CHAPITRE VII
LA CHUTE DE LEMPIRE d'oRIENT
Nous touchons à la fin de Byzance. En cette année 1453, qui devait voir tomber le vieil Empire, le Cosmos des Byzantins se réduisait à bien peu de chose. Constantinople, bien déchue de son ancienne splendeur et un petit nombre de villages dans un rayon très restreint, une ville et sa banlieue, tel était le domaine des anciens maitres du monde. Les Turcs, poursuivant méthodiquement leurs progrès, venaient une fois de plus mettre le siège devant Constantinople. Le dernier des Basileis, Constantin XII Dragasès Paléologue parut, en présence du danger imminent, avoir un instant retrouvé Tétincelle sacrée qui avait tait pour quelque temps d'Héraclius un héros. Mais il était trop tard, il ne restait à Théritier de la vieille monarchie qu'à bien mourir : c'est ce qu'il fit, et le Croissant victorieux de la Croix entra en maître à Sainte-Sophie.
Si l'empereur fit tout son devoir, ses sujets ne le firent qu'à moitié. Cette maladie particulière des villes assiégées, qu'on a appelée la fièvre obsidionale, rendit encore plus intenses les querelles théologiques, et pendant que les Turcs assiégeaient la ville, les Grecs ralliés à Rome et les Grecs orthodoxes s'anathématisaient réciproquement. Les moines, qui n'avaient accepté que
contraints et forcés l'union avec Rome, étaient restés les plus fougueux champions de Torthodoxie. Tandis que TEmpereur et le clergé de la cour suivaient régulièrement dans la ville assiégée, les exercices du culte catholique, les higoumènes, les archimandrites et les moines s'en éloignaient avec horreur, et ne quittaient pas le cloître de Pantocrator où le patriarche Gennadios avait été confiné. Quelques-uns même, aveuglés par la passion, préférant la domination des Turcs infidèles à celle d'un prince qu'ils nommaient impie, pour avoir accepté l'union des deux Eglises, déclaraient qu'ils aimaient mieux voir à Constantinople le turban des Turcs que le chapeau rouge des cardinaux.
Les moines, cependant, furent les premières victimes des Turcs victorieux. Les riches monastères de Constantinople, qui promettaient une proie facile et un riche butin, furent livrés au pillage des soldats de Mahomet IL
« La rage des Turcs, dit M. Vast (1), se porta princi- » paiement sur les couvents, sur les églises et les lieux » consacrés, sur les monastères et leurs pieux habi- » tants. Ces profanations furent aussi le coup le plus » sensible aux Grecs. 11 semble qu'ils regrettent plus » Sainte- Sophie que leur ville elle-même ». Beaucoup de monastères, notamment le Pantocrator, le Myrélaeon, le Rédempteur, le Pantepoptos furent transformés en mosquées ou affectés à des usages profanes.
Constantinople pris et l'Empire détruit, le vainqueur devait songer à l'établissement d'un régime nouveau.
(l) Vast, Le cardinal Bessarion, p. 210. Feruauou.
Mahomet II le comprit très bien ; après avoir taillé, il s'occupa de recoudre; après l'œuvre brutale du vainqueur venait celle plus longue et plus difficile du fondateur d'Empire. Mahomet prit des dispositions pleines de sagesse : il laissa à la population chrétienne ses chefs religieux; chaque communauté chrétienne dut obéir à des prélats de son rite. Les Grecs orthodoxes, de beaucoup les plus nombreux, conservèrent leur patriarche. Mahomet H intronisa en grande pompe comme patriarche de Constantinople, sous le nom de Gennadios, Georges Scholarios qui s'était constitué, surtout pendant le siège, le chef des adversaires les plus déclarés de l'union avec Rome. Gennadios fut élu par un petit nombre de prêtres et de laïques qui avaient occupé de hautes fonctions à l'ancienne cour impériale. La confusion des pouvoirs civils et religieux paraissant chose aussi naturelle aux Turcs qu'aux Byzantins, Mahomet H, se substituant aux anciens Empereurs chrétiens et exerçant leurs prérogatives, remit au patriarche la crosse, insigne de sa haute dignité, en lui disant : « Sois » patriarche, et que le ciel te protège ; use de mon » amitié en toute circonstance; jouis de tous les droits » et immunités dont ont joui tes prédécesseurs » (1).
La population des monastères, qui s'était dispersée pendant le sac de la ville, se réunit dans les quelques couvents qui avaient échappé à la destruction, et dont les vainqueurs ne s'étaient pas emparés. Les cérémonies religieuses furent reprises dans les églises qui n'avaient pas été converties en mosquées. Une ère
(1) Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. III, p. 858.
nouvelle commençait pour les Grecs, sous la domination des Turcs, généralement tolérants pour toutes les manifestations religieuses que leur orgueuil musulman leur fait profondément dédaigner.
Dans les provinces qui avaient autrefois dépendu de l'Empire, les monastères grecs continuèrent de vivre, à côté de quelques rares nouveaux monastères de derviches fondés par les conquérants turcs.
Les monastères de l'Athos, auxquels leur situation particulière conservait une assez grande indépendance, jouirent d'une certaine faveur des sultans. Ils furent, il est vrai, astreints au paiement d'un lourd tribut, mais ils continuèrent à jouir du privilège de l'immédiateté, comme autrefois sous le règne de l'empereur latin Henri de Flandre (1). Soustraits aux entreprises des fonctionnaires turcs, ils continuèrent et continuent encore à être autodespotes, à s'administrer librement et à former une sorte <le république fédérative administrée par un conseil de délégués élus.
Cette politique habile de Mahomet II lui valut les louanges d'un grand nombre de moines : Critobule d'Imbros(2), notamment, écrivit une histoire fort élogieuse du conquérant de Constantinople, du destructeur infidèle de l'Empire chrétien d'Orient. Mahomet II, d'ailleurs, s'efforçait de se montrer respectueux des croyances chrétiennes ; il demandait au patriarche Gennadios de lui écrire un exposé de la doctrine chrétienne; et il est curieux de voir le patriarche se ren-
(1) Lavisse et Rambaud, t. IIl, p. 858.
(2) Vast, Le cardinal Bessarion, p. 192.
dant au désir du sultan, écrire à Tusage de son im)3érial élève, une sorte de catéchisme contenant un abrégé des dogmes et des croyances du christianisme (1).
Les successeurs de Mahomet 11 pratiquèrent souvent la même politique et nous voyons même, chose bien digne de nous étonner, le sultan Sélim II taire des donations aux monastères de l'Athos. Les solitaires dont la vie s'écoule loin des bruits du monde, dans la paix de la Sainte Montagne, auraient pu croire qu'il n'y avait rien de changé à Byzance.
La chute de Constantinople eut en Occident un grand retentissement. Mais les événements politiques rendirent illusoires les ]:)rédications des apôtres de la croisade contre les Turcs. Les temps de foi avaient disparu : saint Louis avait clos d'une façon définitive la liste des souverains croisés. Au reste, les intérêts des différentes nations europ^éennes étaient trop divers et contradictoires, pour qu'un élan unanime réunît l'Europe contre les infidèles et, moins d'un siècle après la prise de Constantinople, nous verrons Sa Majesté très chrétienne François I" s'unir aux Turcs dans sa lutte contre l'envahissante maison d'Autriche.
Cependant un prélat grec uni à Rome, qui, après la chute de Constantinople, s'était établi en Italie et était devenu cardinal de l'Eglise romaine, prêcha activement la croisade contre les Turcs. L'importance du rôle qu'il avait joué dans les négociations relatives à l'union des deux Eglises, et l'autorité qu'il avait acquise à la cour
(1) Publié par Migne, PairoL grec, t. CLX, col. 320.
de Rome faisaient du cardinal Bessarion (1), l'apôtre désigné de la nouvelle croisade. Mais ses légations dans les cours de la chrétienté restèrent infructueuses, et aucune tentative ne fut faite pour arracher Constantinople aux Turcs et Sainte-Sophie au Croissant.
Le retentissement causé par la chute de Gonstantinople ne fut pas moindre en Orient qu'en Occident. Comme il arrive généralement pour tous les grands faits de l'histoire qui ont causé une forte impression dans l'imagination des peuples, la légende s'en mêla. Des chants populaires, fidèlement transmis de génération en génération, retracèrent les péripéties de la grande lutte. Les chrétiens d'Orient semblent avoir été surtout frappés, au milieu des événements malheureux qui s'accumulaient, par le triste sort que subirent un grand nombre d'églises et de monastères. Dans un chant populaire ds Trébizonde, recueilli par M. de Marcellus (2), le poète anonyme s'écrie douloureusement :
« Malheur à nous! Malheur à nous! 11 n'y a plus de » Romanie! Il n'y a plus de remparts! Il n'y a plus de » trône! Il n'y a plus d'églises ni de couvents!
» Ils ont pris Sainte-Sophie et son grand monastère » qui avait quarante caloyers et soixante-cinq diacres » servants, douze crécelles et dix-huit cloches »
(1) Vast, Le cardinal Bessarion.
(2) De Marcellus, Chants du peuple en Grèce, t. I, pp. 94-95.