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LES ICONOCLASTES

Jusqu'à ravènement des Iconoclastes, les monastères avaient constamment joui de la bienveillante faveur des empereurs. Cet état de choses si favorable au développement de la vie monastique va brusquement se modifier sous l'influence d'une querelle théologique, et après avoir connu les douceurs d'une existence privilégiée, les moines vont se trouver frappés par la persécution.

Le culte des images s'était développé dans l'Empire byzantin, non cependant sans quelque opposition, à un tel point qu'on les adorait comme des choses divines en elles-mêmes. Les moines avaient contribué pour une large part au développement de ces formes extérieures du culte, sachant bien que c'était là le plus sûr moyen d'assurer leur influence sur le peuple. D'ailleurs, la possession d'une image ayant grande renommée faisait souvent la fortune d'une Eglise ou d'un monastère (1).

Cette influence énorme et dangereuse que les moines avaient acquise sur le peuple préoccupa à juste titre les Empereurs. « Diminuer l'influence du clergé et surtout » des moines, épurer le culte, fortifier la société civile » et l'action du pouvoir impérial, telle fut l'œuvre que

(1) Omau, loc. cit., p. 190.

h les empereurs iconoclastes se proposèrent et qu'on » put croire destinée au succès s (1). Les moines, forts de l'appui de la majeure partie de la population, soutinrent avec acharnement la lutte contre les empereurs; après un certain nombre de péripéties diverses, qui mirent sur leur front l'auréole de la persécution, ils en sortirent triomphants,

J^e premier empereur iconoclaste fut Léon l'isaurien (717-741). 11 ouvrit la lutte en 725, en ordonnant de transporter hors de Constantinoplc toutes les images qui se trouvaient dans les différentes églises ou chapelles de la capitale. Les moines ne paraissent pas avoir trop souffert, sous le règne de Léon, de leur opposition aux idées de l'empereur qu'ils allaient cependant jusqu'à représenter à leur clientèle, comme converti secrètement à l'islamisme.

11 n'en fut pas de même sous le règne du fils de Léon, Constantin V (741-775). Constantin agit avec beaucoup plus de rigueur que son père. Il commença par convoquer un concile composé de 338 évêques, qui, à la demande de l'empereur, déclara le culte des images contraire à toute la doctrine chrétienne. Fort de cette décision, l'empereur put dès lors le poursuivre comme hérésie.

Il prit contre les moines qui ne cessaient de protester et d'exciter contre l'empereur la populace de Constantinoplc, des mesures sévères qui tendaient presque à la suppression de la vie monastique. 11 leur interdit, tout d'abord, la réception des novices, et bientôt

11) Bayet, Grande encyclopédie, article « Empire byzantin ».

il fît fermer les monastères par une mesure générale. 11 obligea un certain nombre de moines à se marier, en exila des centaines à Chypre, en fit fouetter et emprisonner une grande quantité; enfin il fit mettre à mort quelques higoumènes et les moines qui étaient les principaux chefs de la résistance. Ces mesures ne produisirent pas le résultat qu'en attendait l'empereur : les moines furent considérés comme des martyrs, et le culte des images pour lequel ils avaient combattu devint de plus en plus populaire à Byzance.

Les moines se sont d'ailleurs cruellement vengés de la persécution que Léon l'Isaurien et Constantin V avaient dirigée contre eux. Les chroniques, qu'ils étaient seuls à écrire, sont les seuls éléments d'information que nous possédions pour apprécier l'œuvre des empereurs iconoclastes. Leurs écrits reflètent nalurellement la haine qu'ils éprouvaient pour leurs persécuteurs. 11 semble, à les entendre, que ces empereurs, aussi bien Léon et Constantin que leurs successeurs, aient été des monstres uniquement préoccupés de détruire le culte des images et de persécuter ses défenseurs.

Cette appréciation des Iconoclastes manquerait totalement de justice. Ces empereurs paraissent avoir été d'excellents administrateurs, et les lois qu'ils ont promulguées ont permis déjuger plus équitablement leurs projets et leurs réformes. Il n'est pas douteux que les empereurs étaient approuvés dans leur œuvre par la partie éclairée de la nation et même par le haut clergé, tandis que les moines recrutaient leurs partisans parmi les classes ignorantes et fanatiques de la population.

D'ailleurs pour juger l'œuvre des Iconoclastes, il suffit

(le comparer Fétat de TEmpire sous leur règne et l'état de l'Empire sous les règnes précédents. Une période de puissance et de j)rospérité succède à l'anarchie et aux troubles du vii^ siècle, et cette prospérité est d'autant plus remarquable que la décadence antérieure avait été plus profonde.

Constantin V a été plus particulièrement poursuivi par la haine des moines dont il avait été l'adversaire le plus acharné; son nom n'est parvenu jusqu'à nous qu'accolé à l'épithète insultante de Gopronyme ; le Copronyme, telle est même la façon laconique dont il est souvent désigné (1).

Sous Nicéphore Phocas, la haine des moines contre Constantin persistait aussi intense et se manifestait sous les formes les plus extraordinaires. Nicéphore Phocas ayant épousé l'impératrice Théodora, malgré l'affinité spirituelle qui les liait (Nicéphore avait été le parrain d'un enfant de Théodora), un concile convoqué par lui déclara qu'un tel mariage était prohibé par une constitution impériale, mais que cette constitution était sans valeur comme ayant été promulguée sous le règne de Constantin Copronyme « autocrator hérétique, con- » tempteur de la Vierge et des saints, persécuteur » infâme de leur culte, adorateur des démons, bourreau » épouvantable des moines, destructeur impie des sain- » tes images » (2). Enfin la réaction iconolàtre brisa le sarcophage contenant ses restes, placé dans la nécro-

(1) Discours de Joau, patiiarchu d'Antioche. Cotelorius, Monuinenla, I, p. 168.

(2) Scliluiiiberger^ IVicé/>hoie Phocas, p. 379.

pôle des Saints-Apôtres et jeta au vent les cendres de celui que les moines nommaient le précurseur de l'Antéchrist (1).

Nous trouvons en Occident un fait analogue. Gomme Nicéphore Phocas en Orient, Charles Martel, spoliateur de monastères dont il avait distribué les terres à ses soldats, fut pendant longtemps fort maltraité par les chroniqueurs ecclésiastiques qui auraient dû, semblet-il, lui tenir compte d'avoir sauvé la chrétienté de l'invasion musulmane, à la fameuse bataille de Poitiers.

Constantin Copronyme mourut au milieu de la persécution qu'il avait déchaînée, et qu'il avait eu le tort de rendre sanglante, laissant le trône à son fds Léon IV (775-780) iconoclaste comme son père, mais beaucoup moins violent que lui. Léon IV mourut jeune, après un règne très court, laissant pour héritier son fils Constantin VI, âgé de 10 ans, sous la régence de sa mère, l'impératrice Irène. Irène s'acquit une très grande popularité dans les monastères, en arrêtant la persécution contre le culte des images (787). Les moines ne furent pas ingrats; malgré le triste sort auquel Irène avait condamné son fils, le malheureux Constantin VI, en le laisant aveugler, les moines célébrèrent ses louanges, ne voulant voir en elle que la restauratrice du culte des images. La canonisation de l'Impératrice par l'Eglise grecque en fut la conséquence (2).

Mais la persécution des Iconoclastes ne s'éteignit pas

(1) Schhimberger, op. cit., p. 13.

(2) Cette canonisation a été contestée. V. Martiuov, Revue des questions historiques, X, 1893, p, 612.

avec la famille de Léon Tlsaurien ; elle ne devait se terminer d'une façon définitive qu'à l'avènement des Macédoniens. Le successeur d'Irène, Nicéphore le Logothète (802-811) favorisa les Iconoclastes, mais ne fut pas persécuteur, ce qui n'a point empêché les moines chroniqueurs de nous le présenter sous les plus noires couleurs.

Théophane a dressé une liste des crimes, xàxwffetç, que cet empereur aurait commis contre ses sujets, en général, et contre les moines en particulier. Sans s'arrêter à ces récriminations intéressées, on doit rendre justice à Nicéphore, sans cependant vouloir en faire le panégyrique (1). Nicéphore, et beaucoup de bons empereurs même les plus pieux pensèrent comme lui, blâmait l'excès des dons faits aux églises et aux monastères : il aurait voulu remettre dans le commerce l'amas énorme d'objets précieux qui s'accumulaient dans les établissements pieux. En 811, au moment d'entrer en guerre contre les Bulgares, Nicéphore, qui avait grand besoin d'argent, réclama un arriéré considérable d'impôts qui n'avaient point été perçus par les agents du fisc. Les églises et les monastères durent s'exécuter. L'higoumène du monastère du Stoudion, consulté sur l'issue de la campagne entreprise par Nicéphore, désapprouva l'opportunité de la guerre, et a prédit avec une imper- » tinence tranquille que le Basileus ne reviendrait » pas » (2). Nicéphore fut, en effet, tué dans la campagne.

(1) Monnier, op. cit., Nouvelle Revue historique, 1895.

(2) Monnier, op. cit., p. 100.

Le gendre de Nicéphore, Michel Rhangabé (811-813), fut, au contraire, un zélé partisan du culte des images et un fervent admirateur des moines. Léon V, l'Arménien, successeur de Michel, inclinait vers les idées de Léon risaurien. Mais, très modéré, il s'efforça de garder un juste milieu entre les Iconoclastes et les Iconodules, ce qui naturellement ne satisfit personne et le lit surnommer le Caméléon.

il s'arrêta à un moyen terme bizarre : il permit l'usage des images, mais à la condition qu'elles fussent suspendues à une hauteur du sol telle que les fidèles ne pussent ni les toucher ni les baiser. Partisans et adversaires des images furent également mécontents de cette mesure : le patriarche et les moines protestèrent avec violence contre le déplacement pourtant minime des images, tandis que les Iconoclastes recommençaient à les briser ou à les mutiler. Mais il n'y eut point de persécution : les moines les plus exaltés furent simplement relégués dans des monastères éloignés de Gonstantinople.

En présence du malheureux résultat de ces demimesures, Léon se décida, à la fin de son règne, à prohiber complètement le culte des images. Gomme l'avait fait Constantin Copronyme, il convoqua un concile pour lui faire approuver sa décision : ce nouveau concile déclara solennellement, à son tour, que l'iconolàtrie était une dangereuse hérésie et il anathématisa le patriarche de Constantinople, Nicéphore, ainsi que tous les autres défenseurs du culte des images.

Michel II, d'Amorium (820-829), s'efforça de rester impartial : il rappela les moines exilés par Léon l'Arménien et il déclara qu'à l'avenir chacun penserait

comme il l'entendrait sur cette question qui restait soumise aux controverses. Les moines l'accusèrent de tiédeur.

Son fils, Théophile (829-842), fut, au contraire, un violent Iconoclaste. Son avènement fut le signal d'une nouvelle campagne contre le culte des images. 11 fit excommunier les Iconodules par le patriarche Jean Grammaticus, qui était, lui aussi, un farouche Iconoclaste. De nombreux moines lurent fouettés, bannis ou emprisonnés, tandis qu'un grand nombre de monastères étaient convertis en hôpitaux. Cependant, aucun partisan du culte des images ne fut mis à mort. Les défaites que les Sarrazins firent subir à Théophile parurent aux moines une juste punition du ciel.

La seconde femme de Théophile, l'impératrice Théodora, qui, à la mort de l'empereur, exerça la régence au nom de son fils Michel III (842-867), était d'une opinion entièrement opposée à celle de son mari. A la grande joie des moines, elle déclara que la persécution était finie; elle fit remettre à leur place les images exilées et déposer le patriarche Jean Grammaticus. Partout le culte des images fut restauré; la lutte était définitivement terminée.

Ce rapide exposé de la lutte entre les Iconoclastes et les Iconodules était nécessaire, à raison du rôle prépondérant que les moines y jouèrent et qu'ils faillirent payer cher. Du reste, en laissant de côté toute autre considération, le triomphe des Iconoclastes aurait porté une grave atteinte à la richesse de certains monastères, en les privant d'une source souvent considérable de leurs revenus.

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