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CHAPITRE

LES MACEDONIENS

Une nouvelle dynastie monte sur le trône impérial, la dynastie des Macédoniens. La puissance de l'Empire d'Orient va, sous le règne de ces empereurs, atteindre son apogée.

Les Macédoniens se montrèrent pleins de bienveillance pour les monastères qui, sous leur règne, croissent en nombre et en richesses. Le fondateur de la dynastie, Basile le Macédonien, leur fut tout particulièrement favorable; usurpateur de l'Empire, il avait besoin du concours de l'Eglise pour consolider un pouvoir mal établi, auquel manquait l'autorité de la tradition. Constantin Porphyrogénète, qui écrivit l'histoire de Basile, son grand-père, rapporte (1) que cet empereur ne construisit pas moins de cent églises ou monastères, soit dans Constantinople, soit dans ses faubourgs. Pour subvenir aux frais énormes que nécessitaient ces constructions, il fallait des ressources considérables; Basile lut obligé d'y consacrer une grande partie des fonds du trésor public, qui eussent été mieux employés à subvenir aux besoins de TEmpire et à le défendre contre ses nombreux ennemis. Les soldats eux-mêmes

(i) Vita Basilii, cap. LXll.

furent employés à construire ces églises et ces monastères (1).

Constantin Porphyrogénète nous montre son grandpère passant de longues heures dans les monastères, plein de vénération pour les moines et éclipsant la pieuse libéralité de tous ses devanciers, à l'égard des églises et des monastères (2). Les faveurs de Basile devaient être d'autant plus appréciées par les moines, qu'elles venaient après les persécutions dirigées contre eux par les empereurs Iconoclastes.

Basile eut pour successeur son fds, Léon le Philosophe. Léon le Philosophe publia un grand nombre de novelles dont quelques-unes concernent les monastères. Mais par une fortune singulière, le plus grand nombre de ces novelles paraissent n'avoir jamais été appliquées. C'est à Léon le Philosophe qu'est due la fameuse compilation des Basiliques, traduction grecque de la compilation de Justinien, mise en harmonie avec les mœurs et la législation de l'époque.

Constantin VII Porphyrogénète, fds de Léon le Philosophe, succéda à son père après le court règne de son oncle Alexandre. Constantin Porphyrogénète se montra, comme son grand-père Basile, très favorable aux monastères. Il n'avait cependant pas eu beaucoup à se louer des moines lors de son avènement. Fils de Léon le Philosophe et de Zoé Carbonopsina, sa concubine, Constantin était né illégitime : le mariage de Léon

(1) Du Cange, Conslantinopolis christiana , liv. III, p. 2.

(2) Vita Basilii, cap. LXXXIV ; Rambaud, Constantin Porphyrogénète, p. 162.

et de Zoé ne fut, en effet, célébré qu'après la naissance de Constantin. C'était, en outre, le quatrième mariage de Léon : or un pareil mariage était considéré par les Grecs comme nul. Pour ce motif, une vive opposition se manifesta contre Constantin, lors de son avènement, et les moines se firent remarquer par la violence de leurs déclamations sur l'illégitimité de Constantin.

L'autorité de Constantin Porphyrogénète était si mal établie, qu'un général, Romain Lécapène, s'imposa à lui comme collègue et lui fit épouser sa fille. Pour faire reconnaître à la fois l'autorité des deux empereurs, un synode fut convoqué : ce synode, par un acte fameux, déclara Constantin légitime et autorisa les quatrièmes mariages. Bientôt après, Romain Lécapène fit déposer Constantin, s'associa ses fils, mais fut à son tour déposé par eux et relégué dans un monastère (944). Un an après, Constantin Porphyrogénète remontait sur le trône et régnait seul jusqu'à sa mort.

Romain Lécapène est l'auteur d'une importante novelle (1) qui nous intéresse particulièrement. Préoccupé à juste titre de l'extension énorme que prenaient dans l'empire les grands domaines, au détriment de la petite propriété, il défendit toute nouvelle acquisition de certains biens à certaines personnes appelées Suvaxot Les ouvaxo^ sont de grands personnages auxquels la situation sociale qu'ils occupent permet d'exercer sur les petites gens de leur voisinage une telle influence, que ces derniers sont sans défense vis-à-vis d'eux, et obligés de souscrire aux conditions qu'ils imposent. Romain Lécapène défend aux ouvaxo^ l'acquisition de biens apparte-

(1) Zacharise. Jus grseco-romanum. Novelles, Coll. III, nov. 2.

nant aux humiliores et parmi les Suvaxoi' figurent les higou mènes des monastères. Nous reviendrons en temps opportun sur les dispositions de cette novelle.

Constantin Porphyrogénète ne semble pas avoir partage les idées de Romain Lécapène sur les ouvaxot, et il est probable que la novelle de l'usurpateur ne fut pas longtemps appliquée. Constantin fut un empereur législateur et surtout compilateur; il écrivit pour l'éducation de son fils un certain nombre de traités concernant l'administration. L'élève fit d'ailleurs peu d'honneur à son maître; Romain II fut un débauché que sa femme Théophano, fille d'un cabaretier, empoisonna après quatre ans de règne (963). 11 laissait deux fils, Constantin IX et Basile II, mineurs sous la tutelle de leur mère.

En dépit de la novelle de Romain Lécapène, la situation des monastères dans l'Empire est, à ce moment, très brillante : les moines sont en quantité prodigieuse, ft Cette grande plaie de l'Eglise orthodoxe, dit M. Sch- » lumberger, le calojer misérable, d'une ignorance » grossière, absolument inutile, pullulait dans l'Em- » pire au x® siècle. On ne pouvait faire cent pas dans » les rues d'une cité byzantine, que ce fût la capitale » ou le dernier bourg perdu de la Cappadoce ou du » Péloponèse, sans coudoyer un de ces religieux sor- » dides, haillonneux, au court et grossier vêtement, à » la barbe inculte, qui, pieds nus, marmottant quelque » inintelligible oraison, s'en allait exploitant la crédule » piété des fidèles. Pas un village qui n'eût au moins h son monastère petit ou grand. Pas une ville qui n'en » contînt plusieurs » (1). A Constantinople même et

(1) Schlumberger, Nicéphore Phocas, p. 388.

Fbkkauou. 3

dans ses faubourgs, les monastères se comptaient par centaines : pas une église, pas une chapelle qui n'eût le sien. « Dans certains quartiers, les couvents et les fon- » dations pieuses se succédaient à la file sur d'intermi- » nables espaces » (1). Plusieurs contenaient une population véritablement énorme. Le seul couvent de Stoudion, ce monastère célèbre dédié au Précurseur, était habité par mille moines. Que dire des grandes agglomérations de TAthos, des grandes Laures du Péloponèse où vivaient de véritables armées de i-eligieux? Le mont Olympe fourmillait littéralement de solitaires, que peu de temps avant sa mort Constantin Porphyrogénète allait dévotement visiter en grande pompe.

Cette prospérité si remarquable des monastères va cependant recevoir une grave atteinte : une alarme très vive va se répandre chez les moines. Un soldat de fortune, grand général, et chose digne de remarque, un dévot menant sur le trône une vie presque monacale après avoir voulu se faire moine, Nicéphore Phocas, devenu Tépoux de la belle basilissa Théophano et le collègue des jeunes empereurs Constantin IX et Basile II, va porter à la fortune des monastères le coup le plus grave qu'elle eût subie depuis les Iconoclastes.

Nicéphore Phocas est une des figures les plus remarquables de cette longue histoire byzantine qui en compte tant de si curieuses. Issu d'une famille féodale de l'Asie Grecque, que plusieurs générations avaient déjà illustrée, son génie militaire l'avait porté aux premiers rangs sous les empereurs Constantin Porphyro-

(Ij Scliliiniberger, op. et loc. cit.

génète et Romain le Jeune. Son tempérament mystique lui faisait considérer la vie monastique comme la vie la plus belle, et plusieurs fois il avait manifesté le désir d'échanger son costume de général contre la robe de moine.

L'histoire, ou peut-être la légende, rapporte que son oncle maternel, le moine Michel Maleïnos, canonisé par l'Eglise Grecque, était higoumène du grand monastère de Cymine en Thessalie. Parmi les jeunes moines du couvent se trouvait celui qui devait être plus tard saint Athanase, surnommé l'Athonite, pour avoir construit sur l'Athos le célèbre couvent de la Grande-Laure.

La parole éloquente du jeune moine exerça, dit -on, la plus grande influence sur l'esprit du rude soldat (1). Aussi, après l'heureuse issue de la guerre de Crète, Nicéphore préleva-t-il sur sa part de butin la somme considérable de cent livres d'or, qu'il donna à saint Athanase pour construire sur l'Athos le monastère de la Laure. Nicéphore avait l'intention de se retirer dans ce monastère pour y passer en paix les dernières années de sa vie, et malgré son élévation au trône, soupirant toujours après le cloître, il continuait à s'intéresser au monastère qu'il avait contribué à fonder. Par un chrysobulle qui ne nous est pas parvenu, il institua en faveur de la Laure une rente annuelle de 244 besants sur l'île de Lemnos, et il lui assigna comme metokion ou dépendance, un grand couvent dans la ville de Salonique. Par un autre chrysobulle conservé aux archives de la Laure, Nicéphore donne au monas-

(1( \ie de siiiiit Michel M;ileiiios dans les Vies des pères du Mont Alhos, citée d'après Syrkow par Schlumberger, pp. 316-318.

1ère deux reliques insignes, un morceau de la vraie croix et le chef de saint Basile le Grand. Ces libéralités de Nicéphore vis-à-vis de la Laure ont trouvé de nombreux imitateurs, car la Laure est encore aujourd'hui le couvent de TAthos le plus riche en biens-fonds et en merveilles de l'art (1). La Laure ne fut d'ailleurs [)as le seul monastère qui reçût des marques de la munificence de Nicéphore Phocas, et c'est ainsi, par exemple, qu'il accorda une rente annuelle de quatre livres d'or au couvent de Kariès, l'un des monastères de l'Athos(2).

C'est ce même homme qui, poussé par son désir de restaurer la puissance de l'Empire, et dans une vue juste des moyens à employer pour y parvenir, allait devenir l'adversaire déclaré des ordres religieux et susciter contre lui la haine de tout le clergé byzantin et des écrivains ecclésiastiques postérieurs.

Les Noveiles de Nicéphore Phocas, qui nous sont parvenues, procèdent toutes de la même idée, la défense de l'Empire, et le moyen destiné à assurer cette défense consiste dans l'organisation du régime de la propriété. Déjà ses prédécesseurs, et notamment Romain le Vieux, s'étaient effurcés de constituer une armée forle, en concédant des terres à des familles de soldats qui devaient héréditairement servir dans l'armée et, pour assurer l'existence de ces familles, ils avaient créé toute une législation spéciale destinée à empêcher l'aliénation de ces terres. Nicéphore Phocas

(1) De Vogué, i>yrie, Palestine, Mont Athos, p. 282. (2j Schlumberger, op. cit., p. 323.

s'occupa, lui aussi, de ces biens militaires. Mais, complétant par une initiative hardie les mesures prises par ses prédécesseurs, il osa s'attaquer à un adversaire des plus redoutables, les monastères. Le développement énorme qu'avait pris la propriété monastique était, en effet, de nature à anéantir la petite propriété et à faire disparaître ces classes de militaires et de paysans si nécessaires au salut de l'Empire. Peu à peu, toute la richesse nationale passait aux mains des monastères, qui menaçaient de devenir les seuls propriétaires fonciers de l'Empire.

Nicéphore voyait aussi un autre danger que faisait courir à l'Empire cette multitude de moines. L'armée, si souvent décimée par des guerres continuelles, était ainsi privée d'un grand nombre de bras vigoureux. Beaucoup de jeunes hommes ne se vouaient d'ailleurs à la vie monastique que pour échapper à la charge du service militaire et s'assurer une existence tranquille, à l'abri des soucis matériels qui pesaient si lourdement sur les classes inférieures.

11 fallait un grand courage pour engager la lutte contre un adversaire aussi puissant, qui constituait véritablement un Etat dans l'Etat (1), j)Our chercher à arrêter le débordement de ces hommes « qui, comme » le dit un historien grec, n'étant pour la chose publi- » que d'aucune utilité, avaient su attirer à eux une » grande partie des terres et qui, sous prétexte de tout » abandonner aux pauvres, tendaient à réduire quelque » jour le monde à l'indigence » (2).

(1) Zozime, 1. V, cli. XXIII.

(2) Zozime, loc. cit

Nous aurons à étudier avec détail les dispositions de la Fameuse novelle deNicéphore Phocas relative aux monastères (1); elle fut rédigée par le patrice et protosecretis Syméon. Nous nous bornerons à en rapporter ici les idées générales. L'empereur interdit la fondation de nouveaux monastères, ainsi que la fondation de xenoneSy hospices pour les étrangers et de gerocomia, hospices pour les vieillards. Cette extension de la prohibition à ces établissements d'assistance publique s'explique par ce fait que, dans les mœurs byzantines, ces établissements étaient presque toujours accompagnés d'un monastère, et que les moines en avaient l'administration. Nicéphore défend en outre de faire à l'avenir des dons ou des legs aux monastères, aux xenones et aux gerocomia déjà existants. Une seule exception est apportée à cette règle : si un monastère vient à tomber en ruines ou à n'avoir plus les ressources nécessaires à son existence, il pourra recueillir des dons ou legs, mais avec l'autorisation de l'empereur, qui en appréciera l'opportunité.

Voilà les principales dispositions de cette célèbre novelle : elle fut complétée par une autre aux termes de laquelle les biens des puissants ne pourront être achetés que par des puissants et les biens des humbles ne pourront l'être que par des humbles.

Cette nouvelle législation fut accueillie dans tout l'Empire par les violentes protestations des moines, qui chargèrent d'invectives la mémoiie de Nicéphore; seuls les moines de l'Athos, reconnaissants envers le bienfaiteur de leur monastère, honorèrent sa mémoire. Saint

(1) Zacharise. Jus grseco-romanum. Novelles, Coll. III, nov. 19.

Athnnase avait bien blâmé les mesures prises par Tempereur, mais l'amitié qui l'unissait à Nicéphore avait persisté. L'empereur mort, les moines de la Laure le vénérèrent comme un saint, le typicon du monastère le nomme Basileus très saint et martyr. Plus tard, un office spécial fut composé au Mont-Athos en l'honneur de cet empereur qui, considéré comme un cruel ennemi par la généralité des moines, était au contraire appelé par les moines de la Laure l'empereur philomonaque, l'ami des moines (1).

Cette Novelle était en trop grand désaccord avec les mœurs des Byzantins, pour avoir une longue existence : c'est tout au plus si elle s'appliqua sous le règne de Nicéphore Phocas, sou auteur. Son successeur, Jean Tziuiiscès, ne changea rien au régime inauguré parNicéphore, peut-être parce qu'en pratique la Novelle s'appliquait peu. Trente ans à peine après sa promulgation, elle était abrogée par Basile II, petit-fils de Constantin Porphyrogénète et fils de Romain le Jeune, a qui rentra » ainsi dans les traditions dévotes de la maison des » Macédoniens » (2). Basile II déclare que la Novelle de Nicéphore, qu'il nomme avec dédain un usurpateur, est la cause de tous les malheurs de rEm])ire, et que supprimer la cause est le meilleur moyen de supprimer les effets. 11 prend soin, en outre, de rappeler que ses ancêtres, de vrais empereurs à la différence de Nicéphore Phocas, avaient toujours été favoi*ables aux monastères.

Après la mort de Basile II, son frère Constantin IX

(1) Schlumberger, op. cit., pp. 323-324.

(2) Rambaud, op. cit., p. 286.

régna seul: il mourut lui-même en 1028 après avoir désigné pour lui succéder un sénateur, Romain Argyre, auquel il avait fait épouser sa fille Zoé. En 1034, Zoé fit assassiner Romain et le remplaça par Michel IV le Paphiagonien. En 1041, Michel le Paphlagonien se retire dans un monastère et est remplacé par son neveu Michel V le Calfate, qui un an après, est contraint de subir le même sort. Zoé épouse alors Constantin X Monomaque.

C'est sous le règne de Constantin Monomaque que se place la rupture définitive de l'Eglise d'Orient avec l'Eglise romaine. L'Eglise d'Orient avait toujours manifesté des sentiments d'hostilité contre l'autorité souveraine du pape. Le désaccord entre les deux Eglises s'était une première fois montré sous le patriarche Photius. Ce fut le patriarche Michel Cérularius qui rompit, d'une manière définitive, l'union. En 1053, Michel Cérularius condamna solennellement la doctrine et les usages des Latins, ferma leurs églises et confisqua leurs monastères, Constantin Monomaque parut comprendre la gravité de l'événement qui avait pour conséquence d'affaiblir encore l'Empire byzantin, en le privant de l'appui des Occidentaux. Aussi fit-il tous ses efforts pour éviter la rupture. Il obtint du pape l'envoi de trois légats chargés de rétablir l'union. Mais le patriarche refusa de les voir, et ameuta le peuple contre l'Empereur. Les légats durent quitter Constantinople, a|Dj"ès avoir déposé le 16 juillet 1054 sur l'autel de Sainte-Sophie, une sentence d'excommunication.

Constantin Monomaque mourut en 1054 : sa femme,

Timpératrice Zoé, était morte en 1052. La race des Macédoniens n'était plus représentée que par une sœur de Zoé, Tliéodora, fille cadette de Constantin IX. Théodora mourut en 1056, après avoir désigné pour son successeur Michel VI Stratiotique, qui dès 1057, fut renversé du trône par Isaac Comnène.

FEnRAUOU.

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