‹ Des biens des monastères à ByzanceChapitre 5 sur 41 · LES COMNENE ET LES ANGE · texte numérisé non relu

LES COMNENE ET LES ANGE

La dynastie des Coinnène produisit quelques empereurs énergiques qui s'efforcèrent, non sans succès, de restaurer la puissance de l'Empire. Avec la dynastie des Ange, au contraire, l'anarchie règne partout, et l'Empire byzantin disparaît momentanément pour faire place à l'Empire latin de Constanlinople. Pendant toute cette période, les biens des monastères s'accroissent de plus en plus. A la faveur de l'affaiblissement du pouvoir central, les empiétements des personnages occupant d'importantes situations sociales se développent toujours de la môme façon, soit par usurpation directe, soit sous la forme de la recommandation.

Isaac Comnène, chef d'une famille riche et puissante, parvint à l'Empire en 1057. Son avènement marque le triomphe du parti aristocratique et décentralisateur sur l'Empire absolu et centralisateur. Aussi fut-il obligé tout d'abord de faire aux puissants de nombreuses concessions et de leur donner de riches emplois. Mais bientôt, des nécessités fiscales urgentes l'amenèrent à changer de système et à chercher tous les moyens de se procurer des ressources. Il apporta dans les dépenses de l'Etat la plus sévère économie : ce moyen étant insuffisant, il eut recours aux confiscations. Les riches

monastères furent les premiers à en souffrir : Isaac leur enleva, semble-t-il, tous les biens qui n'étaient pas absolument nécessaires à leur entretien. Cette mesure fut diversement appréciée par les écrivains byzantins. Curopalate approuve grandement l'Empereur d'avoir ainsi mis les moines dans l'impossibilité de faire des dépenses énormes en festins scandaleux. Il va même jusqu'à dire que l'Empereur aurait dû agir de même à l'ég'ard de toutes les églises.

Mais l'immense majorité des moines protesta, avec la plus grande énergie, contre les mesures prises par l'Empereur. Isaac n'avait cependant pas gardé, pour le domaine impérial, tous les biens confisqués aux monastères. Beaucoup de monastères, en effet, se trouvaient réduits à la plus grande pauvreté, tandis que d'autres possédaient des richesses immenses. Isaac voulut réparer ces inégalités de fortune, et pour cela, il attribua aux monastères les plus pauvres, c'est-à-dire à ceux qui avaient à peine de quoi subvenir à leur entretien, une certaine quantité des biens enlevés aux monastères riches. Les monastères, considérés dans leur ensemble, recevaient ainsi d'un côté une partie de ce qu'ils perdaient de l'autre.

Cette consolation ne parut pas suffisante aux moines, qui considérèrent Isaac comme sacrilège, et ne lui pardonnèrent pas d'avoir osé calculer leurs revenus, et fixer ce qui était nécessaire à leur entretien. Les moines trouvèrent un défenseur en la personne du patriarche de Constantinople, Michel Cerularius, l'auteur du schisme définitif. Isaac le rélégua à Proconèse avec ses neveux, et lui donna pour successeur l'eunuque Cons-

tantin Likhoudes : le nouveau patriarche était tout dévoué à l'Empereur, Mais le pouvoir des moines dans l'Empire (1) était si grand, que la volonté impériale ne put recevoir son entière exécution. D'ailleurs Isaac abdiqua bientôt après, après deux ans de règne, et se retira dans le monastère de Stoudion. Comme il n'avait pas d'enfants, il désigna pour son successeur, Constantin Ducas (1059).

Thomassin, qui rapporte ces faits (2), reconnaît qu'on avait raison de blâmer le mauvais usage que faisaient quelques monastères, des biens qui leur avaient été donnés pour contribuer au soulagement des pauvres. Mais il observe que le remède apporté par l'Empereur était pire que le mal, et « qu'il eût été plus juste et » aussi facile à cet Empereur de réformer les monas- » tères que de les piller ». Piller le patrimoine de Jésus-Christ, ajoute-t-il, est un sacrilège encore plus grand que d'en faire un mauvais usage. « La suite des » événements et la fin très funeste de cet Empereur » furent des preuves assez sensibles que le ciel vengeait » cet attentat ».

Constantin Ducas, successeur d'Isaac Comnène, appartenait à une illustre famille de Byzance. 11 se montra dévot et économe à l'excès. 11 mourut laissant une veuve Eudoxie, et des enfants au nombre desquels Michel Vil Parapinace. L'impératrice Eudoxie, sous l'influence d'un amour subitement né, éleva au trône Romain IV Diogène, qu'elle avait épousé. Romain ayant

(1) Lebeau, Histoire du Bas-Empire, liv. LXXIX, 22.

(2) Thomassin, op. cil., t. VI, pp. 297, 299.

été fait prisonnier par les Turcs en 1071, Michel VII régna seul jusqu'en 1078; il fut alors détrôné par un de ses généraux, Nicéphore Botoniate. 11 se retira dans un monastère et devint évèque d'Ephèse. Nicéphore Botoniate fut à son tour renversé en 1081 par Alexis P"" Comnène et relégué dans un monastère.

Alexis 1" Comnène arriva au trône dans des circonstances difficiles. Il eut à réprimer les excès de violence dont ses soldats se rendaient coupables envers les citoyens : il fit disparaître ces abus, mais ce fut aux dépens du Trésor public qu'il épuisa. Réduit à des nécessités extrêmes, Alexis Comnène enleva aux églises et aux monastères leurs trésors et leurs ornements. Cet acte suscita de nombreuses plaintes des moines. L'Empereur un peu effrayé, ou, dit Thomassin (1), ayant été honteusement battu par les Normands et ayant compris la source de ce désastre, réunit une assemblée où il fit amende honorable, et se reconnut débiteur envers les églises et les monastères d'une grosse somme qui fut payée par annuités (2). Il publia même, en 1083, un chrysobulle par lequel « il défendit qu'on entreprît )) jamais rien de semblable, quelque grandes que puis- » sent être les nécessités de l'Etat » (3).

Alexis Comnène a été mal jugé : ce fut un bon soldat et un bon politique. Il se préoccupa beaucoup d'assurer un meilleur sort à ses so'dats. Dans ce but, il ouvrit dans une ancienne église un hôpital où les soldats blessés ou invalides trouvaient une retraite hono-

(1) Thomassiu, op. cit., t. VI, pp. 297-299.

(2) Auiie Comnène, Alexiade, liv. VI; Mouuier, iip. cit., p. 522.

(3) Thomassin, op. et lue. cit.

rable. Il s'occupa également du sort des orphelins, les fit instruire et paya lui-même leurs maîtres. H réforma la perception de l'impôt et réprima l'avarice des agents du fisc. Enfin, comme tous les empereurs byzantins, il se préoccupa beaucoup des règles de la discipline ecclésiastique et monastique.

C'est sous son règne que les croisés vinrent à Constantinople. Alexis espéra trouver en eux un puissant secours contre les Turcs. Mais, bientôt détrompé, il eut recours à la ruse et à la trahison et s'estima heureux d'être débarrassé des croisés qui dévastaient les pays qu'ils traversaient.

Alexis Comnène mourut en 1118, laissant le trône à son fils Jean II Comnène qui mourut lui-même en 1143, et eut pour successeur son fils Manuel Comnène.

Manuel Comnène s'occupa à plusieurs reprises des biens des monastères. Il se montra très favorable aux monastères, bien qu'il ait été accusé d'avoir remis en vigueur les dispositions de la fameuse novelle de Nicéphore Phocas. Manuel Comnène ordonna que les biens qui composaient le domaine des églises et des monastères feraient à perpétuité partie de ce domaine, quand bien même les églises et les monastères ne pourraient invoquer aucun titre à l'appui de leur prétention, ou que les titres qu'ils invoqueraient seraient incomplets ou inexacts. Ainsi donc les églises et les monastères resteraient propriétaires incommutables de tous les biens qu'ils détenaient au moment de la promulgation de la novelle. Comme le dit M. Rambaud(l) : «C'était liquider

(1) Lavisse et Rambaud, o/;. cit., II, p. 809.

» le passé, mais aux dépens des propriétaires laïques, » surtout des petits propriétaires, des paysans dé- » pouillés de leurs biens ou de leur liberté; au fond, » c'était consacrer les usurpations, les violences, les » actes faux. Or, ajoute le même auteur, comme les » terres d'église continuaient à être exemptes d'impôts, » leur extension était une cause sans cesse agissante » d'appauvrissement pour le Trésor, d'affaiblissement » pour l'armée, de surcharge pour les sujets».

Est-il possible d'admettre que-Manuel Gomnène, auteur d'une disposition si favorable aux monastères, leur ait interdit d'acquérir de nouveaux biens. Nous savons comment les chroniqueurs byzantins ont jugé les Iconoclastes et Nicéphore Phocas, coupables d'avoir voulu arrêter le développement des monastères. Or, nous ne trouvons rien de pareil en ce qui concerjie Manuel Gomnène. Un seul auteur parle de cette disposition si importante : c'est Nicetas Ghoniates (1). La chose est tellement extraordinaire, qu'il est difficile d'accepter comme vraie une allégation isolée, qui est en contradiction formelle avec tout ce que nous savons de l'attitude de Manuel Gomnène vis-à-vis des monastères. En effet, outre la novelle dont nous avons précédemment parlé. Manuel Gomnène a, par de nombreux chrysobulles, conféré à des monastères des privilèges de diverse nature. Le témoignage de Nicetas Ghoniates est d'ailleurs détruit par celui de Ginname (2) et de

(1) Nicetas Ghoniates, De Manuele Comneno, YII, 3.

(2) Cianame, VI, 8.

Balsamon (l). On peut expliquer rerieur de Nicetas Choniates. Il rapporte que Manuel Comnène fonda à Constantinople un monastère, dans lequel il réunit les moines les plus célèbres. Il ne donna à ce monastère aucun domaine, mais se borna, suivant un usage fort souvent employé, à lui assigner sur la caisse du fisc une rente suffisante pour l'entretien des moines (2). Manuel Comnène voulait ainsi, dit Nicetas Choniates, montrer comment doivent vivre les hommes qui ont consacré leur vie à Dieu, et c'est à ce propos qu'il prétend que Manuel Comnène remit en vigueur la novelle de Nicéphore Phocas. 11 ajoute que Manuel ne voyait pas sans déplaisir les membres de sa famille donner aux monastères des immeubles considérables, et qu'il leur en faisait souvent des reproches. Cela semble bien invraisemblable, mais à la rigueur admissible. L'explication donnée par Nicetas de cette attribution d'une rente au monastère fondé par Manuel paraît, elle aussi, inexacte. On pourrait penser que Manuel donna au monastère une rente, parce qu'une rente est d'un paiement plus facile et n'exige pas une grosse dépense immédiate, chose qui était fort à considérer pour un empereur byzantin. Nicetas a très probablement travcsli la pensée de Manuel Comnène,

Manuel Comnène mourut en 1180, laissant un fds, Alexis II, âgé de douze ans, sous la tutelle de sa mère. Alexis II fut bientôt détrôné et mis à mort par Andro-

(1) Balsamon. Suntagma Synod. VII, ch. IV et XII ; Ralli et Potli, II, pp. 570 et 594; Mounier, op. cit., p, 523.

(2) Monnier, op. cit., p, 522, note 5.

nie Comnène (1183) auquel Isaac l'Ange fit peu de temps après subir le même sort (1185).

Nous assistons, sous le règne des Comnène, à un phénomène singulier que nous dépeint Eusthate de Thessalonique dans son traité : De emendanda vita monachica (1). Beaucoup de monastères, même parmi les plus riches, étaient tombés dans une situation des plus précaires, par suite de la concession à titre de bénéfice qui en avait été faite à de grands personnages laïques. Ces bénéficiaires dépensaient à leur profit tous les revenus des monastères. Les moines, réduits à la plus extrême indigence, fuient leur monastère, s'organisent en bandes pillardes et terrorisent par leurs exactions et leurs vols les populations du voisinage : quelques-uns essaient de couvrir du prétexte d'une guerre sainte, soit contre les païens, soit plus tard contre les Latins, les exactions dont ils se rendent coupables.

Toutes les exhortations et les menaces des empereurs et des autorités ecclésiastiques ne purent parvenir à décider ces moines à réintégrer leurs couvents. « Ces gens à robes noires, armés d'arcs et de massues » de fer, montés sur des coursiers arabes, portant fau- » cons sur le poing, précédés de chiens féroces, fai- » saient la chasse à l'homme, chevauchant par le pays » en vrais démons. Ils assommaient quiconque leur » était suspect de paganisme ou d'hérésie, de préfé- » rence ceux qui avaient des propriétés contiguës aux

(1) Eusthate de Thessalonique, De emendanda vila monachica ; Migne Palrologie grecque, t. CXXXV, p. 730-910.

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» leurs. Ils dépouillaient et asservissaient les pay- » sans » (1). Les évêques eux-mêmes n'étaient pas à Fabri des exactions de ces moines qui ravageaient les domaines épiscopaux. « Ils dupaient les simples pour » s'emparer de leurs biens, leur vendant le paradis, les » amusant de faux miracles et de visions ». Bientôt ils se recrutèrent de tous les vagabonds et ouvriers en rupture de métier de leur voisinage. On ne sait à quel moment ils cessèrent leurs ravages.

Andronic Comnène eut pour successeur Isaac II, TAnge, d'une noble famille d'Asie Mineure. Isaac montra une grande incapacité. Il lut détrôné et emprisonné par son frère Alexis III. Le fils d'Isaac, Alexis eut recours au pape Innocent III. II promit au pape la réunion des deux Eglises et son concours pour l'expédition des croisés en Terre-Sainte. Il devait nourrir leur armée et les aider de son argent et de ses soldats. Le jeune Alexis fut proclamé sous le nom d'Alexis IV.

L'empereur Alexis III essaya d'abord de négocier avec les croisés; puis après un court essai de résistance, il ])rit la fuite. Constantinople prise, on tira de prison Isaac II, et Alexis IV prit place sur le trône avec son père. L'union des églises d'Orient et d'Occident fut j)roclamée à Sainte-Sophie par le patriarche : mais le peuple n'accepta pas cette union et les moines furent les premiers à résister. Alexis IV, faute d'argent, se vit contraint de retarder le départ des croisés. Constantinople souffrait déjà du pillage. Le grand maître de la garde-robe Alexis Ducas Murtzuphle complota

(1) Rambaud, dans Lavisse et Rambaud, op. cit., II, p. 814.

contre les deux empereurs. Les croisés sollicitèrent l'exécution des promesses d'Alexis, le délai d'un an qui lui avait été accordé étant expiré, Alexis ne pouvant tenir ses engagements, la guerre éclata : en même temps les sujets de l'empereur se révoltaient. Alexis Murtzuplile en profita. Isaac II mourut de frayeur. Alexis IV fut emprisonné, puis mis à mort. La populace lui faisait ainsi payer cher la fonte des vases sacrés et objets consacrés au culte appartenant aux églises et aux monastères. Alexis V Murtzuphle essaya d'organiser la défense. Battu, il accepta toutes les conditions des croisés, sauf la réunion des Eglises. Le 12 avril 1204, les croisés entrèrent à Constantinople, pendant qu'Alexis prenait la fuite. Constantinople fut mise au pillage. Les églises et les monastères ne furent pas mieux traités que les maisons particulières : les reliques, plus nombreuses à Constantinople que dans toute autre ville, allèrent enrichir les églises et les monastères d'Occident. Constantinople devint le siège d^un empire latin.

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