainsi que, au synode de Constantinople, en 448, les évêques accueillent Théodose 11 par cette acclamation : « Longue vie à l'Empereur grand-prêtre » (2).
Une mesure générale transféra d'abord entre les mains de l'Eglise toutes les anciennes propriétés du culte païen avec les temples mêmes où l'ancienne religion rassemblait ses adeptes, et leurs revenus souvent considérables. Mais, comme il était naturel, la tentative de restauration du paganisme par Julien, eut pour conséquence une réaction énergique contre le christianisme. Les biens des temples païens et des cités, que l'Eglise tenait de la libéralité des empereurs chrétiens, lui lurent enlevés par une constitution de Julien, datée de l'an 362, qui ordonna une restitution générale de ces biens à leurs anciens propriétaires (3). Julien disait avec ironie, en dépouillant les chrétiens, que leur
(1) Lavisse dans V Histoire générale de Lavisse et Rambaud, 1. 1, p. 217.
(2) Bayet, eod. loc, t. I, p. 173 et 174.
(3) C. Théod., X, 3, 1.
excellente loi promettant aux pauvres le royaume de Dieu, il fallait leur en aplanir le chemin. Nous n'oserions affirmer que la constitution de Julien ait été partout appliquée : le christianisme avait déjà acquis une telle force que les mesures prises contre lui ne pouvaient guère avoir d'effet. Quoi qu'il en soit, la réaction inaugurée par Julien fut de très courte durée et, après lui, les Eglises et les monastères rentrèrent en possession des biens qui leur avaient été momentanément enlevés (1).
Sous Valentinien, les monastères eurent encore à souffrir de la partialité de l'empereur envers les ariens : plusieurs évêques orthodoxes furent chassés de leur siège, et un arien nommé archevêque de Gonstantinople. Théodose, en délivrant l'Eglise de l'arianisme, s'acquit la reconnaissance des orthodoxes qui virent en lui un nouveau Constantin.
La mort de Théodose et le partage définitif de l'Empire entre ses deux fils ouvrit pour le monde romain une ère tragique. Les Barbares, longtemps contenus, envahissent l'Empire, accumulant les ruines sur leur passage. L'Empire d'Orient, pour diverses raisons, eut beaucoup moins à en souffrir que l'Empire d'Occident (2). Cependant, il n'est pas douteux, au point de vue particulier qui nous occupe, que les monastères, déjà riches et nombreux, durent offrir une proie très désirable aux Barbares, païens ou ariens.
(1) Monnier, Etudes byzantines, l'Epibolé. Revue historique de droit français et étranger, 1892, p. 336, note 3 et p. 338, note 4.
(2) « Dans l'Orient, la transition du monde ancien au monde nouveau se fait sans secousse », Mortreuil, op. cit., t. I, p, viii.
Pendant que l'Empire crOccident s'agitait dans les dernières convulsions de Fagonie, et allait bientôt succomber sous les coups de l'Hérule Odoacre, la longue histoire de TEmpire d'Orient commençait. De plus en plus le caractère religieux de la dignité impériale s'accentue. Sous Théodose II, fils d'Arcadius et petit-fils de Théodose le Grand, le palais, dit avec enthousiasme l'historien ecclésiastique Socrate, devient un véritable monastère que dirige Pulchérie, la sœur et la tutrice de l'Empereur. On y prie, on y jeûne et on y chante des hymnes (1). Après lui, Marcien, Léon P"", Zenon et Anastase se succèdent sur le trône : leur règne est sans intérêt pour notre sujet. Enfin, le Thrace Justin fonde en 518 une nouvelle dynastie : son neveu et successeur Justinien (527-565), le grand homme de cette dynastie, compile et légifère avec activité.
Sous Justinien, dit Gibbon, l'Europe était inondée de barbares et l'Asie de moines (2). Justinien, qui a laissé la renommée de grand constructeur de monuments divers fonda un grand nombre de monastères (3). En outre, il édicta au sujet des monastères une grande quantité de dispositions législatives.
Il constitua les biens qui formaient le patrimoine de l'Eglise en un capital immuable susceptible de s'accroître et non de diminuer. Il créa au profit de l'Eglise et en particulier des monastères, un droit de déshérence s'appli quant à toutes les personnes de l'ordre
(1) Bayet dans Lavisse et Rambaud, op. cit., I, p. 169.
(2) Gibbon, The history of the déclin and fail of the roman Empire chap. XL, § IV.
(3) Procope, Des Edifices, édition Dindorf, t. III. Bonn.
séculier ou régulier qui mourraient sans avoir disposé de leurs biens par testament.
Dans ses novelles, Justinien se montra préoccupé de réglementer jusque dans ses moindres détails l'administration des monastères, de déterminer les conditions requises pour la fondation d'un monastère, les attributions de l'higoumène, les droits de l'évèque et du patriarche. Justinien s'occupa également des dons et legs faits aux monastères, des divers modes d'administration des domaines appartenant aux monastères, de la juridiction compétente pour statuer sur les contestations intéressant les monastères, etc.
Nous aurons à revenir souvent, au cours de cette étude, sur les prescriptions édictées par Justinien relativement aux monastères et à l'administration de leurs biens. Toutes ces prescriptions sont inspirées par des sentiments de grande bienveillance pour les monastères : sur beaucoup de points les règles du droit commun fléchissent en leur faveur. Les règles promulguées par Justinien s'expliquent par la réunion, en la personne de l'Empereur, de l'autorité laïque et de l'autorité religieuse; comme nous l'avons précédemment remarqué, l'Etat et l'Eglise sont étroitement unis dans l'Empire byzantin, et c'est pour ce motif que l'Empereur a un si grand pouvoir de réglementation, en ce qui concerne l'Eglise d'une façon générale et les monastères en particulier.
Justinien mourut en 565 laissant le trône à son neveu Justin II. Justin II mourut à son tour sans enfants après avoir associé au trône son gendre Tibère II. Tibère II eut pour successeur son gendre Maurice. Ces
empereurs qui eurent de belles qualités, soutinrent vaillamment la lutte contre les Perses et surtout contre les invasions des Avares qui causèrent de grands ravages. L'armée se révolta contre l'empereur Maurice qui voulait réformer la discipline, et le dernier empereur de la dynastie Justinienne fut égorgé avec tous ses enfants sur l'ordre du nouveau maître de l'Empire, Phocas. Celui-ci exerça une horrible tyrannie et fut à son tour renversé par le fils de l'exarque d'Afrique, Héraclius, avec lequel commence une nouvelle dynastie, en l'an 610.
Nous arrivons à Héraclius, fondateur d'une nouvelle dynastie et dont le règne sert de transition entre l'antiquité et le moyen-àge. De plus en plus, l'Empire cesse d'être un empire romain; la langue latine, qui n'avait d'ailleurs jamais été que la langue officielle, disparaît complètement (1).
Le règne d'Héraclius fut une lutte admirable contre les Avares d'abord, et surtout contre les Perses et les Arabes. Les Avares, envahissant le nord de l'Empire, poursuivirent l'Empereur jusque dans les faubourgs de Constantinople. Puis les Perses, envahissant la Syrie, la Palestine, l'Egypte, s'avancèrent jusqu'à la Cyrénaïque, et, de retour en Asie Mineure, poussèrent jusqu'à Chalcédoine où ils s'installèrent pour dix ans en face de Constantinople affamée par la perte de l'Egypte. L'Empire n'avait pas encore couru un aussi grand danger.
(1) Oiiiiin, The byzantine empire, 1892, pp. lil-143. Feruauol'.
L'insolente lettre dans laquelle le roi des Perses Khosroës déclarait à Héraclius, que la paix ne lui serait point accordée tant qu'il ne renoncerait pas à son Dieu crucifié pour embrasser le culte du soleil, surexcita le patriotisme ou plutôt le zèle religieux — ces deux sentiments se confondaient alors — des Grecs.
Mais ]:)Our soutenir une telle lutte, il fallait des hommes et de l'argent. Or si l'Empereur en manquait, l'Eglise possédait l'un et l'autre. D'innombrables moines, voués à la vie contemplative, pouvaient devenir des soldats du Christ et de l'Empereur : les biens mobiliers si considérables de l'Eglise, argent, objets précieux, pouvaient être de la plus grande utilité pour subvenir aux dépenses de la guerre. Si en temps ordinaire, on eût réclamé pour l'armée ces moines inoccupés et ces biens sans emploi, il eût été impossible d'arriver au résultat cherché : l'idée n'en serait même pas venue au pieux Héraclius. Mais les nécessités de la guerre mirent dans l'obligation de recourir à ce moyen. Le patriarche de Constantinople, Sergius, s'honora grandement en ces circonstances graves. Au moment où l'empereur désespéré songeait à cjuitter sa capitale pour transporter à Carthage le siège de ses Etats, loin des atteintes de l'ennemi, Sergius s'empressa de mettre toutes ses ressources à la disposition de rEmpereur(l).
11 fallait à rEmj)ereur des hommes et de l'argent. L'Eglise lui donna-t-elle des hommes? Nous ne saurions l'affirmer, bien que la chose ne présente rien
(1) Drapeyron, L'emjjereiir Héraclius et l'Empire byzantin au VII^ siècle. Paris, 1869, p. 137.
d'impossible, car nous en avons craiitres exemples. On peut cependant faire valoir dans le sens de l'affirmative les Novelles qui limitent le nombre des diacres et des moines des différents ordres (1). Mais, en ce qui concerne l'aide financière donnée par l'Eglise à l'Empereur, nous avons plus de renseignements. Tous les objets précieux amoncelés à Sainte- Sophie furent apportés au trésor impérial. Evoques et higoumènes, dans tout l'Empire, agirent de même, soit de leur plein gré, soit dans la crainte de l'autorité de l'Empereur, soit sous la pression de l'opinion publique.
Cette contribution de l'Eglise à la guerre n'avait rien que de fort naturel, bien que des écrivains postérieurs byzantins s'en soient indignés. C'était une guerre religieuse qu'entreprenait l'EmjDereur, en même temps qu'une guerre d'où dépendait le salut de l'Empire : les termes de la lettre de défi adressée par Khosroës à Héraclius le prouvent surabondamment, à tel point qu'on a pu dire que c'était là la première croisade (2).
D'ailleurs, ce n'était pas un don gratuit que l'Eglise faisait à l'Empereur : les Byzantins ne paraissent pas avoir connu cette pratique de l'Occident. C'était un prêt que l'Église consentait à l'Empereur; un prêt plus ou moins volontaire, mais enfin un véritable prêt reconnu par acte authentique, qui paraît même avoir été garanti par une sorte d'hypothèque, et qui, en outre, était productif d'intérêts (3). L'époque du rem-
(1) Zachariœ, Jus grseco-romaniim . Novelles, coll. I, nov. XXII et XXIII.
(2) Drapey'ron, loc. cit., p. 290; Oman, loc. cit., p. 135.
(3) Drapeyron, loc. cit., p. 137-138.
boui'sement n'était tlétermiiiée que crime manière incertaine. L'Empereur rembourserait, lorsque la paix serait faite, au moyen des revenus du fisc. Grâce à cet emprunt, on put frapper des monnaies, lever des troupes, fabriquer des munitions et réunir des approvisionnements de toutes les choses nécessaires (1). Ainsi les capitaux accumulés par l'Eglise depuis Constantin constituèrent le trésor de guerre de l'Empire.
Des succès merveilleux suivirent la détresse extrême à laquelle l'Empire avait d'abord été réduit. Héraclius imposa aux Perses, qu'il avait poursuivis jusque dans leur propre pays, un traité qui rendit aux deux Empires leurs anciennes limites. La guerre finie, il fallut rembourser; l'empereur s'y était solennellement engagé. Les trésors du roi des Perses dont les Byzantins s'étaient emparés, servirent en partie à l'extinction de la dette envers l'Eglise. Pour le reste, et pour subvenir aux besoins quotidiens de l'Empire, il fallut lever de très lourds impôts sur des provinces qui n'avaient pas encore réparé les perles causées par la guerre : cela, naturellement, ne se fit pas sans de grandes difficultés.
Le malheureux Héraclius venait à peine d'achever la lutte contre les Perses, qu'une autre croisade devint nécessaire. Mahomet venait de lancer le torrent arabe sur la chrétienté; l'Empire byzantin devait en périr, après une très longue résistance. Nous n'avons pas à retracer les péripéties diverses de la longue lutte du Croissant contre la Croix. Nous nous bornerons, pour rester dans notre sujet, à citer un passage d'une pro-
(l) rsicépliore, p. 26; Tliéophaue, I, p. 466; Suidas, article Héraclius.
clamation d'Abou-Bekr, adressée après la mort de Mahomet, à ses officiers et à ses soldats : « Epargnez, » leur dit-il, les monastères et les hommes qui vivent » dans la retraite, voués au service de Dieu. Mais les » membres de la synagogue de Satan qui portent la » tonsure (ce sont les prêtres qu'Abou-Bekr désigne » par cette périphrase), fendez-leur la tête et ne leur » faites point de quartier, à moins qu'ils ne se fassent » musulmans ou ne consentent à payer tribut » (1). Donc mort aux prêtres, respect aux moines, telles étaient les instructions d'Abou-Bekr à ses soldats.
Il faut reconnaître qu'Abou-Bekr ne fut pas toujours obéi. Le fameux général Khaled s'illustra par ses cruautés envers l'Eglise, prêtres et moines indifféremment, sans s'arrêter à la distinction peut-être un peu subtile d'Abou-Bekr. Khaled pilla et brûla de nombreux monastères, notamment le monastère d'Akilbodos où furent massacrés, outre les moines, plusieurs milliers de chrétiens qui s'y étaient réfugiés (2).
Quelle était la raison de la différence simplement théorique, semble-t-il, établie par Abou-Bekr entre les prêtres et les moines, au point de vue du traitement à leur infliger? Il est difficile de le savoir. Peut-être fautil la chercher dans cet instinct de contemplation qui caractérise les Orientaux et qui a développé chez eux la vie monastique.
La dynastie fondée par Héraclius régna sans gloire pendant soixante-dix ans après la mort de son chef; son histoire ne présente aucun intérêt pour notre sujet.
(1) Drapeyron, loc. cit., p 337.
(2) Drapeyron, loc. cit., p. 362.