CHAPITRE V
JÉRUSALEM. LES CROISADES. l'eMPIRE LATIN d'oRIENT
Avant de retracer riiistoire de l'Empire latin d'Orient, il nous paraît utile de parler de Jérusalem et des croisades. Le royaume de Jérusalem et l'Empire latin de Constantinople doivent tous les deux leur naissance aux Croisades; et ils sont tous les deux l'œuvre de la civilisation latine momentanément victorieuse des héré tiques musulmans et des schismatiques grecs. C'est pour ce motif que nous réunissons dans un même chapitre ces deux événements, contrairement à la vérité chronologique. Nous croyons également utile de retracer ici l'histoire du développement des monastères dans Jérusalem la cité sainte; outre son intérêt propre, cette histoire pourra nous servir d'exemple pour l'histoire générale des monastères d'Orient, car le développement des monastères s'est produit partout d'une façon identique, favorisé ou contrarié suivant les temps par des événements analogues.
Dès le milieu du iv^ siècle, Jérusalem et, bientôt après, toute la Palestine se couvrent de monastères (1). Les fondateurs choisissent de préférence pour les y construire, les lieux illustrés par la vie du Christ. C'est ainsi que la Romaine Paula, venue en Palestine à la fin
(1) Guérin, Jérusalem, p. 127.
du IV® siècle, fonde à Bethléem un monastère d'hommes et un monastère de femmes. Puis les impératrices se placent au premier rang : d'abord Hélène, la mère de Constantin, puis Eudoxie, la femme de Théodose II. Eudoxie bâtit à Jérusalem plusieurs hôpitaux et monastères, et notamment annexa à la basilique de Saint- Etienne un grand monastère, qu'elle dota de revenus considérables, Evagre rapporte (1) qu'elle construisit {{es phrontisteina où les moines vivaient en commun, et des laures où ils vivaient séparément. En 518, un synode convoqué par Jean, patriarche de Jérusalem, pour condamner les erreurs de Nestorius et d'Eutychès, réunit dix mille religieux (2).
Les invasions successives que subit Jérusalem portèrent une grave atteinte à cette prospérité des monastères; il en fut de même, d'ailleurs, à plusieurs reprises dans la partie orientale de l'Empire. Les Perses ravagèrent la Palestine de 610 à 628, s'emparèrent de Jérusalem et renversèrent les églises et les monastères. Modestus, higoumène du monastère de Saint-Théodose près de Bethléem, sollicita des aumônes par tout l'Orient, pour relever la ville et ses établissements religieux. Quand Héraclius vint en Palestine en 629, Modestus et de nombreux moines sortirent de Jérusalem à sa rencontre ; Modestus devint évêque de Jérusalem.
Après les Perses vinrent les Arabes, en 636; les Arabes, assiégeant Jérusalem, campèrent sur les ruines
(1) Evagre, Histoire ecclésiastique, I, 22. (2j Guériu, op. cit., p. 359.
du monastère Saint-Etienne fondé par l'impératrice Eudoxie.
Omar, ayant pris Jérusalem, assura aux chrétiens la liberté civile et religieuse au prix d'un tribut annuel : les églises, les croix et les monastères furent respectés (1).
Mais après Omar, les croix furent abattues, et les églises, ainsi que les monastères, souvent ravagés, furent parfois même le théâtre de massacres sanglants. Sous le règne d'Haroun-al-Raschid (786-809), par la protection du nom de Charlemagne, les chrétiens furent tranquilles : alors furent construits l'église de Sainte-Marie Latine, et, tout auprès, un monastère et un hospice pour les pèlerins de l'Occident. C'est vers l'an 800 que Charlemagne envoya à Jérusalem d'abondantes aumônes destinées à subvenir à la réparation des églises et à la fondation d'un monastère avant pour but d'héberger les pèlerins latins (2) ; il })laça des Bénédictins à la tête de l'hospice, et pourvut le monastère d'une riclie bibliothèque.
Puis la Palestine tombe au pouvoir des Fatimites en 972, des Turcs Seldjoucides en 1076, du Khalife d'Egypte en 1095. C'est à ce moment que fut prêchée la première croisade, qui aboutit à l'établissement d'un royaume franc en Palestine. Godefroy de Bouillon, à peine maître de Jérusalem, s'empressa de fonder dans la vallée de Josaphat un monastère latin richement doté, dont il confia la direction à l'ordre de Cluny(3).
(1) Guérin, op. cit., p. 136.
(2) Guérin, op. cit., p. 321.
(3) Guériu, op. cit., p. 348.
D'ailleurs, dit Guillaume de Tyr, il serait trop long d'énumérer les dons que fit Godefroy de Bouillon, pour le repos de son âme, aux églises et aux monastères de Terre Sainte (1). A ce moment, de nombreux moines sollicitaient la faveur d'échanger leurs cloîtres d'Italie, de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, pour habiter ceux que la ferveur monastique élevait en Palestine (2).
En arrivant à Jérusalem, les croisés trouvèrent le plus grand nombre des établissements religieux en ruine. Dès 1010, le Khalife Hakem en avait détruit plusieurs et notamment le monastère de Sainte-Marie Latine, fondé par Charlemagne; il fut relevé plus tard par des marchands amalfitains qui trafiquaient avec le Levant. Non loin de ce monastère, un autre fut fondé sous le vocable de Marie-Madeleine. Desservi par des religieuses, il offrait l'hospitalité aux femmes d'Occident qui, malgré les fatigues et les dangers d'un pareil voyage, venaient en pèlerinage à Jérusalem. A ces deux premiers établissements s'adjoignit bientôt un hôpital consacré à Saint-Jean l'Aumônier, Ces trois monastères étaient sous la juridiction de l'abbé de Sainte-Marie Latine (3).
Bientôt de nouveaux ordres s'établirent à Jérusalem : les Templiers, les Hospitaliers. Après la prise de Jérusalem par Saladin, en 1187, les Hospitaliers s'établirent à Sainl-Jean d'Acre, où ils résistèrent pendant un siècle encore aux infidèles. C'est à l'annonce de la marche de Saladin sur Jérusalem, que les croisés rasè-
(1) Guillaume de Tyr, 1. IX, cap. IX,
(2) Darras, His'toire de l'Eglise, t. XXIV, p. 5, (6) Guérin, op: cit., p. 376,
— ocrent le monastère Saint-Etienne fondé par Tlmpératrice Eudoxie, dans la crainte qu'en raison de la proximité des remparts, ces puissantes constructions ne pussent favoriser les approches de l'ennemi. Maître de Jérusalem, Saladin permit à dix moines de rester dans l'hôpital des Hospitaliers pour soigner les malades pendant un an (1).
Voilà les résultats de la première croisade, au point de vue qui nous occupe : ces résultats furent localisés dans la Palestine. 11 n'en est pas de même de la quatrième croisade. Par la prise de Gonstantinople, son influence se fit sentir sur la plus grande partie de l'Empire.
l'empire latin d'orient
La conquête de l'Empire d'Orient par les Croisés mettait en présence deux religions et deux civilisations: les catholiques romains et les grecs orthodoxes. Le symbole de ce conflit se trouvait à Gonstantinople : il y avait un patriarche grec et un patriarche latin.
Dès que les Croisés lurent installés à Gonstantinople, le clergé latin réclama des privilèges et des immunités. On convint en mars 1206 que l'Eglise latine recevrait les biens des monastères orthodoxes, la cinquième partie des terres de l'Empire, le droit de prélever la dîme sur toutes les autres terres, et les immunités dont elle jouissait en Occident. La dîme fut imposée aux Croisés, cela ne présentait pas de difficultés. Mais il était beaucoup plus difficile d'imposer le paiement de
(1) Guériu, op. cit., p. 377.
la dîme aux Grecs orthodoxes, en faveur de l'Eglise romaine; on n'osa l'imposer aux Grecs d'une façon générale, mais on l'exigea d'eux partout où cela fut possible (1).
Cette confiscation des biens des monastères orthodoxes eut lieu dans toutes les parties de l'Empire conquises par les Croisés; nous voyons le même fait se produire notamment dans les principautés françaises établies en Grèce. Dans le duché d'Athènes, Otton de la Roche avait été bien accueilli par les habitants, auxquels il garantissait leurs propriétés, leurs lois nationales et le libre exercice de leur culte. Mais bientôt les Athéniens furent déçus : les biens des monastères orthodoxes furent confisqués, l'archevêque Michel banni, et l'église de la Panaghia, le Parthénon, affecté au culte latin. Dans la principauté d'Achaïe créée pour Guillaume de Champlitte, et qui passa ensuite entre les mains de la famille Je l'historien Villehardouin, les Croisés s'adjugèrent les biens des domaines impériaux et ceux des monastères orthodoxes.
Certains monastères cependant échappèrent à cette confiscation : les monastères du mont Athos, notamment, furent protégés par l'empereur Henri de Flandre qui en fit ses vassaux immédiats.
La conquête de l'Empire par les croisés eut pour résultat la fondation de nombreux monastères latins. Grâce aux biens confisqués aux monastères orthodoxes et dont une partie leur avait été attribuée, ces monastères se trouvaient richement dotés. Fondés au milieu
(1) Rambaiid dans Lavisse el liambaud, op. cit., II, p. 859.
(l'une population dont la plus grande partie pratiquait le culte orthodoxe, n'ayant que de rares fidèles de leur culte, ils vivaient aux dépens de la population grecque. Profitant des ressources considérables dont ils étaient devenus les maîtres, beaucoup de moines vendaient ou engageaient les biens attribués à leur monastère, et s'empressaient de retourner en Occident avec le produit qu'ils avaient retiré de ces ventes et de ces engagements. D'autres montraient pour l'agrandissement des domaines de leur monastère la même avidité que nous avons constatée chez les moines des monastères orthodoxes. Cela plaçait les croisés, devenus seigneurs féodaux dans l'Empire, dans une situation difficile, car leur intérêt les engageait à protéger leurs sujets orthodoxes, pour s'assurer une fidélité bien difficile à conserver.
Aussi, quelques années à peine après l'établissement de l'Empire latin, à l'assemblée, du Val de la Ravenka, en 1210, les seigneurs s'étaient occupés de restreindre les empiétements des églises et des monastères et, par une mesure hardie et qui étonne, ils avaient décidé qu'à l'avenir les églises et les monastères ne pourraient acquérir que des meubles (1).
Les relations entre les seigneurs et le clergé latin régulier ou séculier n'étaient pas toujours faciles. Nous voyons, par exemple, Geoffroy de Villehardouin, prince de Morée, saisir, vers 1222, les biens des églises et des monastères appartenant au clergé franc, afin de construire une forteresse, destinée à défendre la Morée con-
(1) Rambaud, dans Lavisse el Rambaud, op. et loc. cit.
tre les attaques incessantes des Grecs. Une pareille mesure suscita les vives protestations du clergé franc qui s'empressa d'excommunier Geoffroy. Celui-ci s'en explique avec le pape : le })ape lui ayant donné raison, il fait sa paix avec le clergé auquel il fait habilement remarquer que la mesure a été prise dans l'intérêt des prêtres et des moines aussi bien que dans l'intérêt général : en se défendant lui-même, c'est eux qu'il défend, car les Grecs victorieux ne les laisseraient certainement pas jouir en paix de leurs possessions (1).
L'empire latin de Constantinople n'eut et ne pouvait avoir qu'une durée éphémère. Il y avait trop de différences entre les conquérants et les Grecs conquis pour qu'aucune espèce d'assimilation, même partielle, fût possible. Constantinople et la Grèce furent les seules parties de l'Empire qui reçurent une empreinte durable de la conquête latine (2). Constantinople vit augmenter le nombre de ses habitants latins : une partie du clergé latin resta après la chute de 1 Empire. Les Vénitiens furent, comme ils l'avaient espéré en dirigeant les Croisés sur Constantinople, les vrais bénéficiaires de la croisade.
(1) Buchon, Recherches sur la principauté française de Morée, 1845, t. I, p. 80.
(2) Buchon, op. cit.